Chapter 6
--Vous êtes étranger parmi nous, monsieur l'abbé, disait-il; je serais enchanté, si je vous étais bon à quelque chose.... Plassans est une petite ville où l'on s'accommode un trou à la longue. Moi, je suis des environs de Dijon. Eh bien! lorsqu'on m'a nommé ici conservateur des eaux et forêts, je détestais le pays, je m'y ennuyais à mourir. C'était à la veille de l'empire. Après 51 surtout, la province n'a rien eu de gai, je vous assure. Dans ce département, les habitants avaient une peur de chien. La vue d'un gendarme les aurait fait rentrer sous terre.... Cela s'est calmé peu à peu, ils ont repris leur traintrain habituel, et, ma foi, j'ai fini par me résigner. Je vis au dehors, je fais de longues promenades à cheval, je me suis créé quelques relations.
Il baissa la voix, il continua d'un ton confidentiel:
--Si vous m'en croyez, monsieur l'abbé, vous serez prudent. Vous ne vous imaginez pas dans quel guêpier j'ai failli tomber.... Plassans est divisé en trois quartiers absolument distincts: le vieux quartier, où vous n'aurez que des consolations et des aumônes à porter; le quartier Saint-Marc, habité par la noblesse du pays, un lieu d'ennui et de rancune dont vous ne sauriez trop vous mélier; et la ville neuve, le quartier qui se bâtit en ce moment encore autour de la sous-préfecture, le seul possible, le seul convenable... Moi, j'avais commis la sottise de descendre dans le quartier Saint-Marc, où je pensais que mes relations devaient m'appeler. Ah! bien oui, je n'ai trouvé que des douairières sèches comme des échalas et des marquis conservés sur de la paille. Tout le monde pleure le temps où Berthe filait. Pas la moindre réunion, pas un bout de fête; une conspiration sourde contre l'heureuse paix dans laquelle nous vivons.... J'ai manqué me compromettre, ma parole d'honneur. Péqueur s'est moqué de moi.... monsieur Péqueur des Saulaies, notre sous-préfet, vous le connaissez?... Alors j'ai passé le cours Sauvaire, j'ai pris un appartement là, sur la place. Voyez-vous, à Plassans, le peuple n'existe pas, la noblesse est indécrottable; il n'y a de tolérable que quelques parvenus, des gens charmants qui font beaucoup de frais pour les hommes en place. Notre petit monde de fonctionnaires est très-heureux. Nous vivons entre nous, à notre guise, sans nous soucier des habitants, comme si nous avions planté notre tente en pays conquis.
Il eut un rire de satisfaction, s'allongeant davantage, présentant ses semelles à la flamme; puis, il prit un verre de punch sur le plateau d'un domestique qui passait, but lentement, tout en continuant à regarder l'abbé Faujas du coin de l'oeil. Celui-ci sentit que la politesse exigeait qu'il trouvât une phrase.
--Cette maison paraît fort agréable, dit-il en se tournant à demi vers le salon vert, où les conversations s'animaient.
--Oui, oui, répondit M. de Condamin, qui s'arrêtait de temps à autre pour avaler une petite gorgée de punch; les Rougon nous font oublier Paris. On ne se croirait jamais à Plassans, ici. C'est le seul salon où l'on s'amuse, parce que c'est le seul où toutes les opinions se coudoient.. Péqueur a également des réunions fort aimables ... Ça doit leur coûter bon, aux Rougon, et ils ne touchent pas des frais de bureau comme Péqueur; mais ils ont mieux que ça, ils ont les poches des contribuables.
Cette plaisanterie l'enchanta. Il posa sur la cheminée le verre vide qu'il tenait à la main; et, se rapprochant, se penchant:
--Ce qu'il y a d'amusant, ce sont les comédies continuelles qui se jouent. Si vous connaissiez les personnages!... Vous voyez madame Rastoil là-bas, au milieu de ses deux filles, cette dame de quarante-cinq ans environ, celle qui a cette tête de brebis bêlante ....Eh bien! avez-vous remarqué le battement de ses paupières, lorsque Delangre est venu s'asseoir en face d'elle? ce monsieur qui a l'air d'un polichinelle, ici, à gauche.... Ils se sont connus intimement, il y a quelque dix ans. On dit qu'une des deux demoiselles est de lui, mais on ne sait plus bien laquelle.... Le plus drôle est que Delangre, vers la même époque, a eu de petits ennuis avec sa femme; on raconte que sa fille est d'un peintre que tout Plassans connaît.
L'abbé Faujas avait cru devoir prendre une mine grave pour recevoir de pareilles confidences; il fermait complètement les paupières; il semblait ne plus entendre. M. de Condamin reprit, comme pour se justifier:
--Si je me permets de parler ainsi de Delangre, c'est que je le connais beaucoup. Il est diantrement fort, ce diable d'homme! Je crois que son père était maçon. Il y a une quinzaine d'années, il plaidait les petits procès dont les autres avocats ne voulaient pas. Madame Rastoil l'a positivement tiré de la misère; elle lui envoyait jusqu'à du bois l'hiver, pour qu'il eût bien chaud. C'est par elle qu'il a gagné ses premières causes.... Remarquez que Delangre avait alors l'habileté de ne montrer aucune opinion politique. Aussi, en 52, lorsqu'on a cherché un maire, a-t-on immédiatement songé à lui; lui seul pouvait accepter une pareille situation sans effrayer aucun des trois quartiers de la ville. Depuis ce temps, tout lui a réussi. Il a le plus bel avenir. Le malheur est qu'il ne s'entend guère avec Péqueur; ils discutent toujours ensemble sur des bêtises.
Il s'arrêta, en voyant revenir le grand jeune homme avec lequel il causait un instant auparavant.
--Monsieur Guillaume Porquier, dit-il en le présentant à l'abbé, le fils du docteur Porquier.
Puis, lorsque Guillaume se fut assis, il lui demanda en ricanant:
--Eh bien! qu'avez-vous vu de beau, là, à côté?
--Rien assurément, répondit le jeune homme d'un ton plaisant. J'ai vu les Paloque. Madame Rougon tâche toujours de les mettre derrière un rideau, pour éviter des malheurs. Une femme grosse qui les a aperçus un jour, sur le cours, a failli avorter.... Paloque ne quitte pas des yeux le président Rastoil, espérant sans doute le tuer d'une peur rentrée. Vous savez que ce monstre de Paloque compte mourir président.
Tous deux s'égayèrent. La laideur des Paloque était un sujet d'éternelles moqueries, dans le petit monde des fonctionnaires. Le fils Porquier continua, en baissant la voix:
--J'ai vu aussi monsieur de Bourdeu. Ne trouvez-vous pas que le personnage a encore maigri, depuis l'élection du marquis de Lagrifoul? Jamais Bourdeu ne se consolera de n'être plus préfet; il a mis sa rancune d'orléaniste au service des légitimistes, dans l'espoir que cela le mènerait droit à la Chambre, où il rattraperait la préfecture tant regrettée... Aussi est-il horriblement blessé de ce qu'on lui a préféré le marquis, un sot, un âne bâté, qui ne sait pas trois mots de politique; tandis que lui, Bourdeu, est très-fort, tout à fait fort.
--Il est assommant, Bourdeu, avec sa redingote boutonnée et son chapeau plat de doctrinaire, dit M. de Condamin en haussant les épaules. Si on les laissait aller, ces gens-là feraient de la France une Sorbonne d'avocats et de diplomates, où l'on s'ennuierait ferme, je vous assure ... Ah! je voulais vous dire, Guillaume; on m'a parlé de vous, il paraît que vous menez une jolie vie.
--Moi! s'écria le jeune homme en riant.
--Vous-même, mon brave; et remarquez que je tiens les choses de votre père. Il est désolé, il vous accuse de jouer, de passer la nuit au cercle et ailleurs ... Est-il vrai que vous ayez découvert un café borgne, derrière les prisons, où vous allez, avec toute une bande de chenapans, faire un train d'enfer? On m'a même raconté....
M. de Condamin, voyant entrer deux dames, continua tout bas à l'oreille de Guillaume, qui faisait des signes affirmatifs, en pouffant de rire. Celui-ci, pour ajouter sans doute quelques détails, se pencha à son tour. Et tous deux, se rapprochant, les yeux allumés, se régalèrent longtemps de cette anecdote, qu'on ne pouvait risquer devant les dames.
Cependant, l'abbé Faujas était resté là. Il n'écoutait plus; il suivait les mouvements de M. Delangre, qui s'agitait fort dans le salon vert, prodiguant les amabilités. Ce spectacle l'absorbait au point qu'il ne vit pas l'abbé Bourrette l'appelant de la main. L'abbé dut venir le toucher au bras, en le priant de le suivre. Il le mena jusque dans la pièce où l'on jouait, avec les précautions d'un homme qui aquelque chose de délicat à dire.
--Mon ami, murmura-t-il, quand ils furent seuls dans un coin, vous êtes excusable, c'est la première fois que vous venez ici; mais je dois vous avertir, vous vous êtes compromis beaucoup en causant si longtemps avec les personnes que vous quittez.
Et, comme l'abbé Faujas le regardait, très-surpris:
--Ces personnes ne sont pas bien vues.... Certes, je n'entends pas les juger, je ne veux entrer dans aucune médisance. Par amitié pour vous, je vous avertis, voilà tout.
Il voulait s'éloigner, mais l'autre le retint, en lui disant vivement:
--Vous m'inquiétez, cher monsieur Bourrette; expliquez-vous, je vous en prie. Il me semble que, sans médire, vous pouvez me fournir des éclaircissements.
--Eh bien! reprit le vieux prêtre après une hésitation, le jeune homme, le fils du docteur Porquier, fait la désolation de son honorable père et donne les plus mauvais exemples à la jeunesse studieuse de Plassans. Il n'a laissé que des dettes à Paris, il met ici la ville sens dessus dessous.... Quant à monsieur de Condamin.... Il s'arrêta de nouveau, embarrassé par les choses énormes qu'il avait raconter; puis, baissant les paupières:
--Monsieur de Condamin est leste en paroles, et je crains qu'il n'ait pas de sens moral. Il ne ménage personne, il scandalise toutes les âmes honnêtes.... Enfin, je ne sais trop comment vous apprendre cela, il aurait fait, dit-on, un mariage peu honorable. Vous voyez cette jeune femme qui n'a pas trente ans, celle qui est si entourée. Eh bien! il nous l'a ramenée un jour à Plassans, on ne sait trop d'où: Dès le lendemain de son arrivée, elle était toute-puissante ici. C'est elle qui a fait décorer son mari et le docteur Porquier. Elle a des amis, à Paris.... Je vous en prie, ne répétez point ces choses. Madame de Condamin est très-aimable, très-charitable. Je vais quelquefois chez elle, je serais désolé qu'elle me crût son ennemi. Si elle a des fautes à se faire pardonner, notre devoir, n'est-ce pas? est de l'aider à revenir au bien. Quant au mari, entre nous, c'est un vilain homme. Soyez froid avec lui.
L'abbé Faujas regardait le digne Bourrette dans les yeux. Il venait, de remarquer que madame Rougon suivait de loin leur entretien, d'un air préoccupé.
--Est-ce que ce n'est pas madame Rougon qui vous a prié de me donner un bon avis? demanda-t-il brusquement au vieux prêtre.
--Tiens! comment savez-vous cela? s'écria celui-ci, très-étonné. Elle m'avait prié de ne pas parler d'elle; mais, puisque vous avez deviné ... C'est une bonne personne, qui serait bien chagrine de voir un prêtre faire mauvaise figure chez elle. Elle est malheureusement forcée de recevoir toutes sortes de gens. L'abbé Faujas remercia, en promettant d'être prudent. Les joueurs, autour d'eux, n'avaient pas levé la tête. Il rentra dans le grand salon, où il se sentit de nouveau dans un milieu hostile; il constata même plus de froideur, plus de mépris muet. Les jupes s'écartaient sur son passage, comme s'il avait dû les salir; les habits noirs se détournaient, avec de légers ricanements. Lui, garda une sérénité superbe. Ayant cru entendre prononcer avec affectation le mot de Besançon, dans le coin de la pièce où trônait madame de Condamin, il marcha droit au groupe formé autour d'elle; mais, à son approche, la conversation tomba net, et tous les yeux le dévisagèrent, luisant d'une curiosité méchante. On parlait sûrement de lui, on racontait quelque vilaine histoire. Alors, comme il se tenait debout, derrière les demoiselles Bastoil, qui ne l'avaient point aperçu, il entendit la plus jeune demander à l'autre:
--Qu'a-t-il donc fait, à Besançon, ce prêtre dont tout le monde parle?
--Je ne sais trop, répondit l'aînée. Je crois qu'il a failli étrangler son curé dans une querelle. Papa dit aussi qu'il s'est mêlé d'une grande affaire industrielle qui a mal tourné.
--Mais il est là, n'est-ce pas? dans le petit salon.... On vient de le voir rire avec monsieur de Condamin.
--Alors, s'il rit avec monsieur de Condanin, on a raison de se méfier de lui.
Ce bavardage des deux demoiselles mit une sueur aux tempes de l'abbé Faujas. Il ne sourcilla pas; sa bouche s'amincit, ses joues prirent une teinte terreuse. Maintenant, il entendait le salon entier parler du curé qu'il avait étranglé, des affaires véreuses dont il s'était mêlé. En face de lui, M. Delangre et le docteur Porquier restaient sévères; M. de Bourdeu avait une moue de dédain, en causant bas avec une dame; M. Maffre, le juge de paix, le regardait en dessous, dévotement, le flairant de loin, avant de se décider à mordre; et, à l'autre bout de la pièce, le ménage Paloque, les deux monstres, allongeaient leurs visages couturés par le fiel, où s'allumait la joie mauvaise de toutes les cruautés colportées à voix basse. L'abbé Faujas recula lentement, en voyant madame Rastoil, debout à quelques pas, revenir s'asseoir entre ses deux filles, comme pour les mettre sous son aile et les protéger de son contact. Il s'accouda au piano qu'il trouva derrière lui, il demeura là, le front haut, la face dure et muette comme une face de Pierre. Décidément, il y avait complot, on le traitait en paria.
Dans son immobilité, le prêtre dont les regards fouillaient le salon, sous ses paupières à demi closes, eut un geste aussitôt réprimé. Il venait d'apercevoir, derrière une véritable barricade de jupes, l'abbé Fenil, allongé dans un fauteuil, souriant discrètement. Leurs yeux s'étant rencontrés, ils se regardèrent pendant quelques secondes, de l'air terrible de deux duellistes engageant un combat à mort. Puis, il se fit un bruit d'étoffe, et le grand vicaire disparut de nouveau dans les dentelles des dames.
Cependant, Félicité avait manoeuvré habilement pour s'approcher du piano. Elle y installa l'aînée des demoiselles Rastoil, qui chantait agréablement la romance. Puis, lorsqu'elle put parler sans être entendue, attirant l'abbé Faujas dans l'embrasure d'une fenêtre:
--Qu'avez-vous donc fait à l'abbé Fenil? lui demanda-t-elle.
Ils continuèrent à voix très-basse. Le prêtre d'abord avait feint la surprise; mais, lorsque madame Rougon eut murmuré quelques paroles qu'elle accompagnait de haussements d'épaules, il parut se livrer, il causa. Ils souriaient, tous les deux, semblaient échanger des politesses, tandis que l'éclat de leurs yeux démentait cette banalité jouée. Le piano se tut, et il fallut que l'aînée des demoiselles Rastoil chantât la _Colombe du soldat_, qui avait alors un grand succès.
--Votre début est tout à fait malheureux, murmurait Félicité; vous vous êtes rendu impossible, je vous conseille de ne pas revenir ici de quelque temps.... Il faut vous faire aimer, entendez-vous? Les coups de force vous perdraient. L'abbé Faujas restait songeur.
--Vous dites que ces vilaines histoires ont dû être racontées par l'abbé Fenil? demanda-t-il.
--Oh! il est trop fin pour se mettre ainsi en avant; il aura soufflé ces choses dans l'oreille de ses pénitentes. Je ne sais s'il vous a deviné, mais il a peur de vous, cela est certain; il va vous combattre par toutes les armes imaginables.... Le pis est qu'il confesse les personnes le plus comme il faut de la ville. C'est lui qui a fait nommer le marquis de Lagrifoul.
--J'ai eu tort de venir à cette soirée, laissa échapper le prêtre.
Félicité pinça les lèvres. Elle reprit vivement:
--Vous avez eu tort de vous compromettre avec un homme tel que ce Condamin. Moi, j'ai fait pour le mieux. Lorsque la personne que vous savez m'a écrit de Paris, j'ai cru vous être utile en vous invitant. Je m'imaginais que vous sauriez vous faire ici des amis. C'était un premier pas. Mais, au lieu de chercher à plaire, vous lâchez tout le monde contre vous.... Tenez, excusez ma franchise, je trouve que vous tournez le dos au succès. Vous n'avez commis que des fautes, en allant vous loger chez mon gendre, en vous claquemurant chez vous, en portant une soutane qui fait la joie des gamins dans les rues.
L'abbé Faujas ne put retenir un geste d'impatience. Il se contenta de répondre:
--Je profiterai de vos bons conseils. Seulement, ne m'aidez pas, cela gâterait tout.
--Oui, cette tactique est prudente, dit la vieille dame. Ne rentrez dans ce salon que triomphant.... Un dernier mot, cher monsieur. La personne de Paris tient beaucoup à votre succès, et c'est pourquoi je m'intéresse à vous. Eh bien! croyez-moi, ne vous faites pas terrible; soyez aimable, plaisez aux femmes. Retenez bien ceci, plaisez aux femmes, si vous voulez que Plassans soit à vous.
L'aînée des demoiselles Rastoil achevait sa romance, en plaquant un dernier accord. On applaudit discrètement. Madame Rougon avait quitté l'abbé Faujas pour féliciter la chanteuse. Elle se tint ensuite au milieu du salon, donnant des poignées de main aux invités qui commençaient à se retirer. Il était onze heures. L'abbé fut très-contrarié, lorsqu'il s'aperçut que le digne Bourrette avait profité de la musique pour disparaître. Il comptait s'en aller avec lui, ce qui devait lui ménager une sortie convenable. Maintenant, s'il partait seul, c'était un échec absolu; on raconterait le lendemain dans la ville qu'on l'avait jeté à la porte. Il se réfugia de nouveau dans l'embrasure d'une fenêtre, épiant une occasion, cherchant un moyen de faire une retraite honorable.
Cependant, le salon se vidait, il n'y avait plus que quelques dames. Alors, il remarqua une personne fort simplement mise. C'était madame Mouret, rajeunie par des bandeaux légèrement ondulés. Elle le surprit beaucoup par son tranquille visage, où deux grands yeux noirs semblaient dormir. Il ne l'avait pas aperçue de la soirée; elle était sans doute restée dans son coin, sans bouger, contrariée de perdre ainsi le temps, les mains sur les genoux, à ne rien faire. Comme il l'examinait, elle se leva pour prendre congé de sa mère.
Celle-ci goûtait une de ses joies les plus aiguës, à voir le beau monde de Plassans s'en aller avec des révérences, la remerciant de son punch, de son salon vert, des heures agréables qu'il venait de passer chez elle; et elle pensait qu'autrefois le beau monde lui marchait sur la chair, selon sa rude expression, tandis que, à cette heure, les plus riches ne trouvaient pas de sourires assez tendres pour cette chère madame Rougon. --Ah! madame, murmurait le juge de paix Maffre, on oublie ici la marche des heures.
--Vous seule savez recevoir, dans ce pays de loups, chuchotait la jolie madame de Condamin.
--Nous vous attendons à dîner demain, disait M. Delangre; mais à la fortune du pot, nous ne faisons pas de façons comme vous.
Marthe dut traverser cette ovation pour arriver près de sa mère. Elle l'embrassa, et se retirait, lorsque Félicité la retint, cherchant quelqu'un des yeux, autour d'elle. Puis, ayant aperçu l'abbé Faujas:
--Monsieur l'abbé, dit-elle en riant, êtes-vous un homme galant?
L'abbé s'inclina.
--Alors, ayez donc l'obligeance d'accompagner ma fille, vous qui demeurez dans la maison; cela ne vous dérangera pas, et il y a un bout de ruelle noire qui n'est vraiment pas rassurant.
Marthe, de son air paisible, assurait qu'elle n'était pas une petite fille, qu'elle n'avait pas peur; mais sa mère ayant insisté, disant qu'elle serait plus tranquille, elle accepta les bons soins de l'abbé. Et, comme celui-ci s'en allait avec elle, Félicité, qui les avait accompagnés jusqu'au palier, répéta à l'oreille du prêtre avec un sourire:
--Rappelez-vous ce que j'ai dit.... Plaisez aux femmes, si vous voulez que Plassans soit à vous.
VII
Le soir même, Mouret, qui ne dormait pas, pressa Marthe de questions, voulant connaître les événements de la soirée. Elle répondit que tout s'était passé comme à l'habitude, qu'elle n'avait rien remarqué d'extraordinaire. Elle ajouta simplement que l'abbé Faujas l'avait accompagnée, en causant avec elle de choses insignifiantes. Mouret fut très-contrarié de ce qu'il appelait «l'indolence» de sa femme.
--On pourrait bien s'assassiner chez ta mère, dit-il en s'enfonçant la tête dans l'oreiller d'un air furieux; ce n'est certainement pas toi qui m'en apporterais la nouvelle.
Le lendemain, lorsqu'il rentra pour le dîner, il cria à Marthe, du plus loin qu'il l'aperçut:
--Je le savais bien, tu as des yeux pour ne pas voir, ma bonne ... Ah! que je te reconnais là! Rester la soirée entière dans un salon, sans seulement te douter de ce qu'on a dit et fait autour de toi!... Mais toute la ville en cause, entends-tu! Je n'ai pu faire un pas sans rencontrer quelqu'un qui m'en parlât.
--De quoi donc, mon ami? demanda Marthe étonnée.
--Du beau succès de l'abbé Faujas, pardieu! On l'a mis à la porte du salon vert.
--Mais non, je t'assure; je n'ai rien vu de semblable.
--Eh! je te l'ai dit, tu ne vois rien!... Sais-tu ce qu'il a fait à Besançon, l'abbé? Il a étranglé un curé ou il a commis des faux. On ne peut pas affirmer au juste ... N'importe, il paraît qu'on l'a joliment arrangé. Il était vert. C'est un homme fini.
Marthe avait baissé la tête, laissant son mari triompher de l'échec du prêtre. Mouret était enchanté.
--Je garde ma première idée, continua-t-il; ta mère doit manigancer quelque chose avec lui. On m'a raconté qu'elle s'était montrée très-aimable. C'est elle, n'est-ce pas, qui a prié l'abbé de t'accompagner? Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela?
Elle haussa doucement les épaules, sans répondre.
--Tu es étonnante, vraiment! s'écria-t-il. Tous ces détails-là ont beaucoup d'importance .... Ainsi, madame Paloque, que je viens de rencontrer, m'a dit qu'elle était restée avec plusieurs dames, pour voir comment l'abbé sortirait. Ta mère s'est servie de toi pour protéger la retraite du calottin, tu ne comprends donc pas!... Voyons, tâche de te souvenir; que t'a-t-il dit, en te ramenant ici?
Il s'était assis devant sa femme, il la tenait sous l'interrogation aiguë de ses petits yeux.
--Mon Dieu, répondit-elle patiemment, il m'a dit des choses sans importance, des choses comme tout le monde peut en dire ... Il a parlé du froid, qui était très-vif; de la tranquillité de la ville pendant la nuit; puis, je crois, de l'agréable soirée qu'il venait de passer.
--Ah! le tartufe!... Et il ne t'a pas questionnée sur ta mère, sur les gens qu'elle reçoit?
--Non. D'ailleurs, le chemin n'est pas long, de la rue de la Banne ici; nous n'avons pas mis trois minutes. Il marchait à côté de moi, sans me donner le bras; il faisait de si grandes enjambées, que j'étais presque forcée de courir ... Je ne sais ce qu'on a, à s'acharner ainsi après lui. Il n'a pas l'air heureux. Il grelottait, le pauvre homme, dans sa vieille soutane.
Mouret n'était pas méchant.
--Ça, c'est vrai, murmura-t-il; il ne doit pas avoir chaud, depuis qu'il gèle.
--Puis, continua Marthe, nous n'avons pas à nous plaindre de lui: il paye exactement, il ne fait pas de tapage.... Où trouverais-tu un aussi bon locataire?
--Nulle part, je le sais.... Ce que j'en disais, tout à l'heure, c'était pour te montrer combien peu tu fais attention, quand tu vas quelque part. Autrement, je connais trop la clique que ta mère reçoit, pour m'arrêter à ce qui sort du fameux salon vert. Toujours des cancans, des menteries, des histoires bonnes à faire battre les montagnes. L'abbé n'a sans doute étranglé personne, pas plus qu'il ne doit avoir fait banqueroute.... Je le disais à madame Paloque: «Avant de déshabiller les autres, on ferait bien de laver son propre linge sale.» Tant mieux, si elle a pris cela pour elle!