La Conquête de Plassans

Chapter 5

Chapter 53,808 wordsPublic domain

--Ils m'amusent, le vieux Macquart et ta mère. Ah! pour ça, ils se détestent ferme! Tu as vu comme elle suffoquait, de le sentir ici. On dirait qu'elle a toujours peur de lui entendre raconter des choses qu'on ne doit pas savoir. Ce n'est pas l'embarras, il en raconterait de drôles.... Mais ce n'est pas moi qu'on prendra chez lui. J'ai juré de ne pas me fourrer dans ce gâchis.... Vois-tu, mon père avait raison de dire que la famille de ma mère, ces Rougon, ces Macquart, ne valaient pas la corde pour les pendre. J'ai de leur sang comme toi, ça ne peut pas te blesser que je dise cela. Je le dis, parce que c'est vrai. Ils ont fait fortune aujourd'hui, mais ça ne les a pas décrottés, au contraire.

Il finit par aller faire un tour sur le cours Sauvaire, où il rencontrait des amis, avec lesquels il causait du temps, des récoltes, des événements de la veille. Une grosse commission d'amandes, dont il se chargea le lendemain, le tint pendant plus d'une semaine en allées et venues continuelles, ce qui lui fit presque oublier l'abbé Faujas. D'ailleurs, l'abbé commençait à l'ennuyer; il ne causait pas assez, il était trop cachottier. Il l'évita à deux reprises, croyant comprendre que l'autre le cherchait uniquement pour apprendre la fin des histoires sur la bande de la sous-préfecture et la bande des Rastoil. Rose lui ayant raconté que madame Faujas avait essayé de la faire causer, il s'était promis de ne plus ouvrir les lèvres. C'était un autre amusement qui occupait ses heures vides. Maintenant, quand il regardait les rideaux si bien fermés du second étage, il grommelait: --Cache-toi, va, mon bon... Je sais que tu me guettes, derrière tes rideaux; ça ne t'avance toujours pas à grand'chose. Si c'est par moi que tu comptes connaître les voisins!

Cette pensée que l'abbé Faujas était à l'affût le réjouit extrêmement. Il se donna beaucoup de peine pour ne pas tomber dans quelque piège. Mais, un soir, comme il rentrait, il aperçut, à cinquante pas devant lui, l'abbé Bourrette et l'abbé Faujas arrêtés devant la porte de M. Rastoil. Il se cacha dans l'encoignure d'une maison. Les deux prêtres le tinrent là un grand quart d'heure. Ils causaient vivement, se séparaient, puis revenaient. Mouret crut comprendre que l'abbé Bourrette suppliait l'abbé Faujas de l'accompagner chez le président. Celui-ci s'excusait, finissait par refuser avec quelque impatience. C'était un mardi, un jour de dîner. Enfin, Bourrette entra chez M. Rastoil; Faujas se coula chez lui, de son allure humble. Mouret resta songeur. En effet, pourquoi l'abbé n'allait-il pas chez M. Rastoil? Tout Saint-Saturnin y dînait, l'abbé Fenil, l'abbé Surin et les autres. Il n'y avait pas une robe noire à Plassans qui n'eût pris le frais dans le jardin, devant la cascade. Ce refus du nouveau vicaire était une chose vraiment extraordinaire.

Lorsque Mouret fut rentré, il alla vite au fond de son jardin, pour examiner les fenêtres du second étage. Au bout d'un instant, il vit remuer le rideau de la deuxième fenêtre, à droite. Pour sûr, l'abbé Faujas était là, à espionner ce qui se passait chez M. Rastoil. A certains mouvements du rideau, Mouret crut comprendre qu'il regardait également du côté de la sous-préfecture.

Le lendemain, un mercredi, comme il sortait, Rose lui apprit que l'abbé Bourrette était chez les gens du second, depuis une heure au moins. Alors il rentra, fureta dans la salle à manger. Comme Marthe lui demandait ce qu'il cherchait ainsi, il devint furieux, parlant d'un papier sans lequel il ne pouvait sortir. Il monta voir s'il ne l'avait pas laissé au premier. Puis, lorsque, après une longue attente derrière la porte de sa chambre, il crut surprendre, au second étage, un remuement de chaises, il descendit lentement, s'arrêtant un instant dans le vestibule, pour donner à l'abbé Bourrette le temps de le rejoindre.

--Tiens! vous voilà, monsieur l'abbé? Quelle heureuse rencontre!... Vous retournez à Saint-Saturnin? Cela tombe à merveille. Je vais de ce côté. Nous vous accompagnerons, si ça ne vous dérange pas.

L'abbé Bourrette répondit qu'il serait enchanté. Tous deux montèrent lentement la rue Balande, se dirigeant vers la place de la Sous-Préfecture. L'abbé était un gros homme, au bon visage naïf, avec de grands yeux bleus d'enfant. Sa large ceinture de soie, fortement tendue, lui dessinait un ventre d'un rondeur douce et luisante, et il marchait, la tête un peu en arrière, les bras trop courts, les jambes déjà lourdes.

--Eh bien! dit Mouret sans chercher de transition, vous venez de voir cet excellent monsieur Faujas.... J'ai à vous remercier, vous m'avez trouvé là un locataire comme il y en a peu.

--Oui, oui, murmura le prêtre; c'est un digne homme.

--Oh! pas le moindre bruit. Nous ne nous apercevons pas même qu'il y a un étranger chez nous. Et très-poli, très-bien élevé, avec cela.... Vous ne savez pas, on m'a affirmé que c'était un esprit supérieur, un cadeau qu'on avait voulu faire au diocèse.

Et, comme ils se trouvaient au milieu de la place de la Sous-Préfecture, Mouret s'arrêta net, regardant fixement l'abbé Bourrette.

--Ah! vraiment, se contenta de répondre celui-ci, d'un air étonné.

--On me l'a affirmé.... Notre évêque aurait des vues sur lui pour plus tard. En attendant, le nouveau vicaire se tiendrait dans l'ombre, pour ne pas exciter des jalousies.

L'abbé Bourrette avait repris sa marche, tournant le coin de la rue de la Banne. Il dit tranquillement:

--Vous me surprenez beaucoup.... Faujas est un homme simple, il a même trop d'humilité. Ainsi, à l'église, il se charge des petites besognes que nous abandonnons d'ordinaire aux prêtres habitués. C'est un saint, mais ce n'est pas un garçon habile. Je l'ai à peine entrevu chez Monseigneur. Dès le premier jour, il a été en froid avec l'abbé Fenil. Je lui avais pourtant expliqué qu'il fallait devenir l'ami du grand-vicaire, si l'on voulait être bien reçu à l'évêché. Il n'a pas compris; il est de jugement un peu étroit, je le crains.... Tenez, c'est comme ses continuelles visites à l'abbé Compan, notre pauvre curé, qui a pris le lit depuis quinze jours, et que nous allons sûrement perdre. Eh bien! elles sont hors de saison, elles lui feront un tort immense. Compan n'a jamais pu s'entendre avec Fenil; il faut vraiment arriver de Besançon pour ignorer une chose qui est connue du diocèse entier.

Il s'animait. Il s'arrêta à son tour à l'entrée de la rue Canquoin, se plantant devant Mouret.

--Non, mon cher monsieur, on vous a trompé: Faujas est innocent comme l'enfant qui vient de naître.... Moi, je n'ai pas d'ambition, n'est-ce pas? Et Dieu sait si j'aime Compan, un coeur d'or! Ça n'empêche pas que je vais lui serrer la main en cachette. Lui-même me l'a dit: «Bourrette, je n'en ai plus pour longtemps, mon vieil ami. Si tu veux être curé après moi, tâche qu'on ne te voie pas trop souvent sonner à ma porte. Viens la nuit et frappe trois coups, ma soeur t'ouvrira.» Maintenant, j'attends la nuit, vous comprenez.... C'est inutile de déranger sa vie. On a déjà tant de chagrins!

La voix s'était attendrie. Il joignit les deux mains sur son ventre, il reprit sa marche, ému d'un égoïsme naïf qui le faisait pleurer sur lui-même, tandis qu'il murmurait:

--Ce pauvre Compan, ce pauvre Compan....

Mouret restait perplexe. L'abbé Faujas finissait par lui échapper tout à fait.

--On m'avait pourtant donné des détails bien précis, essaya-t-il de dire encore. Ainsi, il était question de lui trouver une grande situation.

--Eh! non, je vous assure que non! s'écria le prêtre; Faujas n'a pas d'avenir.... Un autre l'ait. Vous savez que je dîne tous les mardis chez monsieur le président. L'autre semaine, il m'avait prié instamment de lui amener Faujas. Il voulait le connaître, le juger sans doute.... Eh bien! vous ne devineriez jamais ce que Faujas a fait. Il a refusé l'invitation, mon cher monsieur, il a refusé carrément. J'ai eu beau lui dire qu'il allait se rendre l'existence impossible à Plassans, qu'il achevait de se brouiller avec Fenil, en faisant une pareille impolitesse à monsieur Rastoil; il s'est entêté, il n'a rien voulu entendre.... Je crois même, Dieu me pardonne! qu'il m'a dit, dans un moment de colère, qu'il n'avait pas besoin de s'engager en acceptant un dîner de la sorte.

L'abbé Bourrette se mit à rire. Il était arrivé devant Saint-Saturnin; il retint un instant Mouret à la petite porte de l'église.

--C'est un enfant, un grand enfant, continua-t-il. Je vous demande un peu, croire qu'un dîner de monsieur Rastoil pouvait le compromettre!... Aussi votre belle-mère, la bonne madame Rougon, m'ayant chargé hier d'une invitation pour Faujas, ne lui avais-je pas caché que je craignais fort d'être mal reçu.

Mouret dressa l'oreille.

--Ah! ma belle-mère vous avait chargé d'une invitation? --Oui, elle était venue hier à la sacristie.... Comme je tiens à lui être agréable, je lui avais promis d'aller voir aujourd'hui ce diable d'homme.... Moi, j'étais certain qu'il refuserait.

--Et il a refusé?

--Non, j'ai été bien surpris, il a accepté.

Mouret ouvrit la bouche, puis la referma. Le prêtre clignait les yeux d'un air extrêmement satisfait.

--Il faut confesser que j'ai été bien habile.... Il y avait plus d'une heure que j'expliquais à Faujas la situation de madame votre belle-mère. Il hochait la tête, ne se décidait pas, parlait de son amour de la retraite.... Enfin j'étais à bout, lorsque je me suis souvenu d'une recommandation de cette chère dame. Elle m'avait prié d'insister sur le caractère de son salon, qui est, comme toute la ville le sait, un terrain neutre.... C'est alors qu'il a semblé faire un effort et qu'il a consenti. Il a formellement promis pour demain... Je vais écrire deux lignes à l'excellente madame Rougon pour lui annoncer notre victoire.

Il resta encore là un moment, se parlant à lui-même, roulant ses gros yeux bleus.

--Monsieur Rastoil sera bien vexé, mais ce n'est pas ma faute.... Au revoir, cher monsieur Mouret, bien au revoir; tous mes compliments chez vous.

Et il entra dans l'église, en laissant retomber doucement derrière lui la double porte rembourrée. Mouret regarda cette porte avec un léger haussement d'épaules.

--Encore un bavard, grommela-t-il; encore un de ces hommes qui ne vous laissent pas placer dix paroles, et qui parlent toujours pour ne rien dire.... Ah! le Faujas va demain chez la noiraude; c'est bien fâcheux que je sois brouillé avec cet imbécile de Rougon.

Puis, il courut toute l'après-midi pour ses affaires. Le soir, en se couchant, il demanda négligemment à sa femme: --Est-ce que tu vas chez ta mère demain soir?

--Non, répondit Marthe; j'ai trop de choses à terminer. J'irai sans doute jeudi prochain.

Il n'insista pas. Mais, avant de souffler la bougie:

--Tu as tort de ne pas sortir plus souvent, reprit-il. Va donc chez ta mère, demain soir; tu t'amuseras un peu. Moi, je garderai les enfants.

Marthe le regarda, étonnée. D'ordinaire, il la tenait au logis, ayant besoin d'elle pour mille petits services, grognant quand elle s'absentait pendant une heure.

--J'irai, si tu le désires, dit-elle.

Il souffla la bougie, il mit la tête sur l'oreiller, en murmurant:

--C'est cela, et tu nous raconteras la soirée. Ça amusera les enfants.

VI

Le lendemain soir, vers neuf heures, l'abbé Bourrette vint prendre l'abbé Faujas; il lui avait promis d'être son introducteur, de le présenter dans le salon des Rougon. Comme il le trouva prêt, debout au milieu de sa grande chambre nue, mettant des gants noirs blanchis au bout de chaque doigt, il le regarda avec une légère grimace.

--Est-ce que vous n'avez pas une autre soutane? demanda-t-il.

--Non, répondit tranquillement l'abbé Faujas; celle-ci est encore convenable, je crois.

--Sans doute, sans doute, balbutia le vieux prêtre. Il fait un froid très-vif. Vous ne mettez rien sur vos épaules?... Alors partons.

On était aux premières gelées. L'abbé Bourrette, chaudement enveloppé dans une douillette de soie, s'essouffla à suivre l'abbé Faujas, qui n'avait sur les épaules que sa mince soutane usée. Ils s'arrêtèrent au coin de la place de la Sous-Préfecture et de la rue de la Banne, devant une maison toute de pierres blanches, une des belles bâtisses de la ville neuve, avec des rosaces sculptées à chaque étage. Un domestique en habit bleu les reçut dans le vestibule; il sourit à l'abbé Bourrette en lui enlevant la douillette, et parut très-surpris à la vue de l'autre abbé, de ce grand diable taillé à coups de hache, sorti sans manteau par un froid pareil. Le salon était au premier étage.

L'abbé Faujas entra, la tête haute, avec une aisance grave; tandis que l'abbé Bourrette, très ému lorsqu'il venait chez les Rougon, bien qu'il ne manquât pas une de leurs soirées, se tirait d'affaire en s'échappant dans une pièce voisine. Lui, traversa lentement tout le salon pour aller saluer la maîtresse de la maison, qu'il avait devinée au milieu d'un groupe de cinq ou six dames. Il dut se présenter lui-même; il le fit en trois paroles. Félicité s'était levée vivement. Elle l'examinait des pieds à la tête, d'un oeil prompt, revenant au visage, lui fouillant les yeux de son regard de fouine, tout en murmurant avec un sourire:

--Je suis charmée, monsieur l'abbé, je suis vraiment charmée....

Cependant le passage du prêtre, au milieu du salon, avait causé un étonnement. Une jeune femme, ayant levé brusquement la tête, eut même un geste contenu de terreur, en apercevant cette masse noire devant elle. L'impression fut défavorable: il était trop grand, trop carré des épaules; il avait la face trop dure, les mains trop grosses. Sous la lumière crue du lustre, sa soutane apparut si lamentable, que les dames eurent une sorte de honte, à voir un abbé si mal vêtu. Elles ramenèrent leurs éventails, elles se remirent à chuchoter, en affectant de tourner le dos. Les hommes avaient échangé des coups d'oeil, avec une moue significative.

Félicité sentit le peu de bienveillance de cet accueil. Elle en sembla irritée; elle resta debout au milieu du salon, haussant le ton, forçant ses invités à entendre les compliments qu'elle adressait à l'abbé Faujas. --Ce cher Bourrette, disait-elle avec des cajoleries dans la voix, m'a conté le mal qu'il avait eu à vous décider.... Je vous en garde rancune, monsieur. Vous n'avez pas le droit de vous dérober ainsi au monde.

Le prêtre s'inclinait sans répondre. La vieille dame continua en riant, avec une intention particulière dans certains mots:

--Je vous connais plus que vous ne croyez, malgré vos soins à nous cacher vos vertus. On m'a parlé de vous; vous êtes un saint, et je veux être votre amie.... Nous causerons de tout ceci, n'est-ce pas? car maintenant vous êtes des nôtres.

L'abbé Faujas la regarda fixement, comme s'il avait reconnu dans la façon dont elle manoeuvrait son éventail quelque signe maçonnique. Il répondit en baissant la voix:

--Madame, je suis à votre entière disposition.

--C'est bien ainsi que je l'entends, reprit-elle en riant plus haut. Vous verrez que nous voulons ici le bien de tout le monde.... Mais venez, je vous présenterai à monsieur Rougon.

Elle traversa le salon, dérangea plusieurs personnes pour ouvrir un chemin à l'abbé Faujas, lui donna une importance qui acheva de mettre contre lui toutes les personnes présentes. Dans la pièce voisine, des tables de whist étaient dressées. Elle alla droit à son mari, qui jouait avec la mine grave d'un diplomate. Il fit un geste d'impatience, lorsqu'elle se pencha à son oreille; mais, dès qu'elle lui eut dit quelques mots, il se leva avec vivacité.

--Très-bien! très-bien! murmura-t-il.

Et, s'étant excusé auprès de ses partenaires, il vint serrer la main de l'abbé Faujas. Rougon était alors un gros homme blême, de soixante-dix ans; il avait pris une mine solennelle de millionnaire. On trouvait généralement, à Plassans, qu'il avait une belle tête, une tête blanche et muette de personnage politique. Après avoir échangé avec le prêtre quelques politesses, il reprit sa place à la table de jeu. Félicité, toujours souriante, venait de rentrer dans le salon.

Quand l'abbé Faujas fut enfin seul, il ne parut pas embarrassé le moins du monde. Il resta un instant debout, à regarder les joueurs; en réalité, il examinait les tentures, le tapis, le meuble. C'était un petit salon couleur bois, avec trois corps de bibliothèque en poirier noirci, ornés de baguettes de cuivre, qui occupaient les trois grands panneaux de la pièce. On eût dit le cabinet d'un magistrat. Le prêtre, qui tenait sans doute à faire une inspection complète, traversade nouveau le grand salon. Il était vert, très-sérieux également, mais plus chargé de dorures, tenant à la fois de la gravité administrative d'un ministère et du luxe tapageur d'un grand restaurant. De l'autre côté, se trouvait encore une sorte de boudoir, où Félicité recevait dans la journée; un boudoir paille, avec un meuble brodé de ramages violets, si encombré de fauteuils, de pouffs, de canapés, qu'on pouvait à peine y circuler.

L'abbé Faujas s'assit au coin de la cheminée, faisant mine de se chauffer les pieds. Il était placé de façon à voir, par une porte grande ouverte, une bonne moitié du salon vert. L'accueil si gracieux de madame Rougon le préoccupait; il fermait les yeux à demi, s'appliquant à quelque problème dont la solution lui échappait. Au bout d'un instant, dans sa rêverie, il entendit derrière lui un bruit de voix; son fauteuil, à dossier énorme, le cachait entièrement, et il baissa les paupières davantage. Il écouta, comme ensommeillé par la forte chaleur du feu.

--Je suis allé une seule fois chez eux, dans ce temps-là, continuait une voix grasse; ils demeuraient en face, de l'autre côté de la rue de la Banne. Vous deviez être à Paris, car tout Plassans a connu le salon jaune des Rougon, à cette époque: un salon lamentable, avec du papier citron à quinze sous le rouleau, et un meuble recouvert de velours d'Utrecht, dont les fauteuils boitaient.... Regardez-la donc maintenant, cette noiraude, en satin marron, là-bas, sur ce pouff. Voyez comme elle tend la main au petit Delangre. Ma parole! elle va la lui donner à baiser.

Une voix plus jeune ricana, en murmurant:

--Ils ont dû joliment voler pour avoir un si beau salon vert, car vous savez que c'est le plus beau salon de la ville.

--La dame, reprit l'autre, a toujours eu la passion de recevoir. Quand elle n'avait pas le sou, elle buvait de l'eau, pour offrir le soir des verres de limonade à ses invités... Oh! je les connais sur le bout du doigt, les Rougon; je les ai suivis. Ce sont des gens très-forts. Ils avaient une rage d'appétits à jouer du couteau au coin d'un bois. Le coup d'État les a aidés à satisfaire un rêve de jouissances qui les torturait depuis quarante ans. Aussi quelle gloutonnerie, quelle indigestion de bonnes choses!... Tenez, cette maison qu'ils habitent aujourd'hui, appartenait alors à un monsieur Peirotte, receveur particulier, qui fut tué à l'affaire de Sainte-Roure, lors de l'insurrection de 51. Oui, ma foi! ils ont eu toutes les chances: une balle égarée les a débarrassés de cet homme gênant, dont ils ont hérité.... Eh bien! entre la maison et la charge du receveur, Félicite aurait certainement choisi la maison. Elle la couvait des yeux depuis près de dix ans, prise d'une envie furieuse de femme grosse, se rendant malade à regarder les rideaux riches qui pendaient derrière les glaces des fenêtres. C'étaient ses Tuileries, à elle, selon le mot qui courut à Plassans, après le 2 Décembre.

--Mais où ont-ils pris l'argent pour acheter la maison?

--Ah! ceci, mon brave, c'est la bouteille à l'encre.... Leur fils Eugène, celui qui a fait à Paris une fortune politique si étonnante, député, ministre, conseiller familier des Tuileries, obtint facilement une recette particulière et la croix pour son père, qui avait joué ici une bien jolie farce. Quant à la maison, elle aura été payée à l'aide d'arrangements. Ils auront emprunté à quelque banquier.... En tous cas, aujourd'hui, ils sont riches, ils tripotent, ils rattrapent le temps perdu. J'imagine que leur fils est resté en correspondance avec eux, car ils n'ont pas encore commis une seule bêtise.

La voix se tut, pour reprendre presque aussitôt avec un rire étouffé:

--Non, je ris malgré moi, lorsque je lui vois faire ses mines de duchesse, cette sacrée cigale de Félicité!... Je me rappelle toujours le salon jaune, avec son tapis usé, ses consoles sales, la mousseline de son petit lustre couverte de chiures de mouches.... La voilà qui reçoit les demoiselles Rastoil à présent. Hein! comme elle manoeuvre la queue de sa robe.... Cette vieille-là, mon brave, crèvera un soir de triomphe, au milieu de son salon vert.

L'abbé Faujas avait roulé doucement la tête, de façon à voir ce qui passait dans le grand salon. Il y aperçut madame Rougon, vraiment superbe, au milieu du cercle qui l'entourait; elle semblait grandir sur ses pieds de naine, et courber toutes les échines autour d'elle, d'un regard de reine victorieuse. Par instants, une courte pâmoison faisait battre ses paupières, dans les reflets d'or du plafond, dans la douceur grave des tentures.

--Ah! voici votre père, dit la voix grasse; voici ce bon docteur qui entre.... C'est bien surprenant que le docteur ne vous ait pas raconté ces choses. Il en sait plus long que moi.

--Eh! mon père a peur que je ne le compromette, reprit l'autre gaiement. Vous savez qu'il m'a maudit, en jurant que je lui ferai perdre sa clientèle.... Je vous demande pardon, j'aperçois les fils Maffre, je vais leur serrer la main.

Il y eut un bruit de chaises, et l'abbé Faujas vit un grand jeune homme, au visage déjà fatigué, traverser le petit salon. L'autre personnage, celui qui accommodait si allègrement les Rougon, se leva également. Une dame qui passait se laissa dire par lui des choses fort douces; elle riait, elle l'appelait «ce cher monsieur de Condamin». Le prêtre reconnut alors le bel homme de soixante ans que Mouret lui avait montré dans le jardin de la sous-préfecture. M. de Condamin vint s'asseoir à l'autre coin de la cheminée. Là, il fut tout surpris d'apercevoir l'abbé Faujas, que le dossier du fauteuil lui avait caché; mais il ne se déconcerta nullement, il sourit, et avec un aplomb d'homme aimable:

--Monsieur l'abbé, dit-il, je crois que nous venons de nous confesser sans le vouloi.... C'est un gros péché, n'est-ce pas, que de médire du prochain? Heureusement que vous étiez là pour nous absoudre.

L'abbé, si maître qu'il fût de son visage, ne put s'empêcher de rougir légèrement. Il entendit à merveille que M. de Condamin lui reprochait d'avoir retenu son souffle pour écouter. Mais celui-ci n'était pas homme à garder rancune à un curieux, au contraire. Il fut ravi de cette pointe de complicité qu'il venait de mettre entre le prêtre et lui. Cela l'autorisait à causer librement, à tuer la soirée en racontant l'histoire scandaleuse des personnes qui étaient là. C'était son meilleur régal. Cet abbé nouvellement arrivé à Plassans lui semblait un excellent auditeur; d'autant plus qu'il avait une vilaine mine, une mine d'homme bon à tout entendre, et qu'il portait une soutane vraiment trop usée pour que les confidences qu'on se permettrait avec lui pussent tirer à conséquence.

Au bout d'un quart d'heure, M. de Condamin s'était mis tout à l'aise. Il expliquait Plassans à l'abbé Faujas, avec sa grande politesse d'homme du monde.