La Conquête de Plassans

Chapter 4

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Il riait, en disant cela, parce qu'au fond de lui il continuait à s'amuser aux dépens de l'abbé. Celui-ci avait lentement ramené les yeux sur le groupe que formait, juste au-dessous de la fenêtre, la famille de son propriétaire. Il s'y arrêta un instant, considéra le vieux jardin aux carrés de légumes entourés de grands buis; puis, il regarda encore les allées prétentieuses de M. Rastoil; et, comme s'il eût voulu lever un plan des lieux, il passa au jardin de la sous-préfecture. Là, il n'y avait qu'une large pelouse centrale, un tapis d'herbe aux ondulations molles; des arbustes à feuillage persistant formaient des massifs; de hauts marronniers très-touffus changeaient en parc ce bout de terrain étranglé entre les maisons voisines.

Cependant, l'abbé Faujas regardait avec affectation sous les marronniers. Il se décida à murmurer:

--C'est très-gai, ces jardins.... Il y a aussi du monde dans celui de gauche.

Mouret leva les yeux.

--Comme toutes les après-midi, dit-il tranquillement: ce sont les intimes de monsieur Péqueur des Saulaies, notre sous-préfet.... L'été, ils se réunissent également le soir, autour du bassin que vous ne pouvez voir, à gauche.... Ah! monsieur de Condamin est de retour. Ce beau vieillard, l'air conservé, fort de teint; c'est notre conservateur des eaux et forêts, un gaillard qu'on rencontre toujours à cheval, ganté, les culottes collantes. Et menteur avec ça! Il n'est pas du pays; il a épousé dernièrement une toute jeune femme.... Enfin, ce ne sont pas mes affaires, heureusement.

Il baissa de nouveau la tête, en entendant Désirée, qui jouait avec Serge, rire de son rire de gamine. Mais l'abbé, dont le visage se colorait légèrement, le ramena d'un mot:

--Est-ce le sous-préfet, demanda-t-il, le gros monsieur en cravate blanche?

Cette question amusa Mouret extrêmement.

--Ah! non, répondit-il en riant. On voit bien que vous ne connaissez pas monsieur Péqueur des Saulaies. Il n'a pas quarante ans. Il est grand, joli garçon, très-distingué.... Ce gros monsieur est le docteur Porquier, le médecin qui soigne la société de Plassans. Un homme heureux, je vous assure. Il n'a qu'un chagrin, son fils Guillaume.... Maintenant, vous voyez les deux personnes qui sont assises sur le banc, et qui nous tournent le dos. C'est monsieur Paloque, le juge, et sa femme. Le ménage le plus laid du pays. On ne sait lequel est le plus abominable de la femme ou du mari. Heureusement qu'ils n'ont pas d'enfants.

Et Mouret se mit à rire plus haut. Il s'échauffait, se démenait, frappant de la main la barre d'appui.

--Non, reprit-il, montrant d'un double mouvement de tête le jardin des Rastoil et le jardin de la sous-préfecture, je ne puis regarder ces deux sociétés, sans que cela me fasse faire du bon sang.... Vous ne vous occupez pas de politique, monsieur l'abbé, autrement je vous ferais bien rire.... Imaginez-vous qu'à tort ou à raison je passe pour un républicain. Je cours beaucoup les campagnes, à cause de mes affaires; je suis l'ami des paysans; on a même parlé de moi pour le conseil général; enfin, mon nom est connu.... Eh bien! j'ai là, à droite, chez les Rastoil, la fine fleur de la légitimité, et là, à gauche, chez le sous-préfet, les gros bonnets de l'empire. Hein! est-ce assez drôle? mon pauvre vieux jardin si tranquille, mon petit coin de bonheur, entre ces deux camps ennemis. J'ai toujours peur qu'ils ne se jettent des pierres par-dessus mes murs.... Vous comprenez, leurs pierres pourraient tomber dans mon jardin. Cette plaisanterie acheva d'enchanter Mouret. Il se rapprocha de l'abbé, de l'air d'une commère qui va en dire long.

--Plassans est fort curieux, au point de vue politique. Le coup d'État a réussi ici, parce que la ville est conservatrice. Mais, avant tout, elle est légitimiste et orléaniste, si bien que, dès le lendemain de l'empire, elle a voulu dicter ses conditions. Comme on ne l'a pas écoutée, elle s'est fâchée, elle est passée à l'opposition. Oui, monsieur l'abbé, à l'opposition. L'année dernière, nous avons nommé député le marquis de Lagrifoul, un vieux gentilhomme d'une intelligence médiocre, mais dont l'élection a joliment embêté la sous-préfecture.... Et regardez, le voilà, monsieur Péqueur des Saulaies; il est avec le maire, monsieur Delangre.

L'abbé regarda vivement. Le sous-préfet, très-brun, souriait, sous ses moustaches cirées; il était d'une correction irréprochable; son allure tenait du bel officier et du diplomate aimable. A côté de lui, le maire s'expliquait, avec toute une fièvre de gestes et de paroles. Il paraissait petit, les épaules carrées, le masque fouillé, tournant au polichinelle. Il devait parler trop.

--Monsieur Péqueur des Saulaies, continua Mouret, a failli en tomber malade. Il croyait l'élection du candidat officiel assurée.... Je me suis bien amusé. Le soir de l'élection, le jardin de la sous-préfecture est resté noir et sinistre comme un cimetière; tandis que chez les Rastoil, il y avait des bougies sous les arbres, et des rires, et tout un vacarme de triomphe. Sur la rue, on ne laisse rien voir; dans les jardins, au contraire, on ne se gêne pas, on se déboutonne.... Allez, j'assiste à de singulières choses, sans rien dire.

Il se tint un instant, comme ne voulant pas en conter davantage; mais la démangeaison de parler fut trop forte.

--Maintenant, reprit-il, je me demande ce qu'ils vont faire, à la sous-préfecture. Jamais plus leur candidat ne passera. Ils ne connaissent pas le pays, ils ne sont pas de force. On m'a assuré que monsieur Péqueur des Saulaies devait avoir une préfecture, si l'élection avait bien marché. Va-t'en voir s'ils viennent, Jean! Le voilà sous-préfet pour Longtemps.... Hein! que vont-ils inventer pour jeter par terre le marquis? car ils inventeront quelque chose, ils tâcheront, d'une façon ou d'une autre, de faire la conquête de Plassans.

Il avait levé les yeux sur l'abbé, qu'il ne regardait plus depuis un instant. La vue du visage du prêtre, attentif, les yeux luisants, les oreilles comme élargies, l'arrêta net. Toute sa prudence de bourgeois paisible se réveilla; il sentit qu'il venait d'en dire beaucoup trop. Aussi murmura-t-il d'une voix fâchée:

--Après tout, je ne sais rien. On répète tant de choses ridicules.... Je demande seulement qu'on me laisse vivre tranquille chez moi.

Il aurait bien voulu quitter la fenêtre, mais il n'osait pas s'en aller brusquement, après avoir bavardé d'une façon si intime. Il commençait à soupçonner que, si l'un des deux s'était moqué de l'autre, il n'avait certainement pas joué le beau rôle. L'abbé, avec son grand calme, continuait à jeter des regards à droite et à gauche, dans les deux jardins. Il ne fit pas la moindre tentative pour encourager Mouret à continuer. Celui-ci, qui souhaitait avec impatience que sa femme ou un de ses enfants eût la bonne idée de l'appeler, fut soulagé, lorsqu'il vit Rose paraître sur le perron. Elle leva la tête.

--Eh bien! monsieur, cria-t-elle, ce n'est donc pas pour aujourd'hui?... Il y a un quart d'heure que la soupe est sur la table.

--Bien! Rose, je descends, répondit-il.

Il quitta la fenêtre, s'excusant. La froideur de la chambre, qu'il avait oubliée derrière son dos, acheva de le troubler. Elle lui parut être un grand confessionnal, avec son terrible christ noir, qui devait avoir tout entendu. Comme l'abbé Faujas prenait congé de lui, en lui faisant un court salut silencieux, il ne put supporter cette chute brusque de la conversation, il revint, levant les yeux vers le plafond.

--Alors, dit-il, c'est bien dans cette encoignure-là?

--Quoi donc? demanda l'abbé très-surpris.

--La tache dont vous m'avez parlé.

Le prêtre ne put cacher un sourire. De nouveau, il s'efforça de faire voir la tache à Mouret.

--Oh! je l'aperçois très-bien, maintenant, dit celui-ci. C'est convenu; dès demain, je ferai venir les ouvriers.

Il sortit enfin. Il était encore sur le palier, que la porte s'était refermée derrière lui, sans bruit. Le silence de l'escalier l'irrita profondément. Il descendit en murmurant:

--Ce diable d'homme! il ne demande rien et on lui dit tout!

V

Le lendemain, la vieille madame Rougon, la mère de Marthe, vint rendre visite aux Mouret. C'était là tout un gros événement, car il y ait un peu de brouille entre le gendre et les parents de sa femme, surtout depuis l'élection du marquis de Lagrifoul, que ceux-ci l'accusaient d'avoir fait réussir par son influence dans les campagnes. Marthe allait seule chez ses parents. Sa mère, «cette noiraude de Félicité», comme on la nommait, était restée, à soixante-six ans, d'une maigreur et d'une vivacité de jeune fille. Elle ne portait plus que des robes de soie, très-chargées de volants, et affectionnait particulièrement le jaune et le marron.

Ce jour-là, quand elle se présenta, il n'y avait que Marthe et Mouret dans la salle à manger.

--Tiens! dit ce dernier très-surpris, c'est ta mère ... Qu'est-ce qu'elle nous veut donc? Il n'y a pas un mois qu'elle est venue.... Encore quelque manigance, c'est sûr.

Les Rougon, dont il avait été le commis, avant son mariage, lorsque leur étroite boutique du vieux quartier sentait la faillite, étaient le sujet de ses éternelles défiances. Ils lui rendaient d'ailleurs une solide et profonde rancune, détestant surtout en lui le commerçant qui avait fait promptement de bonnes affaires. Quand leur gendre disait: «Moi, je ne dois ma fortune qu'à mon travail», ils pinçaient les lèvres, ils comprenaient parfaitement qu'il les accusait d'avoir gagné la leur dans des trafics inavouables. Félicité, malgré sa belle maison de la place de la Sous-Préfecture, enviait sourdement le petit logis tranquille des Mouret, avec la jalousie féroce d'une ancienne marchande qui ne doit pas son aisance à ses économies de comptoir.

Félicité baisa Marthe au front, comme si celle-ci avait toujours eu seize ans. Elle tendit ensuite la main à Mouret. Tous deux causaient d'ordinaire sur un ton aigre-doux de moquerie.

--Eh bien! lui demanda-t-elle en souriant, les gendarmes ne sont donc pas encore venus vous chercher, révolutionnaire?

--Mais non, pas encore, répondit-il en riant également. Ils attendent pour ça que votre mari leur donne des ordres.

--Ah! c'est très-joli, ce que vous dites là, répliqua Félicité, dont les yeux flambèrent.

Marthe adressa un regard suppliant à Mouret; il venait d'aller vraiment trop loin. Mais il était lancé, il reprit:

--Véritablement, nous ne songeons à rien; nous vous recevons là, dans la salle à manger. Passons au salon, je vous en prie.

C'était une de ses plaisanteries habituelles. Il affectait les grands airs de Félicité, lorsqu'il la recevait chez lui. Marthe eut beau dire qu'on était bien là, il fallut qu'elle et sa mère le suivissent dans le salon. Et il s'y donna beaucoup de peine, ouvrant les volets, poussant des fauteuils. Le salon, où l'on n'entrait jamais, et dont les fenêtres restaient le plus souvent fermées, étaient une grande pièce abandonnée, dans laquelle traînait un meuble à housses blanches, jaunies par l'humidité du jardin.

--C'est insupportable, murmura Mouret, en essuyant la poussière d'une petite console, cette Rose laisse tout à l'abandon.

Et, se tournant vers sa belle-mère, d'une voix où l'ironie perçait:

--Vous nous excusez de vous recevoir ainsi dans notre pauvre demeure.... Tout le monde ne peut pas être riche.

Félicité suffoquait. Elle regarda un instant Mouret fixement, près d'éclater; puis, faisant effort, elle baissa lentement les paupières; quand elle les releva, elle dit d'une voix aimable:

--Je viens de souhaiter le bonjour à madame de Condamin, et je suis entrée pour savoir comment va la petite famille.... Les enfants se portent bien, n'est-ce pas? et vous aussi, mon cher Mouret?

--Oui, tout le monde se porte à merveille, répondit-il, étonné de cette grande amabilité.

Mais la vieille dame ne lui laissa pas le temps de remettre la conversation sur un ton hostile. Elle questionna affectueusement Marthe sur une foule de riens, elle se fit bonne grand'maman, grondant son gendre de ne pas lui envoyer plus souvent «les petits et la petite». Elle était si heureuse de les voir!

--Ah! vous savez, dit-elle enfin négligemment, voici octobre; je vais reprendre mon jour, le jeudi, comme les autres saisons.... Je compte sur toi, n'est-ce pas, ma chère Marthe?... Et vous, Mouret, ne vous verra-t-on pas quelque-fois, nous bouderez-vous toujours?

Mouret, que le caquetage attendri de sa belle-mère finissait par troubler, resta court sur la riposte. Il ne s'attendait pas à ce coup, il ne trouva rien de méchant, se contentant de répondre: --Vous savez bien que je ne puis pas aller chez vous.... Vous recevez un tas de personnages qui seraient enchantés de m'être désagréables. Puis, je ne veux pas me fourrer dans la politique.

--Mais vous vous trompez, répliqua Félicité, vous vous trompez, entendez-vous, Mouret! Ne dirait-on pas que mon salon est un club? C'est ce que je n'ai pas voulu. Toute la ville sait que je tâche de rendre ma maison aimable. Si l'on cause politique chez moi, c'est dans les coins, je vous assure. Ah bien! la politique, elle m'a assez ennuyée, autrefois.... Pourquoi dites-vous cela?

--Vous recevez toute la bande de la sous-préfecture, murmura Mouret d'un air maussade.

--La bande de la sous-préfecture? répéta-t-elle; la bande de la sous-préfecture.... Sans doute, je reçois ces messieurs. Je ne crois pourtant pas qu'on rencontre souvent chez moi monsieur Péqueur des Saulaies, cet hiver; mon mari lui a dit son fait, à propos des dernières élections. Il s'est laissé jouer comme un niais.... Quant à ses amis, ce sont des hommes de bonne compagnie. Monsieur Delangre, monsieur de Condamin sont très-aimables, ce brave Paloque est la bonté même, et vous n'avez rien à dire, je pense, contre le docteur Porquier.

Mouret haussa les épaules.

--D'ailleurs, continua-t-elle en appuyant ironiquement sur ses paroles, je reçois aussi la bande de monsieur Rastoil, le digne monsieur Maffre et notre savant ami monsieur de Bourdeu, l'ancien préfet.... Vous voyez bien que nous ne sommes pas exclusifs, toutes les opinions sont accueillies chez nous. Mais comprenez donc que je n'aurais pas quatre chats, si je choisissais mes invités dans un parti! Puis nous aimons l'esprit partout où il se trouve, nous avons la prétention d'avoir à nos soirées tout ce que Plassans renferme de personnes distinguées.... Mon salon est un terrain neutre; retenez bien cela, Mouret; oui, un terrain neutre, c'est le mot propre.

Elle s'était animée en parlant. Chaque fois qu'on la mettait sur ce sujet, elle finissait par se fâcher. Son salon était sa grande gloire; comme elle le disait, elle voulait y trôner, non en chef de parti, mais en femme du monde. Il est vrai que les intimes prétendaient qu'elle obéissait à une tactique de conciliation, conseillée par son fils Eugène, le ministre, qui la chargeait de personnifier, à Plassans, les douceurs et les amabilités de l'empire.

--Vous direz ce que vous voudrez, mâcha sourdement Mouret, votre Maffre est un calotin, votre Bourdeu, un imbécile, et les autres sont des gredins, pour la plupart. Voilà ce que je pense.... Je vous remercie de votre invitation, mais ça me dérangerait trop. J'ai l'habitude de me coucher de bonne heure. Je reste chez moi.

Félicité se leva, tourna le dos à Mouret, disant à sa fille:

--Je compte toujours sur toi, n'est-ce pas, ma chérie?

--Certainement, répondit Marthe, qui voulait adoucir le refus brutal de son mari.

La vieille dame s'en allait, lorsqu'elle parut se raviser. Elle demanda à embrasser Désirée, qu'elle avait aperçue dans le jardin. Elle ne voulut pas même qu'on appelât l'enfant; elle descendit sur la terrasse, encore toute mouillée d'une légère pluie tombée le matin. Là, elle fut pleine de caresses pour sa petite fille, qui restait un peu effarouchée devant elle; puis, levant la tête comme par hasard, regardant les rideaux du second, elle s'écria:

--Tiens! vous avez loué?... Ah! oui, je me souviens, à un prêtre, je crois. J'ai entendu parler de ça.... Quel homme est-ce, ce prêtre?

Mouret la regarda fixement. Il eut comme un rapide soupçon, il pensa qu'elle était venue uniquement pour l'abbé Faujas. --Ma foi, dit-il sans la quitter des yeux, je n'en sais rien... Mais vous allez peut-être pouvoir me donner des renseignements, vous?

--Moi? s'écria-t-elle d'un grand air de surprise. Eh! je je ne l'ai jamais vu.... Attendez, je sais qu'il est vicaire à Saint-Saturnin; c'est le père Bourrette qui m'a dit ça. Et tenez, cela me fait penser que je devrais l'inviter à mes jeudis. Je reçois déjà le directeur du grand séminaire et le secrétaire de monseigneur.

Puis, se tournant vers Marthe:

--Tu ne sais pas, quand tu verras ton locataire, tu devrais le sonder, de façon à me dire si une invitation lui serait agréable.

--Nous ne le voyons presque pas, se hâta de répondre Mouret. Il entre et il sort sans ouvrir la bouche.... Puis, ce ne sont pas mes affaires.

Et il continuait à l'examiner d'un air défiant. Certainement elle en savait plus long sur l'abbé Faujas qu'elle ne voulait en conter. D'ailleurs, elle ne bronchait pas sous l'examen attentif de son gendre.

--Ça m'est égal, après tout, reprit-elle avec une aisance parfaite. Si c'est un homme convenable, je trouverai toujours une manière de l'inviter.... Au revoir, mes enfants.

Elle remontait le perron, lorsqu'un grand vieillard se montra sur le seuil du vestibule. Il avait un paletot et un pantalon de drap bleu très-propres, avec une casquette de fourrure rabattue sur les yeux. Il tenait un fouet à la main.

--Eh! c'est l'oncle Macquart! cria Mouret, en jetant un coup d'oeil curieux sur sa belle-mère.

Félicité avait fait un geste de vive contrariété. Macquart, frère bâtard de Rougon, était rentré en France, grâce à celui-ci, après s'être compromis dans le soulèvement des campagnes,en 1851. Depuis son retour du Piémont, il menait une vie de bourgeois gras et renté. Il avait acheté, on ne savait avec quel argent, une petite maison située au village des Tulettes, à trois lieues de Plassans. Peu à peu, il s'était nippé; il avait même fini par faire l'emplette d'une carriole et d'un cheval, si bien qu'on ne rencontrait plus que lui sur les routes, fumant sa pipe, buvant le soleil, ricanant d'un air de loup rangé. Les ennemis des Rougon disaient tout bas que les deux frères avaient commis quelque mauvais coup ensemble, et que Pierre Rougon entretenait Antoine Macquart.

--Bonjour, l'oncle, répétait Mouret avec affectation; vous venez donc nous faire une petite visite?

--Mais oui, répondit Macquart d'un ton bon enfant. Tu sais, chaque fois que je passe à Plassans.... Ah! par exemple. Félicité, si je m'attendais à vous trouver ici! J'étais venu pour voir Rougon, j'avais quelque chose à lui dire....

--Il était à la maison, n'est-ce pas? interrompit-elle avec une vivacité inquiète. C'est bien, c'est bien, Macquart.

--Oui, il était à la maison, continua tranquillement l'oncle; je l'ai vu, et nous avons causé. C'est un bon enfant, Rougon.

Il eut un léger rire. Et tandis que Félicité piétinait d'anxiété, il reprit de sa voix traînante, si étrangement brisée, qu'il semblait toujours se moquer du monde:

--Mouret, mon garçon, je t'ai apporté deux lapins; ils sont là dans un panier. Je les ai donnés à Rose.... J'en avais aussi deux pour Rougon; vous les trouverez chez vous, Félicité, et vous m'en direz des nouvelles. Ah! les gredins, sont-ils gras! Je les ai engraissés pour vous.... Que voulez-vous, mes enfants? moi, ça me fait plaisir, de faire des cadeaux.

Félicité était toute pâle, les lèvres serrées, tandis que Mouret continuait à la regarder avec un rire en dessous. Elle aurait bien voulu se retirer; mais elle craignait les bavardages, si elle laissait Macquart derrière elle.

--Merci, l'oncle, dit Mouret. La dernière fois, vos prunes étaient joliment bonnes.... Vous boirez bien un coup?

--Mais ça n'est pas de refus.

Et, quand Rose lui eut apporté un verre de vin, il s'assit sur la rampe de la terrasse. Il but le verre avec lenteur, faisant claquer sa langue, regardant le vin au jour.

--Ça vient du quartier de Saint-Eutrope, ce vin-là, murmura-t-il. Ce n'est pas moi qu'on tromperait. Je connais drôlement le pays.

Il branlait la tête, ricanant.

Alors, brusquement, Mouret lui demanda, avec une intention particulière dans la voix:

--Et aux Tulettes, comment va-t-on?

Il leva les yeux, regarda tout le monde; puis, faisant une dernière fois claquer la langue, posant le verre à côté de lui, sur la pierre, il répondit négligemment:

--Pas mal.... J'ai eu de ses nouvelles avant-hier. Elle se porte toujours la même chose.

Félicité avait tourné la tête. Il y eut un silence. Mouret venait de mettre le doigt sur une des plaies vives de la famille, en faisant allusion à la mère de Rougon et de Macquart, enfermée depuis plusieurs années comme folle, à la maison des aliénés des Tulettes. La petite propriété de Macquart était voisine, et il semblait que Rougon eût posté là le vieux drôle pour veiller sur l'aïeule.

--Il se fait tard, finit par dire ce dernier en se levant; il faut que je sois rentré avant la nuit.... Dis donc, Mouret, mon garçon, je compte sur toi pour un de ces jours. Tu m'avais bien promis de venir.

--J'irai, l'oncle, j'irai.

--Ce n'est pas ça, je veux que tout le monde vienne; entends-tu? tout le monde.... Je m'ennuie là-bas tout seul. Je vous ferai la cuisine.

Et, se tournant vers Félicité:

--Dites à Rougon que je compte aussisur lui et sur vous. Ce n'est pas parce que la vieille mère est là, à côté, que ça doit vous empêcher de venir; alors, il n'y aurait plus moyen de se distraire.... Je vous dis qu'elle a bien, qu'on la soigne bien. Vous pouvez vous fier à moi.... Vous goûterez d'un petit vin que j'ai trouvé sur un coteau de la Seille; un petit vin qui vous grise, vous verrez!

Tout en parlant, il se dirigeait vers la porte. Félicité le suivait de si près, qu'elle semblait le pousser dehors. Tout le monde l'accompagna jusqu'à la rue. Il détachait son cheval, dont il avait noué les guides à une persienne, lorsque l'abbé Faujas, qui rentrait, passa au milieu du groupe, avec un léger salut. On eût dit une ombre noire filant sans bruit. Félicité se tourna lestement, le poursuivit du regard jusque dans l'escalier, n'ayant pas eu le temps de le dévisager. Macquart, muet de surprise, hochait la tète, murmurant:

--Comment, mon garçon, tu loges des curés chez toi, maintenant? Et il a un singulier oeil, cet homme. Prends garde: les soutanes, ça porte malheur!

Il s'assit sur le banc de la carriole, sifflant doucement, et descendit la rue Balande, au petit trot de son cheval. Son dos rond, avec sa casquette de fourrure, disparurent au coude de la rue Taravelle. Quand Mouret se retourna, il entendit sa belle-mère qui disait à Marthe:

--J'aimerais mieux que ce fût toi, pour que l'invitation parût moins solennelle. Si tu trouvais moyen de lui en parler, tu me ferais plaisir.

Elle se tut, se sentant surprise. Enfin, après avoir embrassé Désirée avec effusion, elle partit, jetant un dernier coup d'oeil, pour s'assurer que Macquart n'allait pas revenir, derrière elle, bavarder sur son compte.

--Tu sais que je te défends absolument de te mêler des affaires de ta mère, dit Mouret à sa femme, en rentrant; elle est toujours dans un tas d'histoires où personne ne voit goutte. Que diable peut-elle vouloir faire de l'abbé? Elle ne l'inviterait pas pour ses beaux yeux, si elle n'avait point un intérêt caché. Ce curé-là n'est pas venu pour rien de Besançon à Plassans. Il y a quelque manigance là-dessous.

Marthe s'était remise à cet éternel raccommodage du linge de la famille qui lui prenait des journées entières. Il tourna un instant encore autour d'elle, murmurant: