Chapter 3
--Ah! ils peuvent répondre, s'écria Mouret. Ce n'est bien sûr pas ce que nous savons sur lui qui le compromettra. A partir de ce moment, avec la meilleure foi du monde et sans songer à mal, il fit de ses enfants des espions qu'il attacha aux talons de l'abbé. Octave et Serge durent lui répéter tout ce qui se disait dans la ville, ils reçurent aussi l'ordre de suivre le prêtre, quand ils le rencontreraient. Mais cette source de renseignements fut vite tarie. La sourde rumeur occasionnée par la venue d'un vicaire étranger au diocèse, s'était apaisée. La ville semblait avoir fait grâce «au pauvre homme», à cette soutane râpée qui se glissait dans l'ombre de ses ruelles; elle ne gardait pour lui qu'un grand dédain. D'autre part, le prêtre se rendait directement à la cathédrale, et en revenait, en passant toujours par les mêmes rues. Octave disait en riant qu'il comptait les pavés.
A la maison, Mouret voulut utiliser Désirée, qui ne sortait jamais. Il l'emmenait, le soir, au fond du jardin, l'écoutant bavarder sur ce qu'elle avait fait, sur ce qu'elle avait vu, dans la journée; il tâchait de la mettre sur le chapitre des gens du second.
--Écoute, lui dit-il un jour, demain, quand la fenêtre sera ouverte, tu jetteras ta balle dans la chambre, et tu monteras la demander.
Le lendemain, elle jeta sa balle; mais elle n'était pas au perron que la balle, renvoyée par une main invisible, vint rebondir sur la terrasse. Son père, qui avait compté sur la gentillesse de l'enfant pour renouer des relations rompues dès le premier jour, désespéra alors de la partie; il se heurtait évidemment à une volonté bien nette prise par l'abbé de se tenir barricadé chez lui. Cette lutte ne faisait que rendre su curiosité plus ardente. Il en vint à commérer dans les coins avec la cuisinière, au vif déplaisir de Marthe, qui lui fit des reproches sur son peu de dignité; mais il s'emporta, il mentit. Comme il se sentait dans son tort, il ne causa plus des Faujas avec Rose qu'en cachette. Un matin, Rosé lui fit signe de la suivre dans sa cuisine.
--Ah bien! monsieur, dit-elle enfermant la porte, il y a plus d'une heure que je vous guette descendre de votre chambre.
--Est-ce que tu as appris quelque chose?
--Vous allez voir.... Hier soir, j'ai causé plus d'une heure avec madame Faujas.
Mouret eut un tressaillement de joie. Il s'assit sur une chaise dépaillée de la cuisine, au milieu des torchons et des épluchures de la veille.
--Dis vite, dis vite, murmura-t-il.
--Donc, reprit la cuisinière, j'étais sur la porte de la rue à dire bonsoir à la bonne de monsieur Rastoil, lorsque madame Faujas est descendue pour vider un seau d'eau sale dans le ruisseau. Au lieu de remonter tout de suite sans tourner la tête, comme elle fait d'habitude, elle est restée là, un instant, à me regarder. Alors j'ai cru comprendre qu'elle voulait causer; je lui ai dit qu'il avait fait beau dans la journée, que le vin serait bon.... Elle répondait: «Oui, oui,» sans se presser, de la voix indifférente d'une femme qui n'a pas de terre et que ces choses-là n'intéressent point. Mais elle avait posé son seau, elle ne s'en allait point; elle s'était même adossée contre le mur, à côté de moi....
--Enfin, qu'est-ce qu'elle t'a conté? demanda Mouret, que l'impatience torturait.
--Vous comprenez, je n'ai pas été assez bête pour l'interroger; elle aurait filé.... Sans en avoir l'air, je l'ai mise sur les choses qui pouvaient la toucher. Comme le curé de Saint-Saturnin, ce brave monsieur Compan, est venu à passer, je lui ai dit qu'il était bien malade, qu'il n'en avait pas pour longtemps, qu'on le remplacerait difficilement à la cathédrale. Elle était devenue tout oreilles, je vous assure. Elle m'a même demandé quelle maladie avait monsieur Compan. Puis, de fil en aiguille, je lui ai parlé de notre évêque. C'est un bien brave homme que monseigneur Rousselot. Elle ignorait son âge. Je lui ai dit qu'il a soixante ans, qu'il est bien douillet, lui aussi, qu'il se laisse un peu mener par le bout du nez. On cause assez de monsieur Fenil, le grand vicaire, qui fait tout ce qu'il veut à l'évêché.... Elle était prise, la vieille; elle serait restée là, dans la rue, jusqu'au lendemain matin.
Mouret eut un geste désespéré.
--Dans tout cela, s'écria-t-il, je vois que tu causais toute seule.... Mais elle, elle, que t'a-t-elle dit?
--Attendez donc, laissez-moi achever, continua Rose tranquillement. J'arrivais à mon but.... Pour l'inviter à se confier, j'ai fini par lui parler de nous. J'ai dit que vous étiez monsieur François Mouret, un ancien négociant de Marseille, qui, en quinze ans, a su gagner une fortune dans le commerce des vins, des huiles et des amandes. J'ai ajouté que vous aviez préféré venir manger vos rentes à Plassans, une ville tranquille, où demeurent les parents de votre femme. J'ai même trouvé moyen de lui apprendre que madame était votre cousine; que vous aviez quarante ans et elle trente-sept; que vous faisiez très-bon ménage; que, d'ailleurs, ce n'était pas vous autres qu'on rencontrait souvent sur le cours Sauvaire. Enfin, toute votre histoire... Elle a paru très-intéressée. Elle répondait toujours: «Oui, oui,» sans se presser. Quand je m'arrêtais, elle faisait un signe de tête, comme ça, pour me dire qu'elle entendait, que je pouvais continuer.... Et, jusqu'à la nuit tombée, nous avons causé ainsi, en bonnes amies, le dos contre le mur.
Mouret s'était levé, pris de colère.
--Comment! s'écria-t-il, c'est tout!... Elle vous a fait bavarder pendant une heure, et elle ne vous a rien dit!
--Elle m'a dit, lorsqu'il a fait nuit: «Voilà l'air qui devient frais.» Et elle a repris son seau, elle est remontée....
--Tenez, vous n'êtes qu'une bête! Cette vieille-là en vendrait dix de votre espèce. Ah bien! ils doivent rire, maintenant qu'ils savent sur nous tout ce qu'ils voulaient savoir.... Entendez-vous, Rose, vous n'êtes qu'une bête!
La vieille cuisinière n'était pas patiente; elle se mit à marcher violemment, bousculant les poêlons et les casseroles, roulant et jetant les torchons.
--Vous savez, monsieur, bégayait-elle, si c'est pour me dire des gros mots que vous êtes venu dans ma cuisine, ce n'était pas la peine. Vous pouvez vous en aller.... Moi, ce que j'en ai fait, c'était uniquement pour vous contenter. Madame nous trouverait là ensemble, à faire ce que nous faisons, qu'elle me gronderait, et elle aurait raison, parce que ce n'est pas bien.... Après tout, je ne pouvais pas lui arracher les paroles des lèvres, à cette dame. Je m'y suis prise comme tout le monde s'y prend. J'ai causé, j'ai dit vos affaires. Tant pis pour vous, si elle n'a pas dit les siennes. Allez les lui demander, du moment où ça vous tient tant au coeur. Peut-être que vous ne serez pas si bête que moi, monsieur...
Elle avait élevé la voix. Mouret crut prudent de s'échapper, en refermant la porte de la cuisine, pour que sa femme n'entendit pas. Mais Rose rouvrit la porte derrière son dos, lui criant, dans le vestibule:
--Vous savez, je ne m'occupe plus de rien; vous chargerez qui vous voudrez de vos vilaines commissions.
Mouret était battu. Il garda quelque aigreur de sa défaite. Par rancune, il se plut à dire que ces gens du second étaient des gens très-insignifiants. Peu à peu, il répandit parmi ses connaissances une opinion qui devint celle de toute la ville. L'abbé Faujas fut regardé comme un prêtre sans moyens, sans ambition aucune, tout à fait en dehors des intrigues du diocèse; on le crut honteux de sa pauvreté, acceptant les mauvaises besognes de la cathédrale, s'effaçant le plus possible dans l'ombre où il semblait se plaire. Une seule curiosité resta, celle de savoir pourquoi il était venu de Besançon à Plassans. Des histoires délicates circulaient. Mais les suppositions parurent hasardées. Mouret lui-même, qui avait espionné ses locataires par agrément, pour passer le temps, uniquement comme il aurait joué aux cartes ou aux boules, commençait à oublier qu'il logeait un prêtre chez lui, lorsqu'un événement vint de nouveau occuper sa vie.
Une après-midi, comme il rentrait, il aperçut devant lui l'abbé Faujas, qui montait la rue Balande. Il ralentit le pas. Il l'examina à loisir. Depuis un mois que le prêtre logeait dans sa maison, c'était la première fois qu'il le tenait ainsi en plein jour. L'abbé avait toujours sa vieille soutane; il marchait lentement, son tricorne à la main, la tête nue, malgré le vent qui était vif. La rue, dont la montée est fort raide, restait déserte, avec ses grandes maisons nues, aux persiennes closes. Mouret qui hâtait le pas, finit par marcher sur la pointe des pieds, de peur que le prêtre ne l'entendît et ne se sauvât. Mais, comme ils approchaient tous deux de la maison de M. Rastoil, un groupe de personnes, débouchant de la place de la Sous-Préfecture, entrèrent dans cette maison. L'abbé Faujas avait fait un léger détour pour éviter ces messieurs. Il regarda la porte se fermer. Puis, s'arrêtant brusquement, il se tourna vers son propriétaire, qui arrivait sur lui.
--Que je suis heureux de vous rencontrer ainsi! dit-il avec sa grande politesse. Je me serais permis de vous déranger ce soir.... Le jour de la dernière pluie, il s'est produit, dans le plafond de ma chambre, des infiltrations que je désire vous montrer.
Mouret se tenait planté devant lui, balbutiant, disant qu'il était à sa disposition. Et, comme ils rentraient ensemble, il finit par lui demander à quelle heure il pourrait se présenter pour voir le plafond.
--Mais tout de suite, je vous prie, répondit l'abbé, à moins que cela ne vous gêne par trop.
Mouret monta derrière lui, suffoqué, tandis que Rose, sur le seuil de la cuisine, les suivait des yeux de marche en marche, stupide d'étonnement.
IV
Arrivé au second étage, Mouret était plus ému qu'un écolier qui va entrer pour la première fois dans la chambre d'une femme. La satisfaction inespérée d'un désir longtemps contenu, l'espoir de voir des choses tout à fait extraordinaires, lui coupaient la respiration. Cependant l'abbé Faujas, cachant la clef entre ses gros doigts, l'avait glissée dans la serrure, sans qu'on entendit le bruit du fer. La porte tourna comme sur des gonds de velours. L'abbé, reculant, invita silencieusement Mouret à entrer.
Les rideaux de coton pendus aux deux fenêtres étaient si épais, que la chambre avait une pâleur crayeuse, un demi-jour de cellule murée. Cette chambre était immense, haute de plafond, avec un papier déteint et propre, d'un jaune effacé. Mouret se hasarda, marchant à petits pas sur le carreau, net comme une glace, dont il lui semblait sentir le froid sous la semelle de ses souliers. Il tourna sournoisement les yeux, examina le lit de fer, sans rideaux, aux draps si bien tendus qu'on eût dit un banc de pierre blanche posé dans un coin. La commode, perdue à l'autre bout de la pièce, une petite table placée au milieu, avec deux chaises, une devant chaque fenêtre, complétait le mobilier. Pas un papier sur la table, pas un objet sur la commode, pas un vêtement aux murs: le bois nu, le marbre nu, le mur nu. Au-dessus de la commode, un grand christ de bois noir coupait seul d'une croix sombre cette nudité grise.
--Tenez, monsieur, venez par ici, dit l'abbé; c'est dans ce coin que s'est produite une tache au plafond.
Mais Mouret ne se pressait pas, il jouissait. Bien qu'il ne vît pas les choses singulières qu'il s'était vaguement promis de voir, la chambre avait pour lui, esprit fort, une odeur particulière. Elle sentait le prêtre, pensait-il; elle sentait un homme autrement fait que les autres, qui souffle sa bougie pour changer de chemise, qui ne laisse traîner ni ses caleçons ni ses rasoirs. Ce qui le contrariait, c'était de ne rien trouver d'oublié sur les meubles ni dans les coins qui put lui donner matière à hypothèses. La pièce était comme ce diable d'homme, muette, froide, polie, impénétrable. Sa vive surprise fui de ne pas y éprouver, ainsi qu'il s'y attendait, une impression de misère; au contraire, elle lui produisait un effet qu'il avait ressenti autrefois, un jour qu'il était entré dans le salon très-richement meublé d'un préfet de Marseille. Le grand christ semblait l'emplir de ses bras noirs.
Il fallut pourtant qu'il se décidât à s'approcher de l'encoignure où l'abbé Faujas l'appelait.
--Vous voyez la tache, n'est-ce pas? reprit celui-ci. Elle s'est un peu effacée depuis hier.
Mouret se haussait sur les pieds, clignait les yeux, sans rien voir. Le prêtre ayant tiré les rideaux, il finit par apercevoir une légère teinte de rouille.
--Ce n'est pas bien grave, murmura-t-il.
--Sans doute; mais j'ai cru devoir vous prévenir.... L'infiltration a dû avoir lieu au bord du toit. --Oui, vous avez raison, au bord du toit.
Mouret ne répondait plus; il regardait la chambre, éclairée par la lumière crue du plein jour. Elle était moins solennelle, mais elle gardait son silence absolu. Décidément, pas un grain dépoussière n'y contait la vie de l'abbé.
--D'ailleurs, continuait ce dernier, nous pourrions peut-être voir par la fenêtre.... Attendez.
Et il ouvrit la fenêtre. Mais Mouret s'écria qu'il n'entendait pas le déranger davantage, que c'était une misère, que les ouvriers sauraient bien trouver le trou.
--Vous ne me dérangez nullement, je vous assure, dit l'abbé en insistant d'une façon aimable. Je sais que les propriétaires aiment à se rendre compte.... Je vous en prie, examinez tout en détail.... La maison est à vous.
Il sourit même en prononçant cette dernière phrase, ce qui lui arrivait rarement; puis, quand Mouret se fut penché avec lui sur la barre d'appui, levant tous deux les yeux vers la gouttière, il entra dans des explications d'architecte, disant comment la tache avait pu se produire.
--Voyez-vous, je crois à un léger affaissement des tuiles, peut-être même y en a-t-il une de brisée; à moins que ce ne soit cette lézarde que vous apercevez là, le long de la corniche, qui se prolonge dans le mur de soutènement.
--Oui, c'est bien possible, répondit Mouret. Je vous avoue, monsieur l'abbé, que je n'y entends rien. Le maçon verra.
Alors, le prêtre ne causa plus réparations. Il resta là, tranquillement, regardant les jardins, au-dessous de lui. Mouret, accoudé à son côté, n'osa se retirer, par politesse. Il fut tout à fait gagné, lorsque son locataire lui dit de sa voix douce, au bout d'un silence:
--Vous avez un joli jardin, monsieur.
--Oh! bien ordinaire, répondit-il. Il y avait quelques beaux arbres que j'ai dû faire couper, car rien ne poussait à leur ombre. Que voulez-vous? il faut songer à l'utile. Ce coin nous suffit, nous avons des légumes pour toute la saison.
L'abbé s'étonna, se fit donner des détails. Le jardin était un de ces vieux jardins de province, entourés de tonnelles, divisés en quatre carrés réguliers par de grands buis. Au milieu, se trouvait un étroit bassin sans eau. Un seul carré était réservé aux fleurs. Dans les trois autres, plantés à leurs angles d'arbres fruitiers, poussaient des choux magnifiques, des salades superbes. Les allées, sablées de jaune, étaient tenues bourgeoisement.
--C'est un petit paradis, répétait l'abbé Faujas.
--Il y a bien des inconvénients, allez, dit Mouret, plaidant contre la vive satisfaction qu'il éprouvait à entendre si bien parler de sa propriété. Par exemple, vous avez dû remarquer que nous sommes ici sur une côte. Les jardins sont étagés. Ainsi celui de monsieur Rastoil est plus bas que le mien, qui est également plus bas que celui de la sous-préfecture. Souvent, les eaux de pluie font des dégâts. Puis, ce qui est encore moins agréable, les gens de la sous-préfecture voient chez moi, d'autant plus qu'ils ont établi cette terrasse qui domine mon mur. Il est vrai que je vois chez monsieur Rastoil, un pauvre dédommagement, je vous assure, car je ne m'occupe jamais de ce que font les autres.
Le prêtre semblait écouter par complaisance, hochant la tête, n'adressant aucune question. Il suivait des yeux les explications que son propriétaire lui donnait de la main.
--Tenez, il y a encore un ennui, continua ce dernier, en montrant une ruelle longeant le fond du jardin. Vous voyez ce petit chemin pris entre deux murailles? C'est l'impasse des Chevilottes, qui aboutit à une porte charretière ouvrant sur les terrains de la sous-préfecture. Toutes les propriétés voisines ont une petite porte de sortie sur l'impasse, et il y a sans cesse des allées et venues mystérieuses.... Moi qui ai des enfants, j'ai fait condamner ma porte avec deux bons clous.
Il cligna les yeux en regardant l'abbé, espérant peut-être que celui-ci allait lui demander quelles étaient ces allées et venues mystérieuses. Mais l'abbé ne broncha pas; il examina l'impasse des Chevilottes, sans plus de curiosité, il ramena paisiblement ses regards dans le jardin des Mouret. En bas, au bord de la terrasse, à sa place ordinaire, Marthe ourlait des serviettes. Elle avait d'abord brusquement levé la tête en entendant les voix; puis, étonnée de reconnaître son mari en compagnie du prêtre à une fenêtre du second étage, elle s'était remise au travail. Elle semblait ne plus savoir qu'ils étaient là. Mouret avait pourtant haussé le ton, par une sorte de vantardise inconsciente, heureux de montrer qu'il venait enfin de pénétrer dans cet appartement obstinément fermé. Et le prêtre par instants arrêtait ses yeux tranquilles sur elle, sur cette femme dont il ne voyait que la nuque baissée, avec la masse noire du chignon.
Il y eut un silence. L'abbé Faujas ne semblait toujours pas disposé à quitter la fenêtre. Il paraissait maintenant étudier les plates-bandes du voisin. Le jardin de M. Rastoil était disposé à l'anglaise, avec de petites allées, de petites pelouses, coupées de petites corbeilles. Au fond, il y avait une rotonde d'arbres, où se trouvaient une table et des chaises rustiques.
--Monsieur Rastoil est fort riche, reprit Mouret, qui avait suivi la direction des yeux de l'abbé. Son jardin lui coûte bon; la cascade que vous ne voyez pas, là-bas, derrière les arbres, lui est revenue à plus de trois cents francs. Et pas un légume, rien que des fleurs. Un moment, les dames avaient même parlé de faire couper les arbres fruitiers; c'eût été un véritable meurtre, car les poiriers sont superbes. Bah! il a raison d'arranger son jardin à sa convenance. Quand on a les moyens! Et comme l'abbé se taisait toujours:
--Vous connaissez monsieur Rastoil, n'est-ce pas? continua-t-il en se tournant vers lui. Tous les matins, il se promène sous ses arbres, de huit à neuf heures. Un gros homme, un peu court, chauve, sans barbe, la tête ronde comme une boule. Il a atteint la soixantaine dans les premiers jours d'août, je crois. Voilà près de vingt ans qu'il est président de notre tribunal civil. On le dit bonhomme. Moi, je ne le fréquente pas. Bonjour, bonsoir, et c'est tout.
Il s'arrêta, en voyant plusieurs personnes descendre le perron de la maison voisine et se diriger vers la rotonde.
--Eh! mais, dit-il en baissant la voix, c'est mardi, aujourd'hui .... On dîne, chez les Rastoil.
L'abbé n'avait pu retenir un léger mouvement. Il s'était penché, pour mieux voir. Deux prêtres, qui marchaient aux côtés de deux grandes filles, paraissaient particulièrement l'intéresser.
--Vous savez qui sont ces messieurs? demanda Mouret.
Et, sur un geste vague de Faujas:
--Ils traversaient la rue Balande, au moment où nous nous sommes rencontrés.... Le grand, le jeune, celui qui est entre les deux demoiselles Rastoil, est l'abbé Surin, le secrétaire de notre évêque. Un garçon bien aimable, dit-on. L'été, je le vois qui joue au volant, avec ces demoiselles... Le vieux, que vous apercevez un peu en arrière, est un de nos grands vicaires, monsieur l'abbé Fénil. C'est lui qui dirige le séminaire. Un terrible homme, plat et pointu comme un sabre. Je regrette qu'il ne se tourne pas; vous verriez ses yeux.... Il est surprenant que vous ne connaissiez pas ces messieurs.
--Je sors peu, répondit l'abbé; je ne fréquente personne dans la ville.
--Et vous avez tort! Vous devez vous ennuyer souvent.... Ah! monsieur l'abbé, il faut vous rendre une justice: vous n'êtes pas curieux. Comment! depuis un mois que vous êtes ici, vous ne savez seulement pas que monsieur Rastoil donne à dîner tous les mardis! Mais ça crève les yeux, de cette fenêtre!
Mouret eut un léger rire. Il se moquait de l'abbé. Puis, d'un ton de voix confidentiel:
--Vous voyez, ce grand vieillard qui accompagne madame Rastoil; oui, le maigre, l'homme au chapeau à larges bords. C'est monsieur de Bourdeu, l'ancien préfet de la Drôme, un préfet que la révolution de 1848 a mis à pied. Encore un que vous ne connaissiez pas, je parie?... Et monsieur Maffre, le juge de paix? ce monsieur tout blanc, avec de gros yeux à fleur de tête, qui arrive le dernier avec monsieur Rastoil. Que diable! pour celui-là vous n'êtes pas pardonnable. Il est chanoine honoraire de Saint-Saturnin.... Entre nous, on l'accuse d'avoir tué sa femme par sa dureté et son avarice.
Il s'arrêta, regarda l'abbé en face et lui dit avec une brusquerie guoguenarde:
--Je vous demande pardon, mais je ne suis pas dévot, monsieur l'abbé.
L'abbé fit de nouveau un geste vague de la main, ce geste qui répondait à tout en le dispensant de s'expliquer plus nettement.
--Non, je ne suis pas dévot, répéta railleusement Mouret. Il faut laisser tout le monde libre, n'est-ce pas?... Chez les Rastoil, on pratique. Vous avez dû voir la mère et les filles à Saint-Saturnin. Elles sont vos paroisiennes.... Ces pauvres demoiselles! L'aînée, Angéline, a bien vingt-six ans; l'autre, Aurélie, va en avoir vingt-quatre. Et pas belles avec ça; toutes jaunes, l'air maussade. Le pis est qu'il faut marier la plus vieille d'abord. Elles finiront par trouver, à cause de la dot.... Quant à la mère, cette petite femme grasse qui marche avec une douceur de mouton, elle en a fait voir de rudes à ce pauvre Rastoil.
Il cligna l'oeil gauche, tic qui lui était habituel, quand il lançait une plaisanterie un peu risquée. L'abbé avait baissé les paupières, attendant la suite; puis, l'autre se taisant, il les rouvrit et regarda la société d'à côté s'installer sous les arbres, autour de la table ronde.
Mouret reprit ses explications.
--Ils vont rester là jusqu'au dîner, à prendre le frais. C'est tous les mardis la même chose.... Cet abbé Surin a beaucoup de succès. Le voilà qui rit aux éclats avec mademoiselle Aurélie.... Ah! le grand vicaire nous a aperçus. Hein? quels yeux! Il ne m'aime guère, parce que j'ai eu une contestation avec un de ses parents.... Mais où donc est l'abbé Bourrette? Nous ne l'avons pas vu, n'est-ce pas? C'est bien surprenant. Il ne manque pas un des mardis de monsieur Rastoil. Il faut qu'il soit indisposé.... Vous le connaissez, celui-là. Et quel digne homme! La bête du bon Dieu.
Mais l'abbé Faujas n'écoutait plus. Son regard se croisait à tout instant avec celui de l'abbé Fenil. Il ne détournait pas la tête, il soutenait l'examen du vicaire avec une froideur parfaite. Il s'était installé plus carrément sur la barre d'appui, et ses yeux semblaient être devenus plus grands.
--Voilà la jeunesse, continua Mouret, en voyant arriver trois jeunes gens. Le plus âgé est le fils Rastoil; il vient d'être reçu avocat. Les deux autres sont les enfants du juge de paix, qui sont encore au collège.... Tiens, pourquoi donc mes deux polissons ne sont-ils pas rentrés?
A ce moment, Octave et Serge parurent justement sur la terrasse. Ils s'adossèrent à la rampe, taquinant Désirée, qui venait de s'asseoir auprès de sa mère. Les enfants, ayant vu leur père au second étage, baissaient la voix, riant à rires, étouffés.
--Toute ma petite famille, murmura Mouret avec complaisance. Nous restons chez nous, nous autres; nous ne recevons personne. Notre jardin est un paradis fermé, où il défie bien le diable de venir nous tenter.