La Conquête de Plassans

Chapter 24

Chapter 243,732 wordsPublic domain

--Cette grande perche d'Aurélie aurait pu se le fourrer dans la bouche, dit madame Paloque: il y a de la place, et personne ne serait allé le chercher là.

Son mari la fit taire d'un regard furieux. Il ne lui tolérait plus la moindre parole aigre. Craignant que M. de Condamin eût entendu, il murmura:

--Quelle belle jeunesse!

--Cher monsieur, disait le garde des eaux et forêts à M. de Bourdeu, votre succès est certain; seulement, prenez vos précautions, lorsque vous serez à Paris. Je sais de bonne source que le gouvernement est décidé à un coup de force, si l'opposition devient gênante.

L'ancien préfet le regarda, très-inquiet, se demandant s'il se moquait de lui. M. Péqueur des Saulaies se contenta de sourire en caressant ses moustaches. Puis, la conversation redevint générale, et M. de Bourdeu crut remarquer que tout le monde le félicitait de son prochain triomphe avec une discrétion pleine de tact. Il goûta une heure de popularité exquise.

--C'est surprenant comme le raisin mûrit plus vite au soleil, fit remarquer l'abbé Bourrette, qui n'avait pas bougé de sa chaise, les yeux levés sur la tonnelle.

--Dans le nord, expliqua le docteur Porquier, la maturité ne s'obtient souvent qu'en dégageant les grappes des feuilles environnantes.

Une discussion sur ce point s'engageait, lorsque Séverin jeta à son tour le cri:

--Il brûle! il brûle!

Mais il avait pendu le mouchoir si naïvement derrière la porte du jardin, que l'abbé Surin le trouva tout de suite. Lorsque ce dernier l'eut caché, la bande fouilla inutilement le jardin, pendant près d'une demi-heure; elle dut donner sa langue aux chiens. Alors, l'abbé le montra au beau milieu d'une plate-bande, roulé si artistement qu'il ressemblait à une pierre blanche. Ce fut le plus joli coup de l'après-midi.

La nouvelle que le gouvernement renonçait à patronner un candidat courut la ville, où elle produisit une grande émotion. Cette abstention eut le résultat logique d'inquiéter les différents groupes politiques qui comptaient chacun sur la diversion d'une candidature officielle pour l'emporter. Le marquis de Lagrifoul, M. de Bourdeu, le chapelier Mourin, semblaient devoir se partager les voix en trois tiers à peu près égaux; il y aurait certainement ballottage, et Dieu savait quel nom sortirait au second tour! A la vérité, on parlait d'un quatrième candidat dont personne ne pouvait dire au juste le nom, un homme de bonne volonté qui consentirait peut-être à mettre tout le monde d'accord. Les électeurs de Plassans, pris de peur, depuis qu'ils se sentaient la bride sur le cou, ne demandaient pas mieux que de s'entendre, en choisissant un de leurs concitoyens agréable aux divers partis.

--Le gouvernement a tort de nous traiter en enfants terribles, disaient d'un ton piqué les fins politiques du cercle du Commerce. Ne dirait-on pas que la ville est un foyer révolutionnaire! Si l'administration avait eu le tact de patronner un candidat possible, nous aurions tous voté pour lui.... Le sous-préfet a parlé d'une leçon. Eh bien, nous ne l'acceptons pas, la leçon. Nous saurons trouver notre candidat nous-mêmes, nous montrerons que Plassans est une ville de bon sens et de véritable liberté.

Et l'on cherchait. Mais les noms mis en avant par des amis ou des intéressés ne faisaient que redoubler la confusion. Plassans, en une semaine, eut plus de vingt candidats. Madame Rougon, inquiète, ne comprenant plus, alla trouver l'abbé Faujas, furieuse contre le sous-préfet. Ce Péqueur était un âne, un bellâtre, un mannequin, bon à décorer un salon officiel; il avait déjà laissé battre le gouvernement, il allait achever de le compromettre par une attitude d'indifférence ridicule.

--Calmez-vous, dit le prêtre qui souriait; cette fois, monsieur Péqueur des Saulaies se contente d'obéir.... La victoire est certaine.

--Eh! vous n'avez point de candidat! s'écria-t-elle. Où est votre candidat?

Alors, il développa son plan. Elle l'approuva en femme intelligente; mais elle accueillit avec la plus grande surprise le nom qu'il lui confia.

--Comment! dit-elle, c'est lui que vous avez choisi?... Personne n'a jamais songé à lui, je vous assure.

--Je l'espère bien, reprit le prêtre en souriant de nouveau. Nous avions besoin d'un candidat auquel personne ne songeât, de façon que tout le monde pût l'accepter sans se croire compromis.

Puis, avec l'abandon d'un homme fort qui consent à expliquer sa conduite:

--J'ai beaucoup de remercîments à vous adresser, continua-t-il; vous m'avez évité bien des fautes. Je regardais le but, je ne voyais point les ficelles tendues qui auraient peut- être suffi pour me faire casser les membres.... Dieu merci! toute cette petite guerre puérile est finie; je vais pouvoir me remuer à l'aise.... Quant à mon choix, il est bon, soyez-en persuadée. Dès le lendemain de mon arrivée à Plassans, j'ai cherché un homme, et je n'ai trouvé que celui-là. Il est souple, très-capable, très-actif; il a su ne se fâcher avec personne jusqu'ici, ce qui n'est pas d'un ambitieux vulgaire. Je n'ignore pas que vous n'êtes guère de ses amies; c'est même pour cela que je ne vous ai point mise dans la confidence. Mais vous avez tort, vous verrez le chemin que le personnage fera, dès qu'il aura le pied à l'étrier; il mourra dans l'habit d'un sénateur.... Ce qui m'a décidé, enfin, ce sont les histoires qu'on m'a contées de sa fortune. Il aurait repris trois fois sa femme, trouvée en flagrant délit, après s'être fait donner cent mille francs chaque fois par son bonhomme de beau-père. S'il a réellement battu monnaie de cette façon, c'est un gaillard qui sera très-utile à Paris pour certaines besognes.... Oh! vous pouvez chercher. Si vous le mettez à part, il n'y a plus que des imbéciles à Plassans.

--Alors, c'est un cadeau que vous faites au gouvernement, dit en riant Félicité.

Elle se laissa convaincre. Et ce fut le lendemain que le nom de Delangre courut d'un bout à l'autre de la ville. Des amis, disait-on, à force d'insistance, l'avaient décidé à accepter la candidature. Il s'y était longtemps refusé, se jugeant indigne, répétant qu'il n'était pas un homme politique, que MM. de Lagrifoul et de Bourdeu, au contraire, avaient la longue expérience des affaires publiques. Puis, comme on lui jurait que Plassans avait justement besoin d'un député en dehors des partis, il s'était laissé toucher, mais en faisant les professions de foi les plus expresses. Il était bien entendu qu'il n'irait à la Chambre ni pour vexer, ni pour soutenir quand même le gouvernement; qu'il se considérerait uniquement comme le représentant des intérêts de la ville; que, d'ailleurs, il voterait toujours pour la liberté dans l'ordre et pour l'ordre dans la liberté; enfin qu'il resterait maire de Plassans, de façon à bien montrer le rôle tout conciliant, tout administratif, dont il consentait à se charger. De telles paroles parurent singulièrement sages. Les fins politiques du cercle du Commerce répétaient, le soir même, à l'envi:

--Je l'avais dit, Delangre est l'homme qu'il nous faut.... Je suis curieux de savoir ce que le sous-préfet pourra répondre, quand le nom du maire sortira de l'urne. On ne nous accusera peut-être pas d'avoir voté en écoliers boudeurs; pas plus qu'on ne pourra nous reprocher de nous être mis à genoux devant le gouvernement.... Si l'empire recevait quelques leçons de ce genre, les affaires iraient mieux.

Ce fut une traînée de poudre. La mine était prête, une étincelle avait suffi. De toutes parts à la fois, des trois quartiers de la ville, dans chaque maison, dans chaque famille, le nom de M. Delangre monta au milieu d'un concert d'éloges. Il devenait le Messie attendu, le sauveur ignoré la veille, révélé le matin et adoré le soir.

Au fond des sacristies, au fond des confessionnaux, le nom de M. Delangre était balbutié; il roulait dans l'écho des nefs, tombait des chaires de la banlieue, s'administrait d'oreille à oreille, comme un sacrement, s'élargissait jusqu'au fond des dernières maisons dévotes. Les prêtres le portaient entre les plis de leur soutane; l'abbé Bourrette lui donnait la bonhomie respectable de son ventre; l'abbé Surin, la grâce de son sourire; monseigneur Rousselot, le charme tout féminin de sa bénédiction pastorale. Les dames de la société ne tarissaient pas sur M. Delangre; elles lui trouvaient un si beau caractère, une figure si fine, si spirituelle! Madame Rastoil rougissait encore; madame Paloque était presque belle en s'enthousiasmant; quant à madame de Condamin, elle se serait battue à coups d'éventail pour lui, elle lui gagnait les coeurs par la façon dont elle serrait tendrement la main aux électeurs qui promettaient leurs voix. Enfin, M. Delangre passionnait le cercle de la Jeunesse, Sèverin l'avait pris pour héros, tandis que Guillaume et les fils Maffre allaient lui conquérir des sympathies dans les mauvais lieux de la ville. Et il n'était pas jusqu'aux jeunes coquines de l'oeuvre de la Vierge qui, au fond des ruelles désertes des remparts, ne jouassent au bouchon avec les apprentis tanneurs du quartier, en célébrant les mérites de M. Delangre.

Au jour du scrutin, la majorité fut écrasante. Toute la ville était complice. Le marquis de Lagrifoul, puis M. de Bourdeu, furibonds tous deux, criant à la trahison, avaient retiré leurs candidatures. M. Delangre était donc resté seul en présence du chapelier Maurin. Ce dernier obtint les voix des quinze cents républicains intraitables du faubourg. Le maire eut pour lui les campagnes, la colonie bonapartiste, les bourgeois cléricaux de la ville neuve, les petits détaillants poltrons du vieux quartier, même quelques royalistes naïfs du quartier Saint-Marc, dont les nobles habitants s'abstinrent. Il réunit ainsi trente-trois mille voix. L'affaire fut menée si rondement, le succès emporté avec une telle gaillardise, que Plassans demeura tout surpris, le soir de l'élection, d'avoir eu une volonté si unanime. La ville crut qu'elle venait de faire un rêve héroïque, qu'une main puissante avait dû frapper le sol pour en tirer ces trente-trois mille électeurs, cette armée légèrement effrayante, dont personne jusque là n'avait soupçonné la force. Les politiques du cercle du Commerce se regardaient d'un air perplexe, en hommes que la victoire confond.

Le soir, la société de M. Rastoil se réunit à la société de M. Péqueur des Saulaies, pour se réjouir discrètement dans un petit salon de la sous-préfecture, donnant sur les jardins. On prit le thé. Le grand triomphe de la journée achevait de fondre les deux groupes en un seul. Tous les habitués étaient là.

--Je n'ai fait de l'opposition systématique à aucun gouvernement, finit par déclarer M. Rastoil en acceptant des petits fours que lui passait M. Péqueur des Saulaies. La magistrature doit se désintéresser des luttes politiques. Je confesse même volontiers que l'empire a déjà accompli de grandes choses et qu'il est appelé à en réaliser de plus grandes, s'il persiste dans la voie de la justice et de la liberté.

Le sous-préfet s'inclina, comme si ces éloges se fussent adressés personnellement à lui. La veille, M. Rastoil avait lu au _Moniteur_ le décret nommant son fils Séverin substitut à Faverolles. On causait beaucoup aussi d'un mariage, arrêté entre Lucien Delangre et l'aînée des demoiselles Rastoil.

--Oui, c'est une affaire faite, répondit tout bas M. de Condamin à madame Paloque, qui venait de le questionner à ce sujet. Il a choisi Angeline. Je crois qu'il aurait préféré Aurélie. Mais on lui aura fait comprendre qu'on ne pouvait récemment marier la cadette avant l'aînée.

--Angeline, vous êtes sûr? murmura méchamment madame Paloque; je croyais qu'Angeline avait une ressemblance...

Le conservateur des eaux et forêts mit un doigt sur ses lèvres, en souriant.

--Enfin, c'est au petit bonheur, n'est-ce pas? continua-t-elle. Les liens seront plus forts entre les deux familles.... On est ami, maintenant. Paloque attend la croix. Moi, je trouve tout bien.

M. Delangre n'arriva que très-tard. On lui fit une véritable ovation. Madame de Condamin venait d'apprendre au docteur Porquier que son fils Guillaume était nommé commis principal à la poste. Elle distribuait de bonnes nouvelles, disait que l'abbé Bourrette serait grand vicaire de monseigneur, l'année suivante, donnait un évêché à l'abbé Surin, avant quarante ans, annonçait la croix pour M. Maffre.

--Ce pauvre Bourdeu! dit M. Rastoil avec un dernier regret.

--Eh! il n'est pas à plaindre, s'écria-t-elle gaiement. Je me charge de le consoler. La Chambre n'était pas son affaire. Il lui faut une préfecture.... Dites-lui qu'on finira par lui trouver une préfecture.

Les rires montèrent. L'humeur aimable de la belle Octavie, le soin qu'elle mettait à contenter tout le monde, enchantaient la société. Elle faisait réellement les honneurs de la sous-préfecture. Elle régnait. Et ce fut elle qui, tout en plaisantant, donna à M. Delangre les conseils les plus pratiques sur la place qu'il devait occuper au Corps législatif. Elle le prit à part, lui offrit de l'introduire chez des personnages considérables, ce qu'il accepta avec reconnaissance. Vers onze heures, M. de Condamin parla d'illuminer le jardin. Mais elle calma l'enthousiasme de ces messieurs, en disant que ce ne serait pas convenable, qu'il ne fallait pas avoir l'air de se moquer de la ville.

--Et l'abbé Fenil? demanda-t-elle brusquement à l'abbé Faujas, en le menant dans une embrasure de fenêtre. Je songe à lui, maintenant.... Il n'a donc pas bougé?

--L'abbé Fenil est un homme de sens, répondit le prêtre avec un mince sourire. On lui a fait comprendre qu'il aurait tort de s'occuper de politique désormais.

L'abbé Faujas, au milieu de cette joie triomphante, restait grave. Il avait la victoire rude. Le caquetage de madame de Condamin le fatiguait; la satisfaction de ces ambitieux vulgaires l'emplissait de mépris. Debout, appuyé contre la cheminée, il semblait rêver, les yeux au loin. Il était le maître, il n'avait plus besoin de mentir à ses instincts; il pouvait allonger la main, prendre la ville, la faire trembler. Cette haute figure noire emplissait le salon. Peu à peu, les fauteuils s'étaient rapprochés, formant le cercle autour de lui. Les hommes attendaient qu'il eût un mot de satisfaction, les femmes le sollicitaient des yeux en esclaves soumises. Mais lui, brutalement, rompant le cercle, s'en alla le premier, en prenant congé d'une parole brève.

Quand il rentra chez les Mouret, par l'impasse des Chevillottes et par le jardin, il trouva Marthe seule dans la salle à manger, s'oubliant sur une chaise, contre le mur, très-pâle, regardant de ses yeux vagues la lampe qui charbonnait. En haut, Trouche recevait, chantant une polissonnerie aimable, qu'Olympe et les invités accompagnaient, en tapant les verres du manche des couteaux.

XX

L'abbé Faujas posa la main sur l'épaule de Marthe.

--Que faites-vous là? demanda-t-il. Pourquoi n'êtes-vous pas allée vous coucher?...Je vous avais défendu de m'attendre.

Elle s'éveilla comme en sursaut. Elle balbutia:

--Je croyais que vous rentreriez de meilleure heure. Je me suis endormie.... Rose a dû faire du thé.

Mais le prêtre, appelant la cuisinière, la gronda de ne pas avoir forcé sa maîtresse à se coucher. Il lui parlait sur un ton de commandement, ne souffrant pas de réplique.

--Rose, donnez le thé à monsieur le curé, dit Marthe.

--Eh! je n'ai pas besoin de thé! s'écria-t-il en se fâchant. Couchez-vous tout de suite. C'est ridicule. Je ne suis plus mon maître.... Rose, éclairez-moi.

La cuisinière l'accompagna jusqu'au pied de l'escalier.

--Monsieur le curé sait bien qu'il n'y a pas de ma faute, disait-elle. Madame est bien drôle. Toute malade qu'elle est, elle ne peut pas rester une heure dans sa chambre. Il faut qu'elle aille, qu'elle vienne, qu'elle s'essouffle, qu'elle tourne pour le plaisir de tourner, sans rien faire.... Allez, j'en souffre la première; elle est toujours dans mes jambes, â me gêner.... Puis, lorsqu'elle tombe sur une chaise, c'est pour longtemps. Elle reste là, à regarder devant elle, d'un air effrayé, comme si elle voyait des choses abominables.... Je lui ai dit plus de dix fois, ce soir, qu'elle vous fâcherait en ne montant pas. Elle n'a pas seulement fait mine d'entendre.

Le prêtre prit la rampe, sans répondre. En haut, devant la chambre des Trouche, il allongea le bras, comme pour heurter la porte du poing. Mais les chants avaient cessé; il comprit, au bruit des chaises, que les convives se retiraient; il se hâta de rentrer chez lui. Trouche, en effet, descendit presque aussitôt avec deux camarades ramassés sous les tables de quelque café borgne; il criait dans l'escalier qu'il savait vivre et qu'il allait les reconduire. Olympe se pencha sur la rampe.

--Vous pouvez mettre les verrous, dit-elle à Rose. Il ne rentrera encore que demain matin.

Rose, à laquelle elle n'avait pu cacher l'inconduite de son mari, la plaignait beaucoup. Elle poussa les verrous, grommelant:

--Mariez-vous donc! Les hommes vous battent ou vont courir la gueuse.... Ah bien! j'aime encore mieux être comme je suis.

Quand elle revint, elle trouva de nouveau sa maîtresse assise, retombée dans une sorte de stupeur douloureuse, les regards sur la lampe. Elle la bouscula, la fit monter se mettre au lit. Marthe était devenue très-peureuse. La nuit, disait-elle, elle voyait de grandes clartés sur les murs de sa chambre, elle entendait des coups violents à son chevet. Rose, maintenant, couchait à côté d'elle, dans un cabinet, d'où elle accourait la rassurer, au moindre gémissement. Cette nuit-là, elle se déshabillait encore, lorsqu'elle l'entendit râler; elle la trouva au milieu des couvertures arrachées, les yeux agrandis par une horreur muette, les poings sur la bouche, pour ne pas crier. Elle dut lui parler ainsi qu'à un enfant, écartant les rideaux, regardant sous les meubles, lui jurant qu'elle s'était trompée, que personne n'était là. Ces peurs se terminaient par des crises de catalepsie, qui la tenaient comme morte, la tête sur les oreillers, les paupières levées.

--C'est monsieur qui la tourmente, murmura la cuisinière, en se mettant enfin au lit.

Le lendemain était un des jours de visite du docteur Porquier. Il venait voir madame Mouret deux fois par semaine, régulièrement. Il lui tapota dans les mains, lui répéta avec son optimisme aimable:

--Allons, chère dame, ce ne sera rien.....Vous toussez toujours un peu, n'est-ce pas? Un simple rhume négligé que nous guérirons avec des sirops.

Alors, elle se plaignit de douleurs intolérables dans le dos et dans la poitrine, sans le quitter du regard, cherchant sur son visage, sur toute sa personne, les choses qu'il ne disait pas.

--J'ai peur de devenir folle! laissa-t-elle échapper dans un sanglot.

Il la rassura en souriant. La vue du docteur lui causait toujours une vive anxiété; elle avait une épouvante de cet homme si poli et si doux. Souvent, elle défendait à Rose de le laisser entrer, disant qu'elle n'était pas malade, qu'elle n'avait pas besoin de voir constamment un médecin chez elle. Rose haussait les épaules, introduisait le docteur quand même. D'ailleurs, il finissait par ne plus lui parler de son mal, il semblait lui faire de simples visites de politesse.

Quand il sortit, il rencontra l'abbé Faujas, qui se rendait à Saint-Saturnin. Le prêtre l'ayant questionné sur l'état de madame Mouret: --La science est parfois impuissante, répondit-il gravement; mais la Providence reste inépuisable en bontés.... La pauvre dame a été bien ébranlée. Je ne la condamne pas absolument. La poitrine n'est encore que faiblement attaquée, et le climat est bon, ici.

Il entama alors une dissertation sur le traitement des maladies de poitrine, dans l'arrondissement de Plassans. Il préparait une brochure sur ce sujet, non pas pour la publier, car il avait l'adresse de n'être point un savant, mais pour la lire à quelques amis intimes.

--Et voilà les raisons, dit-il en terminant, qui me font croire que la température égale, la flore aromatique, les eaux salubres de nos coteaux, sont d'une excellence absolue pour la guérison des affections de poitrine.

Le prêtre l'avait écouté de son air dur et silencieux.

--Vous avez tort, répliqua-t-il lentement. Madame Mouret est fort mal à Plassans....Pourquoi ne l'envoyez-vous pas passer l'hiver à Nice?

--À Nice! répéta le docteur inquiet.

Il regarda le prêtre un instant; puis, de sa voix complaisante:

--Elle serait, en effet, très-bien à Nice. Dans l'état de surexcitation nerveuse où elle se trouve, un déplacement aurait de bons résultats. Il faudra que je lui conseille ce voyage.... Vous avez là une excellente idée, monsieur le curé.

Il salua, il entra chez madame de Condamin, dont les moindres migraines lui causaient des soucis extraordinaires. Le lendemain, au dîner, Marthe parla du docteur en termes presque violents. Elle jurait de ne plus le recevoir.

--C'est lui qui me rend malade, dit-elle. N'est-il pas venu me conseiller de voyager, cette après-midi?

--Et je l'approuve fort, déclara l'abbé Faujas, qui pliait sa serviette. Elle le regarda fixement, très-pâle, murmurant à voix plus basse:

--Alors, vous aussi, vous me renvoyez de Plassans? Mais je mourrais, dans un pays inconnu, loin de mes habitudes, loin de ceux que j'aime!

Le prêtre était debout, près de quitter la salle à manger. Il s'approcha, il reprit avec un sourire:

--Vos amis ne désirent que votre santé. Pourquoi vous révoltez-vous ainsi?

--Non, je ne veux pas, je ne veux pas, entendez-vous! s'écria-t-elle en reculant.

Il y eut une courte lutte. Le sang était monté aux joues de l'abbé; il avait croisé les bras, comme pour résister à la tentation de la battre. Elle, adossée au mur, s'était redressée, avec le désespoir de sa faiblesse. Puis, vaincue, elle tendit les mains, elle balbutia:

--Je vous en supplie, laissez-moi ici.... Je vous obéirai.

Et, comme elle éclatait en sanglots, il s'en alla, en haussant les épaules, de l'air d'un mari qui redoute les crises de larmes. Madame Faujas qui achevait tranquillement de dîner, avait assisté à cette scène, la bouche pleine. Elle laissa pleurer Marthe tout à son aise.

--Vous n'êtes pas raisonnable, ma chère enfant, dit-elle enfin en reprenant des confitures. Vous finirez par vous faire détester d'Ovide. Vous ne savez pas le prendre.... Pourquoi refusez-vous de voyager, si cela doit vous faire du bien? Nous garderions votre maison. Vous retrouveriez tout à sa place, allez!

Marthe sanglotait toujours, sans paraître entendre.

--Ovide a tant de soucis, continua la vieille dame. Savez-vous qu'il travaille souvent jusqu'à quatre heures du matin.... Quand vous toussez la nuit, cela l'affecte beaucoup et lui ôte toutes ses idées. Il ne peut plus travailler, il souffre plus que vous.... Faites-le pour Ovide, ma chère enfant; allez-vous en, revenez-nous bien portante.

Mais, relevant sa face rouge de larmes, mettant dans un cri toute son angoisse, Marthe cria:

--Ah! tenez, le ciel ment!

Les jours suivants, il ne fut plus question du voyage à Nice. Madame Mouret s'affolait à la moindre allusion. Elle refusait de quitter Plassans, avec une énergie si désespérée, que le prêtre lui-même comprit le danger d'insister sur ce projet. Elle commençait à l'embarrasser terriblement dans son triomphe. Comme le disait Trouche en ricanant, c'était elle qu'on aurait dû envoyer aux Tulettes la première. Depuis l'enlèvement de Mouret, elle s'enfermait dans les pratiques religieuses les plus rigides, évitant de prononcer le nom de son mari, demandant à la prière un engourdissement de tout son être. Mais elle restait inquiète, revenant de Saint-Saturnin, avec un besoin plus âpre d'oubli.