La Conquête de Plassans

Chapter 22

Chapter 223,865 wordsPublic domain

L'abbé Faujas avait écouté curieusement, sans prendre part à la conversation. Puis, comme on se taisait, il fit entendre que ces histoires de fou attristaient les dames; il voulut qu'on parlât d'autre chose. Mais la curiosité était éveillée, les deux sociétés se mirent à épier les moindres actes de Mouret. Celui-ci ne descendait plus qu'une heure par jour au jardin, après le déjeuner, pendant que les Faujas restaient à table avec sa femme. Dès qu'il y avait mis les pieds, il tombait sous la surveillance active de la famille Rastoil et des familiers de la sous-préfecture. Il ne pouvait s'arrêter devant un carré de légumes, s'intéresser à une salade, hasarder un geste, sans donner lieu, à droite et à gauche, dans les deux jardins, aux commentaires les plus désobligeants. Tout le monde se tournait contre lui. M. de Condamin seul le défendait encore. Mais, un jour, la belle Octavie lui dit, en déjeunant:

--Qu'est-ce que cela peut vous faire que ce Mouret soit fou?

--A moi? chère amie, absolument rien, répondit-il, étonné.

--Eh bien, alors, laissez-le fou, puisque tout le monde vous dit qu'il est fou.... Je ne sais quelle rage vous avez d'être d'un autre avis que votre femme. Cela ne vous portera pas bonheur, mon cher.... Ayez donc l'esprit, à Plassans, de n'être pas spirituel.

M. de Condamin sourit.

--Vous avez raison comme toujours, dit-il galamment; vous savez que j'ai mis ma fortune entre vos mains.... Ne m'attendez pas pour dîner. Je vais à cheval jusqu'à Saint-Eutrope, pour donner un coup d'oeil à une coupe de bois.

Il partit, mâchonnant un cigare.

Madame de Condamin n'ignorait pas qu'il avait des tendresses pour une petite fille, du côté de Saint-Eutrope. Mais elle était tolérante, elle l'avait même sauvé deux fois des conséquences de très-vilaines histoires. Quant à lui, il était bien tranquille sur la vertu de sa femme; il la savait trop fine pour avoir une intrigue à Plassans.

--Vous n'imagineriez jamais à quoi Mouret passe son temps dans la pièce où il s'enferme? dit le lendemain le conservateur des eaux et forêts, lorsqu'il se rendit à la sous-préfecture. Eh bien, il compte les _s_ qui se trouvent dans la Bible. Il a craint de s'être trompé, et il a déjà recommencé trois fois son calcul... Ma foi! vous aviez raison, il est fêlé du haut en bas, ce farceur-là!

Et, à partir de ce moment, M. de Condamin chargea terriblement Mouret. Il poussait même les choses un peu loin, mettant toute sa hâblerie à inventer des histoires saugrenues, qui ahurissaient la famille Rastoil. Il prit surtout pour victime M. Maffre. Un jour, il lui racontait qu'il avait aperçu Mouret à une des fenêtres de la rue, tout nu, coiffé seulement d'un bonnet de femme, faisant des révérences dans le vide. Un autre jour, il affirmait avec un aplomb étonnant qu'il était certain d'avoir rencontré à trois lieues Mouret, dansant au fond d'un petit bois, comme un homme sauvage; puis, comme le juge de paix semblait douter, il se fâchait, il disait que Mouret pouvait bien s'en aller par les tuyaux de descente, sans qu'on s'en aperçût. Les familiers de la sous-préfecture souriaient; mais, dès le lendemain, la bonne des Rastoil répandait ces récits extraordinaires dans la ville, où la légende de l'homme qui battait sa femme prenait des proportions extraordinaires.

Une après-midi, l'aînée des demoiselles Rastoil, Aurélie, raconta en rougissant que, la veille, s'étant mise à la fenêtre, vers minuit, elle avait aperçu le voisin qui se promenait dans son jardin avec un grand cierge. M. de Condamin crut que la jeune fille se moquait de lui; mais elle donnait des détails précis.

--Il tenait le cierge de la main gauche. Il s'est agenouillé par terre; puis, il s'est traîné sur les genoux en sanglotant. --Peut-être qu'il a commis un crime et qu'il a enterré le cadavre dans son jardin, dit M. Maffre, devenu blême.

Alors, les deux sociétés convinrent de veiller un soir, jusqu'à minuit, s'il le fallait, pour avoir le coeur net de cette aventure. La nuit suivante, elles se tinrent aux aguets dans les deux jardins; mais Mouret ne parut pas. Trois soirées furent ainsi perdues. La sous-préfecture abandonnait la partie; madame de Condamin refusait de rester sous les marronniers, où il faisait un noir terrible, lorsque, la quatrième nuit, par un ciel d'encre, une lumière tremblota au rez-de-chaussée des Mouret. M. Péqueur des Saulaies, averti, se glissa lui-même dans l'impasse des Chevillottes, pour inviter la famille Rastoil à venir sur la terrasse de son hôtel, d'où l'on dominait le jardin voisin. Le président, à l'affût avec ses demoiselles derrière sa cascade, eut une courte hésitation, réfléchissant que, politiquement, il s'engageait beaucoup en allant ainsi chez le sous-préfet; mais la nuit était si sombre, sa fille Aurélie tenait tellement à prouver la réalité de son histoire, qu'il suivit M. Péqueur des Saulaies, à pas étouffés, dans l'ombre. Ce fut de la sorte que la légitimité, à Plassans, pénétra pour la première fois chez un fonctionnaire bonapartiste.

--Ne faites pas de bruit, recommanda le sous-préfet; penchez-vous sur la terrasse.

M. Rastoil et ses demoiselles trouvèrent là le docteur Porquier, madame de Condamin et son mari. Les ténèbres étaient si épaisses, qu'on se salua sans se voir. Cependant, toutes les respirations restaient suspendues. Mouret venait de se montrer sur le perron, avec une bougie plantée dans un grand chandelier de cuisine.

--Vous voyez qu'il tient un cierge, murmura Aurélie.

Personne ne protesta. Le fait fut acquis, Mouret tenait un cierge. Il descendit lentement le perron, tourna à gauche, demeura immobile devant un carré de laitues. Il levait la bougie pour éclairer les salades; sa face apparaissait toute jaune sur le fond noir de la nuit.

--Quelle figure! dit madame de Condamin; j'en rêverai, c'est certain.... Est-ce qu'il dort, docteur? --Non, non, répondit M. Porquier, il n'est pas somnambule, il est bien éveillé.... Vous distinguez la fixité de ses regards; je vous prie aussi de remarquer la sécheresse de ses mouvements....

--Taisez-vous donc, nous n'avons pas besoin d'une conférence, interrompit M. Péqueur des Saulaies.

Alors, le silence le plus profond régna. Mouret ayant enjambé les buis, s'était agenouillé au milieu des salades. Il baissait la bougie, il cherchait le long des rigoles, sous les feuilles vertes étalées. De temps à autre, il avait un petit grognement; il semblait écraser, enfoncer quelque chose en terre. Cela dura près d'une demi-heure.

--Il pleure, je vous le disais bien, répétait complaisamment Aurélie.

--C'est réellement très-effrayant, balbutiait madame de Condamin. Rentrons, je vous en prie.

Mouret laissa tomber sa bougie, qui s'éteignit. On l'entendit se fâcher et remonter le perron en buttant contre les marches. Les demoiselles Rastoil avaient poussé un léger cri de terreur. Elles ne se rassurèrent que dans le petit salon éclairé, où M. Péqueur des Saulaies voulut absolument que la société acceptât une tasse de thé et des biscuits. Madame de Condamin continuait à être toute tremblante; elle se pelotonnait dans le coin d'une causeuse; elle assurait, avec un sourire attendri, que jamais elle ne s'était sentie si impressionnée, même un matin où elle avait eu la vilaine curiosité d'aller voir une exécution capitale.

--C'est singulier, dit M. Rastoil, qui réfléchissait profondément depuis un instant, Mouret avait l'air de chercher des limaces sous ses salades. Les jardins en sont empoisonnés, et je me suis laissé dire qu'on ne les détruit bien que la nuit.

--Les limaces! s'écria M. de Condamin; allez, il s'inquiète bien des limaces! Est-ce qu'on va chercher des limaces avec un cierge? Je crois plutôt, comme monsieur Maffre, qu'il y a quelque crime là-dessous.... Ce Mouret n'a-t-il jamais eu une domestique qui ait disparu? Il faudrait faire une enquête.

M. Péqueur des Saulaies comprit que son ami le conservateur des eaux et forêts allait un peu loin. Il murmura, en buvant une gorgée de thé:

--Non, non, mon cher. Il est fou, il a des imaginations extraordinaires, voilà tout.... C'est déjà bien assez terrifiant.

Il prit l'assiette de biscuits, qu'il présenta aux demoiselles Rastoil en cambrant sa taille de bel officier; puis, reposant l'assiette, il continua:

--Quand on pense que ce malheureux s'est occupé de politique! Je ne veux pas vous reprocher votre alliance avec les républicains, monsieur le président; mais avouez que le marquis de Lagrifoul avait là un partisan bien étrange.

M. Rastoil était devenu très-grave. Il fit un geste vague, sans répondre.

--Et il s'en occupe toujours; c'est peut-être la politique qui lui tourne la tête, dit la belle Octavie en s'essuyant délicatement les lèvres. On le donne comme très-ardent pour les prochaines élections, n'est-ce pas, mon ami?

Elle s'adressait à son mari, auquel elle jeta un regard.

--Il en crèvera! s'écria M. de Condamin; il répète partout qu'il est le maître du scrutin, qu'il fera nommer un cordonnier, si cela lui plaît.

--Vous exagérez, dit le docteur Porquier; il n'a plus autant d'influence, la ville entière se moque de lui.

--Eh! c'est ce qui vous trompe! S'il le veut, il mènera aux urnes tout le vieux quartier et un grand nombre de villages.... Il est fou, c'est vrai, mais c'est une recommandation.... Je le trouve encore très-raisonnable, pour un républicain.

Cette plaisanterie médiocre obtint un vif succès. Les demoiselles Rastoil eurent elles-mêmes de petits rires de pensionnaire. Le président voulut bien approuver de la tête; il sortit de sa gravité, il dit en évitant de regarder le sous-préfet:

--Lagrifoul ne nous a peut-être pas rendu les services que nous étions en droit d'attendre; mais un cordonnier, ce serait vraiment honteux pour Plassans!

Et il ajouta vivement, comme pour couper court sur la déclaration qu'il venait de faire:

--Il est une heure et demie; c'est une débauche.... Monsieur le sous-préfet, tous nos remercîments.

Ce fut madame de Condamin, qui, en jetant un châle sur ses épaules, trouva moyen de conclure.

--Enfin, dit-elle, on ne peut pas laisser conduire les élections par un homme qui va s'agenouiller au milieu de ses salades, à minuit passé.

Cette nuit devint légendaire. M. de Condamin eut beau jeu, lorsqu'il raconta l'aventure à M. de Bourdeu, à M. Maffre et aux abbés, qui n'avaient pas vu le voisin avec un cierge. Trois jours plus tard, le quartier jurait avoir aperçu le fou qui battait sa femme se promenant la tête couverte d'un drap de lit. Sous la tonnelle, aux réunions de l'après-midi, on se préoccupait surtout de la candidature possible du cordonnier de Mouret. On riait, tout en s'étudiant les uns les autres. C'était une façon de se tâter politiquement. M. de Bourdeu, à certaines confidences de son ami le président, croyait comprendre qu'une entente tacite pourrait se faire sur son nom entre la sous-préfecture et l'opposition modérée, de façon à battre honteusement les républicains. Aussi se montrait-il de plus en plus sarcastique contre le marquis de Lagrifoul, dont il relevait scrupuleusement les moindres bévues à la Chambre. M. Delangre, qui ne venait que de loin en loin, en alléguant les soucis de son administration municipale, souriait finement, à chaque nouvelle moquerie de l'ancien préfet.

--Vous n'avez plus qu'à enterrer le marquis, monsieur le curé, dit-il un jour à l'oreille de l'abbé Faujas.

Madame de Condamin qui l'entendit, tourna la tête, posant un doigt sur ses lèvres avec une moue d'une malice exquise.

L'abbé Faujas, maintenant, laissait parler politique devant lui. Il donnait même parfois un avis, était pour l'union des esprits honnêtes et religieux. Alors, tous renchérissaient, M. Péqueur des Saulaies, M. Rastoil, M. de Bourdeu, jusqu'à M. Maffre. Il devait être si facile de s'entendre entre gens de bien, de travailler en commun à la consolidation des grands principes, sans lesquels aucune société ne saurait exister! Et la conversation tournait sur la propriété, sur la famille, sur la religion. Parfois le nom de Mouret revenait, et M. de Condamin murmurait:

--Je ne laisse venir ma femme ici qu'en tremblant. J'ai peur, que voulez-vous!... Vous verrez de drôles de choses, aux élections, s'il est encore libre!

Cependant, tous les matins, Trouche tachait d'effrayer l'abbé Faujas, dans l'entretien qu'il avait régulièrement avec lui. Il lui donnait les nouvelles les plus alarmantes: les ouvriers du vieux quartier s'occupaient beaucoup trop de la maison Mouret; ils parlaient de voir le bonhomme, de juger son état, de prendre son avis.

Le prêtre, d'ordinaire, haussait les épaules. Mais, un jour, Trouche sortit de chez lui, l'air enchanté. Il vint embrasser Olympe en s'écriant:

--Cette fois, ma fille, c'est fait. --Il te permet d'agir? demanda-t-elle.

--Oui, en toute liberté.... Nous allons être joliment tranquilles, quand l'autre ne sera plus là.

Elle était encore couchée; elle se renfonça sous la couverture, faisant des sauts de carpe, riant comme une enfant.

--Ah bien! tout va être à nous, n'est-ce pas?... Je prendrai une autre chambre. Et je veux aller dans le jardin, je veux faire ma cuisine en bas.... Tiens! mon frère nous doit bien ça. Tu lui auras donné un fier coup de main!

Le soir, Trouche arriva vers dix heures seulement au café borgne dans lequel il se rencontrait avec Guillaume Porquier et d'autres jeunes gens comme il faut de la ville. On le plaisanta sur son retard, on l'accusa d'être allé aux remparts avec une des jeunes coquines de l'oeuvre de la Vierge. Cette plaisanterie, d'habitude, le flattait; mais il resta grave. Il dit qu'il avait eu des affaires, des affaires sérieuses. Ce ne fut que vers minuit, quand il eut vidé les carafons du comptoir, qu'il devint tendre et expansif. Il tutoya Guillaume, il balbutia, le dos contre le mur, rallumant sa pipe à chaque phrase:

--J'ai vu ton père, ce soir. C'est un brave homme... J'avais besoin d'un papier. Il a été très-gentil, très-gentil. Il me l'a donné. Je l'ai là, dans ma poche.... Ah! il ne voulait pas d'abord. Il disait que ça regardait la famille. Je lui ai dit: «Moi, je suis la famille, j'ai l'ordre de la maman....» Tu la connais, la maman; tu vas chez elle. Une brave femme. Elle avait paru très-contente, lorsque j'étais allé lui conter l'affaire, auparavant.... Alors, il m'a donné le papier. Tu peux le toucher, tu le sentiras dans ma poche....

Guillaume le regardait fixement, cachant sa vive curiosité sous un rire de doute.

--Je ne mens pas, continua l'ivrogne; le papier est dans ma poche.... Tu l'as senti? --C'est un journal, dit le jeune homme.

Trouche, en ricanant, tira de sa redingote une grande enveloppe, qu'il posa sur la table au milieu des tasses et des verres. Il la défendit un instant contre Guillaume qui avait allongé la main; puis, il la lui laissa prendre, riant plus fort, comme si on l'avait chatouillé. C'était une déclaration du docteur Porquier, fort détaillée, sur l'état mental du sieur François Mouret, propriétaire, à Plassans.

--Alors on va le coffrer? demanda Guillaume en rendant le papier.

--Ça ne te regarde pas, mon petit, répondit Trouche, redevenu défiant. C'est pour sa femme, ce papier-là. Moi, je ne suis qu'un ami qui aime à rendre service. Elle fera ce qu'elle voudra.... Elle ne peut pas non plus se laisser massacrer, cette pauvre dame.

Il était si gris, que, lorsqu'on les mit à la porte du café, Guillaume dut l'accompagner jusqu'à la rue Balande. Il voulait se coucher sur tous les bancs du cours Sauvaire. Arrivé à la place de la Sous-Préfecture, il sanglota, il répéta:

--Il n'y a plus d'amis, c'est parce que je suis pauvre qu'on me méprise... Toi, tu es un bon garçon. Tu viendras prendre le café avec nous, quand nous serons les maîtres. Si l'abbé nous gêne, nous l'enverrons rejoindre l'autre... Il n'est pas fort, l'abbé, malgré ses grands airs; je lui fais voir les étoiles en plein midi... Tu es un ami, un vrai, n'est-ce pas? Le Mouret est enfoncé, nous boirons son vin.

Lorsqu'il eut mis Trouche à sa porte, Guillaume traversa Plassans endormi et vint siffler doucement devant la maison du juge de paix. C'était un signal. Les fils Maffre, que leur père enfermait de sa main dans leur chambre, ouvrirent une croisée du premier étage, d'où ils descendirent en s'aidant des barreaux dont les fenêtres du rez-de-chaussée étaient barricadées. Chaque nuit, ils allaient ainsi au vice, en compagnie du fils Porquier.

--Ah bien! leur dit celui-ci, lorsqu'ils eurent gagné en silence les ruelles noires des remparts, nous aurions tort de nous gêner.... Si mon père parle encore de m'envoyer faire pénitence dans quelque trou, j'ai de quoi lui répondre.... Voulez-vous parier que je me fais recevoir du cercle de la Jeunesse, quand je voudrai?

Les fils Maffre tinrent le pari. Tous trois se glissèrent dans une maison jaune, à persiennes vertes, adossée dans un angle des remparts, au fond d'un cul-de-sac.

La nuit suivante, Marthe eut une crise épouvantable. Elle avait assisté, le matin, à une longue cérémonie religieuse, qu'Olympe avait tenu à voir jusqu'au bout. Lorsque Rose et les locataires accoururent aux cris déchirants qu'elle jetait, ils la trouvèrent étendue au pied du lit, le front fendu. Mouret, à genoux au milieu des couvertures, frissonnait.

--Cette fois, il l'a tuée! cria la cuisinière.

Et elle le prit entre ses bras, bien qu'il fût en chemise, le poussa à travers la chambre, jusque dans son bureau, dont la porte se trouvait de l'autre côté du palier; elle retourna lui jeter un matelas et des couvertures. Trouche était parti en courant chercher le docteur Porquier. Le docteur pansa la plaie de Marthe; deux lignes plus bas, dit-il, le coup était mortel. En bas, dans le vestibule, devant tout le monde, il déclara qu'il fallait agir, qu'on ne pouvait laisser plus longtemps la vie de madame Mouret à la merci d'un fou furieux.

Marthe dut garder le lit, le lendemain. Elle avait encore un peu de délire; elle voyait une main de fer qui lui ouvrait le crâne avec une épée flamboyante. Rose refusa absolument à Mouret de le laisser entrer. Elle lui servit à déjeuner dans le bureau, sur la table poussiéreuse. Il ne mangea pas. Il regardait stupidement son assiette, lorsque la cuisinière introduisit auprès de lui trois messieurs vêtus de noir.

--Vous êtes les médecins? demanda-t-il. Comment va-t-elle?

--Elle va mieux, répondit un des messieurs.

Mouret coupa machinalement du pain, comme s'il allait se mettre à manger.

--J'aurais voulu que les enfants fussent là, murmura-t-il; ils la soigneraient, nous serions moins seuls.... C'est depuis que les enfants sont partis qu'elle est malade.... Je ne suis pas bien, moi non plus.

Il avait porté une bouchée de pain à sa bouche, et de grosses larmes coulaient sur ses joues. Le personnage qui avait déjà parlé, lui dit alors, en jetant un regard sur ses deux compagnons:

--Voulez-vous que nous allions les chercher, vos enfants?

--Je veux bien! s'écria Mouret, qui se leva. Partons tout de suite.

Dans l'escalier, il ne vit pas Trouche et sa femme, penchés au-dessus de la rampe du second étage, qui le suivaient à chaque marche, de leurs yeux ardents. Olympe descendit rapidement derrière lui, se jeta dans la cuisine, où Rose guettait par la fenêtre, très-émotionnée. Et quand une voiture, qui attendait à la porte, eut emmené Mouret, elle remonta quatre à quatre les deux étages, prit Trouche par les épaules, le fit danser autour du palier, crevant de joie.

--Emballé! cria-t-elle.

Marthe resta huit jours couchée. Sa mère la venait voir chaque après-midi, se montrait d'une tendresse extraordinaire. Les Faujas, les Trouche, se succédaient autour de son lit. Madame de Condamin elle-même lui rendit plusieurs visites. Il n'était plus question de Mouret. Rose répondait à sa maîtresse que monsieur avait dû aller à Marseille; mais, lorsque Marthe put descendre pour la première fois et se mettre à table dans la salle à manger, elle s'étonna, elle demanda son mari avec un commencement d'inquiétude.

--Voyons, chère dame, ne vous faites pas de mal, dit madame Faujas; vous retomberez au lit. Il a fallu prendre un parti. Vos amis ont dû se consulter et agir dans vos intérêts.

--Vous n'avez pas à le regretter, s'écria brutalement Rose, après le coup de bâton qu'il vous a donné sur la tête. Le quartier respire depuis qu'il n'est plus là. On craignait toujours qu'il ne mît le feu ou qu'il ne sortît dans la rue avec un couteau. Moi, je cachais tous les couteaux de ma cuisine; la bonne de monsieur Rastoil aussi... Et votre pauvre mère qui ne vivait plus!... Allez, le monde qui venait vous voir pendant votre maladie, toutes ces dames, tous ces messieurs, me le disaient bien, lorsque je les reconduisais: C'est un bon débarras pour Plassans. Une ville est toujours sur le qui-vive, quand un homme comme ça va et vient en liberté.

Marthe écoutait ce flux de paroles, les yeux agrandis, horriblement pâle. Elle avait laissé retomber sa cuiller; elle regardait en face d'elle, par la fenêtre ouverte, comme si quelque vision, montant derrière les arbres fruitiers du jardin, l'avait térrifiée.

--Les Tulettes, les Tulettes! bégaya-t-elle en se cachant les yeux sous ses mains frémissantes.

Elle se renversait, se roidissait déjà dans une attaque de nerfs, lorsque l'abbé Faujas, qui avait achevé son potage, lui prit les mains, qu'il serra fortement, et en murmurant de sa voix la plus souple:

--Soyez forte devant cette épreuve que Dieu vous envoie. Il vous accordera des consolations, si vous ne vous révoltez pas; il saura vous ménager le bonheur que vous méritez. Sous la pression des mains du prêtre, sous la tendre inflexion de ses paroles, Marthe se redressa, comme ressuscitée, les joues ardentes.

--Oh! oui, dit-elle en sanglotant, j'ai besoin de beaucoup de bonheur, promettez-moi beaucoup de bonheur.

XIX

Les élections générales devaient avoir lieu en octobre. Vers le milieu de septembre, monseigneur Rousselot partit brusquement pour Paris, après avoir eu un long entretien avec l'abbé Faujas. On parla d'une maladie grave d'une de ses soeurs, qui habitait Versailles. Cinq jours plus tard, il était de retour; il se faisait faire une lecture par l'abbé Surin, dans son cabinet. Renversé au fond d'un fauteuil, frileusement enveloppé dans une douillette de soie violette, bien que la saison fut encore très-chaude, il écoutait avec un sourire la voix féminine du jeune abbé qui scandait amoureusement des strophes d'Anacréon.

--Bien, bien, murmurait-il, vous avez la musique de cette belle langue.

Puis, regardant la pendule, le visage inquiet, il reprit:

--Est-ce que l'abbé Faujas est déjà venu ce matin?... Ah! mon enfant, que de tracas! J'ai encore dans les oreilles cet abominable tapage du chemin de fer... A Paris, il a plu tout le temps! J'avais des courses aux quatre coins de la ville, je n'ai vu que de la boue. L'abbé Surin posa son livre sur le coin d'une console.

--Monseigneur est-il satisfait des résultats de son voyage? demanda-t-il avec la familiarité d'un enfant gâté.

--Je sais ce que je voulais savoir, répondit l'évêque en retrouvant son fin sourire. J'aurais dû vous emmener. Vous auriez appris des choses utiles à connaître, quand on a votre âge, et qu'on est destiné à l'épiscopat par sa naissance et ses relations.

--Je vous écoute, monseigneur, dit le jeune prêtre d'un air suppliant.

Mais le prélat hocha la tête.

--Non, non, ces choses-là ne se disent pas... Soyez l'ami de l'abbé Faujas, il pourra peut-être beaucoup pour vous un jour. J'ai eu des renseignements très-complets.

L'abbé Surin joignit les mains, d'un geste de curiosité si câline, que monseigneur Rousselot continua:

--Il avait eu des difficultés à Besançon.... Il était à Paris, très-pauvre, dans un hôtel garni. C'est lui qui est allé s'offrir. Le ministre cherchait justement des prêtres dévoués au gouvernement. J'ai compris que Faujas l'avait d'abord effrayé, avec sa mine noire et sa vieille soutane. C'est à tout hasard qu'il l'a envoyé ici.... Le ministre s'est montré très-aimable pour moi.