Chapter 20
--Ne vous tourmentez pas. Dieu sera touché de votre amour. Quand l'heure viendra, il descendra en vous, il vous emplira d'une éternelle félicité.
Quand il quitta la chambre, il laissa Marthe rayonnante, comme ressuscitée. A partir de ce jour, il la mania ainsi qu'une cire molle. Elle lui devint très-utile, dans certaines missions délicates auprès de madame de Condamin; elle fréquenta aussi assidûment madame Rastoil, sur un simple désir qu'il exprima. Elle était d'une obéissance absolue, ne cherchant pas à comprendre, répétant ce qu'il la priait de répéter. Il ne prenait même plus aucune précaution avec elle, lui faisait crûment sa leçon, se servait d'elle comme d'une pure machine. Elle aurait mendié dans les rues, s'il lui eu avait donné l'ordre. Et quand elle devenait inquiète, qu'elle tendait les mains vers lui, le coeur crevé, les lèvres gonflées de passion, il la jetait à terre d'un mot, il l'écrasait sous la volonté du ciel. Jamais elle n'osa parler. Il y avait entre elle et cet homme un mur de colère et de dégoût. Quand il sortait des courtes luttes qu'il avait à soutenir avec elle, il haussait les épaules, plein du mépris d'un lutteur arrêté par un enfant. Il se lavait, il se brossait, comme s'il eût touché malgré lui à une bête impure.
--Pourquoi ne te sers-tu pas de la douzaine de mouchoirs que madame Mouret t'a donnée? lui demandait sa mère. La pauvre femme serait si heureuse de les voir dans tes mains. Elle a passé un mois à les broder à ton chiffre.
Il avait un geste rude, il répondait:
--Non, usez-les, mère. Ce sont des mouchoirs de femme. Ils ont une odeur qui m'est insupportable.
Si Marthe pliait devant le prêtre, si elle n'était plus que sa chose, elle s'aigrissait chaque jour davantage, devenait querelleuse dans les mille petits soucis de la vie. Rose disait qu'elle ne l'avait jamais vue «si chipotière». Mais sa haine grandissait surtout contre son mari. Le vieux levain de rancune des Rougon s'éveillait en face de ce fils d'une Macquart, de cet homme qu'elle accusait d'être le tourment de sa vie. En bas, dans la salle à manger, lorsque madame Faujas ou Olympe venait lui tenir compagnie, elle ne se gênait plus, elle accablait Mouret.
--Quand on pense qu'il m'a tenue vingt ans, comme un employé, la plume à l'oreille, entre une jarre d'huile et un sac d'amandes! Jamais un plaisir, jamais un cadeau.... Il m'a enlevé mes enfants. Il est capable de se sauver, un de ces matins, pour faire croire que je lui rends la vie impossible. Heureusement que vous êtes là. Vous diriez partout la vérité.
Elle se jetait ainsi sur Mouret sans provocation aucune. Tout ce qu'il faisait, ses regards, ses gestes, les rares paroles qu'il prononçait, la mettaient hors d'elle-même. Elle ne pouvait même plus l'apercevoir, sans être comme soulevée par une fureur inconsciente. Les querelles éclataient surtout à la fin des repas, lorsque Mouret, sans attendre le dessert, pliait sa serviette et se levait silencieusement.
--Vous pourriez bien quitter la table en même temps que tout le monde, lui disait-elle aigrement; ce n'est guère poli, ce que vous faites là!
--J'ai fini, je m'en vais, répondait-il de sa voix lente.
Mais elle voyait dans cette retraite de chaque jour une tactique imaginée par son mari pour blesser l'abbé Faujas. Alors, elle perdait toute mesure:
--Vous êtes un mal élevé, vous me faites honte, tenez!... Ah! je serais heureuse avec vous, si je n'avais pas rencontré des amis qui veulent bien me consoler de vos brutalités. Vous ne savez pas même vous tenir à table; vous m'empêchez de faire un seul repas paisible.... Restez, entendez-vous! Si vous ne mangez pas, vous nous regarderez.
Il achevait de plier sa serviette en toute tranquillité, comme s'il n'avait pas entendu; puis, à petits pas, il s'en allait. On l'entendait monter l'escalier et s'enfermer à double tour. Alors, elle étouffait, balbutiait:
--Oh! le monstre.... Il me tue, il me tue!
Il fallait que madame Faujas la consolât. Rose courait au bas de l'escalier, criant de toutes ses forces, pour que Mouret entendît à travers la porte;
--Vous êtes un monstre, monsieur; madame a bien raison de dire que vous êtes un monstre!
Certaines querelles furent particulièrement violentes. Marthe, dont la raison chancelait, s'imagina que son mari voulait la battre: ce fut une idée fixe. Elle prétendait qu'il la guettait, qu'il attendait une occasion. Il n'osait pas, disait-elle, parce qu'il ne la trouvait jamais seule; la nuit, il avait peur qu'elle ne criât, qu'elle n'appelât à son secours. Rose jura qu'elle avait vu monsieur cacher un gros bâton dans son bureau. Madame Faujas et Olympe ne firent aucune difficulté de croire ces histoires; elles plaignaient beaucoup leur propriétaire, elles se la disputaient, se constituaient ses gardiennes. «Ce sauvage», comme elles nommaient à présent Mouret, ne la brutaliserait peut-être pas en leur présence. Le soir, elles lui recommandaient bien de les venir chercher s'il bougeait. La maison ne vécut plus que dans les alarmes.
--Il est capable d'un mauvais coup, affirmait la cuisinière.
Cette année-là, Marthe suivit les cérémonies religieuses de la semaine sainte avec une grande ferveur. Le vendredi, dans l'église noire, elle agonisa, pendant que les cierges, un à un, s'éteignaient sous la tempête lamentable des voix qui roulait au fond des ténèbres de la nef. Il lui semblait que son souffle s'en allait avec ces lueurs. Quand le dernier cierge expira, que le mur d'ombre, en face d'elle, fut implacable et fermé, elle s'évanouit, les flancs serrés, la poitrine vide. Elle resta une heure pliée sur sa chaise, dans l'attitude de la prière, sans que les femmes agenouillées autour d'elle s'aperçussent de cette crise. L'église était déserte, lorsqu'elle revint à elle. Elle rêvait qu'on la battait de verges, que le sang coulait de ses membres; elle éprouvait à la tête de si intolérables douleurs qu'elle y portait les mains, comme pour arracher les épines dont elle sentait les pointes dans son crâne. Le soir, au dîner, elle fut singulière. L'ébranlement nerveux persistait; elle revoyait, en fermant les yeux, les âmes mourantes des cierges s'envolant dans le noir; elle examinait machinalement ses mains, cherchant les trous par lesquels son sang avait coulé. Toute la Passion saignait en elle.
Madame Faujas, la voyant souffrante, voulut qu'elle se couchât de bonne heure. Elle l'accompagna, la mit au lit. Mouret, qui avait une clef de la chambre à coucher, s'était déjà retiré dans son bureau, où il passait les soirées. Quand Marthe, les couvertures au menton, dit qu'elle avait chaud, qu'elle se trouvait mieux, madame Faujas parla de souffler la bougie, pour qu'elle dormît tranquillement; mais la malade se souleva effarée, suppliante:
--Non, n'éteignez pas la lumière; mettez-la sur la commode, que je puisse la voir.... Je mourrais dans ces ténèbres.
Et, les yeux agrandis, comme frissonnant au souvenir de quelque drame affreux:
--C'est horrible, horrible! murmura-t-elle plus bas avec une pitié épouvantée.
Elle retomba sur l'oreiller, elle parut s'assoupir, et madame Faujas quitta la chambre doucement. Ce soir-là, toute la maison fut couchée à dix heures. Rose, en montant, remarqua que Mouret était encore dans son bureau. Elle regarda par la serrure, elle le vit endormi sur la table, à côté d'une chandelle de la cuisine dont la mèche lugubre charbonnait.
--Ma foi, tant pis! je ne le réveille pas, dit-elle en continuant à monter. Qu'il prenne un torticolis, si ça lui fait plaisir.
Vers minuit, la maison dormait profondément, lorsque des cris se firent entendre au premier étage. Ce furent d'abord des plaintes sourdes, qui devinrent bientôt de véritables hurlements, des appels étranglés et rauques de victime qu'on égorge. L'abbé Faujas, éveillé en sursaut, appela sa mère. Celle-ci prit à peine le temps de passer un jupon. Elle alla frapper à la porte de Rose, disant:
--Descendez vite, je crois qu'on assassine madame Mouret. Cependant, les cris redoublaient. La maison fut bientôt debout. Olympe se montra, les épaules couvertes d'un simple fichu, suivie de Trouche, qui rentrait à peine, légèrement gris. Rose descendit, suivie des autres locataires. --Ouvrez, ouvrez, madame! cria-t-elle, la tête perdue, tapant du poing contre la porte.
De grands soupirs répondirent seuls; puis, un corps tomba, une lutte atroce parut s'engager sur le parquet, au milieu des meubles renversés. Des coups sourds ébranlaient les murs; un râle passait sous la porte, si terrible que les Faujas et les Trouche se regardèrent en pâlissant.
--C'est son mari qui l'assomme, murmura Olympe.
--Vous avez raison, c'est ce sauvage! dit la cuisinière. Je l'ai vu, en montant, qui faisait semblant de dormir. Il préparait son coup.
Et heurtant de nouveau la porte des deux poings, à la briser, elle reprit:
--Ouvrez, monsieur. Nous allons faire venir la garde, si vous n'ouvrez pas.... Oh! le gueux, il finira sur l'échafaud!
Alors, les hurlements recommencèrent. Trouche prétendait que le gaillard devait saigner la pauvre dame comme un poulet.
--On ne peut pourtant pas se contenter de frapper, dit l'abbé Faujas en s'avançant. Attendez.
Il mit une de ses fortes épaules contre la porte, qu'il enfonça, d'un effort lent et continu. Les femmes se précipitèrent dans la chambre, où le plus étrange des spectacles s'offrit à leurs yeux.
Au milieu de la pièce, sur le carreau, Marthe gisait, haletante, la chemise déchirée, la peau saignante d'écorchures, bleuie de coups. Ses cheveux dénoués s'étaient enroulés au pied d'une chaise; ses mains avaient dû se cramponner à la commode avec une telle force, que le meuble se trouvait en travers de la porte. Dans un coin, Mouret debout, tenant le bougeoir, la regardait se tordre à terre, d'un air hébété.
Il fallut que l'abbé Faujas repoussât la commode.
--Vous êtes un monstre! s'écria Rose en allant montrer le poing à Mouret. Mettre une femme dans un état pareil!... Il l'aurait achevée, si nous n'étions pas arrivés à temps.
Madame Faujas et Olympe s'empressaient autour de Marthe.
--Pauvre amie! murmurait la première. Elle avait un pressentiment ce soir, elle était toute effrayée.
--Où avez-vous mal? demandait l'autre. Vous n'avez rien de cassé, n'est-ce pas?... Voilà une épaule toute noire; le genou a une grande écorchure.... Calmez-vous. Nous sommes avec vous, nous vous défendrons.
Marthe ne geignait plus que comme un enfant. Tandis que les deux femmes l'examinaient, oubliant qu'il y avait là des hommes, Trouche allongeait la tête en jetant des regards sournois à l'abbé, qui, sans affectation, achevait de ranger les meubles. Rose vint aider à la recoucher. Quand elle fut dans le lit, les cheveux noués, ils restèrent tous là un instant, étudiant curieusement la chambre, attendant des détails. Mouret était demeuré debout dans le même coin, sans lâcher le bougeoir, comme pétrifié par ce qu'il avait vu.
--Je vous assure, balbutia-t-il, je ne lui ai pas fait de mal, je ne l'ai pas touchée du bout du doigt.
--Eh! il y a un mois que vous guettez une occasion, cria Rose exaspérée; nous le savons bien, nous vous avons assez surveillé. La chère femme s'attendait à vos mauvais traitements. Tenez, ne mentez pas; cela me met hors de moi!
Les deux autres femmes, si elles ne se croyaient pas autorisées à lui parler de la sorte, lui jetaient des regards menaçants.
--Je vous assure, répéta Mouret d'une voix douce, je ne l'ai pas battue. Je venais me coucher, j'avais mis mon foulard. C'est lorsque j'ai touché à la bougie, qui était sur la commode, qu'elle s'est éveillée en sursaut; elle a étendu les bras en poussant un cri, elle s'est mise à se taper le front avec les poings, à se déchirer le corps avec les ongles. La cuisinière branla terriblement la tête.
--Pourquoi n'avez-vous pas ouvert? demanda-t-elle; nous avons cogné assez fort.
--Je vous assure, ce n'est pas moi, dit-il de nouveau avec plus de douceur encore. Je ne savais pas ce qu'elle avait. Elle s'est jetée par terre, elle se mordait, elle faisait des bonds à crever les meubles. Je n'ai pas osé passer; j'étais imbécile. Je vous ai crié deux fois d'entrer, mais vous n'avez pas dû m'entendre parce qu'elle criait trop fort. J'ai eu bien peur. Ce n'est pas moi, je vous assure.
--Oui, c'est elle qui s'est battue, n'est-ce pas? reprit Rose en ricanant.
Et elle ajouta, en s'adressant à madame Faujas:
--Il aura jeté son bâton par la fenêtre, lorsqu'il nous aura entendu arriver.
Mouret, reposant enfin le bougeoir sur la commode, s'était assis, les mains aux genoux. Il ne se défendait plus; il regardait stupidement ces femmes, à moitié vêtues, agitant leurs bras maigres devant le lit. Tronche avait échangé un coup d'oeil avec l'abbé Faujas. Le pauvre homme leur paraissait peu féroce, en bras de chemise, un foulard jaune noué sur son crâne chauve. Ils se rapprochèrent, examinèrent Marthe, qui, la face convulsée, semblait sortir d'un rêve.
--Qu'y a-t-il, Rose? demanda-t-elle. Pourquoi tout ce monde est-il là? Je suis brisée. Je t'en prie, dis qu'on me laisse tranquille.
Rose hésita un moment.
--Votre mari est dans la chambre, madame, murmura-t-elle. Vous ne craignez pas de rester seule avec lui?
Marthe la regarda, étonnée.
--Non, non, répondit-elle. Allez-vous-en, j'ai bien sommeil. Alors, les cinq personnes quittèrent la chambre, laissant Mouret assis, les yeux perdus, fixés sur l'alcôve.
--Il ne pourra pas refermer la porte, dit la cuisinière en remontant. Au premier cri, je dégringole, je lui tombe sur la carcasse. Je vais me coucher habillée.... Avez-vous entendu, la chère femme, comme elle mentait, pour qu'on ne fit pas un mauvais parti à ce sauvage? Elle se laisserait tuer sans l'accuser. Quelle mine d'hypocrite il avait, hein?
Les trois femmes causèrent un instant, sur le palier du second étage, tenant leurs bougeoirs, montrant les sécheresses de leurs os sous les fichus mal attachés; elles conclurent qu'il n'y avait pas de supplice assez fort pour un tel homme. Trouche, qui était monté le dernier, murmura en ricanant, derrière la soutane de l'abbé Faujas:
--Elle est encore grassouillette, la propriétaire; seulement ça ne doit pas être toujours agréable, une femme qui gigote comme un ver sur le carreau.
Ils se séparèrent. La maison rentra dans son grand silence, la nuit s'acheva paisiblement. Le lendemain, lorsque les trois femmes voulurent revenir sur l'épouvantable scène, elles trouvèrent Marthe surprise, comme honteuse et embarrassée; elle ne répondait pas, coupait court à la conversation. Elle attendit que personne ne fût là pour faire venir un ouvrier qui répara la porte. Madame Faujas et Olympe en conclurent que madame Mouret voulait éviter un scandale en ne parlant pas.
Le surlendemain, le jour de Pâques, Marthe goûta, à Saint-Saturnin, tout un réveil ardent, dans les joies triomphantes de la résurrection. Les ténèbres du vendredi étaient balayées par une aurore; l'église s'enfonçait, blanche, embaumée, illuminée, comme pour des noces divines; les voix des enfants de choeur avaient des sons filés de flûte; et elle, au milieu de ce cantique d'allégresse, se sentait soulevée par une jouissance plus terrible encore que ses angoisses du crucifiement. Elle rentra, les yeux brûlants, la voix sèche; elle fit traîner la soirée, causant avec une gaieté qui ne lui était pas ordinaire. Lorsqu'elle monta se coucher, Mouret était déjà au lit. Et, vers minuit, des cris terrifiants réveillèrent de nouveau la maison.
La scène de l'avant-veille se renouvela; seulement, au premier coup de poing donné dans la porte, Mouret vint ouvrir, en chemise, le visage bouleversé. Marthe, toute vêtue, pleurait à gros sanglots, allongée sur le ventre, se cognant la tête contre le pied du lit. Le corsage de sa robe semblait arraché; deux meurtrissures se voyaient sur son cou mis à nu.
--Il aura voulu l'étrangler cette fois, murmura Rose.
Les femmes la déshabillèrent. Mouret, après avoir ouvert la porte, s'était remis au lit, frissonnant, pâle comme un linge. Il ne se défendit pas, ne parut même pas entendre les mauvaises paroles, disparaissant, s'enfonçant dans la ruelle.
Dès lors, de semblables scènes eurent lieu à des intervalles irréguliers. La maison ne vivait plus que dans la peur de quelque crime; au moindre bruit, les locataires du second étaient sur pied. Marthe évitait toujours les allusions; elle ne voulait absolument pas que Rose dressât un lit de sangle pour Mouret dans le bureau. Lorsque le jour se levait, il semblait qu'il emportât jusqu'au souvenir du drame de la nuit.
Cependant, peu à peu, dans le quartier, le bruit se répandait qu'il se passait d'étranges choses chez les Mouret. On racontait que le mari assommait la femme, toutes les nuits, à coups de trique. Rose avait fait jurer à madame Faujas et à Olympe de ne rien dire, puisque sa maîtresse paraissait vouloir se taire; mais elle-même, par ses apitoiements, par ses allusions et ses restrictions; avait contribué à former chez les fournisseurs la légende qui circulait. Le boucher, un farceur, prétendait que Mouret tapait sur sa femme parce qu'il l'avait trouvée avec le curé; mais la fruitière défendait «la pauvre dame», un véritable agneau, incapable de mal tourner; tandis que la boulangère voyait dans le mari «un de ces hommes qui brutalisent leur femme pour le plaisir». Au marché, on ne nommait plus Marthe que les yeux au ciel, avec ces cajoleries de paroles qu'on a pour les enfants malades. Lorsque Olympe allait acheter une livre de cerises ou un pot de fraises, la conversation tombait inévitablement sur les Mouret. C'était pendant un quart d'heure un flot de paroles attendries.
--Eh bien! et chez vous?
--Ne m'en parlez pas. Elle pleure toutes les larmes de son corps.... Ça fait pitié. On voudrait la savoir morte.
--Elle m'a acheté des artichauts, l'autre jour; elle avait la joue déchirée.
--Pardi! il la massacre.... Et si vous voyiez son corps comme je l'ai vu!... Ce n'est plus qu'une plaie.... Il lui donne des coups de talon, lorsqu'elle est par terre. J'ai toujours peur de lui trouver la tête écrasée, la nuit, quand nous descendons.
--Ça ne doit pas être amusant pour vous, de demeurer dans cette maison-là. Moi, je déménagerais; je tomberais malade, à assister toutes les nuits à de pareilles horreurs.
--Et cette malheureuse, qu'est-ce qu'elle deviendrait? Elle est si distinguée, si douce! Nous restons pour elle.... C'est cinq sous, n'est-ce pas, la livre de cerises?
--Oui, cinq sous.... N'importe, vous avez de la constance, vous êtes une bonne âme.
Cette histoire d'un mari qui attendait minuit pour tomber sur sa femme avec un bâton, était surtout destinée à passionner les commères du marché. Des détails effrayants grossissaient l'histoire de jour en jour. Une dévote affirmait que Mouret était possédé, qu'il prenait sa femme au cou avec les dents, si rudement que l'abbé Faujas devait faire du pouce gauche trois croix en l'air pour l'obliger à lâcher prise. Alors, ajouta-elle, Mouret tombait comme une masse sur le carreau, et un gros rat noir sautait de sa bouche et disparaissait, sans que jamais on pût découvrir le moindre trou dans le plancher. Le tripier du coin de la rue Taravelle terrifia le quartier en émettant l'opinion que «ce brigand avait peut-être été mordu par un chien enragé».
Mais l'histoire trouvait des incrédules parmi les personnes comme il faut de Plassans. Lorsqu'elle parvint sur le cours Sauvaire, elle amusa beaucoup les petits rentiers, alignés en file sur les bancs, au tiède soleil de mai.
--Mouret est incapable de battre sa femme, disaient les marchands d'amandes retirés; il a l'air d'avoir reçu le fouet, il ne fait même plus son tour de promenade.... C'est sa femme qui doit le mettre au pain sec.
--Ou ne peut pas savoir, reprenait un capitaine en retraite. J'ai connu un officier de mon régiment que sa femme souffletait pour un oui, pour un non. Cela durait depuis dix ans. Un jour, elle s'avisa de lui donner des coups de pied; il devint furieux et faillit l'étrangler.... Peut-être que Mouret n'aime pas non plus les coups de pied.
--Il aime encore moins les curés, sans doute, concluait une voix en ricanant.
Madame Rougon parut ignorer quelque temps le scandale qui occupait la ville. Elle restait souriante, évitait de comprendre les allusions qu'on faisait devant elle. Mais un jour, après une longue visite que lui avait rendue M. Delangre, elle arriva chez sa fille, l'air effaré, les larmes aux yeux.
Ah! ma bonne chérie, dit-elle, en prenant Marthe entre ses bras, que vient-on de m'apprendre? Ton mari s'oublierait jusqu'à lever la main sur toi!... Ce sont des mensonges, n'est-ce pas?... J'ai donné le démenti le plus formel. Je connais Mouret. Il est mal élevé, mais il n'est pas méchant.
Marthe rougit; elle eut cet embarras, cette honte qu'elle éprouvait, chaque fois qu'on abordait ce sujet en sa présence.
--Allez, madame ne se plaindra pas! s'écria Rose avec sa hardiesse ordinaire. Il y a longtemps que je serais allée vous avertir, si je n'avais pas eu peur d'être grondée par madame.
La vieille dame laissa tomber ses mains, d'un air d'immense et douloureuse surprise.
--C'est donc vrai, murmura-t-elle, il te bat?... Oh! le malheureux!
Elle se mit à pleurer.
--Être arrivée à mon âge pour voir des choses pareilles!... Un homme que nous avons comblé de bienfaits, à la mort de son père, lorsqu'il n'était que petit employé chez nous!... C'est Rougon qui a voulu votre mariage. Je lui disais bien que Mouret avait l'oeil faux. D'ailleurs, jamais il ne s'est bien conduit à notre égard; il n'est venu se retirer à Plassans que pour nous narguer avec les quatre sous qu'il avait amassés. Dieu merci! nous n'avions pas besoin de lui, nous étions plus riches que lui, et c'est bien ce qui l'a fâché. Il a l'esprit petit; il est tellement jaloux, qu'il s'est toujours refusé comme un malotru à mettre les pieds dans mon salon; il y serait crevé d'envie.... Mais je ne te laisserai pas avec un tel monstre, ma fille. Il y a des lois, heureusement.
--Calmez-vous; on exagère beaucoup, je vous assure, murmura Marthe de plus en plus gênée.
--Vous allez voir qu'elle va le défendre! dit la cuisinière.
A ce moment, l'abbé Faujas et Trouche, qui étaient en grande conférence au fond du jardin, s'avancèrent, attirés par le bruit.
--Monsieur le curé, je suis une bien malheureuse mère, reprit madame Rougon en se lamentant plus haut; je n'ai plus qu'une fille auprès de moi, et j'apprends qu'elle n'a pas assez de ses yeux pour pleurer.... Je vous en supplie, vous qui vivez auprès d'elle, consolez-la, protégez-la.
L'abbé la regardait, comme pour pénétrer le mot de cette douleur subite.
--Je viens de voir une personne que je ne veux pas nommer, continua-t-elle, fixant à son tour ses regards sur le prêtre. Cette personne m'a effrayée.... Dieu sait si je cherche à accabler mon gendre! Mais j'ai le devoir, n'est-ce pas, de défendre les intérêts de ma fille?... Eh bien, mon gendre est un malheureux; il maltraite sa femme, il scandalise la ville, il se met de toutes les sales affaires. Vous verrez qu'il se compromettra encore dans la politique, lorsque les élections vont venir. La dernière fois, c'était lui qui conduisait la crapule des faubourgs.... J'en mourrai, monsieur le curé.
--Monsieur Mouret ne permettrait pas qu'on lui fit des observations, hasarda l'abbé.
--Pourtant je ne puis abandonner ma fille à un tel homme! s'écria madame Rougon. Je ne nous laisserai pas déshonorer.... La justice n'est pas faite pour les chiens.
Trouche se dandinait. Il profita d'un silence.
--Monsieur Mouret est fou, déclara-t-il brutalement.
Le mot tomba comme un coup de massue, tout le monde se regarda.
--Je veux dire qu'il n'a pas la tête solide, continua Trouche. Vous n'avez qu'à étudier ses yeux.... Moi, je vous avoue que je ne suis pas tranquille. Il y avait un homme à Besançon qui adorait sa fille et qui l'a assassinée une nuit, sans savoir ce qu'il faisait.
--Il y a beau temps que monsieur est fêlé, murmura Rose.