Chapter 2
Désirée, sous les caresses de sa mère, s'était rassurée; elle avait tourné la tète, elle souriait. Puis, d'un air hardi;
--Je veux bien que vous soyez mon ami.... Seulement vous ne faites jamais de mal aux mouches, dites?
Et, comme tout le monde s'égayait autour d'elle:
--Octave les écrase, les mouches; continua-t-elle gravement. C'est très-mal.
L'abbé Faujas s'était assis. Il semblait très-las. Il s'abandonna un moment à la paix tiède de la terrasse, promenant ses regards ralentis sur le jardin, sur les arbres des propriétés voisines. Ce grand calme, ce coin désert de petite ville, lui causaient une sorte de surprise. Son visage se tacha de plaques sombres.
--On est très-bien ici, murmura-t-il.
Puis il garda le silence, comme absorbé et perdu. Il eut un léger sursaut, lorsque Mouret lui dit avec un rire:
--Si vous le permettez, maintenant, monsieur, nous allons nous mettre à table.
Et, sur le regard de sa femme:
--Vous devriez faire comme nous, accepter une assiette de soupe. Cela vous éviterait d'aller dîner à l'hôtel.... Ne vous gênez pas, je vous en prie.
--Je vous remercie mille fois, nous n'avons besoin de rien, répondit l'abbé d'un ton d'extrême politesse, qui n'admettait pas une seconde invitation.
Alors, les Mouret retournèrent dans la salle à manger, où ils s'attablèrent. Marthe servit la soupe. Il y eut bientôt un tapage réjouissant de cuillers. Les enfants jasaient. Désirée eut des rires clairs, en écoutant une histoire que son père racontait, enchanté d'être enfin à table. Cependant, l'abbé Faujas, qu'ils avaient oublié, restait assis sur la terrasse, immobile, en face du soleil couchant. Il ne tournait pas la tête; il semblait ne pas entendre. Comme le soleil allait disparaître, il se découvrit, étouffant sans doute. Marthe, placée devant la fenêtre, aperçut sa grosse tête nue, aux cheveux courts, grisonnant déjà vers les tempes. Une dernière lueur rouge alluma ce crâne rude de soldat, où la tonsure était comme la cicatrice d'un coup de massue; puis, la lueur s'éteignit, le prêtre, entrant dans l'ombre, ne fut plus qu'un profil noir sur la cendre grise du crépuscule.
Ne voulant pas appeler Rose, Marthe alla chercher elle-même une lampe et servit le premier plat. Comme elle revenait de la cuisine, elle rencontra, au pied de l'escalier, une femme qu'elle ne reconnut pas d'abord. C'était madame Faujas. Elle avait mis un bonnet de linge; elle ressemblait à une servante, avec sa robe de cotonnade, serrée au corsage par un fichu jaune, noué derrière la taille; et, les poignets nus, encore toute soufflante de la besogne qu'elle venait de faire, elle tapait ses gros souliers lacés sur le dallage du corridor.
--Voilà qui est fait, n'est-ce pas, madame? lui dit Marthe en souriant. --Oh! une misère, répondit-elle; en deux coups de poing, l'affaire a été bâclée.
Elle descendit le perron, elle radoucit sa voix:
--Ovide, mon enfant, veux-tu monter? Tout est prêt là-haut.
Elle dut toucher son fils à l'épaule pour le tirer de sa rêverie. L'air fraîchissait. Il frissonna, il la suivit sans parler. Comme il passait devant la porte de la salle à manger, toute blanche de la clarté vive de la lampe, toute bruyante du bavardage des enfants, il allongea la tête, disant de sa voix souple:
--Permettez-moi de vous remercier encore et de nous excuser de tout ce dérangement.... Nous sommes confus....
--Mais non, mais non! cria Mouret; c'est nous autres qui sommes désolés de n'avoir pas mieux à vous offrir pour cette nuit.
Le prêtre salua, et Marthe rencontra de nouveau ce regard clair, ce regard d'aigle qui l'avait émotionnée. Il semblait qu'au fond de l'oeil, d'un gris morne d'ordinaire, une flamme passât brusquement, comme ces lampes qu'on promène derrière les façades endormies des maisons.
--Il a l'air de ne pas avoir froid aux yeux, le curé, dit railleusement Mouret, quand la mère et le fils ne furent plus là.
--Je les crois peu heureux, murmura Marthe.
--Pour ça, il n'apporte certainement pas le Pérou dans sa malle.... Elle est lourde, sa malle! Je l'aurais soulevée du bout de mon petit doigt.
Mais il fut interrompu dans son bavardage par Rose, qui venait de descendre l'escalier en courant, afin de raconter les choses surprenantes qu'elle avait vues.
--Ah! bien, dit-elle en se plantant devant la table où mangeaient ses maîtres, en voilà une gaillarde! Cette dame a au moins soixante-cinq ans, et ça ne paraît guère, allez! Elle vous bouscule, elle travaille comme un cheval.
--Elle t'a aidée à déménager les fruits? demanda curieusement Mouret.
--Je crois bien, monsieur. Elle emportait les fruits comme ça, dans son tablier; des charges à tout casser. Je me disais: «Bien sûr, la robe va y rester.» Mais pas du tout; c'est de l'étoffe solide, de l'étoffe comme j'en porte moi-même. Nous avons dû faire plus de dix voyages. Moi, j'avais les bras rompus. Elle bougonnait, disant que ça ne marchait pas. Je crois que je l'ai entendue jurer, sauf votre respect.
Mouret semblait s'amuser beaucoup.
--Et les lits? reprit-il.
--Les lits, c'est elle qui les a faits.... Il faut la voir retourner un matelas. Ça ne pèse pas lourd, je vous en réponds; elle le prend par un bout, le jette en l'air comme une plume.... Avec ça, très-soigneuse. Elle a bordé le lit de sangle, comme un dodo d'enfant. Elle aurait eu à coucher l'enfant Jésus, qu'elle n'aurait pas tiré les draps avec plus de dévotion.... Des quatre couvertures, elle en a mis trois sur le lit de sangle. C'est comme des oreillers: elle n'en a pas voulu pour elle; son fils a les deux.
--Alors elle va coucher par terre?
--Dans un coin, comme un chien. Elle a jeté un matelas sur le plancher de l'autre chambre, en disant qu'elle allait dormir là, mieux que dans le paradis. Jamais je n'ai pu la décider à s'arranger plus proprement. Elle prétend qu'elle n'a jamais froid et que sa tête est trop dure pour craindre le carreau.... Je leur ai donné de l'eau et du sucre, comme madame me l'avait recommandé, et voilà.... N'importe, ce sont de drôles de gens.
Rose acheva de servir le dîner. Les Mouret, ce soir-là, firent traîner le repas. Ils causèrent longuement des nouveaux locataires. Dans leur vie d'une régularité d'horloge, l'arrivée de ces deux personnes étrangères était un gros événement. Ils en parlaient comme d'une catastrophe, avec ces minuties de détails qui aident à tuer les longues soirées de province. Mouret, particulièrement, se plaisait aux commérages de petite ville. Au dessert, les coudes sur la table, dans la tiédeur de la salle à manger, il répéta pour la dixième fois, de l'air satisfait d'un homme heureux:
--Ce n'est pas un beau cadeau que Besançon fait à Plassans ... Avez-vous vu le derrière de sa soutane, quand il s'est tourné?... Ça m'étonnerait beaucoup, si les dévotes couraient après celui-là. Il est trop râpé; les dévotes aiment les jolis curés.
--Sa voix a de la douceur, dit Marthe, qui était indulgente.
--Pas lorsqu'il est en colère, toujours, reprit Mouret. Vous ne l'avez donc pas entendu se fâcher, quand il a su que l'appartement n'était pas meublé? C'est un rude homme; il ne doit pas flâner dans les confessionnaux, allez! Je suis bien curieux de savoir comment il va se meubler, demain. Pourvu qu'il me paye, au moins. Tant pis! je m'adresserai à l'abbé Bourrette; je ne connais que lui.
On était peu dévot dans la famille. Les enfants eux-mêmes se moquèrent de l'abbé et de sa mère. Octave imita la vieille dame, lorsqu'elle allongeait le cou pour voir au fond des pièces, ce qui fit rire Désirée.
Serge, plus grave, défendit «ces pauvres gens». D'ordinaire, à dix heures précises, lorsqu'il ne faisait pas sa partie de piquet, Mouret prenait un bougeoir et allait se coucher; mais, ce soir-là, à onze heures, il tenait encore bon contre le sommeil. Désirée avait fini par s'endormir, la tête sur les genoux de Marthe. Les deux garçons étaient montés dans leur chambre. Mouret bavardait toujours, seul en face de sa femme.
--Quel âge lui donnes-tu? demanda-t-il brusquement.
--A qui? dit Marthe, qui commençait, elle aussi, à s'assoupir.
--A l'abbé, parbleu! Hein? entre quarante et quarante-cinq ans, n'est-ce pas? C'est un beau gaillard. Si ce n'est pas dommage que ça porte la soutane! Il aurait fait un fameux carabinier.
Puis, au bout d'un silence, parlant seul, continuant à voix haute des réflexions qui le rendaient tout songeur:
--Ils sont arrivés par le train de six heures trois quarts. Ils n'ont donc eu que le temps de passer chez l'abbé Bourrette et de venir ici.... Je parie qu'ils n'ont pas dîné. C'est clair. Nous les aurions bien vus sortir pour aller à l'hôtel.... Ah! par exemple, ça me ferait plaisir de savoir où ils ont pu manger.
Rose, depuis un instant, rôdait dans la salle à manger, attendant que ses maîtres allassent se coucher, pour fermer les portes et les fenêtres.
--Moi je le sais où ils ont mangé, dit-elle.
Et comme Mouret se tournait vivement:
--Oui, j'étais remontée pour voir s'ils ne manquait de rien. N'entendant pas de bruit, je n'ai point osé frapper; j'ai regardé par la serrure.
--Mais c'est mal, très-mal, interrompit Marthe sévèrement. Vous savez bien, Rose, que je n'aime point cela.
--Laisse donc, laisse donc! s'écria Mouret, qui, dans d'autres circonstances, se serait emporté contre la curieuse. Vous avez regardé par la serrure?
--Oui, monsieur, c'était pour le bien.
--Évidemment.... Qu'est-ce qu'ils faisaient?
--Eh bien! donc, monsieur, ils mangeaient.... Je les ai vus qui mangeaient sur le coin du lit de sangle. La vieille avait étalé une serviette. Chaque fois qu'ils se servaient du vin, ils recouchaient le litre bouché contre l'oreiller.
--Mais que mangeaient-ils?
--Je ne sais pas au juste, monsieur. Ça m'a paru un reste de pâté, dans un journal. Ils avaient aussi des pommes, des petites pommes de rien du tout.
--Et ils causaient, n'est-ce pas? Vous avez entendu ce qu'ils disaient?
--Non, monsieur, ils ne causaient pas.... Je suis restée un bon quart d'heure à les regarder. Ils ne disaient rien, pas ça, tenez! Ils mangeaient, ils mangeaient! Marthe s'était levée, réveillant Désirée, faisant mine de monter; la curiosité de son mari la blessait. Celui-ci se décida enfin à se lever également; tandis que la vieille Rose, qui était dévote, continuait d'une voix plus basse:
--Le pauvre cher homme devait avoir joliment faim.... Sa mère lui passait les plus gros morceaux et le regardait avaler avec un plaisir.... Enfin, il va dormir dans des draps bien blancs. A moins que l'odeur des fruits ne l'incommode. C'est que ça ne sent pas bon dans la chambre; vous savez, cette odeur aigre des poires et des pommes. Et pas un meuble, rien que le lit dans un coin. Moi, j'aurais peur, je garderais la lumière toute la nuit.
Mouret avait pris son bougoir. Il resta un instant debout devant Rose, résumant la soirée dans ce mot de bourgeois tiré de ses idées accoutumées:
--C'est extraordinaire.
Puis, il rejoignit sa femme au pied de l'escalier. Elle était couchée, elle dormait déjà, qu'il écoutait encore les bruits légers qui venaient de l'étage supérieur. La chambre de l'abbé était juste au-dessus de la sienne. Il l'entendit ouvrir doucement la fenêtre, ce qui l'intrigua beaucoup. Il leva la tête de l'oreiller, luttant désespérément contre le sommeil, voulant savoir combien de temps le prêtre resterait à la fenêtre. Mais le sommeil fut le plus fort; Mouret ronflait à poings fermés, avant d'avoir pu saisir de nouveau le sourd grincement de l'espagnolette.
En haut, à la fenêtre, l'abbé Faujas, tète nue, regardait la nuit noire. Il demeura longtemps là, heureux d'être enfin seul, s'absorbant dans ces pensées qui lui mettaient tant de dureté au front. Sous lui, il sentait le sommeil tranquille de cette maison où il était depuis quelques heures, l'haleine pure des enfants, le souffle honnête de Marthe, la respiration grosse et régulière de Mouret. Et il y avait un mépris dans le redressement, de son cou de lutteur, tandis qu'il levait la tête comme pour voir au loin, jusqu'au fond de la petite ville endormie. Les grands arbres du jardin de la sous-préfecture faisaient une masse sombre, les poiriers de M. Rastoil allongeaient des membres maigres et tordus; puis, ce n'était plus qu'une mer de ténèbres, un néant, dont pas un bruit ne montait. La ville avait une innocence de fille au berceau.
L'abbé Faujas tendit les bras d'un air de défi ironique, comme s'il voulait prendre Plassans pour l'étouffer d'un effort contre sa poitrine robuste. Il murmura:
--Et ces imbéciles qui souriaient, ce soir, en me voyant traverser leurs rues!
III
Le lendemain, Mouret passa la matinée à épier son nouveau locataire. Cet espionnage allait emplir les heures vides qu'il passait au logis à tatillonner, à ranger les objets qui traînaient, à chercher des querelles à sa femme et à ses enfants. Désormais, il aurait une occupation, un amusement, qui le tirerait de sa vie de tous les jours. Il n'aimait pas les curés, comme il le disait, et le premier prêtre qui tombait dans son existence l'intéressait à un point extraordinaire. Ce prêtre apportait chez lui une odeur mystérieuse, un inconnu presque inquiétant. Bien qu'il fît l'esprit fort, qu'il se déclarât voltairien, il avait en face de l'abbé tout un étonnement, un frisson de bourgeois, où perçait une pointe de curiosité gaillarde.
Pas un bruit ne venait du second étage. Mouret écouta attentivement dans l'escalier, il se hasarda même à monter au grenier. Comme il ralentissait le pas en longeant le corridor, un frôlement de pantoufles qu'il crut entendre derrière la porte, l'émotionna extrêmement. N'ayant rien pu surprendre de net, il descendit au jardin, se promena sous la tonnelle du fond, levant les yeux, cherchant à voir par les fenêtres ce qui se passait dans les pièces. Mais il n'aperçut pas même l'ombre de l'abbé. Madame Faujas, qui n'avait sans doute point de rideaux, avait tendu, en attendant, des draps de lit derrière les vitres.
Au déjeuner, Mouret parut très-vexé.
--Est-ce qu'ils sont morts, là-haut? dit-il en coupant du pain aux enfants. Tu ne les as pas entendus remuer, toi, Marthe?
--Non, mon ami; je n'ai pas fait attention.
Rose cria de la cuisine:
--Il y a beau temps qu'ils ne sont plus là; s'ils courent toujours, ils sont loin.
Mouret appela la cuisinière et la questionna minutieusement.
--Ils sont sortis, monsieur: la mère d'abord, le curé ensuite. Je ne les aurais pas vus, tant ils marchent doucement, si leurs ombres n'avaient passé sur le carreau de ma cuisine, quand ils ont ouvert la porte.... J'ai regardé dans la rue, pour voir; mais ils avaient filé, et raide, je vous en réponds.
--C'est bien surprenant.... Mais où étais-je donc?
--Je crois que monsieur était au fond du jardin, à voir les raisins de la tonnelle.
Cela acheva de mettre Mouret d'une exécrable humeur. Il déblatéra contre les prêtres: c'étaient tous des cachotiers; ils étaient dans un tas de manigances, auxquelles le diable ne reconnaîtrait rien; ils affectaient une pruderie ridicule, à ce point que personne n'avait jamais vu un prêtre se débarbouiller. Il finit par se repentir d'avoir loué à cet abbé qu'il ne connaissait pas.
--C'est ta faute, aussi! dit-il à sa femme, en se levant de table.
Marthe allait protester, lui rappeler leur discussion de la veille; mais elle leva les yeux, le regarda et ne dit rien. Lui, cependant, ne se décidait pas à sortir, comme il en avait l'habitude. Il allait et venait, de la salle à manger au jardin, furetant, prétendant que tout traînait, que la maison était au pillage; puis, il se fâcha contre Serge et Octave, qui, disaient-ils, étaient partis, une demi-heure trop tôt, pour le collège.
--Est-ce que papa ne sort pas? demanda Désirée à l'oreille de sa mère. Il va bien nous ennuyer, s'il reste.
Marthe la fit taire. Mouret parla enfin d'une affaire qu'il devait terminer dans la journée. Il n'avait pas un moment, il ne pouvait pas même se reposer un jour chez lui, lorsqu'il en éprouvait le besoin. Il partit, désolé de ne pas demeurer là, aux aguets.
Le soir, quand il rentra, il avait toute une fièvre de curiosité.
--Et l'abbé? demanda-t-il, avant même d'ôter son chapeau.
Marthe travaillait à sa place ordinaire, sur la terrasse.
--L'abbé? répéta-t-elle avec quelque surprise. Ah! oui, l'abbé.... Je ne l'ai pas vu, je crois qu'il s'est installé. Rose m'a dit qu'on avait apporté des meubles.
--Voilà ce que je craignais, s'écria Mouret. J'aurais voulu être là; car, enfin, les meubles sont ma garantie.... Je savais bien que tu ne bougerais pas de ta chaise. Tu es une pauvre tête, ma bonne.... Rose! Rose!
Et lorsque la cuisinière fut là:
--On a apporté des meubles pour les gens du second?
--Oui, monsieur, dans une petite carriole. J'ai reconnu la carriole de Bergasse, le revendeur du marché. Allez, il n'y en avait pas lourd. Madame Faujas suivait. En montant la rue Balande, elle a même donné un coup de main à l'homme qui poussait.
--Vous avez vu les meubles, au moins; vous les avez comptés? --Certainement, monsieur; je m'étais mise sur la porte. Ils ont tous passé devant moi, ce qui même n'a pas paru faire plaisir à madame Faujas. Attendez.... On a d'abord monté un lit de fer, puis une commode, deux tables, quatre chaises.... Ma foi, c'est tout.... Et des meubles pas neufs. Je n'en donnerais pas trente écus.
--Mais il fallait avertir madame; nous ne pouvons pas louer dans des conditions pareilles.... Je vais de ce pas m'expliquer avec l'abbé Bourrette.
Il se fâchait, il sortait, lorsque Marthe réussit à l'arrêter net, en disant:
--Écoute donc, j'oubliais.... Il ont payé six mois à l'avance.
--Ah! ils ont payé? balbutia-t-il d'un ton presque fâché.
--Oui, c'est la vieille dame qui est descendue et qui m'a remis ceci.
Elle fouilla dans sa table à ouvrage, elle donna à son mari soixante-quinze francs en pièces de cent sous, enveloppées soigneusement dans un morceau de journal. Mouret compta l'argent, en murmurant.
--S'ils payent, ils sont bien libres.... N'importe, ce sont de drôles de gens. Tout le monde ne peut pas être riche, c'est sûr; seulement, ce n'est pas une raison, quand on n'a pas le sou, pour se donner ainsi des allures suspectes.
--Je voulais te dire aussi, reprit Marthe en le voyant calmé: la vieille dame m'a demandé si nous étions disposés à lui céder le lit de sangle; je lui ai répondu que nous n'en faisions rien, qu'elle pouvait le garder tant qu'elle voudrait.
--Tu as bien fait, il faut les obliger.... Moi, je te l'ai dit, ce qui me contrarie avec ces diables de curés, c'est qu'on ne sait jamais ce qu'ils pensent ni ce qu'ils font. À part cela, il y a souvent des hommes très-honorables parmi eux.
L'argent paraissait l'avoir consolé. Il plaisanta, tourmenta Serge sur la relation des _Missions en Chine_, qu'il lisait dans ce moment. Pendant le dîner, il affecta de ne plus s'occuper des gens du second. Mais, Octave ayant raconté qu'il avait vu l'abbé Faujas sortir de l'évêché, Mouret ne put se tenir davantage. Au dessert, il reprit la conversation de la veille. Puis, il eut quelque honte. Il était d'esprit fin, sous son épaisseur de commerçant retiré; il avait surtout un grand bon sens, une droiture de jugement qui lui faisait, le plus souvent, trouver le mot juste, au milieu des commérages de la province.
--Après tout, dit-il en allant se coucher, ce n'est pas bien de mettre son nez dans les affaires des autres.... L'abbé peut faire ce qu'il lui plaît. C'est ennuyeux de toujours causer de ces gens; moi, je m'en lave les mains maintenant.
Huit jours se passèrent. Mouret avait repris ses occupations habituelles; il rôdait dans la maison, discutait avec les enfants, passait ses après-midi au dehors à conclure pour le plaisir des affaires dont il ne parlait jamais, mangeait et dormait en homme pour qui l'existence est une pente douce, sans secousses ni surprises d'aucune sorte. Le logis semblait mort de nouveau. Marthe était à sa place accoutumée, sur la terrasse, devant la petite table à ouvrage. Désirée jouait, à son côté. Les deux garçons ramenaient aux mêmes heures la même turbulence. Et Rose, la cuisinière, se fâchait, grondait contre tout le monde; tandis que le jardin et la salle à manger gardaient leur paix endormie.
--Ce n'est pas pour dire, répétait Mouret à sa femme, mais tu vois bien que tu te trompais en croyant que cela dérangerait notre existence, de louer le second. Nous sommes plus tranquilles qu'auparavant, la maison est plus petite et plus heureuse.
Et il levait parfois les yeux vers les fenêtres du second étage, que madame Faujas, dès le deuxième jour, avait garnies de gros rideaux de coton. Pas un pli de ces rideaux ne bougeait Ils avaient un air béat, une de ces pudeurs de sacristie, rigides et froides. Derrière eux, semblaient s'épaissir un silence, une immobilité de cloître. De loin en loin, les fenêtres étaient entr'ouvertes, laissant voir, entre les blancheurs des rideaux, l'ombre des hauts plafonds. Mais Mouret avait beau se mettre aux aguets, jamais il n'apercevait la main qui ouvrait et qui fermait; il n'entendait même pas le grincement de l'espagnolette. Aucun bruit humain ne descendait de l'appartement.
Au bout de la première semaine, Mouret n'avait pas encore revu l'abbé Faujas. Cet homme qui vivait à côté de lui, sans qu'il pût seulement apercevoir son ombre, finissait par lui donner une sorte d'inquiétude nerveuse. Malgré les efforts qu'il faisait pour paraître indifférent, il retomba dans ses interrogations, il commença une enquête.
--Tu ne le vois donc pas, toi? demanda-t-il à sa femme.
--J'ai cru l'apercevoir hier, quand il est rentré; mais je ne suis pas bien sûre.... Sa mère porte toujours une robe noire; c'était peut-être elle.
Et comme il la pressait de questions, elle lui dit ce qu'elle savait.
--Rose assure qu'il sort tous les jours; il reste même longtemps dehors.... Quant à la mère, elle est réglée comme une horloge; elle descend le matin, à sept heures, pour faire ses provisions. Elle a un grand panier, toujours fermé, dans lequel elle doit tout apporter: le charbon, le pain, le vin, la nourriture, car on ne voit jamais aucun fournisseur venir chez eux.... Ils sont très-polis, d'ailleurs. Rose dit qu'ils la saluent, lorsqu'ils la rencontrent. Mais, le plus souvent, elle ne les entend seulement pas descendre l'escalier.
--Ils doivent faire une drôle de cuisine, là-haut, murmura Mouret, auquel ces renseignements n'apprenaient rien. Un autre soir, Octave ayant dit qu'il avait vu l'abbé Faujas entrer à Saint-Saturnin, son père lui demanda quelle tournure il avait, comment les passants le regardaient, ce qu'il devait aller faire à l'église.
--Ah! vous êtes trop curieux, s'écria le jeune homme en riant.... Il n'était pas beau au soleil, avec sa soutane toute rouge, voilà ce que je sais. J'ai même remarqué qu'il marchait le long des maisons, dans le filet d'ombre, où la soutane semblait plus noire. Allez, il n'a pas l'air fier, il baisse la tête, il trotte vite.... Il y a deux filles qui se sont mises à rire, quand il a traversé la place. Lui, levant la tête, les a regardées avec beaucoup de douceur, n'est-ce pas, Serge?
Serge raconta à son tour que plusieurs fois, en rentrant du collège, il avait accompagné de loin l'abbé Faujas, qui revenait de Saint-Saturnin. Il traversait les rues sans parler à personne; il semblait ne pas connaître âme qui vive, et avoir quelque honte de la sourde moquerie qu'il sentait autour de lui.
--Mais on cause donc de lui dans la ville? demanda Mouret, au comble de l'intérêt.
--Moi, personne ne m'a parlé de l'abbé, répondit Octave.
--Si, reprit Serge, on cause de lui. Le neveu de l'abbé Bourrette m'a dit qu'il n'était pas très-bien vu à l'église; on n'aime pas ces prêtres qui viennent de loin. Puis, il a l'air si malheureux.... Quand on sera habitué à lui, on le laissera tranquille, ce pauvre homme. Dans les premiers temps, il faut bien qu'on sache.
Alors, Marthe recommanda aux deux jeunes gens de ne pas répondre, si on les interrogeait au dehors sur le compte de l'abbé.