Chapter 17
--Nous avons gagné l'argent ensemble, dit-elle; il est à nous deux. Je veux cinq cents francs.
Mouret sortit de son mutisme avec une violence extrême. Tout son emportement bavard reparut.
--Cinq cents francs! cria-t-il. Est-ce pour ton curé?... Je fais l'imbécile, maintenant, je me tais, parce que j'en aurais trop à dire. Mais il ne faut pas croire que vous vous moquerez de moi jusqu'à la fin.... Cinq cents francs! Pourquoi pas la maison! Il est vrai qu'elle est à lui, la maison! Et il veut l'argent, n'est-ce pas? Il t'a dit de me demander l'argent?... Quand je pense que je suis chez moi comme dans un bois! On finira par me voler mon mouchoir dans ma poche. Je parie que, si je montais fouiller sa chambre, je trouverais toutes mes pauvres affaires au fond de ses tiroirs. Il me manque trois caleçons, sept paires de chaussettes, quatre ou cinq chemises; j'ai fait le compte hier. Plus rien n'est à moi, tout disparaît, tout s'en va.... Non, pas un sou, pas un sou, entends-tu!
--Je veux cinq cents francs, la moitié de l'argent m'appartient, répéta-t-elle tranquillement.
Pendant une heure, Mouret tempêta, se fouettant, se lassant à crier vingt fois le même reproche. Il ne reconnaissait plus sa femme; elle l'aimait avant l'arrivée du curé, elle l'écoutait, elle prenait les intérêts de la maison, il fallait vraiment que les gens qui la poussaient contre lui fussent de bien méchantes gens. Puis, sa voix s'embarrassa; il se laissa aller dans un fauteuil, rompu, aussi faible qu'un enfant.
--Donne-moi la clef du secrétaire? demanda Marthe.
Il se releva, mit ses dernières forces dans un cri suprême.
--Tu veux tout prendre, n'est-ce pas? laisser tes enfants sur la paille, ne pas nous garder un morceau de pain?... Eh bien! prends tout, appelle Rose pour qu'elle emplisse son tablier. Tiens, voici la clef.
Et il jeta la clef, que Marthe cacha sous son oreiller. Elle était toute pâle de cette querelle, la première querelle violente qu'elle eût avec son mari. Elle se coucha; lui, passa la nuit dans le fauteuil. Vers le matin, elle l'entendit sangloter. Elle lui aurait rendu la clef, s'il n'était descendu au jardin comme un fou, bien qu'il fit encore nuit noire.
La paix parut se rétablir. La clef du secrétaire restait pendue à un clou, près de la glace. Marthe, qui n'était pas habituée à voir de grosses sommes à la fois, avait une sorte de peur de l'argent. Elle se montra d'abord très-discrète, honteuse, chaque fois qu'elle ouvrait le tiroir, où Mouret gardait toujours en espèces une dizaine de mille francs pour ses achats de vin. Elle prenait strictement ce dont elle avait besoin. Olympe, d'ailleurs, lui donnait d'excellents conseils: puisqu'elle avait la clef maintenant, elle devait se montrer économe. Même, en la voyant toute tremblante devant «le magot», elle cessa pendant quelque temps de lui parler des dettes de Besançon.
Mouret retomba dans son silence morne. Il avait reçu un nouveau coup, plus violent encore que le premier, lors de l'entrée de Serge au séminaire. Ses amis du cours Sauvaire, les petits rentiers qui faisaient régulièrement un tour de promenade, de quatre à six heures, commençaient à s'inquiéter sérieusement, lorsqu'ils le voyaient arriver, les bras ballants, l'air hébété, répondant à peine, comme envahi par un mal incurable.
--Il baisse, il baisse, murmuraient-ils. A quarante-quatre ans, c'est inconcevable. La tête finira par déménager.
Il semblait ne plus entendre les allusions qu'on risquait méchamment devant lui. Si on le questionnait d'une façon directe sur l'abbé Faujas, il rougissait légèrement, en répondant que c'était un bon locataire, qu'il payait son terme avec une grande exactitude. Derrière son dos, les petits rentiers ricanaient, assis sur quelque banc du cours, au soleil.
--Il n'a que ce qu'il mérite, après tout, disait un ancien marchand d'amandes. Vous vous rappelez comme il était chaud pour le curé; c'est lui qui allait faire son éloge aux quatre coins de Plassans. Aujourd'hui, quand on le remet sur ce sujet-là, il a une drôle de mine.
Ces messieurs répétaient alors certains cancans scandaleux qu'ils se confiaient à l'oreille, d'un bout du banc à l'autre.
--N'importe, reprenait à demi-voix un maître tanneur retiré, Mouret n'est pas crâne; moi, je flanquerais le curé à la porte.
Et tous déclaraient, en effet, que Mouret n'était pas crâne, lui qui s'était tant moqué des maris que leurs femmes menaient par le bout du nez.
Dans la ville, ces calomnies, malgré la persistance que certaines personnes semblaient mettre à les répandre, ne dépassaient pas un certain monde d'oisifs et de bavards. Si l'abbé, refusant d'aller occuper la maison curiale, était resté chez les Mouret, ce ne pouvait être, comme il le disait lui-même, que par tendresse pour ce beau jardin, où il lisait si tranquillement son bréviaire. Sa haute piété, sa vie rigide, son dédain des coquetteries que les prêtres se permettent, le mettaient au-dessus de tous les soupçons. Les membres du cercle de la Jeunesse accusaient l'abbé Fenil de chercher à le perdre. Toute la ville neuve, d'ailleurs, lui appartenait. Il n'avait plus contre lui que le quartier Saint-Marc, dont les nobles habitants se tenaient sur la réserve, lorsqu'ils le rencontraient dans les salons de Mgr Rousselot. Cependant, il hochait la tête, les jours où la vieille madame Rougon lui disait qu'il pouvait tout oser.
--Rien n'est solide encore, murmurait-il; je ne tiens personne. Il ne faudrait qu'une paille pour faire crouler l'édifice.
Marthe l'inquiétait depuis quelque temps. Il se sentait impuissant à calmer cette fièvre de dévotion qui la brûlait. Elle lui échappait, désobéissait, se jetait plus avant qu'il n'aurait voulu. Cette femme si utile, cette patronne respectée, pouvait le perdre. Il y avait en elle une flamme intérieure qui brisait sa taille, lui bistrait la peau, lui meurtrissait les yeux. C'était comme un mal grandissant, un affolement de l'être entier, gagnant de proche en proche le cerveau et le coeur. Sa face se noyait d'extase, ses mains se tendaient avec des tremblements nerveux. Une toux sèche parfois la secouait de la tête aux pieds, sans qu'elle parût en sentir le déchirement. Et lui, se faisait plus dur, repoussait cet amour qui s'offrait, lui défendait de venir à Saint-Saturnin.
--L'église est glacée, disait-il; vous toussez trop. Je ne veux pas que vous aggraviez votre mal.
Elle assurait que ce n'était rien, une simple irritation de la gorge. Puis, elle pliait, elle acceptait cette défense d'aller à l'église, comme un châtiment mérité, qui lui fermait la porte du ciel. Elle sanglotait, se croyait damnée, traînait des ournées vides; et malgré elle, comme une femme qui retourne à la tendresse défendue, lorsque arrivait le vendredi, elle se glissait humblement dans la chapelle Saint-Michel, venait appuyer son front brûlant contre le bois du confessionnal. Elle ne parlait pas, elle restait là, écrasée; tandis que l'abbé Faujas, irrité, la traitait brutalement en fille indigne. Il la renvoyait. Alors, elle s'en allait, soulagée, heureuse.
Le prêtre eut peur des ténèbres de la chapelle Saint-Michel. Il fit intervenir le docteur Porquier, qui décida Marthe à se confesser dans le petit oratoire de l'oeuvre de la Vierge, au faubourg. L'abbé Faujas promit de l'y attendre toutes les quinzaines, le samedi. Cet oratoire, établi dans une grande pièce blanchie à la chaux, avec quatre immenses fenêtres, était d'une gaieté sur laquelle il comptait pour calmer l'imagination, surexcitée de sa pénitente. Là, il la dominerait, il en ferait une esclave soumise, sans avoir à craindre un scandale possible. D'ailleurs, pour couper court à tous les mauvais bruits, il voulut que sa mère accompagnât Marthe. Pendant qu'il confessait cette dernière, madame Faujas restait à la porte. La vieille dame, n'aimant pas à perdre son temps, apportait un bas, qu'elle tricotait.
--Ma chère enfant, lui disait-elle souvent, lorsqu'elles revenaient ensemble à la rue Balande, j'ai encore entendu Ovide parler bien fort aujourd'hui. Vous ne pouvez donc pas le contenter? vous ne l'aimez donc pas? Ah! que je voudrais être à votre place, pour lui baiser les pieds.... Je finirai par vous détester, si vous ne savez que lui faire du chagrin.
Marthe baissait la tête. Elle avait une grande honte devant madame Faujas. Elle ne l'aimait pas, la jalousait, en la trouvant toujours entre elle et le prêtre. Puis, elle souffrait sous les regards noirs de la vieille dame, qu'elle rencontrait sans cesse, pleins de recommandations étranges et inquiétantes.
Le mauvais état de la santé de Marthe suffit pour expliquer ses rendez-vous avec l'abbé Faujas, dans l'oratoire de l'oeuvre de la Vierge. Le docteur Porquier assurait qu'elle suivait simplement là une de ses ordonnances. Ce mot fit beaucoup rire les promeneurs du cours.
--N'importe, dit madame Paloque à son mari, un jour qu'elle regardait Marthe descendre la rue Balande, en compagnie de madame Faujas, je serais bien curieuse d'être dans un petit coin, pour voir ce que le curé fait avec son amoureuse.... Elle est amusante, lorsqu'elle parle de son gros rhume! Comme si un gros rhume empêchait de se confesser dans une église! J'ai été enrhumée, moi; je ne suis pas allée pour cela me cacher dans les chapelles avec les abbés.
--Tu as tort de t'occuper des affaires de l'abbé Faujas, répondit le juge. On m'a averti. C'est un homme qu'il faut ménager; tu es trop rancunière, tu nous empêcheras d'arriver.
--Tiens! reprit-elle aigrement, ils m'ont marché sur le ventre; ils auront de mes nouvelles.... Ton abbé Faujas est un grand imbécile. Est-ce que tu crois que l'abbé Fenil ne serait pas reconnaissant, si je surprenais le curé et sa belle se disant des douceurs! Va, il payerait bien cher un pareil scandale.... Laisse-moi faire, tu n'entends rien à ces choses-là.
Quinze jours plus tard, le samedi, madame Paloque guetta la sortie de Marthe. Elle était tout habillée derrière ses rideaux, cachant sa figure de monstre, surveillant la rue par un trou de la mousseline. Quand les deux femmes eurent disparu au coin de la rue Taravelle, elle ricana, la bouche fendue. Elle ne se pressa pas, mit des gants, s'en alla tout doucement par la place de la Sous-Préfecture, faisant le grand tour, s'attardant sur le pavé pointu. En passant devant le petit hôtel de madame de Condamin, elle eut un instant l'idée de monter la prendre; mais celle-ci aurait peut-être des scrupules. Somme toute, il valait mieux se passer d'un témoin et conduire l'expédition rondement.
--Je leur ai laissé le temps d'arriver aux gros péchés, je crois que je puis me présenter maintenant, pensa-t-elle, au bout d'un quart d'heure de promenade.
Alors, elle hâta le pas. Elle venait souvent à l'oeuvre de la Vierge pour s'entendre avec Trouche sur des détails de comptabilité. Ce jour-là, au lieu d'entrer dans le cabinet de remployé, elle longea le corridor, redescendit, alla directement à l'oratoire. Devant la porte, sur une chaise, madame Faujas tricotait tranquillement. La femme du juge avait prévu cet obstacle; elle arriva droit dans la porte, de l'air brusque d'une personne affairée. Mais, avant même qu'elle eût allongé le bras pour tourner le bouton, la vieille dame, qui s'était levée, l'avait jetée de côté avec une vigueur extraordinaire.
--Où allez-vous? lui demanda-t-elle de sa voix rude de paysanne.
--Je vais où j'ai besoin, répondit madame Paloque, le bras meurtri, la face toute convulsée de colère. Vous êtes une insolente et une brutale.... Laissez-moi passer. Je suis trésorière de l'oeuvre de la Vierge, j'ai le droit d'entrer partout ici.
Madame Faujas, debout, appuyée contre la porte, avait rajusté ses lunettes sur son nez. Elle se remit à son tricot avec le plus beau sang-froid du monde.
--Non, dit-elle carrément, vous n'entrerez pas.
--Ah!... Et pourquoi, je vous prie?
--Parce que je ne veux pas.
La femme du juge sentit que son coup était manqué; la bile l'étouffait. Elle devint effrayante, répétant, bégayant:
--Je ne vous connais pas, je ne sais pas ce que vous faites là, je pourrais crier et vous faire arrêter; car vous m'avez battue. Il faut qu'il se passe de bien vilaines choses, derrière cette porte, pour que vous soyez chargée d'empêcher les gens de la maison d'entrer. Je suis de la maison, entendez-vous? ... Laissez-moi passer, ou je vais appeler tout le monde.
--Appelez qui vous voudrez, répondit la vieille dame en haussant les épaules. Je vous ai dit que vous n'entreriez pas; je ne veux pas, c'est clair ... Est-ce que je sais si vous êtes de la maison? D'ailleurs, vous en seriez, que cela serait tout comme. Personne ne peut entrer.... C'est mon affaire.
Alors, madame Paloque perdit toute mesure; elle éleva le ton, elle cria:
--Je n'ai pas besoin d'entrer. Ça me suffit. Je suis édifiée. Vous êtes la mère de l'abbé Faujas, n'est-ce pas? Eh bien! c'est du propre, vous faites là un joli métier!... Certes non, je n'entrerai pas; je ne veux pas me mêler de toutes ces saletés.
Madame Faujas, posant son tricot sur la chaise, la regardait à travers ses lunettes avec des yeux luisants, un peu courbée, les mains en avant, comme près de se jeter sur elle, pour la faire taire. Elle allait s'élancer, lorsque la porte, s'ouvrit brusquement et que l'abbé Faujas parut sur le seuil. Il était en surplis, l'air sévère. --Eh bien! mère, demanda-t-il, que se passe-t-il donc?
La vieille dame baissa la tête, recula comme un dogue qui se met derrière les jambes de son maître.
--C'est vous, chère madame Paloque, continua le prêtre. Vous désiriez me parler?
La femme du juge, par un effort suprême de volonté, s'était faite souriante. Elle répondit d'un ton terriblement aimable, avec une raillerie aiguë:
--Comment! vous étiez là, monsieur le curé? Ah! si je l'avais su, je n'aurais point insisté. Je voulais voir la nappe de notre autel, qui ne doit plus être en bon état. Vous savez, je suis la bonne ménagère, ici; je veille aux petits détails. Mais du moment que vous êtes occupé, je ne veux pas vous déranger. Faites, faites vos affaires, la maison est à vous. Madame n'avait qu'un mot à dire, je l'aurais laissée veiller à votre tranquillité.
Madame Faujas laissa échapper un grondement. Un regard de son fils la calma.
--Entrez, je vous en prie, reprit-il; vous ne me dérangez nullement. Je confessais madame Mouret, qui est un peu souffrante.... Entrez donc. La nappe de l'autel pourrait être changée, en effet.
--Non, non, je reviendrai, répéta-t-elle; je suis confuse de vous avoir interrompu. Continuez, continuez, monsieur le curé.
Elle entra cependant. Pendant qu'elle regardait avec Marthe la nappe de l'autel, le prêtre gronda sa mère, à voix basse:
--Pourquoi l'avez-vous arrêtée, mère? Je ne vous ai pas dit de garder la porte.
Elle regardait fixement devant elle, de son air de bête têtue.
--Elle m'aurait passé sur le ventre avant d'entrer, murmura-t-elle. --Mais pourquoi?
--Parce que... Écoute, Ovide, ne te fâche pas; tu sais que tu me tues, lorsque tu te fâches.... Tu m'avais dit d'accompagner la propriétaire ici, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai cru que tu avais besoin de moi, à cause des curieux. Alors je me suis assise là. Va, je te réponds que vous étiez libres de faire ce que vous auriez voulu; personne n'y aurait mis le nez.
Il comprit, il lui saisit les mains, la secouant, lui disant:
--Comment, mère, c'est vous qui avez pu supposer...?
--Eh! je n'ai rien supposé, répondit-elle avec une insouciance sublime. Tu es maître de faire ce qu'il te plaît, et tout ce que tu fais est bien fait, vois-tu; tu es mon enfant.... J'irais voler pour toi, c'est clair.
Mais lui, n'écoutait plus. Il avait lâché les mains de sa mère, il la regardait, comme perdu dans les réflexions qui rendaient sa face plus austère et plus dure.
--Non, jamais, jamais, dit-il avec un orgueil âpre. Vous vous trompez, mère.... Les hommes chastes sont les seuls forts.
XVI
A dix-sept ans, Désirée riait toujours de son rire d'innocente. Elle était devenue une grande belle enfant, toute grasse, avec des bras et des épaules de femme faite. Elle poussait comme une forte plante, heureuse de croître, insouciante du malheur qui vidait et assombrissait la maison.
--Tu ne ris pas, disait-elle à son père. Veux-tu jouer à la corde? C'est ça qui est amusant!
Elle s'était emparée de tout un carré du jardin; elle bêchait, plantait des légumes, arrosait. Les gros travaux étaient sa joie. Puis, elle avait voulu avoir des poules, qui lui mangeaient ses légumes, des poules qu'elle grondait avec des tendresses de mère. A ces jeux, dans la terre, au milieu des bêtes, elle se salissait, terriblement.
--C'est un vrai torchon! criait Rose. D'abord, je ne veux plus qu'elle entre dans ma cuisine, elle met de la boue partout.... Allez, madame, vous êtes bien bonne de la pomponner; à votre place, je la laisserais patauger à son aise.
Marthe, dans l'envahissement de son être, ne veilla même plus à ce que Désirée changeât de linge. L'enfant gardait parfois la même chemise pendant trois semaines; ses bas, qui tombaient sur ses souliers éculés, n'avaient plus de talons; ses jupes lamentables pendaient comme des loques de mendiante. Mouret, un jour, dut prendre une aiguille; la robe fendue par derrière, du haut en bas, montrait sa peau. Elle riait d'être à moitié nue, les cheveux tombés sur les épaules, les mains noires, la figure toute barbouillée.
Marthe finit par avoir une sorte de dégoût. Lorsqu'elle revenait de la messe, gardant dans ses cheveux les vagues parfums de l'église, elle était choquée de l'odeur puissante de terre que sa fille portait sur elle. Elle la renvoyait au jardin, dès la fin du déjeuner; elle ne pouvait la tolérer à côté d'elle, inquiétée par cette santé robuste, ce rire clair qui s'amusait de tout.
--Mon Dieu! que cette enfant est fatigante! murmurait-elle parfois, d'un air de lassitude énervée.
Mouret, l'entendant se plaindre, lui dit dans un mouvement de colère:
--Si elle te gêne, on peut la mettre à la porte, comme les deux autres.
--Ma foi! je serais bien tranquille, si elle n'était plus là, répondit-elle nettement.
Vers la fin de l'été, une après-midi, Mouret s'effraya de ne plus entendre Désirée, qui faisait, quelques minutes auparavant, un tapage affreux dans le fond du jardin. Il courut, il la trouva par terre, tombée d'une échelle sur laquelle elle était montée pour cueillit des figues; les buis avaient heureusement amorti sa chute. Mouret, épouvanté, la prit dans ses bras, en appelant au secours. Il la croyait morte; mais elle revint à elle, assura qu'elle ne s'était pas fait de mal, et voulut remonter sur l'échelle.
Cependant, Marthe avait descendu le perron. Quand elle entendit Désirée rire, elle se fâcha. --Cette enfant me fera mourir, dit-elle; elle ne sait qu'inventer pour me donner des secousses. Je suis sûre qu'elle s'est jetée par terre exprès. Ce n'est plus tenable. Je m'enfermerai dans ma chambre, je partirai le matin pour ne rentrer que le soir... Oui, ris donc, grande bête! Est-ce possible d'avoir mis au monde une pareille bête! Va, tu me coûteras cher.
--Ça, c'est sûr, ajouta Rose qui était accourue de la cuisine, c'est un gros embarras, et il n'y a pas de danger qu'on puisse jamais la marier.
Mouret, frappé au coeur, les écoutait, les regardait. Il ne répondit rien, il resta au fond du jardin avec la jeune fille. Jusqu'à la tombée de la nuit, ils parurent causer doucement ensemble. Le lendemain, Marthe et Rose devaient s'absenter toute la matinée; elles allaient, à une lieue de Plassans, entendre la messe dans une chapelle dédiée à saint Janvier, où toutes les dévotes de la ville se rendaient ce jour-là en pèlerinage. Lorsqu'elles rentrèrent, la cuisinière se hâta da servir un déjeuner froid. Marthe mangeait depuis quelques minutes, lorsqu'elle s'aperçut que sa fille n'était pas à table.
--Désirée n'a donc pas faim? demanda-t-elle; pourquoi ne déjeune-t-elle pas avec nous?
--Désirée n'est plus ici, dit Mouret, qui laissait les morceaux sur son assiette; je l'ai menée ce matin à Saint-Eutrope, chez sa nourrice.
Elle posa sa fourchette, un peu pâle, surprise et blessée.
--Tu aurais pu me consulter, reprit-elle.
Mais lui, continua, sans répondre directement:
--Elle est bien chez sa nourrice. Cette brave femme, qui l'aime beaucoup, veillera sur elle... De cette façon, l'enfant ne te tourmentera plus, tout le monde sera content.
Et, comme elle restait muette, il ajouta: --Si la maison ne te semble pas assez tranquille, tu me le diras, et je m'en irai.
Elle se leva à demi, une lueur passa dans ses yeux. Il venait de la frapper si cruellement, qu'elle avança la main, comme pour lui jeter la bouteille à la tête. Dans cette nature si longtemps soumise, des colères inconnues soufflaient; une haine grandissait contre cet homme qui rôdait sans cesse autour d'elle, pareil à un remords. Elle se remit à manger avec affectation, sans parler davantage de sa fille. Mouret avait plié sa serviette; il restait assis devant elle, écoutant le bruit de sa fourchette, jetant de lents regards autour de cette salle à manger, si joyeuse autrefois du tapage des enfants, si vide et si triste aujourd'hui. La pièce lui semblait glacée. Des larmes lui montaient aux yeux, lorsque Marthe appela Rose pour le dessert.
--Vous avez bon appétit, n'est-ce pas, madame? dit celle-ci en apportant une assiette de fruits. C'est que nous avons joliment marché!... Si monsieur, au lieu de faire le païen, était venu avec nous, il ne vous aurait pas laissé manger le reste du gigot à vous toute seule.
Elle changea les assiettes, bavardant toujours.
--Elle est bien jolie, la chapelle de Saint-Janvier, mais elle est trop petite.... Vous avez vu les dames qui sont arrivées en retard; elles ont dû s'agenouiller dehors, sur l'herbe, en plein soleil.... Ce que je ne comprends pas, c'est que madame de Condamin soit venue en voiture; il n'y a plus de mérite alors, à faire le pèlerinage.... Nous avons passé une bonne matinée tout de même, n'est-ce pas, madame?
--Oui, une bonne matinée, répéta Marthe. L'abbé Mousseau, qui a prêché, a été très-touchant.
Lorsque Rose s'aperçut à son tour de l'absence de Désirée, et qu'elle connut le départ de l'enfant, elle s'écria:
--Ma foi, monsieur a eu une bonne idée!... Elle me prenait toutes mes casseroles pour arroser ses salades.... On va pouvoir respirer un peu.
--Sans doute, dit Marthe qui entamait une poire.
Mouret étouffait. Il quitta la salle à manger, sans écouter Rose, qui lui criait que le café allait être prêt tout de suite. Marthe, restée seule dans la salle à manger, acheva tranquillement sa poire.
Madame Faujas descendait, lorsque la cuisinière apporta le café.
--Entrez donc, lui dit cette dernière; vous tiendrez compagnie à madame, et vous prendrez la tasse de monsieur, qui s'est sauvé comme un fou.
La vieille dame s'assit à la place de Mouret.
--Je croyais que vous ne preniez jamais de café, fit-elle remarquer en se sucrant.
--Oui, autrefois, répondit Rose, lorsque monsieur tenait la bourse.... Maintenant, madame serait bien bête de se priver de ce qu'elle aime.
Elles causèrent une bonne heure. Marthe, attendrie, finit par conter ses chagrins à madame Faujas; son mari venait de lui faire une scène affreuse, à propos de sa fille, qu'il avait conduite chez sa nourrice, dans un coup de tête. Et elle se défendait; elle assurait qu'elle aimait beaucoup l'enfant, qu'elle irait la chercher un jour.
--Elle était un peu bruyante, insinua madame Faujas. Je vous ai plainte bien souvent.... Mon fils aurait renoncé à venir lire son bréviaire dans le jardin; elle lui cassait la tête.