La Conquête de Plassans

Chapter 12

Chapter 123,825 wordsPublic domain

--Je vous rends votre parole, monseigneur, reprit-il. Croyez que, dans tout ceci, je travaillais plus encore pour vous que pour moi. Plus tard, quand il ne sera plus temps, vous vous souviendrez de mes avertissements. Il se dirigeait vers la porte; mais l'évêque le retint, le ramena, en murmurant d'un air inquiet:

--Voyons, que voulez-vous dire? Expliquez-vous, cher monsieur Faujas. Je sais bien qu'on me boude à Paris, depuis l'élection du marquis de Lagrifoul. On me connaît vraiment bien peu, si l'on s'imagine que j'ai trempé là dedans; je ne sors pas de ce cabinet deux fois par mois.... Alors vous croyez qu'on m'accuse d'avoir fait nommer le marquis?

--Oui, je le crains, dit nettement le prêtre.

--Eh! c'est absurde, je n'ai jamais mis le nez dans la politique, je vis avec mes chers livres. C'est Fenil qui a tout fait. Je lui ai dit vingt fois qu'il finirait par me causer des embarras à Paris.

Il s'arrêta, rougit légèrement d'avoir laissé échapper ces dernières paroles. L'abbé Faujas s'assit de nouveau devant lui, et d'une voix profonde:

--Monseigneur, vous venez de condamner votre grand vicaire.... Je ne vous ai point dit autre chose. Ne continuez pas à faire cause commune avec lui, ou il vous causera des soucis très-graves. J'ai des amis à Paris, quoi que vous puissiez croire. Je sais que l'élection du marquis de Lagrifoul a fortement indisposé le gouvernement contre vous. A tort ou à raison, on vous croit la cause unique du mouvement d'opposition qui se manifeste à Plassans, où le ministre, pour des motifs particuliers, tient absolument à obtenir la majorité. Si, aux élections prochaines, le candidat légitimiste passait encore, ce serait extrêmement fâcheux, je craindrais pour votre tranquilité.

--Mais c'est abominable! s'écria le malheureux évêque, en s'agitant dans son fauteuil; je ne puis pas empêcher la candidat légitimiste dépasser, moi! Est-ce que j'ai la moindre influence, est-ce que je me suis jamais mêlé de ces choses?... Ah! tenez, il y a des jours où j'ai envie d'aller m'enfermer au fond d'un couvent. J'emporterais ma bibliothèque, je vivrais bien tranquille.... C'est Fenil qui devrait être évêque à ma place. Si j'écoutais Fenil, je me mettrais tout à fait en travers du gouvernement, je n'écouterais que Rome, j'enverrais promener Paris. Mais ce n'est pas mon tempérament, je veux mourir tranquille.... Alors, vous dites que le ministre est furieux contre moi?

Le prêtre ne répondit pas; deux plis qui se creusaient aux coins de sa bouche, donnaient à sa face un mépris muet.

--Mon Dieu, continua l'évêque; si je pensais lui être agréable en vous nommant curé de Saint-Saturnin, je tâcherais d'arranger cela.... Seulement, je vous assure, vous vous trompez; vous êtes peu en odeur de sainteté.

L'abbé Faujas eut un geste brusque. Il se livra, dans une courte impatience:

--Eh! dit-il, oubliez-vous que des infamies courent sur mon compte et que je suis arrivé à Plassans avec une soutane percé! Lorsqu'on envoie un homme perdu à un poste dangereux, on le renie jusqu'au jour du triomphe.... Aidez-moi à réussir, monseigneur, vous verrez que j'ai des amis à Paris.

Puis, comme l'évêque, surpris de cette figure d'aventurier énergique qui venait de se dresser devant lui, continuait à le regarder silencieusement, il redevint souple; il reprit:

--Ce sont des suppositions, je veux dire que j'ai beaucoup à me faire pardonner. Mes amis, attendent pour vous remercier, que ma situation soit complètement assise.

Monseigneur Rousselot resta muet un instant encore. C'était une nature très-fine, ayant appris le vice humain dans les livres. Il avait conscience de sa grande faiblesse, il en était même un peu honteux; mais il se consolait, en jugeant les hommes pour ce qu'ils valaient. Dans sa vie d'épicurien lettré, il y avait, par instants, une profonde moquerie des ambitieux qui l'entouraient en se disputant les lambeaux de son pouvoir.

--Allons, dit-il en souriant, vous êtes un homme tenace, cher monsieur Faujas. Puisque je vous ai fait une promesse, je la tiendrai.... Il y a six mois, je l'avoue, j'aurais eu peur de soulever tout Plassans contre moi; mais vous avez su vous faire aimer, les dames de la ville me parlent souvent de vous avec de grands éloges. En vous donnant la cure de Saint-Saturnin, je paye la dette de l'oeuvre de la Vierge.

L'évêque avait retrouvé son amabilité enjouée, ses manières exquises de prélat charmant. L'abbé Surin, à ce moment, passa sa jolie tête dans l'entre-bâillement de la porte.

--Non, mon enfant, dit l'évêque, je ne vous dicterai pas cette lettre.... Je n'ai plus besoin de vous. Vous pouvez vous retirer.

--Monsieur l'abbé Fenil est là, murmura le jeune prêtre.

--Ah! bien, qu'il attende.

Monseigneur Rousselot avait eu un léger tressaillement, mais il fit un geste de décision presque plaisant, il regarda l'abbé Faujas d'un air d'intelligence.

--Tenez, sortez par ici, lui dit-il en ouvrant une porte cachée sous une portière.

Il l'arrêta sur le seuil, il continua à le regarder en riant.

--Fenil va être furieux.... Vous me promettez de me défendre contre lui, s'il crie trop fort? Je vous le mets sur les bras, je vous en avertis. Je compte bien aussi que vous ne laisserez pas réélire le marquis de Lagrifoul.... Dame! c'est sur vous que je m'appuie maintenant, cher monsieur Faujas.

Il le salua du bout de sa main blanche, puis rentra nonchalamment dans la tiédeur de son cabinet. L'abbé était resté courbé, surpris de l'aisance toute féminine avec laquelle monseigneur Rousselot changeait de maître et se livrait au plus fort. Alors seulement il sentit que l'évêque venait de se moquer de lui, comme il devait se moquer de l'abbé Fenil, du fauteuil moelleux où il traduisait Horace.

Le jeudi suivant, vers dix heures, au moment où la belle société de Plassans s'écrasait dans le salon vert des Rougon, l'abbé Faujas parut sur le seuil. Il était superbe, grand, rose, vêtu d'une soutane fine qui luisait comme un satin. Il resta grave avec un léger sourire, à peine un pli aimable des lèvres, tout juste ce qu'il fallait pour éclairer sa face austère d'un rayon de bonhomie.

--Ah! c'est ce cher curé! cria gaiement madame de Condamin.

Mais la maîtresse de la maison se précipita; elle prit dans ses deux mains une des mains de l'abbé, l'amenant au milieu du salon, le cajolant du regard, avec un doux balancement de tête.

--Quelle surprise, quelle bonne surprise! répéta-t-elle. Voilà un siècle qu'on ne vous a vu. Il faut donc que le bonheur tombe chez vous, pour que vous vous souveniez de vos amis? Lui, saluait avec aisance. Autour de lui, c'était une ovation flatteuse, un chuchotement de femmes ravies. Madame Delangre et madame Rastoil n'attendirent pas qu'il vînt les saluer; elles s'avancèrent pour le complimenter de sa nomination qui était officielle depuis le matin. Le maire, le juge de paix, jusqu'à monsieur de Bourdeu, lui donnèrent des poignées de main vigoureuses.

--Hein! quel gaillard! murmura M. de Condamin à l'oreille du docteur Porquier; il ira loin. Je l'ai flairé dès le premier jour.... Vous savez qu'ils mentent comme des arracheurs de dents, la vieille Rougon et lui, avec leurs simagrées. Je l'ai vu se glisser ici plus de dix fois, à la nuit tombante. Ils doivent tremper dans de jolies histoires, tous les deux!

Mais le docteur Porquier eût une peur atroce que M. de Condamin ne le compromît; il se hâta de le quitter pour serrer, comme les autres, la main de l'abbé Faujas, bien qu'il ne lui eût jamais adressé la parole.

Cette entrée triomphale fut le grand événement de la soirée. L'abbé s'étant assis, un triple cercle de jupes l'entoura. Il causa avec une charmante bonhomie, parla de toutes choses, évitant soigneusement de répondre aux allusions. Félicité l'ayant questionné directement, il se contenta de dire qu'il n'habiterait pas la cure, qu'il préférait le logement où il vivait si tranquille, depuis près de trois ans. Marthe était là, parmi les dames, très-réservée, ainsi qu'à son ordinaire. Elle avait simplement souri à l'abbé, le regardant de loin, un peu pâle, l'air las et inquiet. Mais, lorsqu'il eut fait connaître son intention de ne pas quitter la rue Balande, elle rougit beaucoup, elle se leva pour passer dans le petit salon, comme suffoquée par la chaleur. Madame Paloque, auprès de laquelle M. de Condamin était allé s'asseoir, ricana en lui disant assez haut pour être entendue: --C'est propre, n'est-ce pas?... Elle devrait au moins ne pas lui donner des rendez-vous ici, puisqu'ils ont toute la journée chez eux.

Seul, M. de Condamin se mit à rire. Les autres personnes prirent un air froid. Madame Paloque, comprenant qu'elle venait de se faire du tort, essaya de tourner la chose en plaisanterie. Cependant, dans les coins, on causait de l'abbé Fenil. La grande curiosité était de savoir s'il allait venir. M. de Bourdeu, un des amis du grand vicaire, raconta doctement qu'il était souffrant. La nouvelle de cette indisposition fut accueillie par des sourires discrets. Tout le monde était au courant de la révolution qui avait eu lieu à l'évêché. L'abbé Surin donnait à ces dames des détails très-curieux, sur l'horrible scène survenue entre monseigneur et le grand vicaire. Ce dernier, battu par monseigneur, faisait raconter qu'une attaque de goutte le clouait chez lui. Mais ce n'était pas là un dénoûment, et l'abbé Surin ajoutait que «l'on en verrait bien d'autres.» Cela se répétait à l'oreille avec de petites exclamations, des hochements de tête, des moues de surprise et de doute. Pour l'instant, du moins, c'était l'abbé Faujas qui l'emportait. Aussi les belles dévotes se chauffaient-elles doucement à ce soleil levant.

Vers le milieu de la soirée, l'abbé Bourrette entra. Les conversations se turent, on le regarda curieusement. Personne n'ignorait que, la veille encore, il comptait sur la cure de Saint-Saturnin; il avait suppléé l'abbé Compan pendant sa longue maladie; la place était à lui. Il resta un instant sur le seuil sans remarquer le mouvement que son arrivée produisait, un peu essoufflé, les paupières battantes. Puis, ayant aperçu l'abbé Faujas, il se précipita, lui serra les deux mains avec effusion, en s'écriant:

--Ah! mon bon ami, laissez-moi vous féliciter.... Je viens de chez vous, où j'ai appris par votre mère que vous étiez ici.... Je suis bien heureux de vous rencontrer.

L'abbé Faujas s'était levé, gêné, malgré son grand sang-froid, surpris par ces tendresses qu'il n'attendait point.

--Oui, murmura-t-il, j'ai dû accepter, malgré mon peu de mérite.... J'avais d'abord refusé, citant à monseigneur des prêtres plus dignes, vous citant vous-même....

L'abbé Bourrette cligna les yeux; et, l'emmenant à l'écart, baissant la voix:

--Monseigneur m'a tout conté.... Il paraît que Fenil ne voulait absolument pas entendre parler de moi. Il aurait mis le feu au diocèse, si j'avais été nommé: ce sont ses propres paroles. Mon crime est d'avoir fermé les yeux à ce pauvre Compan.... Et il exigeait, comme vous le savez, la nomination de l'abbé Chardon. Un homme pieux sans doute, mais d'une insuffisance notoire. Le grand vicaire comptait régner sous son nom à Saint-Saturnin.... C'est alors que monseigneur vous a donné la place pour lui échapper et lui faire pièce. Cela me venge. Je suis enchanté, mon cher ami.... Est-ce que vous connaissiez l'histoire?

--Non, pas dans les détails.

--Eh bien! les choses se sont passées ainsi, je vous l'affirme. Je tiens les faits de la bouche même de monseigneur.... Entre nous, il m'a laissé entrevoir un beau dédommagement. Le second grand vicaire, l'abbé Vial, a depuis longtemps le désir d'aller se fixer à Rome; la place serait libre, vous entendez. Enfin, silence sur tout ceci.... Je ne donnerais pas ma journée pour beaucoup d'argent.

Et il continuait à serrer les mains de l'abbé Faujas, tandis que sa large face jubilait d'aise. Autour d'eux, les dames se regardaient d'un air étonné, avec des sourires. Mais la joie du bonhomme était si franche, qu'elle finit par se communiquer à tout le salon vert, où l'ovation faite au nouveau curé prit un caractère plus intime et plus attendri. Les jupes se rapprochèrent; on parla des orgues de la cathédrale, qui avaient besoin d'être réparées; madame de Condamin promit un reposoir superbe pour la procession de la prochaine Fête-Dieu.

L'abbé Bourrette prenait sa part du triomphe, lorsque madame Paloque, allongeant sa face de monstre, lui toucha l'épaule, en lui murmurant à l'oreille:

--Alors, monsieur l'abbé, demain, vous ne confesserez pas dans la chapelle Saint-Michel?

Le prêtre, depuis qu'il suppléait l'abbé Compan, avait pris le confessionnal de la chapelle Saint-Michel, le plus grand, le plus commode de l'église, qui était réservé particulièrement au curé. Il ne comprit pas d'abord; il cligna les yeux, en regardant madame Paloque.

--Je vous demande, reprit-elle, si vous reprendrez demain votre ancien confessionnal dans la chapelle des Saints-Anges.

Il devint un peu pâle et garda le silence un instant encore. Il baissait les yeux sur le tapis, éprouvant une légère douleur à la nuque, comme s'il venait d'être frappé par derrière. Puis, sentant que madame Paloque restait là, à le dévisager:

--Certainement, balbutia-t-il, je reprends mon ancien confessionnal.... Venez à la chapelle des Saints-Anges, la dernière à gauche, du côté du cloître.... Elle est très-humide. Couvrez-vous bien, chère dame, couvrez-vous bien.

Il avait des larmes au bord des paupières. Il s'était pris de tendresse pour le beau confessionnal de la chapelle Saint-Michel, où le soleil entrait, l'après-midi, juste à l'heure de la confession. Jusque-là, il n'avait éprouvé aucun regret à remettre la cathédrale aux mains de l'abbé Faujas; mais ce petit fait, ce déménagement d'une chapelle à une autre, lui parut horriblement pénible; il lui sembla que le but de toute sa vie était manqué. Madame Paloque fit remarquer à voix haute qu'il était devenu triste tout d'un coup; mais lui, se défendit, essaya de sourire encore. Il quitta le salon de bonne heure.

L'abbé Faujas resta un des derniers. Rougon était venu le complimenter, causant gravement, assis tous deux aux deux coins d'un canapé. Ils parlaient de la nécessité des sentiments religieux dans un État sagement administré; tandis que chaque dame qui se retirait, avait devant eux une longue révérence.

--Monsieur l'abbé, dit gracieusement Félicité, vous savez que vous êtes le cavalier de ma fille.

Il se leva. Marthe l'attendait, près de la porte. La nuit était très noire. Dans la rue, il furent comme aveuglés par l'obscurité. Ils traversèrent la place de la Sous-Préfecture, sans prononcer une parole; mais, rue Balande, devant la maison, Marthe lui toucha le bras, au moment où il allait mettre la clef dans la serrure.

--Je suis bien heureuse du bonheur qui vous arrive, lui dit-elle d'une voix très-émue.... Soyez bon, aujourd'hui, faites-moi la grâce que vous m'avez refusée jusqu'à présent. Je vous assure, l'abbé Bourrette ne m'entend pas. Vous seul pouvez me diriger et me sauver.

Il l'écarta d'un geste. Puis, quand il eut ouvert la porte et allumé la petite lampe que Rose laissait au bas de l'escalier, il monta, en lui disant doucement:

--Vous m'avez promis d'être raisonnable.... Je songerai à ce que vous demandez. Nous en causerons.

Elle lui aurait baisé les mains. Elle n'entra chez elle que lorsqu'elle l'eût entendu refermer sa porte, à l'étage supérieur. Et, pendant qu'elle se déshabillait et qu'elle se couchait, elle n'écouta pas Mouret, à moitié endormi, qui lui racontait longuement les cancans qui couraient la ville. Il était allé à son cercle, le cercle du Commerce, où il mettait rarement les pieds. --L'abbé Faujas a roulé l'abbé Bourrette, répétait-il pour la dixième fois, en tournant lentement la tête sur l'oreiller. Cet abbé Bourrette, quel pauvre homme! N'importe, c'est amusant de voir les calotins se manger entre eux. L'autre jour, tu te souviens, lorsqu'ils s'embrassaient, au fond du jardin, est-ce qu'on n'aurait pas dit deux frères? Ah! bien, oui, ils se volent jusqu'à leurs dévotes.... Pourquoi ne réponds-tu pas, ma bonne? Tu crois que ce n'est pas vrai?... Non, tu dors, n'est-ce pas? Alors bonsoir, à demain.

Il se rendormit, mâchant des lambeaux de phrases. Marthe, les yeux grands ouverts, regardait en l'air, suivait au plafond, éclairé par la veilleuse, le frôlement des pantoufles de l'abbé Faujas, qui se mettait au lit.

XII

Quand l'été revint, l'abbé et sa mère descendirent de nouveau chaque soir prendre le frais sur la terrasse. Mouret devenait morose. Il refusait les parties de piquet que la vieille dame lui offrait; il restait là, à se dandiner, sur une chaise. Comme il bâillait, sans même chercher à cacher son ennui, Marthe lui disait:

--Mon ami, pourquoi ne vas-tu pas à ton cercle?

Il y allait plus souvent qu'autrefois. Lorsqu'il rentrait, il retrouvait sa femme et l'abbé à la même place, sur la terrasse; tandis que madame Faujas, à quelques pas, avait toujours son attitude de gardienne muette et aveugle.

Dans la ville, lorsqu'on parlait à Mouret du nouveau curé, il continuait à en faire le plus grand éloge. C'était décidément un homme supérieur. Lui, Mouret, n'avait jamais doute de ses belles facultés. Jamais madame Paloque ne put tirer de lui un mot d'aigreur, malgré la méchanceté qu'elle mettait à lui demander des nouvelles de sa femme, au beau milieu d'une phrase sur l'abbé Faujas. La vieille madame Rougon ne réussissait pas mieux à lire les chagrins secrets qu'elle croyait deviner sous sa bonhomie; elle le dévisageait en souriant finement, lui tendait des pièges; mais ce bavard incorrigible, par la langue duquel toute la ville passait, était maintenant pris d'une pudeur, lorsqu'il s'agissait des choses de son ménage.

--Ton mari a donc fini par être raisonnable? demanda un jour Félicité à sa fille. Il te laisse libre.

Marthe la regarda d'un air de surprise.

--J'ai toujours été libre, dit-elle.

--Chère enfant, tu ne veux pas l'accuser.... Tu m'avais dit qu'il voyait l'abbé Faujas d'un mauvais oeil.

--Mais non, je vous assure. C'est vous, au contraire, qui vous vous étiez imaginé cela.... Mon mari est au mieux avec monsieur l'abbé Faujas. Ils n'ont aucune raison pour être mal ensemble.

Marthe s'étonnait de la persistance que tout le monde mettait à vouloir que son mari et l'abbé ne fussent pas bons amis. Souvent, au comité de l'oeuvre de la Vierge, ces dames lui posaient des questions qui l'impatientaient. La vérité était qu'elle se trouvait très-heureuse, très-calme; jamais la maison de la rue Balande ne lui avait paru plus tiède. L'abbé Faujas lui ayant laissé entendre qu'il se chargerait de sa conscience, lorsqu'il jugerait que l'abbé Bourrette deviendrait insuffisant, elle vivait dans cette espérance, avec des joies naïves de première communiante à laquelle on a promis des images de sainteté, si elle est sage. Elle croyait, par instants, redevenir enfant; elle avait des fraîcheurs de sensation, des puérilités de désir, qui l'attendrissaient. Au printemps, Mouret, qui taillait ses grands buis, la surprit, les yeux baignés de larmes, sous la tonnelle du fond, au milieu des jeunes pousses, dans l'air chaud.

--Qu'as-tu donc, ma bonne? lui demanda-t-il avec inquiétude.

--Rien, je t'assure, lui dit-elle en souriant. Je suis contente, bien contente.

Il haussa les épaules, tout en donnant de délicats coups de ciseaux pour bien égaliser la ligne des buis; il mettait un grand amour-propre, chaque année, à avoir les buis les plus corrects du quartier. Marthe, qui avait essuyé ses yeux, pleura de nouveau, à grosses larmes chaudes, serrée à la gorge, touchée jusqu'au coeur par l'odeur de toute cette verdure coupée. Elle avait alors quarante ans, et c'était sa jeunesse qui pleurait.

Cependant, l'abbé Faujas, depuis qu'il était curé de Saint-Saturnin, avait une dignité douce, qui semblait le grandir encore. Il portait son bréviaire et son chapeau magistralement. A la cathédrale, il s'était révélé par des coups de force qui lui assurèrent le respect du clergé. L'abbé Fenil, vaincu de nouveau sur deux ou trois questions de détail, paraissait laisser la place libre à son adversaire. Mais celui-ci ne commettait pas la sottise de triompher brutalement. Il avait une fierté à lui, d'une souplesse et d'une humilité surprenantes. Il sentait parfaitement que Plassans était loin de lui appartenir encore. Ainsi, s'il s'arrêtait parfois dans la rue pour serrer la main de M. Delangre, il échangeait simplement de courts saluts avec M. de Bourdeu, M. Maffre et les autres invités du président Rastoil. Toute une partie de la société de la ville gardait à son égard une grande méfiance. On l'accusait d'avoir des opinions politiques fort louches. Il fallait qu'il s'expliquât, qu'il se déclarât pour un parti. Mais lui, souriait, disait qu'il était du parti des honnêtes gens, ce qui le dispensait de répondre plus nettement. D'ailleurs, il ne montrait aucune hâte, il continuait de rester à l'écart, attendant que les portes s'ouvrissent d'elles-mêmes.

--Non, mon ami, plus tard, nous verrons, disait il à l'abbé Bourrette, qui le pressait de faire une visite à M. Rastoil. Et l'on sut qu'il avait refusé deux invitations à dîner de la sous-préfecture. Il ne fréquentait toujours que les Mouret. Il restait là, comme en observation, entre les deux camps ennemis. Le mardi, lorsque les deux sociétés étaient réunies dans les jardins, à droite et à gauche, il se mettait à la fenêtre, regardait le soleil se coucher au loin, derrière les forêts de la Seille; puis, avant de se retirer, il baissait les yeux, il répondait d'une façon également aimable aux saluts des Rastoil et aux saints de la sous-préfecture. C'étaient là tous les rapports qu'il eût encore avec les voisins.

Un mardi pourtant, il descendit au jardin. Le jardin de Mouret lui appartenait maintenant. Il ne se contentait plus de se réserver la tonnelle du fond, aux heures de son bréviaire; toutes les allées, toutes les plates-bandes, étaient à lui; sa soutane tachait de noir toutes les verdures. Ce mardi-là, il fit le tour, salua M. Maffre et madame Rastoil, qu'il aperçut en contre-bas; puis, il vint passer sous la terrasse de la sous-préfecture, où se trouvait accoudé M. de Condamin, en compagnie du docteur Porquier. Ces messieurs l'ayant salué, il remontait l'allée, lorsque le docteur l'appela.

--Monsieur l'abbé, un mot, je vous prie?

Et il lui demanda à quelle heure il pourrait le voir, le lendemain. C'était la première fois qu'une des deux sociétés adressait ainsi la parole au prêtre, d'un jardin à l'autre. Le docteur était dans un grand souci: son garnement de fils venait d'être surpris, avec une bande d'autres vauriens, dans une maison suspecte, derrière les prisons. Le pis était qu'on accusait Guillaume d'être le chef de la bande et d'avoir corrompu les fils Maffre, beaucoup plus jeunes que lui.

--Bah! dit M. de Condamin avec son rire sceptique, il faut bien que jeunesse se passe. Voilà une belle affaire! Toute la ville est en révolution, parce que ces jeunes gens jouaient au baccarat et qu'on a trouvé une dame avec eux.

Le docteur se montra très-choqué.

--Je veux vous demander conseil, dit-il en s'adressant au prêtre. Monsieur Maffre est venu comme un furieux chez moi; il m'a fait les plus sanglants reproches, en criant que c'est ma faute, que j'ai mal élevé mon fils.... Ma position est vraiment bien pénible. On devrait pourtant mieux me connaître. J'ai soixante ans de vie sans tache derrière moi.

Et il continua à gémir, disant les sacrifices qu'il avait faits pour son fils, parlant de sa clientèle, qu'il craignait de perdre. L'abbé Faujas, debout au milieu de l'allée, levait la tête, écoutait gravement.

--Je ne demande pas mieux que de vous être utile, dit-il avec obligeance. Je verrai monsieur Maffre, je lui ferai comprendre qu'une juste indignation l'a emporté trop loin; je vais même le prier de m'accorder rendez-vous pour demain. Il est là, à côté.