La Conquête de Plassans

Chapter 11

Chapter 113,861 wordsPublic domain

Mais les Trouche semblèrent ne pas entendre. Ils étaient bien dans le vestibule; ils regardaient autour d'eux, d'un air ravi, comme si on leur eût fait cadeau de la maison.

--C'est très-gentil, très-gentil, murmura Olympe, n'est-ce pas, Honoré? D'après les lettres d'Ovide, nous ne pensions pas que cela fût si gentil. Je te le disais: «Il faut aller là-bas, nous serons mieux, je me porterai mieux....» Hein! j'avais raison.

--Oui, oui, on doit être très à son aise, dit Trouche entre ses dents ... Et le jardin est assez grand, je crois.

Puis, s'adressant à Mouret:

--Monsieur, est-ce que vous permettez à vos locataires de se promener dans le jardin?

Mouret n'eut pas le temps de répondre. L'abbé Faujas, qui était descendu, cria d'une voix tonnante:

--Eh bien, Trouche? eh bien, Olympe?

Ils se tournèrent. Lorsqu'ils le virent debout sur une marche, formidable de colère, ils se firent tout petits, ils le suivirent, en baissant l'échine. Lui, monta devant eux, sans ajouter une parole, sans même paraître s'apercevoir que les Mouret étaient là, qui regardaient ce singulier défilé. Madame Faujas, pour arranger les choses, sourit à Marthe, en fermant le cortège. Mais, quand celle-ci fut sortie, et que Mouret se trouva seul, il resta un instant dans le vestibule. En haut, au second étage, les portes claquaient avec violence. Il y eut des éclats de voix, puis un silence de mort régna.

--Est-ce qu'il les a mis au cachot? dit-il en riant. N'importe, c'est une sale famille.

Dès le lendemain, Trouche, habillé convenablement, tout en noir, rasé, ses rares cheveux ramenés soignement sur les tempes, fut présenté par l'abbé Faujas à Marthe et aux dames patronnesses. Il avait quarante-cinq ans, possédait une fort belle écriture, disait avoir tenu longtemps les livres dans une maison de commerce. Ces dames l'installèrent immédiatement. Il devait représenter le comité, s'occuper des détails matériels, de dix à quatre heures, dans un bureau qui se trouvait au premier étage de l'oeuvre de la Vierge. Ses appointements étaient de quinze cents francs.

--Tu vois qu'ils sont très-tranquilles, ces braves gens, dit Marthe à son mari, au bout de quelques jours.

En effet, les Trouche ne faisaient pas plus de bruit que les Faujas. A deux ou trois reprises, Rose prétendait bien avoir entendu des querelles entre la mère et la fille; mais aussitôt la voix grave de l'abbé s'élevait, mettant la paix. Trouche, régulièrement, partait à dix heures moins un quart et rentrait à quatre heures un quart; le soir, il ne sortait jamais. Olympe, parfois, allait faire les commissions avec madame Faujas; personne ne l'avait encore vue descendre seule.

La fenêtre de la chambre où les Trouche couchaient, donnait sur le jardin; elle était la dernière, à droite, en face des arbres de la sous-préfecture. De grands rideaux de calicot rouge, bordés d'une bande jaune, pendaient derrière les vitres, tranchant sur la façade, à côté des rideaux blancs du prêtre. D'ailleurs, la fenêtre restait constamment fermée. Un soir, comme l'abbé Faujas était avec sa mère, sur la terrasse, en compagnie des Mouret, une petite toux involontaire se fit entendre. L'abbé, levant vivement la tête, d'un air irrité, aperçut les ombres d'Olympe et de son mari qui se penchaient, accoudé, immobiles. Il demeura un instant, les yeux en l'air, coupant la conversation qu'il avait avec Marthe. Les Trouche disparurent. On entendit le grincement étouffé de l'espagnolette.

--Mère, dit le prêtre, tu devrais monter; j'ai peur que tu ne prennes mal. Madame Faujas souhaita le bonsoir à la compagnie. Lorsqu'elle se fut retirée, Marthe reprit l'entretien, en demandant de sa voix obligeante:

--Est-ce que votre soeur est plus malade? Il y a huit jours que je ne l'ai vue.

--Elle a grand besoin de repos, répondit sèchement le prêtre.

Mais elle insista par bonté.

--Elle se renferme trop, l'air lui ferait du bien.... Ces soirées d'octobre sont encore tièdes ... Pourquoi ne descend-elle jamais au jardin? Elle n'y a pas mis les pieds. Vous savez pourtant que le jardin est à votre entière disposition.

Il s'excusa en mâchant de sourdes paroles; tandis que Mouret, pour l'embarrasser davantage, se faisait plus aimable que sa femme.

--Eh! c'est ce je disais, ce matin. La soeur de monsieur l'abbé pourrait bien venir coudre au soleil, l'après-midi, au lieu de rester claquemurée, en haut. On croirait qu'elle n'ose pas même paraître à la fenêtre. Est-ce que nous lui faisons peur, par hasard? Nous ne sommes pourtant pas si terribles que cela ... C'est comme monsieur Trouche, il monte l'escalier quatre à quatre. Dites-leur donc de venir, de temps à autre, passer une soirée avec nous. Ils doivent s'ennuyer à périr, tout seuls, dans leur chambre.

L'abbé, ce soir-là, n'était pas d'humeur à tolérer les moqueries de son propriétaire. Il le regarda en face, et très-carrément:

--Je vous remercie, mais il est peu probable qu'ils acceptent. Ils sont las, le soir, ils se couchent. D'ailleurs, c'est ce qu'ils ont de mieux à faire.

--A leur aise, mon cher monsieur, répondit Mouret, piqué du ton rude de l'abbé.

Et, quand il fut seul avec Marthe:

--Ah ça! est-ce qu'il croit qu'il me fera prendre des vessies pour des lanternes, l'abbé! C'est clair, il tremble que les gueux qu'il a recueillis chez lui ne lui jouent quelque mauvais tour.... Tu as vu, ce soir, comme il a fait le pion, lorsqu'il les a aperçus à la fenêtre. Ils étaient là à nous espionner. Tout cela finira mal.

Marthe vivait dans une grande douceur. Elle n'entendait plus les criailleries de Mouret. Les approches de la foi étaient pour elle une jouissance exquise; elle glissait à la dévotion, lentement, sans secousse; elle s'y berçait, s'y endormait. L'abbé Faujas évitait toujours de lui parler de Dieu; il restait son ami, ne la charmait que par sa gravité, par cette vague odeur d'encens qui se dégageait de sa soutane. A deux ou trois reprises, seule avec lui, elle avait de nouveau éclaté en sanglots nerveux, sans savoir pourquoi, ayant du bonheur à pleurer ainsi. Chaque fois, il s'était contenté de lui prendre les mains, silencieux, la calmant de son regard tranquille et puissant. Quand elle voulait lui parler de ses tristesses sans cause, de ses secrètes joies, de ses besoins d'être guidée, il la faisait faire en souriant; il disait que ces choses ne le regardaient point, qu'il fallait parler à l'abbé Bourrette. Alors elle gardait tout en elle, elle demeurait frissonnante. Et lui, prenait une hauteur plus grande, se mettait hors de sa portée, comme un dieu aux pieds duquel elle finissait par agenouiller son âme.

Les grosses occupations de Marthe, maintenant, étaient les messes et les exercices religieux auxquels elle assistait. Elle se trouvait bien, dans la vaste nef de Saint-Saturnin; elle y goûtait plus parfaitement ce repos tout physique qu'elle cherchait. Quand elle était là, elle oubliait tout, c'était comme une fenêtre immense ouverte sur une autre vie, une vie large, infinie, pleine d'une émotion qui l'emplissait et lui suffisait. Mais elle avait encore peur de l'église; elle y venait avec une pudeur inquiète, une honte qui instinctivement lui faisait jeter un regard derrière elle, lorsqu'elle poussait la porte, pour voir si personne n'était là, à la regarder entrer. Puis, elle s'abandonnait, tout s'attendrissait, jusqu'à cette voix grasse de l'abbé Bourrette qui, après l'avoir confessée, la tenait parfois agenouillée encore pendant quelques minutes, à lui parler des dîners de madame Rastoil ou de la dernière soirée des Rougon.

Marthe, souvent, rentrait accablée. La religion la brisait. Rose était devenue toute-puissante au logis. Elle bousculait Mouret, le grondait, parce qu'il salissait trop de linge, le faisait manger quand le dîner était prêt. Elle entreprit même de travailler à son salut.

--Madame a bien raison de vivre en chrétienne, lui disait-elle. Vous serez damné, vous, monsieur, et ce sera bien fait, parce qu'au fond vous n'êtes pas bon; non, vous n'êtes pas bon!... Vous devriez la conduire à la messe, dimanche prochain.

Mouret haussait les épaules. Il laissait les choses aller, se mettant lui-même au ménage, donnant un coup de balai, quand la salle à manger lui paraissait trop sale. Les enfants l'inquiétaient davantage. Pendant les vacances, la mère n'étant presque jamais là, Désirée et Octave, qui avait encore échoué aux examens du baccalauréat, bouleversèrent la maison; Serge fut souffrant, garda le lit, resta des journées entières à lire dans sa chambre. Il était devenu le préféré de l'abbé Faujas, qui lui prêtait des livres. Mouret passa deux mois abominables, ne sachant comment guider ce petit monde; Octave particulièrement le rendait fou. Il ne voulut pas attendre la rentrée, il décida que l'enfant ne retournerait plus au collège, qu'on le placerait dans une maison de commerce de Marseille.

--Puisque tu ne veux plus veiller sur eux, dit-il à Marthe, il faut bien que je les case quelque part ... Moi, je suis à bout, je préfère les flanquer à la porte. Tant pis, si tu en souffres!... D'abord, Octave est insupportable. Jamais il ne sera bachelier. Il vaut mieux lui apprendre tout de suite à gagner sa vie que de le laisser flâner avec un tas de gueux. On ne rencontre que lui, dans la ville.

Marthe fut très-émue; elle s'éveilla comme d'un rêve, en apprenant qu'un de ses enfants allait se séparer d'elle. Pendant huit jours, elle obtint que le départ serait différé. Elle resta même davantage à la maison, elle reprit sa vie active d'autrefois. Puis, elle s'alanguit de nouveau; et, le jour où Octave l'embrassa, en lui apprenant qu'il partait le soir pour Marseille, elle fut sans force, elle se contenta de lui donner de bons conseils.

Mouret, quand il revint du chemin de fer, avait le coeur gros. Il chercha sa femme, la trouva dans le jardin, sous une tonnelle où elle pleurait. Là, il se soulagea.

--En voilà un de moins! cria-t-il. Ça doit te faire plaisir. Tu pourras rôder dans les églises à ton aise ... Va, sois tranquille, les deux autres ne resteront pas longtemps. Je garde Serge, parce qu'il est très-doux, et que je le trouve un peu jeune pour aller faire son droit; mais, s'il te gêne, tu le diras, je t'en débarrasserai aussi ... Quant à Désirée, elle ira chez sa nourrice.

Marthe continuait à pleurer silencieusement.

--Que veux-tu? on ne peut pas être dehors et chez soi. Tu as choisi le dehors, tes enfants ne sont plus rien pour toi, c'est logique ... D'ailleurs maintenant, n'est-ce pas? il faut faire de la place pour tout ce monde qui vit dans notre maison. Elle n'est plus assez grande, notre maison. Ce sera heureux, si l'on ne nous met pas à la porte nous-mêmes.

Il avait levé la tête, il examinait les fenêtres du second étage. Puis, baissant la voix:

--Ne pleure donc pas comme une bête; on te regarde. Tu n'aperçois pas cette paire d'yeux entre les rideaux rouges? Ce sont les yeux de la soeur de l'abbé, je les connais bien. On est sûr de les trouver là, pendant toute la journée ... Vois-tu, l'abbé est peut-être un brave homme; mais ces Trouche, je les sens accroupis derrière leurs rideaux comme des loups à l'affût. Je parie que si l'abbé ne les empêchait pas, ils descendraient la nuit par la fenêtre pour me voler mes poires ... Essuie tes yeux, ma bonne; sois sûre qu'ils se régalent de nos querelles. Ce n'est pas une raison, parce qu'ils sont la cause du départ de l'enfant, pour leur montrer le mal que ce départ nous fait à tous les deux.

Sa voix s'attendrissait, il était près lui-même de sangloter. Marthe, navrée, touchée au coeur par ses dernières paroles, allait se jeter dans ses bras. Mais ils eurent peur d'être vus, ils sentirent comme un obstacle entre eux. Alors, ils se séparèrent; tandis que les yeux d'Olympe luisaient toujours, entre les deux rideaux rouges.

XI

Un matin, l'abbé Bourrette arriva, la face bouleversée. Il aperçut Marthe sur le perron, il vint lui serrer les mains, en balbutiant:

--Ce pauvre Compan, c'est fini, il se meurt.... Je vais monter, il faut que je voie Faujas tout de suite.

Et quand Marthe lui eut montré le prêtre, qui, selon son habitude, se promenait au fond du jardin, en lisant son bréviaire, il courut à lui, fléchissant sur ses jambes courtes. Il voulut parler, lui apprendre la fâcheuse nouvelle; mais la douleur l'étrangla, il ne put que se jeter à son cou, la gorge pleine de sanglots.

--Eh bien! qu'ont-ils donc, les deux abbés? demanda Mouret, qui se hâta de sortir de la salle à manger.

--Il paraît que le curé de Saint-Saturnin est à la mort, répondit Marthe très-émue.

Mouret fit une moue de surprise. Il rentra, murmurant:

--Bah! ce brave Bourrette se consolera demain, lorsqu'on le nommera curé, en remplacement de l'autre. ... Il compte sur la place; il me l'a dit.

Cependant, l'abbé Faujas s'était dégagé de l'étreinte du vieux prêtre. Il reçut la mauvaise nouvelle avec gravité et ferma posément son bréviaire.

--Compan veut vous voir, bégayait l'abbé Bourrette; il ne passera pas la matinée.... Ah! c'était un ami bien cher. Nous avions fait nos études ensemble.... Il veut vous dire adieu; il m'a répété toute la nuit que vous seul aviez du courage dans le diocèse. Depuis plus d'un an qu'il languissait, pas un prêtre de Plassans n'osait aller lui serrer la main. Et vous qui le connaissiez à peine, vous lui donniez toutes les semaines une après-midi. Il pleurait tout à l'heure, en parlant de vous. ... Il faut vous hâter, mon ami.

L'abbé Faujas monta un instant à son appartement, pendant que l'abbé Bourrette piétinait d'impatience et de désespoir dans le vestibule; enfin, au bout d'un quart d'heure, tous deux partirent. Le vieux prêtre s'essuyait le front, roulait sur le pavé, en laissant échapper des phrases décousues.

--Il serait mort sans une prière, comme un chien, si sa soeur n'était venue me prévenir, hier soir, vers onze heures. Elle a bien fait, la chère demoiselle. ... Il ne voulait compromettre aucun de nous, il n'aurait pas même reçu les derniers sacrements. ... Oui, mon ami, il était en train de mourir dans un coin, seul, abandonné, lui qui a eu une si belle intelligence et qui n'a vécu que pour le bien.

Il se tut; puis, au bout d'un silence, d'une voix changée:

--Croyez-vous que Fenil me pardonne ça? Non, jamais, n'est-ce pas?... Lorsque Compan m'a vu arriver avec les saintes huiles, il ne voulait pas, il me criait de m'en aller. Eh bien, c'est fait! Je ne serai jamais curé. J'aime mieux ça. Je n'aurai pas laissé mourir Compan comme un chien.... Il y avait trente ans qu'il était en guerre avec Fenil. Quand il s'est mis au lit, il me l'a dit: «Allons, c'est Fenil qui l'emporte; maintenant que je suis par terre, il va m'assommer....» Ah! ce pauvre Compan, lui que j'ai vu si fier, si énergique, à Saint-Saturnin!... Le petit Eusèbe, l'enfant de choeur que j'ai emmené pour sonner le viatique, est resté tout embarrassé, lorsqu'il a vu où nous allions; il regardait derrière lui, à chaque coup de sonnette, comme s'il avait craint que Fenil put l'entendre.

L'abbé Faujas, marchant vite, la tête basse, l'air préoccupé, continuait à garder le silence; il semblait ne pas écouter son compagnon.

--Monseigneur est-il prévenu? demanda-t-il brusquement.

Mais l'abbé Bourrette, à son tour, paraissait songeur. Il ne répondit pas; puis, en arrivant devant la porte de l'abbé Compan, il murmura:

--Dites-lui que nous venons de rencontrer Fenil et qu'il nous a salués. Cela lui fera plaisir. ... Il croira que je suis curé.

Ils montèrent silencieusement. La soeur du moribond vint leur ouvrir. En voyant les deux prêtres, elle éclata en sanglots, balbutiant au milieu de ses larmes:

--Tout est fini. Il vient de passer entre mes bras... j'étais seule. Il a regardé autour de lui en mourant, il a murmuré «J'ai donc la peste, qu'on m'a abandonné...» Ah! mes sieurs, il est mort avec des larmes plein les yeux.

Ils entrèrent dans la petite chambre où le curé Compan, la tête sur un oreiller, paraissait dormir. Ses yeux étaient restés ouverts, et cette face blanche, profondément triste, pleurait encore; les larmes coulaient le long des joues. Alors, l'abbé Bourrette tomba à genoux, sanglotant, priant, le front contre les couvertures qui pendaient. L'abbé Faujas resta debout, regardant le pauvre mort; puis, après s'être agenouillé un instant, il sortit discrètement. L'abbé Bourrette, perdu dans sa douleur, ne l'entendit même pas refermer la porte.

L'abbé Faujas alla droit à l'évêché. Dans l'antichambre de monseigneur Rousselot, il rencontra l'abbé Surin, chargé de papiers.

--Est-ce que vous désiriez parler à monseigneur? lui demanda le secrétaire avec son éternel sourire. Vous tomberiez mal. Monseigneur est tellement occupé qu'il a fait condamner sa porte.

--C'est pour une affaire très-pressante, dit tranquillement l'abbé Faujas. Ou peut toujours le prévenir, lui faire savoir que je suis là. J'attendrai, s'il le faut.

--Je crains que ce ne soit inutile. Monseigneur a plusieurs personnes avec lui. Revenez demain, cela vaudra mieux.

Mais l'abbé prenait une chaise, lorsque l'évêque ouvrit la porte de son cabinet. Il parut très-contrarié en apercevant le visiteur, qu'il feignit d'abord de ne pas reconnaître.

--Mon enfant, dit-il à Surin, quand vous aurez classé ces papiers, vous reviendrez tout de suite; j'ai une lettre à vous dicter.

Puis, se tournant vers le prêtre, qui se tenait respectueusement debout:

--Ah! c'est vous, monsieur Faujas? J'ai bien du plaisir à vous voir. ... Vous avez quelque chose à me dire peut-être? Entrez, entrez dans mon cabinet; vous ne me dérangez jamais.

Le cabinet de monseigneur Rousselot était une vaste pièce, un peu sombre, où un grand feu de bois brûlait continuellement, été comme hiver. Le tapis, les rideaux très-épais, étouffaient l'air. Il semblait qu'on entrât dans une eau tiède. L'évêque vivait là, frileusement, dans un fauteuil, en douairière retirée du monde, ayant horreur du bruit, se déchargeant sur l'abbé Fenil du soin de son diocèse. Il adorait les littératures anciennes. On racontait qu'il traduisait Horace en secret; les petits vers de l'Anthologie grecque l'enthousiasmaient également, et il lui échappait des citations scabreuses, qu'il goûtait avec une naïveté de lettré insensible aux pudeurs du vulgaire.

--Vous voyez, je n'ai personne, dit-il en s'installant devant le feu; mais je suis un peu souffrant, j'avais fait défendre ma porte. Vous pouvez parler, je me mets à votre disposition.

Il y avait, dans son amabilité ordinaire, une vague inquiétude, une sorte de soumission résignée. Quand l'abbé Faujas lui eut appris la mort du curé Compan, il se leva, effaré, irrité:

--Comment! s'écria-t-il, mon brave Compan est mort, et je n'ai pu lui dire adieu!... Personne ne m'a averti!... Ah! tenez, mon ami, vous aviez raison, lorsque vous me faisiez entendre que je n'étais plus le maître ici; on abuse de ma bonté.

--Monseigneur, dit l'abbé Faujas, sait combien je lui suis dévoué; je n'attends qu'un signe de lui. L'évêque hocha la tête, murmurant:

--Oui, oui, je me rappelle ce que vous m'avez offert; vous êtes un excellent coeur. Seulement quel vacarme, si je rompais avec Fenil! j'aurais les oreilles cassées pendant huit jours. Et pourtant si j'étais bien sûr que vous me débarrassiez d'un coup du personnage, si je n'avais pas peur qu'au bout d'une semaine il revînt vous mettre un pied sur la gorge....

L'abbé Faujas ne put réprimer un sourire. Des larmes montèrent aux yeux de l'évêque.

--J'ai peur, c'est vrai, reprit-il en se laissant tomber de nouveau dans son fauteuil; j'en suis à ce point. C'est ce malheureux qui a tué Compan et qui m'a fait cacher son agonie, pour que je ne puisse aller lui fermer les yeux; il a des inventions terribles.... Mais, voyez-vous, j'aime mieux vivre en paix. Fenil est très-actif, il me rend de grands services dans le diocèse. Quand je ne serai plus là, les choses s'arrangeront peut-être plus sagement.

Il se calmait, il retrouvait son sourire.

--D'ailleurs, tout va bien en ce moment, je ne vois aucune difficulté.... On peut attendre.

L'abbé Faujas s'assit, et tranquillement:

--Sans doute.... Pourtant il va falloir que vous nommiez un curé à Saint-Saturnin, en remplacement de monsieur l'abbé Compan.

Monseigneur Rousselot porta ses mains à ses tempes, d'un air désespéré.

--Mon Dieu! vous avez raison, balbutia-t-il. Je ne pensais plus à cela.... Le brave Compan ne sait pas dans quel souci il me met, en mourant si brusquement, sans que je sois prévenu. Je vous avais promis la place, n'est-ce pas?

L'abbé s'inclina.

--Eh bien! mon ami, vous allez me sauver; vous me laisserez reprendre ma parole. Vous savez combien Fenil vous déteste; le succès de l'oeuvre de la Vierge l'a rendu tout à fait furieux; il jure qu'il vous empêchera de conquérir Plassans. Vous voyez que je vous parle à coeur ouvert. Or, ces jours derniers, comme on causait de la cure de Saint-Saturnin, j'ai prononcé votre nom. Fenil est entré dans une colère affreuse, et j'ai dû jurer que je donnerais la cure à un de ses protégés, l'abbé Chardon, que vous connaissez, un homme très-digne d'ailleurs.... Mon ami, faites cela pour moi, renoncez à cette idée. Je vous donnerai tel dédommagement qu'il vous plaira.

Le prêtre resta grave. Après un silence, comme s'il s'était consulté:

--Vous n'ignorez pas, monseigneur, dit-il, que je n'ai aucune ambition personnelle; je désire vivre dans la retraite, ce serait pour moi une grande joie de renoncer à cette cure. Seulement je ne suis pas mon maître, je tiens à satisfaire les protecteurs qui s'intéressent à moi.... Pour vous-même, monseigneur, réfléchissez avant de prendre une détermination que vous pourriez regretter plus tard.

Bien que l'abbé Faujas eût parlé très-humblement, l'évêque sentit la menace cachée que contenaient ces paroles. Il se leva, fit quelques pas, en proie à une perplexité pleine d'angoisse. Puis, levant les mains:

--Allons, voilà du tourment pour longtemps.... J'aurais voulu éviter toutes ces explications; mais, puisque vous insistez, il faut parler franchement.... Eh bien! cher monsieur, l'abbé Fenil vous reproche beaucoup de choses. Comme je crois vous l'avoir déjà dit, il a dû écrire à Besançon, d'où il aura appris les fâcheuses histoires que vous savez.... Certes, vous m'avez expliqué tout cela, je connais vos mérites, votre vie de repentir et de retraite; mais que voulez-vous? le grand vicaire a des armes contre vous, il en use terriblement. Souvent je ne sais comment vous défendre.... Quand le ministre m'a prié de vous accepter dans mon diocèse, je ne lui ai pas caché que votre situation serait difficile. Il s'est montré plus pressant, il m'a dit que cela vous regardait, et j'ai fini par consentir. Seulement, il ne faut pas aujourd'hui me demander l'impossible.

L'abbé Faujas n'avait pas baissé la tête; il la releva même, il regarda l'évêque en face, disant de sa voix brève:

--Vous m'avez donné votre parole, monseigneur.

--Certainement, certainement.... Le pauvre Compan baissait tous les jours, vous êtes venu me confier certaines choses; alors, j'ai promis, je ne le nie pas.... Écoutez, je veux vous tout dire, pour que vous ne puissiez m'accuser de tourner comme une girouette. Vous prétendiez que le ministre désirait vivement votre nomination à la cure de Saint-Saturnin. Eh bien! j'ai écrit, je me suis informé, un de mes amis est allé au ministère. On lui a presque ri au nez, on lui a dit qu'on ne vous connaissait même pas. Le ministre se défend absolument d'être votre protecteur, entendez-vous! Si vous le souhaitez, je vais vous faire lire une lettre où il se montre bien sévère à votre égard.

Et il tendait le bras pour fouiller dans un tiroir; mais l'abbé Faujas s'était mis debout, sans le quitter des yeux, avec un sourire où perçait une pointe d'ironie et de pitié.

--Ah! monseigneur, monseigneur! murmura-t-il. Puis, au bout d'un silence, comme ne voulant pas s'expliquer davantage: