La Conquête de Plassans

Chapter 10

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Marthe obéit. Le lendemain, les dévotes de Saint-Saturnin furent grandement surprises en voyant madame Mouret venir s'agenouiller devant le confessionnal de l'abbé Bourrette. Deux jours après, il n'était bruit dans Plassans que de cette conversion. Le nom de l'abbé Faujas fut prononcé avec de fins sourires, par certaines gens; mais, en somme, l'impression fut excellente, toute au profit de l'abbé. Madame Rastoil complimenta madame Mouret, en plein comité; madame Delangre voulut voir là une première bénédiction de Dieu, récompensant les dames patronnesses de leur bonne oeuvre, en touchant le coeur de la seule d'entre elles qui ne pratiquât pas; tandis que madame de Condamin dit à Marthe, en la prenant à l'écart:

--Allez, ma chère, vous avez eu raison; cela est nécessaire pour une femme. Puis, vraiment, dès qu'on sort un peu, il faut bien aller à l'église.

On s'étonna seulement du choix de l'abbé Bourrette. Le digne homme ne confessait guère que les petites filles. Ces dames le trouvaient «si peu amusant!» Au jeudi des Rougon, comme Marthe n'était pas encore arrivée, on en causa dans un coin du salon vert, et ce fut madame Paloque qui, de sa langue de vipère, trouva le dernier mot de ces commérages.

--L'abbé Faujas a bien fait de ne pas la garder pour lui, dit-elle avec une moue qui la rendit plus affreuse; l'abbé Bourrette sauve tout et n'a rien de choquant.

Quand Marthe arriva, ce jour-là, sa mère alla à sa rencontre, mettant quelque affectation à l'embrasser tendrement devant le monde. Elle s'était elle-même réconciliée avec Dieu, au lendemain du coup d'État. Il lui sembla que l'abbé Faujas pouvait se hasarder désormais dans le salon vert; mais il se fit excuser, en parlant de ses occupations, de son amour de la solitude. Elle crut comprendre qu'il se ménageait une rentrée triomphale pour l'hiver suivant. D'ailleurs, les succès de l'abbé grandissaient. Dans les premiers mois, il n'avait eu pour pénitentes que les dévotes du marché aux herbes qui se tient derrière la cathédrale, des marchandes de salades, dont il écoutait tranquillement le patois, sans toujours les comprendre; taudis que, maintenant, surtout depuis le bruit occasionné par l'oeuvre de la Vierge, il voyait, les mardis et les vendredis, tout un cercle de bourgeoises en robes de soie agenouillées autour du son confessionnal. Lorsque Marthe eut naïvement raconté qu'il n'avait pas voulu d'elle, madame de Condamin fit un coup de tête; elle quitta son directeur, le premier vicaire de Saint-Saturnin, que cet abandon désespéra, et passa bruyamment à l'abbé Faujas. Un tel éclat posa définitivement ce dernier dans la société de Plassans.

Quand Mouret apprit que sa femme allait à confesse, il lui dit simplement:

--Tu fais donc quelque chose de mal à présent, que tu éprouves le besoin de raconter les affaires à une soutane?

D'ailleurs, au milieu de toute cette agitation pieuse, il parut s'isoler, se renfermer davantage dans ses habitudes, dans sa vie étroite. Sa femme lui avait reproché de s'être plaint.

--Tu as raison, j'ai eu tort, avait-il répondu. Il ne faut pas faire plaisir aux autres, en leur racontant ses ennuis.... Je te promets de ne pas donner à ta mère cette joie une seconde fois. J'ai réfléchi. La maison peut bien me tomber sur la tête, du diable si je pleurniche devant quelqu'un!

Et, depuis ce moment, en effet, il avait eu le respect de son ménage, ne querellant sa femme devant personne, se disant comme autrefois le plus heureux des hommes. Cet effort de bon sens lui coûta peu, il entrait dans le calcul constant de son bien-être. Il exagéra même son rôle de bourgeois méthodique, satisfait de vivre. Marthe ne sentait ses impatiences qu'à ses piétinements plus vifs. Il la respectait des semaines entières, criblant ses enfants et Rose de ses moqueries, criant contre eux, du matin au soir, pour les moindres peccadilles. S'il la blessait, c'était le plus souvent par des méchancetés qu'elle seule pouvait comprendre. Il n'était qu'économe, il devint avare.

--Il n'y a pas de bon sens, grondait-il, à dépenser de l'argent comme nous le faisons. Je parie que tu donnes tout à tes petites gueuses. C'est bien assez déjà de perdre ton temps ... Écoute, ma bonne, je te remettrai cent francs par mois pour la nourriture. Si tu veux faire absolument des aumônes à des filles qui ne le méritent pas, tu prendras l'argent sur ta toilette.

Il tint bon: il refusa, le mois suivant, une paire de bottines à Marthe, sous prétexte que cela dérangerait ses comptes et qu'il l'avait prévenue. Un soir, pourtant, sa femme le trouva pleurant à chaudes larmes, dans leur chambre à coucher. Toute sa bonté s'émut; elle le prit entre les bras, le supplia de lui confier son chagrin. Mais lui se dégagea brutalement, dit qu'il ne pleurait pas, qu'il avait la migraine, et que c'était cela qui lui donnait les yeux rouges.

--Est-ce que tu crois, cria-t-il, que je suis une bête comme toi, pour sangloter!

Elle fut blessée. Le lendemain, il affecta une grande gaieté. Puis, à quelques jours de là, après le dîner, comme l'abbé Faujas et sa mère étaient descendus, il refusa de faire sa partie de piquet. Il n'avait pas la tête au jeu, disait-il. Les jours suivants, il trouva d'autres prétextes, si bien que les parties cessèrent. Tout le monde descendait sur la terrasse, Mouret s'asseyait en face de sa femme et de l'abbé, causant, cherchant les occasions de prendre la parole, qu'il gardait le plus longtemps possible; tandis que madame Faujas, à quelques pas, se tenait dans l'ombre, muette, immobile, les mains sur les genoux, pareille à une de ces figures légendaires gardant un trésor avec la fidélité rogue d'une chienne accroupie.

--Hein! la belle soirée, disait Mouret chaque soir. Il fait meilleur ici que dans la salle à manger. Vous aviez bien raison de venir prendre le frais ... Tiens! une étoile filante! avez-vous vu, monsieur l'abbé? Je me suis laissé dire que c'est saint Pierre qui allume sa pipe, là-haut.

Il riait. Marthe restait grave, gênée par les plaisanteries dont il gâtait le large ciel qui s'étendait devant elle, entre les poiriers de M. Rastoil et les marronniers de la sous-préfecture. Il affectait parfois d'ignorer qu'elle pratiquait, maintenant; il prenait l'abbé à partie, en lui déclarant qu'il comptait sur lui pour faire le salut de toute la maison. D'autres fois, il ne commençait pas une phrase sans dire sur un ton de bonne humeur: «A présent que ma femme va à confesse....» Puis, lorsqu'il était las de cet éternel sujet, il écoutait ce qu'on disait dans les jardins voisins; il reconnaissait les voix légères qui s'élevaient, portées par l'air tranquille de la nuit, pendant que les derniers bruits de Plassans s'éteignaient, au loin.

--Ça, murmurait-il, l'oreille tendue du côté de la sous-préfecture, ce sont les voix de monsieur de Condamin et du docteur Porquier. Ils doivent se moquer des Paloque ... Avez-vous entendu le fausset de monsieur Delangre, qui a dit: «Mesdames, vous devriez rentrer; l'air devient frais.» Vous ne trouvez pas qu'il a toujours l'air d'avoir avalé un mirliton, le petit Delangre?

Et il se tournait du côté du jardin des Rastoil.

--Il n'y a personne chez eux, reprenait-il; je n'entends rien ... Ah! si, les grandes dindes de filles sont devant la cascade. On dirait que l'aînée mâche des cailloux en parlant. Tous les soirs, elles en ont pour une bonne heure à jaboter. Si elles se confient les déclarations qu'on leur fait, ça ne doit pourtant pas être long ... Eh! ils y sont tous. Voilà l'abbé Surin, qui a une voix de flûte, et l'abbé Fénil, qui pourrait servir de crécelle, le vendredi saint. Dans ce jardin, ils s'entassent quelquefois une vingtaine, sans remuer seulement un doigt. Je crois qu'ils se mettent là pour écouter ce que nous disons.

A tous ces bavardages, l'abbé Faujas et Marthe répondaient par de courtes phrases, lorsqu'il les interrogeait directement. D'ordinaire, le visage levé, les yeux perdus, ils étaient ensemble, ailleurs, plus loin, plus haut. Un soir, Mouret s'endormit. Alors, lentement, ils se mirent à causer; ils baissaient la voix, ils approchaient leurs têtes. Et, à quelques pas, madame Faujas, les mains sur les genoux, les oreilles élargies, les yeux ouverts, sans entendre, sans voir, semblait les garder.

X

L'été se passa. L'abbé Faujas ne semblait nullement pressé de tirer les bénéfices de sa popularité naissante. Il continua à s'enfermer chez les Mouret, heureux de la solitude du jardin, où il avait fini par descendre même dans la journée. Il lisait son bréviaire sous la tonnelle du fond, marchait lentement, la tête baissée, tout le long du mur de clôture. Parfois, il fermait le livre, il ralentissait encore le pas, comme absorbé dans une rêverie profonde; et Mouret, qui l'épiait, finissait par être pris d'une impatience sourde, à voir, pendant des heures, cette figure noire aller et venir, derrière ses arbres fruitiers.

--On n'est plus chez soi, murmurit-il. Je ne puis lever les yeux, maintenant, sans apercevoir cette soutane ... Il est comme les corbeaux, ce gaillard-là; il a un oeil rond qui semble guetter et attendre quelque chose. Je ne me fie pas à ses grands airs de désintéressement.

Vers les premiers jours de septembre seulement, le local de l'oeuvre de la Vierge fut prêt. Les travaux s'éternisent en province. Il faut dire que les dames patronnesses, à deux deprises, avaient bouleversé les plans de M. Lieutaud par des idées à elles. Lorsque le comité prit possession de rétablissement, elles récompensèrent l'architecte de sa complaisance par les éloges les plus aimables. Tout leur parut convenable: vastes salles, dégagements excellents, cour plantée d'arbres et ornée de deux petites fontaines. Madame de Condamin fut charmée de la façade, une de ses idées. Au-dessus de la porte, sur une plaque de marbre noir, les mots: _Oeuvre de la Vierge_, étaient gravés en lettres d'or.

L'inauguration donna lieu à une fête très-touchante. L'évêque en personne, avec le chapitre, vint installer les soeurs de Saint-Joseph, qui étaient autorisées à desservir l'établissement. On avait réuni une cinquantaine de filles du huit à quinze ans, ramassées dans les rues du vieux quartier. Les parents, pour les faire admettre, avaient eu simplement à déclarer que leurs occupations les forçaient à s'absenter de chez eux la journée entière. M. Delangre prononça un discours très-applaudi; il expliqua longuement, en style noble, cette crèche d'un nouveau genre; il l'appela «l'école des bonnes moeurs et du travail, où de jeunes et intéressantes créatures allaient échapper aux tentations mauvaises.» On remarqua beaucoup, vers la fin du discours, une délicate allusion au véritable auteur de l'oeuvre, à l'abbé Faujas. Il était là, mêlé aux autres prêtres. Il resta paisible, avec sa belle face grave, lorsque tous les yeux se tournèrent vers lui. Marthe avait rougi, sur l'estrade où elle siégeait, au milieu des dames patronnesses.

Quand la cérémonie fut terminée, l'évêque voulut visiter la maison dans ses moindres détails. Malgré la mauvaise humeur évidente de l'abbé Fenil, il fit appeler l'abbé Faujas, dont les grands yeux noirs ne l'avaient pas quitté un seul instant, et le pria de vouloir bien l'accompagner, en ajoutant tout haut, avec un sourire, qu'il ne pouvait certainement choisir un guide mieux renseigné. Le mot courut parmi les assistants qui se retiraient; le soir, tout Plassans commentait l'attitude de monseigneur.

Le comité des dames patronnesses s'était réservé une salle dans la maison. Elles y offrirent une collation à l'évêque, qui accepta un biscuit et deux doigts de malaga, en trouvant le moyen d'être aimable pour chacune d'elles. Cela termina heureusement cette fête pieuse; car il y avait eu, avant et pendant la cérémonie, des froissements d'amour-propre entre ces dames, que les louanges délicates de monseigneur Rousselot remirent en belle humeur. Lorsqu'elles se retrouvèrent seules, elles déclarèrent que tout s'était très-bien passé; elles ne tarissaient pas sur la bonne grâce du prélat. Seule, madame Paloque resta blême. L'évêque, dans sa distribution de compliments, l'avait oubliée.

--Tu avais raison, dit-elle rageusement à son mari, lorsqu'elle rentra, j'ai été le chien, dans leurs bêtises! Une belle idée, que de mettre ensemble ces gamines corrompues!... Enfin, je leur ai donné tout mon temps, et ce grand innocent d'évêque qui tremble devant son clergé, n'a pas seulement trouvé un merci pour moi!... Comme si madame de Condamin avait fait quelque chose! Elle est bien trop occupée à montrer ses toilettes, cette ancienne ... Nous savons ce que nous savons, n'est-ce pas? on finira par nous faire raconter des histoires que tout le monde ne trouvera pas drôles. Nous n'avons rien à cacher, nous autres.... Et madame Delangre, et madame Rastoil! ce serait facile de les faire rougir jusqu'au blanc des jeux. Est-ce qu'elles ont seulement bougé de leurs salons? est-ce qu'elles ont pris la moitié de la peine que j'ai eue? Et cette madame Mouret, qui avait l'air de mener la barque, et qui n'était occupée qu'à se pendre à la soutane de son abbé Faujas! Encore une hypocrite, celle-là, qui va nous en faire voir de belles.... Eh bien! toutes, toutes ont eu un mot charmant; moi, rien. Je suis le chien ... Ça ne peut pas durer, vois-tu, Paloque. Le chien finira par mordre.

A partir de ce jour, madame Paloque se montra beaucoup moins complaisante. Elle ne tint plus les écritures que très-irégulièrement, elle refusa les besognes qui lui déplaisaient, à ce point que les dames patronnesses parlèrent de prendre un employé. Marthe conta ces ennuis à l'abbé Faujas, auquel elle demanda s'il n'avait pas un bon sujet à lui recommander.

--Ne cherchez personne, lui répondit-il: j'aurai peut- être quelqu'un ... Laissez-moi deux ou trois jours.

Depuis quelque temps, il recevait des lettres fréquentes, timbrées de Besançon. Elles étaient toutes de la même écriture, une grosse écriture laide. Rose, qui les lui montait, prétendait qu'il se fâchait, rien qu'à voir les enveloppes.

--Sa figure devient toute chose, disait-elle. Bien sûr qu'il n'aime guère la personne qui lui écrit si souvent.

L'ancienne curiosité de Mouret se réveilla un instant, à propos de cette correspondance. Un jour, il monta lui-même une des lettres, avec un aimable sourire, en s'excusant, en disant que Rose n'était pas là. L'abbé se méfiait sans doute, car il fit l'homme enchanté, comme s'il avait attendu cette lettre impatiemment. Mais Mouret ne se laissa pas prendre à cette comédie; il resta sur le palier, collant son oreille contre la serrure.

--Encore de ta soeur, n'est-ce pas? disait la voix rude de madame Faujas. Qu'a-t-elle donc à te poursuivre comme ça?

Il y eut un silence; puis, un papier fut froissé violemment, et la voix de l'abbé gronda:

--Parbleu! toujours la même chanson. Elle veut venir nous retrouver et nous amener son mari, pour qu'on le lui place. Elle croit que nous nageons dans l'or ... J'ai peur qu ils ne fassent un coup de tête, qu'ils ne nous tombent ici, un beau matin. --Non, non, nous n'avons pas besoin d'eux, entends-tu, Ovide! reprit la voix de la mère. Ils ne t'ont jamais aimé, ils ont toujours été jaloux de toi ... Trouche est un garnement, et Olympe, une sans-coeur. Tu verrais qu'ils voudraient tout le profit pour eux. Ils te compromettraient, ils te dérangeraient dans tes affaires.

Mouret entendait mal, très-ému par la vilaine action qu'il commettait. Il crut qu'on touchait à la porte, il se sauva. D'ailleurs, il n'eut garde de se vanter de cette expédition. Ce fut quelques jours plus tard, en sa présence, sur la terrasse, que l'abbé Faujas rendit une réponse définitive à Marthe.

--J'ai un employé à vous proposer, dit-il de son grand air tranquille; c'est un de mes parents, mon beau-frère, qui va arriver de Besançon dans quelques jours.

Mouret tendit l'oreille. Marthe parut charmée.

--Ah! tant mieux! s'écria-t-elle. J'étais bien embarrassée pour faire un bon choix. Vous comprenez, il faut un homme d'une moralité parfaite, avec toutes ces jeunes filles ... Mais du moment qu'il s'agit d'un de vos parents....

--Oui, reprit le prêtre. Ma soeur avait un petit commerce de lingerie, à Besançon; elle a dû liquider pour des raisons de santé; maintenant, elle désire nous rejoindre, les médecins lui ayant ordonné l'air du Midi ... Ma mère est bien heureuse.

--Sans doute, dit Marthe, vous ne vous étiez peut-être jamais quittés, cela va vous paraître bon, de vous retrouver en famille ... Et vous ne savez pas ce qu'il faut faire? Il y a deux chambres dont vous ne vous servez pas, en haut. Pourquoi votre soeur et son mari ne logeraient-ils pas là?... Ils n'ont point d'enfants?

--Non, ils ne sont que tous les deux ... J'avais en effet pensé un instant à leur donner ces deux chambres; seulement, j'ai eu peur de vous contrarier, en introduisant tout ce monde chez vous. --Mais nullement, je vous assure; vous êtes des gens paisibles....

Elle s'arrêta. Mouret tirait violemment un coin de sa robe. Il ne voulait pas de la famille de l'abbé dans sa maison, il se rappelait la belle façon dont madame Faujas traitait sa fille et son gendre.

--Les chambres sont bien petites, dit-il à son tour; monsieur l'abbé serait gêné ... Il vaudrait mieux, pour tout le monde, que la soeur de monsieur l'abbé louât à côté; il y a justement un logement libre, dans la maison des Paloque, en face.

La conversation tomba net. Le prêtre ne répondit rien, regarda en l'air. Marthe le crut blessé et souffrit beaucoup de la brutalité de son mari. Aussi, au bout d'un instant, ne put-elle supporter davantage ce silence embarrassé.

--C'est convenu, reprit-elle, sans chercher à renouer plus habilement la conversation; Rose aidera votre mère à nettoyer les deux chambres... Mon mari ne songeait qu'à vos commodités personnelles; mais, du moment que vous le désirez, ce n'est pas nous qui vous empêcherons de disposer de l'appartement à voire guise.

Quand Mouret fut seul avec sa femme, il s'emporta.

--Je ne te comprends pas, vraiment. Lorsque j'ai loué à l'abbé, tu boudais, tu ne voulais pas laisser entrer un chat chez toi; maintenant, l'abbé t'amènerait toute sa famille, toute la séquelle, jusqu'aux arrière-petits-cousins, que tu lui dirais merci ... Je t'ai pourtant assez tirée par la robe. Tu ne le sentais donc pas? C'était bien clair, je ne voulais pas de ces gens ... Ce ne sont pas d'honnêtes gens.

--Comment peux-tu le savoir? s'écria Marthe, que l'injustice irritait. Qui te l'a dit?

--Eh! l'abbé Faujas lui-même ... Oui, je l'ai entendu, un jour; il causait avec sa mère.

Elle le regarda fixement. Alors il rougit un peu, il balbutia: --Enfin, je le sais, cela suffit ... La soeur est une sans-coeur, et le mari, un garnement. Tu as beau prendre tes airs de reine offensée: ce sont leurs paroles, je n'invente rien. Tu comprends, je n'ai pas besoin de cette clique chez moi. La vieille était la première à ne pas vouloir entendre parler de sa fille. Maintenant, l'abbé dit autrement. J'ignore ce qui a pu le retourner. Quelque nouvelle cachotterie de sa part. Il doit avoir besoin d'eux.

Marthe haussa les épaules et le laissa crier. Il donna ordre à Rose de ne pas nettoyer les chambres; mais Rose n'obéissait plus qu'à madame. Pendant cinq jours, sa colère s'usa en paroles amères, en récriminations terribles. Quand l'abbé Faujas était là, il se contentait de bouder, il n'osait l'attaquer en face. Puis, comme toujours, il se fit une raison. Il ne trouva plus que des moqueries contre ces gens qui allaient venir. Il serra davantage les cordons de sa bourse, s'isola encore, s'enfonça tout à fait dans le cercle égoïste où il tournait. Quand les Trouche se présentèrent, un soir d'octobre, il murmura simplement:

--Diable! ils ne sentent pas bon, ils ont de fichues mines.

L'abbé Faujas parut peu désireux de laisser voir sa soeur et son beau-frère, le jour de leur arrivée. La mère s'était postée sur le seuil de la porte. Dès qu'elle les aperçut débouchant de la place de la Sous-Préfecture, elle guetta, jetant des coups d'oeil inquiets derrière elle, dans le corridor et dans la cuisine. Mais elle joua de malheur. Comme les Trouche entraient, Marthe, qui allait sortir, monta du jardin, suivie des enfants.

--Ah! voilà toute la famille, dit-elle avec un sourire obligeant.

Madame Faujas, si maîtresse d'elle-même d'ordinaire, se troubla légèrement, balbutiant un mot de réponse. Pendant quelques minutes, on resta là, face à face, au milieu du vestibule, à s'examiner. Mouret avait prestement enjambé les marches du perron. Rose s'était plantée sur le seuil de sa cuisine.

--Vous devez être bien heureuse? reprit Marthe, en s'adressant à madame Faujas.

Puis, ayant conscience de l'embarras qui tenait tout le monde muet, voulant se montrer aimable pour les nouveaux venus, elle se tourna vers Trouche, en ajoutant:

--Vous êtes arrivés par le train de cinq heures, n'est-ce pas?... Et combien y a-t-il de Besançon ici?

--Dix-sept heures de chemin de fer, répondit Trouche, en montrant sa bouche vide de dents. En troisième, je vous réponds que c'est raide ... On a le ventre rudement secoué.

Il se mit à rire, avec un singulier bruit de mâchoires. Madame Faujus lui jeta un coup d'oeil terrible. Alors, machinalement, il essaya de remettre un bouton crevé de sa redingote graisseuse, ramenant sur ses cuisses, sans doute pour cacher des taches, deux cartons à chapeau qu'il portait, l'un vert, l'autre jaune. Son cou rougeâtre avait un gloussement continu, sous un lambeau de cravate noire tordue, ne laissant passer qu'un bout de chemise sale. Sa face, toute couturée, suant le vice, était comme allumée par deux petits yeux noirs, qui roulaient sans cesse sur les gens, sur les choses, d'un air de convoitise et d'effarement; des yeux de voleur étudiant la maison où il reviendra, la nuit, faire un coup.

Mouret crut que Trouche regardait les serrures.

--C'est qu'il a des yeux à prendre des empreintes, ce gaillard-là, pensa-t-il.

Cependant, Olympe comprit que son mari venait de dire une bêtise. C'était une grande femme mince, blonde, fanée, à la figure plate et ingrate. Elle portait une petite caisse de bois blanc et un gros paquet noué dans une nappe. --Nous avions emporté des oreillers, dit-elle en montrant d'un regard le gros paquet. On n'est pas mal, en troisième, avec des oreillers. On est aussi bien qu'en première.... Dame! c'est une fière économie. On a beau avoir de l'argent, c'est inutile de le jeter par les fenêtres, n'est-ce pas, madame?

--Certainement, répondit Marthe, un peu surprise des personnages.

Olympe s'avança, se mit en pleine lumière, entrant en conversation, d'un ton engageant.

--C'est comme les habits; moi, je mets tout ce que j'ai de plus mauvais, quand je pars en voyage. J'ai dit à Honoré: «Va, ta vieille redingotte est bien assez bonne.» Il a aussi son pantalon de travail, un pantalon qu'il est las de traîner ... Vous voyez, j'ai choisi ma plus vilaine robe; elle a même des trous, je crois. Ce châle me vient de maman; je repassais dessus, à la maison. Et mon bonnet donc! un vieux bonnet dont je ne me servais plus que pour aller au lavoir ... Tout ça, c'est encore trop bon pour la poussière, n'est-ce pas, madame?

--Certainement, certainement, répéta Marthe, qui tâchait de sourire.

A ce moment, une voix irritée se fit entendre au haut de l'escalier, jetant cette brève exclamation:

--Eh bien, mère?

Mouret, levant la tête, aperçut l'abbé Faujas, appuyé à la rampe du second étage, le visage terrible, se penchant, au risque de tomber, pour mieux voir ce qui se passait dans le vestibule. Il avait entendu le bruit des voix, il devait être là depuis un instant, à s'impatienter.

--Eh bien, mère? cria-t-il de nouveau.

--Oui, oui, nous montons, répondit madame Faujas, que l'accent furieux de son fils parut faire trembler.

Et, se tournant vers les Trouche: --Allons, mes enfants, il faut monter ... Laissons madame aller à ses affaires.