La conquête d'une cuisinière II Le tombeur-des-crânes

Chapter 9

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--J'ai commencé par les «diviser» de la portière en inondant les escaliers... déluge que cette femme a attribué à mes trois numéros! Comme toutes ont nié, en s'accusant l'une l'autre de ce méfait, elles ont été vite à couteaux tirés et entre elles et avec la portière... Alors mon règne a commencé, règne que j'ai affermi par quelques billets de cent francs glissés à la concierge qui, d'elle-même, s'est nommée mon ministre de la police... Ah! je n'ai eu qu'à ouvrir les oreilles pour en apprendre de belles!

Sur ces mots, Camuflet s'étendit sur son fauteuil, poussa un immense soupir de délivrance, puis ajouta d'une voix joyeuse:

--D'où il résulte que, dans un laps de temps plus ou moins proche, j'aurai la douce satisfaction d'être délivré de mes trois cauchemars.

--Vous avez donc trouvé à les marier toutes trois en leur fournissant une petite dot?

--Une dot!... Dites donc du balai! car ma dernière fourniture à mes belles-mères sera un balai... mettons trois balais, si je tiens à bien faire les choses: «Eh! oust! ouste! déguerpissez, coquines! sauteuses! aventurières!»

--Ah çà! qu'est-il arrivé? demanda M. Grandvivier étonné. Qu'avez-vous donc à reprocher à ces dames, mon excellent ami!

Camuflet se croisa les bras et après s'être campé en face du juge, il prononça:

--Regardez-moi bien.

--Bon! Je vous regarde.

--Ai-je l'air d'un Lazun, d'un Richelieu, d'un Faublas, d'un marquis de Sade, d'un don Juan, enfin d'un de ces fameux coureurs de femmes, d'un de ces célèbres débauchés que la morale publique réprouve et cite avec un juste mépris?... Voyons! soyez franc, ai-je l'air d'un de ces sacripants-là? Répondez.

Souriant tout à la fois de la question et du ton de Camuflet qui, peu à peu, s'était monté à l'indignation, le magistrat répondit:

--Nullement, cher ami. Vous avez l'air de ce que vous êtes en réalité.

--C'est-à-dire?

--C'est-à-dire d'un homme casanier, sédentaire, de moeurs pures, qui a demandé trois fois au mariage le calme et le bonheur d'une vie honorable.

Le petit homme secoua la tête.

--Eh bien, voilà qui vous trompe! lâcha-t-il tout sérieux.

Avant que M. Grandvivier pût protester, il se redressa plus raide en face du juge en disant:

--Oui, voilà qui vous trompe, car vous avez devant vous un exécrable débauché qui, toute honte bue, n'a cessé d'être un sujet de monstrueux scandale pour ses contemporains, affichant au grand jour ses amours impures!

Telle était l'exagération des paroles de Camuflet que le magistrat crut à une plaisanterie. Tout en souriant, il répondit:

--Ma foi! je ne l'aurais pas cru!

--Ni moi non plus, dit le petit homme.

Et s'expliquant:

--Pendant que je croyais avoir donné, par mes trois mariages successifs, l'exemple d'une vie sans reproche, savez-vous ce que j'étais en réalité?

--Non, dites.

--J'étais un ignoble corrompu qui se vautrait dans un concubinage d'autant plus éhonté que, trois fois, il s'est reproduit.

--Quoi! du vivant de vos trois épouses! dit le juge qui se demandait si Camuflet avant de venir chez lui, n'avait pas fait précéder sa visite d'un déjeuner trop copieusement arrosé.

Mais Camuflet répliqua d'un ton sec:

--Je n'ai jamais eu d'épouses!...

Puis, en articulant à mots pesés la fin de sa phrase:

--Attendu que je n'ai jamais été marié...

Et, après une petite pause:

--... Vu, ajouta-t-il, que mes trois mariages étaient nuls. Ce qui fait que mes trois femmes n'ont été, en somme, que trois maîtresses!

Cela dit, Camuflet, pris de fureur, s'empoigna la chevelure à pleines mains, en s'écriant:

--Et dire que moi, comme un imbécile, j'ai choyé, hébergé, mijoté ces trois belles-mères de contrebande!

Alors, éclatant d'une joie rageuse:

--Ah! comme je vais me régaler d'un coup de balai qui fera la place nette de ce trio de gourgandines!... «Ouste! ouste! dehors!!!»

--Ce n'est pas sérieux ce que vous me dites là, prononça le juge toujours dans la croyance que le triple veuf avait plus que bien déjeuné.

--Si, si, affirma Camuflet; chacun de mes mariages, de par la ruse de mes belles-mères successives, est entaché des meilleures causes de nullité... De sorte qu'après m'être trop marié il se trouve que je ne me suis pas marié du tout.

--Comment l'avez-vous appris?

--En pratiquant le proverbe: «Diviser pour régner,» ce qui m'a mis sur la trace de la vérité.

En somme, Camuflet jouait l'indignation.

Ce rôle de dupe qu'il affirmait avoir été le sien ne lui donnait, à cette heure, que l'énorme contentement de pouvoir prendre sa revanche contre les trois mégères qui l'avaient tant fait souffrir.

--Avec quelle joie féroce, quand l'heure sera venue, je flanquerai ces trois sorcières à la borne! ricana-t-il tout jubilant de ravissement.

Après quoi, coupant court à toute explication, il retourna à ses moutons en disant:

--Nous reviendrons à mes belles-mères. Comme disent les romanciers, n'anticipons pas. Occupons-nous pour le moment du baron de Walhofer.

En écoutant les confidences du triple veuf, M. Grandvivier s'était faiblement déridé. Au nom du baron, son visage se rembrunit.

--Ah! oui, fit-il, M. de Walhofer dont vous aviez trouvé la carte dans la poche du tablier d'une de vos belles-mères et qu'il vous restait à connaître... Comment y êtes-vous parvenu?

--D'abord en prenant une fausse piste à cause d'une bien étonnante ressemblance.

--Vraiment? Le baron a-t-il donc son sosie dans quelque coin de Paris? demanda le juge dont les yeux trahissaient une inquiétude secrète.

--Comme vous dites. Et ce coin de Paris est précisément celui que vous avez habité avant de venir ici. L'homme en question demeurait si près, si près de votre ancien domicile... oh! mais, si près, qu'on pourrait dire qu'il habitait chez vous. Rien qu'un mur à franchir, et il avait le pied dans votre demeure. En un mot, il occupait une chambre dans une des bicoques qui fermaient le fond de votre jardin. Je l'avais remarqué fumant à sa fenêtre, un jour que j'étais allé vous rendre visite. N'aviez-vous jamais fait attention à ce jeune homme, vous, monsieur Grandvivier?

--Jamais! dit sèchement le juge.

Puis, s'impatientant sans doute de la prolixité du conteur, il ajouta:

--Si nous revenions à M. de Walhofer?

--Attendez donc! j'y arrive.

Après avoir repris un peu haleine, Camuflet continua:

--Muni de la carte du baron et déterminé à trouver ce personnage que je n'avais jamais vu, vous comprenez que je m'informais de lui à tous venants. Le hasard me mit en présence de M. Fraimoulu à qui j'en parlai. Justement il le connaissait pour avoir dîné avec lui, la veille, chez un de ses amis, M. Ducanif. Ce monsieur et le baron habitaient la même maison... Et M. Fraimoulu me donna l'adresse.

Ordinairement calme, froid et sachant écouter, M. Grandvivier n'était plus le même. L'impatience dont il avait déjà fait preuve s'affirma encore dans le ton avec lequel il demanda:

--Alors vous n'eûtes rien de plus pressé que de vous rendre chez le baron?

--Attendez donc! répéta Camuflet. Étant dit que j'avais commencé mon enquête sur M. de Walhofer en le supposant un sexagénaire épris des appas surannés de noble dame Buffard des Palombes, vous comprendrez combien je fus d'abord surpris en apprenant que le baron était un jeune homme... Mais cette première surprise n'était pas comparable à l'étonnement énorme dont je fus saisi en écoutant M. Fraimoulu me faire le portrait du baron de Walhofer... Trait pour trait, à s'y méprendre, il me dépeignait le jeune homme que, de chez vous, j'avais vu fumant à sa fenêtre.

Raide, l'oeil sombre, le front contracté, M. Grandvivier s'était lentement redressé sur son siège.

--Alors? fit-il d'une voix dans laquelle Camuflet, s'il n'eût été absorbé par son récit, aurait pu remarquer un tremblement.

--Alors, continua Camuflet, sous le coup de cette ressemblance, je me sentis pincé par la burlesque idée fixe que ces deux jeunes gens n'étaient qu'un même individu. Je me rendis donc rue de Turenne, ou plutôt dans la ruelle que bordait l'ignoble masure où j'avais affaire. Des informations prises m'apprirent que je pourchassais un ex-saltimbanque, porteur du prétentieux sobriquet du Tombeur-des-Crânes, espèce de mauvais drôle que je fus honteux d'avoir pu confondre avec M. de Walhofer. Déterminé à connaître le baron, je piquai droit sur la rue Caumartin où, m'avait dit M. Fraimoulu, habitait le jeune Belge. Sur l'affirmation du concierge que le baron était chez lui, je montai deux étages et j'arrivai devant la porte désignée.

Il tardait sans doute à M. Grandvivier de voir Camuflet atteindre son dénouement, car il interrompit pour demander:

--Et quand vous avez connu le baron, vous n'êtes pas revenu, bien entendu, à votre idée que M. de Walhofer et ce Tombeur-des-Crânes n'étaient qu'un?

Camuflet avait l'amour-propre du conteur qui veut ménager ses effets. De plus, il aimait une phrase qu'il tenait à replacer. Au lieu de satisfaire la curiosité du juge, il passa outre.

--N'anticipons pas, comme disent les romanciers, répéta-t-il. Arrivé devant le logis du baron, j'allais sonner quand une porte s'ouvrit à l'étage au-dessus. Sur le carré s'établit, à voix prudente, un dialogue dont, de prime-abord, je ne compris rien autre chose que, des deux causeurs, l'un était le baron. En somme je n'étais venu que pour connaître le visage de ce jeune homme assez courageux pour courtiser la fort défraîchie dame Buffard des Palombes. Pour contenter mon désir, j'allais avancer la tête par-dessus la rampe pour tâcher d'apercevoir mon homme, quand tout à coup je me sentis le chef entouré d'un tapis qui m'aveugla; je fus saisi à la ceinture, soulevé, emporté à quelques pas. Quand je pus me dégager la tête, celui qui m'avait joué la farce avait disparu. Je me trouvais chez M. de Walhofer, enfermé à double tour.

--Et vous n'avez jamais su qui vous avait enfermé? demanda le juge qui, depuis un instant, s'était pris d'intérêt pour le conteur.

--N'anticipons pas! n'anticipons pas! insista Camuflet. Vous comprenez ma situation dans ce logis où le premier arrivant pouvait me prendre pour un voleur. Pas d'autre sortie que cette porte fermée à double tour, qui, soudainement, fit en entendre le grincement de sa serrure, tourna sur ses gonds et laissa apparaître à mes yeux un arrivant qui n'était pas le baron.

Nous commençâmes par nous regarder en chiens de faïence. Lui, attachait sur moi de gros yeux où je lisais la surprise de me trouver dans ce logis dont la clé, restée extérieurement sur la serrure, avait donné, sous sa main, ses deux tours. Qu'un voleur s'enferme dans le local qu'il va dévaliser, oui; qu'il s'enferme en dedans, rien n'est plus logique. Mais tel n'était pas mon cas. La clé, mise en dehors, m'attestait bel et bien prisonnier... De qui? pourquoi? depuis quand étais-je prisonnier? Il y avait là un mystère qui l'intriguait.

Moi, de mon côté, je me demandais quel était ce monsieur, et si ce n'était pas lui qui m'avait joué le tour de me claquemurer.

Je ne sais combien de temps nous serions restés à nous fixer dans le blanc des yeux, si un incident ne s'était présenté pour me faire rompre le silence.

Aux pieds du monsieur, sur le parquet, j'aperçus une lettre que je lui montrai en disant:

--Je crois, monsieur, que vous venez de perdre ce papier.

--Non, répondit-il.

Ce disant, tout machinalement, il jeta les yeux sur la lettre qui s'offrait toute large ouverte, sur le parquet, à son regard.

A la vue de l'écriture, l'étonnement apparut sur sa face.

Il se baissa brusquement, ramassa la lettre et, sans penser qu'il venait de me dire que la missive n'était pas à lui, il se mit à la lire.

Je l'examinais pendant cette lecture.

D'abord il avait pâli, puis ses traits avaient exprimé l'horreur, enfin l'indignation avait empourpré son visage.

A coup sûr, le contenu de cette lettre le concernait, et cela d'une façon désagréable, car je le vis cacher brusquement le papier dans sa poche en murmurant:

--Les misérables!

Puis, se tournant vers moi d'une voix précipitée:

--Sortons d'ici au plus vite, me dit-il.

Au fond, c'était une espèce de fuite qu'il me proposait. J'eus la bêtise de vouloir protester.

--Mais, mais..., fis-je.

Il vint à moi et me dit sous le nez:

--Libre à vous de rester... Mais j'ai la certitude de m'adresser à un honnête homme: voulez-vous, sans me connaître, me rendre un grand service?

--Lequel?

--Celui de ne souffler mot à quiconque viendra ici, quand je serai parti, de mon apparition dans cet appartement.

--Ni de parler de la lettre?

--Ni de parler de la lettre, répéta-t-il avec une sorte de terreur.

Et, à l'appui de cette dernière recommandation, il continua d'une voix suppliante:

--Il y va de ma vie et de celle d'une femme et d'une jeune fille.

--Diable! fis-je.

Comme il devina que j'en étais à regretter l'amour-propre bête que j'avais montré tout à l'heure à sa proposition de filer au plus vite, il ajouta:

--Peut-être aussi y va-t-il de votre vie. Ils sont capables de tout pour assurer leur secret, s'ils vous savent le connaître... et ils n'en pourront douter quand ils vous auront trouvé ici.

Cette fois, ce fut moi qui m'écriai:

--Filons au plus vite!

Derrière lui, qui sortait le dernier, le monsieur referma la porte au double tour. Je vous laisse à penser si nous fûmes prompts à descendre l'escalier et à enfiler la porte de la maison. Ce fut après m'avoir promené par les vingt circuits de rues environnantes que mon inconnu s'arrêta.

--Ouf! lâcha-t-il avec satisfaction.

Et, le diable m'emporte! en pleine rue, il m'embrassa en me répétant:

--Vous êtes mon sauveur!

--Oh! oh! dis-je en riant, ce qui vous a encore mieux sauvé que moi, c'est la lettre... Et le drôle, c'est que je ne l'avais pas vue dans les dix tours que j'ai faits la chambre comme le rat pris dans la ratière.

--Oui, à propos, s'écria-t-il, d'où vient que je vous ai trouvé sous clé chez le baron?

Je lui contai comment, au moment de sonner chez M. de Walhofer, la curiosité m'avait arrêté pour écouter une conversation chuchotée sur le palier supérieur entre un homme qui était le baron lui-même, car je l'avais entendu ainsi nommer par la femme avec laquelle il causait.

--Oui, Héloïse, fit-il; et que disaient-ils?

--Le baron maugréait contre le retard d'un individu qu'il appelait soit Cabillaud, soit Gustave ou le docteur, lequel ne s'était pas présenté au rendez-vous qu'il lui avait donné là-haut, en l'absence du maître de ce logis, un nommé Ducanif.

--Ducanif, c'est moi, m'annonça-t-il.

Ensuite, reprenant son interrogatoire:

--Et vous dites que le Walhofer s'en allait en pestant après le docteur?

--Oui. Il était monté là-haut en voisin, laissant la clé à la porte de son logis. La femme que vous appelez Héloïse fit tant, comme il allait descendre chez lui, qu'elle obtint qu'il rentrât dans l'appartement pour y attendre encore le docteur retardataire... C'est à ce moment même que ma tête fut enveloppée dans un tapis de table et que je fus emporté chez le baron.

Ducanif éclata de rire.

--Et savez-vous par qui? me demanda-t-il. Par le docteur lui-même, je le parierais, qui, pendant qu'Héloïse retenait le baron chez moi, fouillait le logis de Walhofer pour dénicher cette lettre qu'il a perdue. Oui, je le répète, je gagerais une grosse somme que c'est à Gustave que vous avez eu affaire. Campé sur le carré comme vous l'étiez, vous lui coupiez la retraite. Alors il a trouvé un ingénieux moyen de balayer la place pour aller rejoindre le baron.

L'expression de «balayer la place» m'irrita, non pas contre Ducanif, mais contre celui qui m'avait joué la farce.

--Si je rattrape jamais le docteur! m'écriai-je rageusement.

--Il ne tient qu'à vous. Topez là! dit-il en me tendant la main.

--Comment cela?

--En vous unissant à moi contre trois misérables.

--Trois? fis-je étonné. Héloïse et le docteur, deux. Quel est donc le troisième?

--Le baron, parbleu! Du moment que cet homme possédait cette lettre et qu'il ne me l'a pas livrée, c'est qu'il s'en servait pour faire chanter les autres. Des trois, c'est lui le plus chenapan.

Et il me tendit encore la main en répétant:

--Topez là! Associez-vous à moi pour punir ces gredins... Rira bien qui rira le dernier.

Avant de conclure, une question me vint aux lèvres.

--Mais vous, monsieur Ducanif, comment se fait-il que vous soyez arrivé pour me délivrer?

--Tout simplement. Je rentrais et, en passant sur le carré du baron, il m'a pris l'idée de lui rendre visite. Alors, comme la clé était sur la porte...

--Bon! compris! dis-je.

Et je topai de grand coeur.

A ce point de son récit à M. Grandvivier, Camuflet se prélassa sur sa chaise en débitant d'une voix ravie:

--Je m'étais associé à une bonne action. La Providence ne tarda pas à m'en récompenser en me faisant découvrir que je n'avais jamais été sérieusement marié, puisque mes trois mariages étaient nuls, ce qui me donnait le droit de me procurer l'ineffable satisfaction, très prochaine, d'envoyer au diable mes trois belles-mères?

--De quelle façon avez-vous fait cette découverte?

--En agissant pour Ducanif, je me suis trouvé conduit à mettre le nez sur ce qui me concernait.

--Comment? demanda le juge.

Camuflet, on l'a vu, était de ces conteurs qui aiment à faire languir ceux qui les écoutent.

--N'anticipons pas! n'anticipons pas! répéta-t-il encore; tout viendra en son lieu et place, s'il vous plaît de suivre mon récit.

--Soit! fit le magistrat.

--Je continue donc.

--Pas avant que je vous aie posé une question. Cette lettre, trouvée chez le baron, par vous et Ducanif, de qui était-elle?

--De la cuisinière Héloïse qui l'adressait au docteur, son amant.

--Et vous l'avez lue!

--Plus de vingt fois.

--Est-ce vous faire anticiper que de vous demander quelle en était le teneur?

--J'allais précisément vous l'apprendre. A la lire et la relire, j'ai fini par la savoir par coeur... Voici donc ce qu'elle contenait...

Et Camuflet ouvrait la bouche pour contenter la curiosité du magistrat, quand soudain, au fond de l'appartement, éclatèrent des cris furieux, un vacarme de pas précipités, un craquement de bois brisé et, dominant tout ce tapage, une voix, vibrante de colère, qui répétait:

--C'est lui! c'est lui! cette fois, je le tiens!

En une seconde, le juge et Camuflet furent sur pied et coururent vers la salle à manger d'où était parti ce fracas. La porte de communication entre la cuisine et la salle à manger leur montra un trou béant produit par un panneau brisé.

Et ils entendirent retentir dans l'escalier le pas de quelqu'un qui descendait à toute vitesse et dont la voix furieuse répétait:

--C'est lui! c'est lui!

Bien qu'elle fût altérée par la colère immense qui la secouait, M. Grandvivier reconnut cette voix.

--C'est celle de La Godaille, pensa-t-il.

Quant à Camuflet, en examinant la porte brisée et la cuisine qui montrait sa sortie sur l'escalier grande ouverte, il reconstituait la scène à haute voix.

--Il est bien évident, disait-il, que deux hommes se trouvaient ici. Un d'eux, celui qui fuyait, pour faciliter sa retraite, a tiré cette porte qu'il a refermée en dedans d'un tour de clé. Si promptement que le poursuivant ait brisé l'obstacle qui lui était opposé, l'autre a eu le temps de s'enfuir par le porte de la cuisine qui ouvre sur le carré.

Puis, se tournant vers le juge:

--Reste maintenant à savoir quels étaient ces deux hommes, ajouta-t-il.

Bien que M. Grandvivier pût répondre pour La Godaille, dont il avait reconnu la voix, il haussa les épaules en signe d'ignorance et répliqua:

--Mon valet de chambre ou ma cuisinière pourraient nous l'apprendre... car c'est par l'un ou par l'autre que ces deux hommes doivent avoir été introduits pendant que nous étions ensemble dans mon cabinet.

Or il était impossible d'interroger Cydalise dont la cuisine déserte attestait l'absence.

--Pendant cette fuite, votre cuisinière était peut-être descendue chez ses fournisseurs, d'où elle n'est pas encore revenue, avança Camuflet pour expliquer cette absence du cordon bleu.

--Sans doute. Quant à mon valet de chambre, il n'est pas encore de retour d'une course que je lui ai donnée, ajouta le juge.

La curiosité n'était pas le moindre défaut de ce bon Camuflet. A défaut de ces deux témoins à interroger, il lui vint une idée.

--Si je descendais questionner le concierge? Il n'est pas sans avoir vu passer ces deux hommes dont l'un poursuivait l'autre, proposa-t-il.

--Vous m'obligerez en y allant, dit vivement le juge en poussant presque le petit homme.

Camuflet, heureux de la permission qui le mettait à même de satisfaire sa curiosité, sortit par la cuisine dont, en son empressement, il oublia de refermer la porte sur le carré, que les deux hommes avaient laissée ouverte.

Resté seul, M. Grandvivier, dont le visage s'était subitement empreint d'un désespoir profond, resta immobile comme cloué sur place par une sombre et douloureuse pensée.

--Ces deux misérables auront parlé de ma fille devant La Godaille... Ce jeune homme connaît mon secret! murmura-t-il en frémissant.

Un bruit le réveilla brusquement de sa torpeur et lui fit lever les yeux.

C'était La Godaille qui rentrait par la cuisine dont il venait de refermer la porte.

Ne pouvant se douter que celui qu'il poursuivait lui avait échappé en se réfugiant, avec sa complice, à l'étage au-dessous, chez Fraimoulu, le jeune homme avait continué sa chasse à fond de train jusqu'à la rue, espérant voir son ennemi fuyant à une bien petite avance. En n'apercevant personne, il était revenu aussitôt sur ses pas.

Hilarion avait dit la vérité lorsqu'il avait raconté à Gontran que, quand il se tenait sur la porte du charcutier en attendant son second petit salé, il avait vu revenir celui qui l'avait bousculé alors qu'il apportait sa première acquisition et qu'il l'avait entendu murmurer au passage:

--C'est à croire qu'il n'a pas quitté la maison, car j'étais trop sur ses talons pour qu'il ait eu le temps de prendre ainsi le large.

En conséquence, La Godaille était rentré dans la maison avec l'espoir qu'il rencontrerait son ennemi, caché dans quelque coin des combles, attendant le moment propice pour détaler.

C'était au retour de ces recherches inutiles que, en redescendant, il était rentré chez le juge.

Alors il l'avait aperçu dans la salle à manger.

Pâle, ému, l'oeil plein de compassion pour le magistrat qui, la figure convulsée par une immense angoisse, le regardait s'avancer, le jeune homme vint lentement au juge et d'une voix douce:

--Monsieur Grandvivier, voulez-vous me faire l'honneur de m'entendre pendant quelques instants? demanda-t-il.

Sans répondre, car une inquiétude terrible lui serrait la gorge, M. Grandvivier se dirigea vers son cabinet, suivi par le jeune homme qui, plein d'hésitation, se demandait:

--Comment vais-je commencer?

A leur entrée dans le cabinet, La Godaille, instruit par l'expérience sur le danger des portes entr'ouvertes, quand on ne veut pas que des oreilles voisines entendent, même involontairement, ce qu'on peut avoir à dire, commença par pousser le verrou.

Puis il se retourna vers le magistrat qui, après s'être laissé tomber sur un siège, l'avait regardé faire.

Il y eut un moment de silence entre les deux hommes, qui restèrent face à face, l'un n'osant parler, l'autre tremblant d'interroger.

Ce fut le juge qui, au prix d'un pénible effort, commença en demandant d'une voix qu'il essayait vainement de raffermir:

--Qu'avez-vous à me dire?

Frédéric Bazart parut hésiter d'abord. Rassemblant ensuite son courage, il attaqua, comme on dit, le taureau par les cornes et répondit d'un ton qui, si étrange que fût la phrase, n'avait pas le moindre accent ironique.

--J'ai à vous dire, monsieur Grandvivier, que je crois avoir deviné pourquoi vous avez voulu que je vous apprisse à faire sauter la coupe.

Puis, sans laisser au magistrat, qui avait tressailli, le temps de dire un mot, il continua:

--Malgré ma vie passée, croyez-vous qu'il y ait en moi un honnête homme? un garçon capable, maintenant qu'il a mis le pied dans le droit chemin, de le suivre jusqu'au bout sans jamais broncher?