La conquête d'une cuisinière II Le tombeur-des-crânes

Chapter 8

Chapter 83,799 wordsPublic domain

Tout en réfléchissant ainsi, Gontran, de ses doigts trempés dans un bol rempli à la fontaine, avait cinglé des gouttes d'eau à la figure de Cydalise. Un léger frémissement de la femme évanouie annonça qu'elle ne tarderait pas à retrouver connaissance.

Bientôt, en effet, ses paupières remuèrent, puis ses yeux, qui s'ouvrirent lentement, promenèrent autour d'elle un regard d'abord vague, qui, peu à peu, s'emplit de terreur.

Avec la raison qui reparaissait, le souvenir de la cause de son évanouissement était sans doute revenu, car elle se leva brusquement de sa chaise, et d'une voix épouvantée elle bégaya:

--Est-il parti?

--Parti!... Qui? demanda Gontran.

Au son de la voix qu'elle entendait, il est à supposer que la prudence fit regretter à Cydalise les quelques mots qui lui étaient échappés. Au lieu de répondre à la question, elle se mit à réparer le désordre de sa toilette et, tout en rajustant son bonnet, qu'elle avait ramassé sur le carreau, elle débita d'une voix qui se raffermissait de plus en plus:

--Quel mal singulier! Je ne pense à rien et, tout à coup, vlan! j'ai une syncope! Je passais sur le carré de votre étage, quand je me sentis prise d'un étourdissement. J'ai cherché à me retenir. Ma main s'est appuyée sur la porte de votre cuisine. Comme elle n'était pas fermée, elle a cédé sous mon poids et, faute d'un point d'appui, je me suis étalée sur le carreau où j'ai perdu connaissance.

Ce disant, Cydalise, tout en rajustant les brides de son bonnet, guettait sur la physionomie de Gontran quel degré de croyance obtenait son explication.

--Il faut vous soigner, ma belle fille, conseilla le jeune homme d'un air attendri.

Mais, tout en jouant la compassion, Gontran était en train de se dire que la cuisinière écorchait la vérité. Si son évanouissement avait eu lieu tel qu'elle le racontait qui donc, alors, avait refermé la porte derrière elle? Indubitablement un autre personnage avait été mêlé au début de la scène et c'était de lui que Cydalise avait parlé lorsque, en retrouvant ses sens, elle avait fort imprudemment demandé:

--Est-il parti?

En conséquence, Gontran avait aux lèvres trois ou quatre questions et il allait entamer son interrogatoire quand, de l'autre côté de la porte, sur le carré, une voix étonnée prononça:

--Tiens! fermée... Je suis pourtant bien sûr de l'avoir laissée ouverte.

Sans y réfléchir, il ouvrit au domestique Hilarion qui apparut tenant entre ses deux mains, enveloppé dans un journal, un copieux tas de petit salé.

Avant que le valet eût eu le temps de s'avancer, Cydalise profita de l'issue ouverte. Elle sortit vivement sur le carré et, quand elle eut sa retraite assurée, elle se retourna pour dire à Gontran:

--Grand merci, monsieur, de vos bons soins!

Puis elle monta l'étage qui menait au domicile de son maître.

Cependant Hilarion et son petit salé avaient pénétré dans la cuisine. En trouvant le jeune homme enfermé avec une jolie fille, l'ex-valet du duc Riaco del Punaisiados avait eu un sourire discret qui agaça Gontran.

De là vint que, sans daigner entrer dans une explication au sujet de Cydalise, le jeune homme demanda d'un ton sec:

--Vous l'avez donc été chercher en Chine, votre petit salé?

--Monsieur trouve probablement que mon absence a été longue? dit Hilarion sans se démonter.

--Dame! Près d'une heure, quand le charcutier est de l'autre côté de la rue!

--C'est que le charcutier n'avait plus de petit salé tout prêt et qu'il m'a fallu attendre qu'il en tirât de la marmite quand je m'y suis présenté pour mon second achat.

--Votre second achat? Que voulez-vous dire?

Toujours respectueux, Hilarion répondit:

--Je me serais senti mourir de honte si j'avais eu l'honneur de servir sur la table un petit salé ayant traîné dans la boue du ruisseau, ainsi qu'il est advenu à ma première acquisition.

--Il vous est donc arrivé un accident?

--Oui, monsieur, mais, je vous supplie de le croire, nullement par ma faute... Veuillez savoir que je revenais avec mon premier petit salé... tous morceaux de rare choix, cueillis par moi dans la boîte du comptoir avec une longue expérience acquise au service du noble duc del Punaisiados... Je revenais donc, dis-je, tout heureux d'avance des compliments qu'allait m'adresser M. le baron de Fraimoulu, quand, à mon entrée sous la voûte de la maison, je fus brutalement renversé par un animal lancé sur moi...

--Un animal? répéta Gontran. Un chien, alors, qui avait flairé votre charcuterie?

--Non, monsieur. Un jeune homme, véritable oiseau fou, qui courait à pleine volée en sortant de la maison. Tout en m'aidant à me relever, il me débitait questions sur questions.

--L'avez-vous vu? Courait-il? De quel côté a-t-il tourné?

--Comme, tout à ma chute et à celle de mon petit salé, je n'avais pas retrouvé la parole, il me bouscula encore pour se dégager le passage et reprit sa course en disant:

--Au lieu de perdre mon temps à interroger des bourriques, mieux serait de rattraper mon gueusard.

J'abandonnai donc mon petit salé que caressait, en murmurant, l'eau boueuse du ruisseau, et je retournai chez le charcutier. Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, il me fallut attendre que la marmite eût ravitaillé la boîte du comptoir. Je me tenais sur la porte de la boutique, regardant passer le monde, quand je vis revenir mon jeune homme. Il rentrait bredouille de sa chasse. Mine penaude, en proie à une vive émotion, il gesticulait en se parlant. A son passage devant moi, je l'entendis qui murmurait:

--C'est à croire qu'il n'a pas quitté la maison, car j'étais trop sur ses talons pour qu'il ait eu le temps de prendre ainsi le large.

--Comment était ce jeune homme? demanda Gontran.

--Vêtu d'un costume bleu, de grande taille, une moustache hérissée en chat.

--C'est La Godaille, pensa Gontran.

Et immédiatement il se demanda:

--Est-ce qu'il poursuivait ce même individu dont Cydalise, en reprenant connaissance, s'est informée lorsqu'elle s'est écriée: Est-il parti?

A écouter Hilarion, le jeune homme avait complètement oublié le pauvre Athanase Fraimoulu qui, ayant regagné son fauteuil, enrageait de faim, en n'ayant à ronger que son impatience. Heureusement que l'oncle prit soin de se rappeler au souvenir de son neveu. Du fond de la salle à manger, on entendit arriver dans la cuisine sa voix qui demandait:

--Avec qui causes-tu donc, Gontran? Hilarion n'est-il pas encore de retour?

--Si, si, mon oncle, il rentre à l'instant.

Puis, avant de rejoindre l'affamé:

--Mettez vite votre petit salé sur un plat et apportez-le sur la table.

Entré du matin, Hilarion était ignorant des aîtres du logis de son nouveau maître.

--J'aurai l'honneur de demander à monsieur où je trouverai un plat? s'informa-t-il.

--Là... dans l'office, dit le jeune homme en lui désignant une porte au fond de la cuisine.

Et il vint rejoindre son oncle dans la salle à manger où il entra en criant:

--Voici le petit salé!

--Merci, mon Dieu! prononça Fraimoulu qui avait un fond de religion.

Au bout d'une minute d'attente, qui dura un siècle pour Athanase, parut enfin Hilarion.

Mais il n'était porteur d'aucun petit salé.

--Pas moyen d'ouvrir l'office. Pétronille en aura aussi emporté la clef après avoir fermé la porte à double tour, annonça-t-il.

--Tu! tu! fit Fraimoulu. Que nous contez-vous là, Hilarion? La porte ne peut être fermée à double tour, attendu que sa serrure est à simple bouton.

--J'ai tourné le bouton, mais la porte a résisté à ma pesée, insista Hilarion.

--C'est que le bois aura un peu joué. Poussez fort! conseilla Gontran.

Hilarion venait de disparaître que Fraimoulu lâchait un soupir de satisfaction en disant:

--Enfin, je vais me régaler?

--Tout vient à point à qui sait attendre, débita le neveu.

Ce proverbe, parut-il, n'est pas toujours vrai, car l'apparition du petit salé fut remplacée par des hurlements de douleur poussés par Hilarion et qu'il entrecoupait de ces mots:

--Je suis aveugle! je suis aveugle!

En trois bonds, Gontran fut dans la cuisine.

Devant la porte de l'office, maintenant grande ouverte, se roulait à terre Hilarion criant de plus belle:

--Je suis aveugle!

En relevant le valet pour le faire asseoir, Gontran lui regarda le visage. Autour des yeux d'Hilarion s'étalaient des plaques d'une poudre dont le jeune homme reconnut aussitôt la nature.

C'était du poivre!!!

--Que vous est-il donc arrivé? demanda-t-il au pauvre diable.

--J'ai poussé la porte qui a cédé tout à coup et, comme j'entrais dans l'office, qui est sombre, je me suis senti atteint aux yeux d'une si effroyable douleur que j'en suis tombé de mon haut, bégaya le valet.

Tout en bassinant d'eau les yeux de l'infortuné, Gontran crut avoir deviné la vérité.

--Celui qui vient de s'échapper de l'office en jetant du poivre aux yeux d'Hilarion est l'homme qui avait refermé la porte derrière Cydalise évanouie. En m'entendant accourir au secours de la cuisinière, il s'était caché dans l'office.

Mais à cette explication que se donnait Gontran il se présentait une objection. Pourquoi, au lieu d'entrer avec la cuisinière évanouie, l'homme, après avoir poussé la porte, n'avait-il pas poursuivi son chemin?

Alors Gontran pensa au récit tout récent d'Hilarion sur La Godaille lancé à la poursuite d'un individu. N'était-ce pas cet inconnu qui, ne se sachant pas le temps de fuir l'ennemi qui lui brûlait les talons, avait si subitement disparu de la piste qu'avait poursuivie Frédéric Bazart.

En rassemblant tous ces détails et, surtout, en se remémorant l'histoire de La Godaille, le jeune homme finit par se demander:

--Cet homme qui se trouvait avec Cydalise, l'ex-Fille du Soleil, comme le prouve sa chevelure rousse... cet homme que voulait atteindre La Godaille... est-ce que ce ne serait pas le fameux Tombeur-des-Crânes?

Cependant que le neveu réfléchissait ainsi, on entendait, désolée, navrée, désespérée, la voix de l'oncle qui, cloué par la courbature sur son fauteuil, criait du fond de la salle à manger:

--Pour quand, ce petit salé???

VII

Que s'était-il passé chez M. Grandvivier? quelle cause avait motivé cette série d'événements précipités dont un des pires résultats était, à l'étage au-dessous, de laisser l'affamé Fraimoulu devant son assiette vide?

Pour savoir à quoi s'en tenir, il faut revenir à La Godaille au moment où, dans l'escalier, après avoir quitté Gontran près d'entrer chez son oncle, il avait continué son ascension pour aller, à l'étage supérieur, rendre visite à son protecteur, M. Grandvivier.

Il étendait la main pour sonner chez le magistrat, quand la porte s'ouvrit pour donner passage à Augustin, le valet de chambre du juge, qui sortait.

Depuis que La Godaille était sorti de prison, le vieux serviteur l'avait déjà tant vu venir voir son maître, qui semblait lui porter un affectueux et sincère intérêt, qu'il regardait le jeune homme comme un familier de la maison.

--Monsieur Frédéric, avez-vous quelque chose de pressé à dire à M. Grandvivier? demanda le domestique.

--Votre maître n'est-il pas chez lui, mon bon Augustin? s'informa La Godaille, répondant à cette question par une autre question.

--Si, monsieur est chez lui. Seulement, il est en conférence sérieuse avec quelqu'un dans son cabinet.

--Oh! qu'à cela ne tienne! J'attendrai.

--Alors vous savez le chemin du salon? il n'est pas besoin que je vous y conduise, dit Augustin.

Et pour s'excuser de ce sans-gêne:

--Je vais faire pour mon maître une commission très pressée, ajouta-t-il.

--Allez! allez! fit La Godaille; que je ne vous cause pas une minute de retard.

Sur ce, il entra dans l'appartement pendant que le domestique en sortait, disant avant de tirer la porte derrière lui:

--Du reste, vous trouverez au salon à qui parler en attendant.

Ainsi introduit dans le logis du magistrat sans qu'aucun coup de sonnette eût prévenu de son entrée, La Godaille, dont le pas était assourdi par l'épais tapis qui couvrait le parquet de toutes les pièces du logement, se dirigea vers le salon.

Pour y arriver, il lui fallait suivre un couloir de dégagement qui coupait au court, en évitant de passer par la salle à manger et un petit fumoir. A l'entrée de ce couloir, Frédéric s'arrêta tout net, surpris par le murmure de deux voix qui susurraient dans la salle à manger.

--Chut! chut! On pourrait t'entendre, soufflait une voix.

--Augustin est en course. Quant à ton maître, en venant ici du salon, j'ai laissé, derrière moi, toutes les portes ouvertes. Au premier bruit de fauteuils nous annonçant la retraite de son visiteur, nous nous séparerons.

--Viens dans la cuisine.

--Un traquenard, ta cuisine, où je ne saurais expliquer ma présence si je m'y faisais surprendre, tandis que dans cette salle à manger je puis y être venu pour admirer les tableaux, ces natures mortes.

Si bas de ton que parlât cette dernière voix, La Godaille la reconnut pour être celle d'un homme et il y surprit un accent impérieux lorsqu'elle poursuivit:

--Ne perdons pas notre temps. Au plus pressé... Quand revient-elle?

--Crois-moi, ne persiste pas dans ce projet, il nous en arrivera malheur! conseilla l'autre voix, celle d'une femme.

Cet appel à la prudence ne fut pas écouté par l'homme, qui répéta plus sèchement:

--Quand revient-elle?

--Je l'ignore.

--Tu mens!

--Non. Il a annoncé plusieurs fois qu'il allait la rappeler près de lui, mais il n'a pas encore précisé l'époque.

--Nul préparatif n'annonce donc un retour prochain?

--Il y a trois jours que le tapissier a fini de préparer la chambre qui lui est destinée.

--Et puis encore? insista curieusement l'homme.

--Tu en demandes trop. Tu en sais à présent autant que moi, répondit la femme dont la voix semblait se rebeller.

Il y eut un petit silence après lequel l'homme reprit d'un ton qui menaçait:

--Écoute-moi, ma fille. Tu me connais et tu dois savoir qu'il ne fait pas bon me trahir... En conséquence, charrie droit, je te le conseille! Depuis quelque temps, tu n'es plus franche du collier.

--C'est que j'ai peur.

--Peur de quoi?

La femme hésita. Sans doute qu'au moment de faire un aveu la prudence lui ferma la bouche, car l'homme, après avoir attendu, répéta avec impatience:

--Peur de quoi?

--Je n'en sais rien, mais j'ai peur.

--Allons! tranquillise-toi, grande folle! Entendons-nous bien et tout ira comme sur des roulettes, dit l'homme dont la voix s'adoucit.

Cependant La Godaille était resté immobile à l'entrée de son couloir, tendant l'oreille à ce murmure des voix et se disant:

--C'est la cuisinière et son amoureux... Le torchon brûle à propos de je ne sais quoi et qui n'est pas mon affaire. Laissons-les à leur tête-à-tête et gagnons le salon sans qu'ils puissent se douter qu'ils ont eu un écouteur.

Sur la pointe du pied, grâce au tapis, La Godaille put, sans le moindre bruit, arriver au salon, qu'il trouva désert.

--Tiens! fit-il étonné de cette solitude; et Augustin qui m'avait annoncé que je n'y serais pas seul!

Se persuadant que celui dont avait parlé le domestique du juge avait dû se joindre au premier visiteur reçu dans le cabinet de M. Grandvivier, le jeune homme, toujours silencieusement, se posa sur un fauteuil pour attendre son tour de voir le magistrat.

L'homme que Frédéric Bazart venait d'appeler l'amoureux de la cuisinière n'avait pas menti quand, tout à l'heure, pour calmer les craintes de sa maîtresse, il avait dit que toutes les portes ouvertes lui permettraient d'entendre le moindre bruit annonçant la fin de l'audience donnée par M. Grandvivier.

La porte qui séparait le salon du cabinet se trouvait entre-bâillée. Il devait en être ainsi bien à l'insu du juge et de son visiteur, car ils causaient tout d'abandon sans se douter que leurs paroles arrivaient à La Godaille.

--Que me dites-vous là, cher ami! s'écriait le magistrat.

--L'exacte vérité.

--Il vous a été volé dix mille francs?

--Dans un tiroir de mon bureau.

--Qu'on a forcé?

--Non, car j'avais laissé la clef dans la serrure. On n'a eu qu'à la tourner.

--Vous avez payé cet oubli.

--Joignez à cela que j'avais un témoin quand j'ai mis bien ostensiblement ces dix billets de mille francs dans mon tiroir.

--Avouez-le. C'était bien franchement vouloir être volé.

L'interlocuteur de M. Grandvivier fit entendre un léger rire, puis il ajouta:

--Vous ne croyez pas si bien dire.

--Quoi! fit la voix étonnée du juge, vous avez vraiment voulu être volé?

--J'ai tout fait pour cela et j'ai eu le bonheur d'y réussir.

--Vous aviez donc besoin de tenter une probité sur laquelle vous aviez des doutes? En ce cas, vous auriez pu faire l'essai à meilleur marché.

--Je n'avais pas le moindre doute sur la probité en question. Je savais pertinemment que la somme me serait soustraite.

--Alors j'en reviens à dire: Pourquoi, puisque vous étiez certain du vol, n'avoir pas mis cent francs au lieu de dix mille?

--Parce qu'on ne m'eût pas dérobé cent francs, attendu qu'on avait besoin d'un plus gros butin.

--Que vous avez estimé à dix mille francs.

--Oui au jugé. J'ai évalué à cette somme certaine entrée en campagne d'une expédition que je tiens d'autant plus à voir s'entreprendre que je suis décidé à lui casser le cou au bon moment.

--Voyons, cher ami, expliquez-vous plus clairement, car vous ne parlez que par énigmes? appuya M. Grandvivier dont la voix s'accentuait de plus en plus surprise.

--Il est bien entendu que je parle à l'ami, rien qu'à l'ami, et pas au magistrat! insista l'interlocuteur du juge.

--Pourquoi pas le magistrat?

--Parce que, derrière le magistrat, arriverait la justice qui, peut-être... je dirai même: assurément, ne châtierait mes trois misérables que d'une façon incomplète... en admettant même qu'elle ne les laisserait pas partir sains et sains.

Et, lentement, d'un ton qui pesait sur chaque parole, celui qui parlait continua:

--Tandis que je veux, pour les gredins que je vise, une punition sans pitié ni merci, qui les frappe avant que la loi intervienne en rien dans l'affaire.

Cette façon de procéder sommairement dut éveiller quelque sombre pensée assoupie dans l'esprit du juge.

Brusquement, sans réfléchir, d'un élan tout involontaire, il prononça d'une voix brève:

--Je comprends ainsi la vengeance.

A mesure que les deux causeurs avaient parlé, La Godaille s'était trémoussé sur son siège, mécontent de lui, et se disant:

--Sapristi! j'en entends trop! Je n'aime pas le rôle d'écouteur aux portes! c'est un vilain métier... Il faut les avertir que je suis là.

Il pensait à tousser, à renverser un fauteuil, à marcher lourdement, en un mot à prévenir d'une façon quelconque de sa présence.

Une réflexion l'arrêta.

--N'est-il pas déjà trop tard! se demanda-t-il.

Et, tout en cherchant un parti à prendre, il lui fallut encore entendre M. Grandvivier qui demandait:

--Vous dites qu'ils sont trois?

--Oui, deux hommes et une femme.

--Et vous ne craignez pas qu'ils vous échappent avant que vous ayez pu les châtier?

--Je le crains si peu que je pourrais d'avance préciser l'endroit où ils viendront se faire pincer.

A nouveau, le causeur se mit à rire en disant:

--Je vois d'ici leur figure quand ils se verront pris au traquenard par moi qu'ils ont toujours cru vivre dans la peau d'un imbécile.

Cependant La Godaille se répétait:

--J'en entends trop! J'en entends trop! ma place n'est pas ici... Tout n'est pas bon à écouter... Je paierais vingt francs trois grammes de coton à me fourrer dans les oreilles.

Le brave garçon se désolait encore lorsqu'un souvenir l'éclaira. Est-ce que, quand il l'avait introduit, le domestique du juge ne lui avait pas annoncé qu'il trouverait quelqu'un l'ayant précédé au salon? Il avait supposé d'abord que ce visiteur s'était fait admettre en tiers dans le cabinet. Mais il était incontestable que, dans le cabinet du juge, ils n'étaient que deux... Alors, qu'était devenu l'autre?... Est-ce que ce serait celui-là qui, pour prendre patience, avait été rejoindre Cydalise!

--Ce serait drôle de connaître l'ami de M. Grandvivier qui en pince pour sa cuisinière, pensa le jeune homme.

Et, estimant que c'était être bien faiblement coupable et surtout qu'il s'amuserait mieux en prêtant l'oreille à des chamailleries d'amants, il se leva, et, toujours sur la pointe du pied, il reprit le chemin de la salle à manger en se disant:

--Allons voir si mes amoureux se sont raccommodés.

Comme La Godaille sortait du salon, M. Grandvivier posait cette question:

--Quel crime complotent vos gredins?

--Celui de tuer, après l'avoir dépouillé, un homme que vous connaissez, car c'était un des convives de votre dîner.

--Vous l'appelez?

--Ducanif.

Après ce nom prononcé, l'interlocuteur du juge demanda:

--Voulez-vous que je vous conte tout par le menu sur ces bandits?

--Parlez, mon cher Camuflet, dit sérieusement M. Grandvivier.

D'un geste de main, M. Grandvivier arrêta Camuflet qui allait commencer son histoire et demanda:

--Comment se fait-il que vous, cher ami, homme paisible, insouciant, sédentaire, vous vous soyez lancé en pareille aventure?

A cette question, Camuflet fit entendre un léger rire ironique et répondit:

--Rien n'inspire plus d'énergie à un homme que de posséder trois belles-mères. Savez-vous pourquoi?

--Le soin de les rendre heureuses.

--Non, le désir ardent de s'en débarrasser! Pour y arriver, le plus paresseux soulèverait le monde! Un beau jour, à moi qui avalais avec résignation mes trois pilules quotidiennes, l'énergie en question est venue subitement et d'une façon bien inattendue... entre quatre murs, dans une chambre qui n'était pas la mienne et où je me trouvais mis sous clé... en un mot, pour avoir été enfermé chez le baron de Walhofer.

A ce nom, le juge tressaillit imperceptiblement, mais sa voix n'eut qu'une intonation de surprise quand il demanda:

--Ce même baron de Walhofer que M. Fraimoulu m'a présenté en amenant à ma table ses convives que la frasque de sa cuisinière Nadéje laissait devant des assiettes vides?

--Le même... et qui, je l'espère, ne remettra plus les pieds chez vous quand je vous l'aurai fait connaître... car il est un des trois gueux dont je poursuis le châtiment.

--Oh! oh! fit le juge d'une voix qui protestait, êtes-vous bien sûr de ce que vous dites là, Camuflet? C'est bien grave.

Et se reprenant:

--Non pas que je veuille, croyez-le, défendre contre vous ce monsieur qui, avant sa présentation par M. Fraimoulu, m'était parfaitement inconnu.

--Pas de nom pourtant, objecta Camuflet.

Le magistrat parut consulter ses souvenirs.

--C'est vrai, reprit-il. Quand M. Fraimoulu m'a nommé le baron, il m'a semblé avoir entendu déjà ce nom, mais je n'ai pu me rappeler où et comment... Aidez-moi un peu à ce sujet.

--Ne vous souvient-il pas d'une carte de visite du baron de Walhofer trouvée par moi dans la poche du tablier de ma belle-mère n° 3, noble dame Buffard des Palombes, carte que je vous ai apportée?... Avez-vous oublié que nous crûmes alors que ce baron était un sexagénaire qui s'était énamouré des charmes défraîchis de noble dame des Palombes? Supposition qui vous inspira le moyen, pour moi, de me dégrafer de mes trois belles-mères en cherchant à les marier... Et, comme je ne savais de quelle façon m'y prendre pour mettre votre conseil en pratique, ne vous rappelez-vous pas non plus m'avoir cité un proverbe dont l'application me mènerait à bon port?

--Quel proverbe?

--_Diviser pour régner_.

M. Grandvivier avait décidément la mémoire rebelle, car, après s'être recueilli un instant, il prononça:

--Je n'ai gardé aucun souvenir de tout cela.

Ensuite, curieusement:

--Que je vous aie ou non cité le proverbe: _Diviser pour régner_, avez-vous su en tirer profit? demanda-t-il.

--Oh! oui, et large profit! déclara Camuflet.

Puis, éclatant de rire au souvenir de son exploit: