La conquête d'une cuisinière II Le tombeur-des-crânes
Chapter 5
Et, toujours sans plastron ni masque, il attaqua sur-le-champ le Tombeur-des-Crânes sans lui donner le temps de se déplastronner.
Je vous laisse à deviner si le public était ravi de ce supplément de représentation qu'on lui offrait gratis.
Sacrebleu! le bel assaut! Quelle ardeur! Si je n'avais pas su que les deux fleurets étaient mouchetés et garnis d'un tampon, j'aurais tremblé d'avance pour le premier qui allait recevoir le coup de bouton.
Un instant, je crus que Vernot avait étrenné. Je le vis sursauter brusquement et rompre d'un pas, mais ce devait être une feinte pour mieux prendre son élan, car il fondit sur son adversaire avec une telle force que, le bouton du fleuret venant se planter en plein milieu du plastron d'Alfred, l'arme ploya si fort qu'elle se rompit.
--Es-tu content cette fois? demanda alors le brigadier au Tombeur-des-Crânes.
Et, dédaignant de prendre les vingt francs qu'il avait pourtant gagnés deux fois, il quitta l'estrade au milieu d'un tonnerre de bravos, suivi par le regard d'Alfred qui n'avait pas soufflé mot.
Henriette, Carambol et moi, nous fûmes des premiers sortis de l'auberge. A la porte nous attendait le brigadier qui, devinant nos félicitations, nous dit d'une voix qui me parut être encore essoufflée par l'assaut:
--A demain les compliments! Vite, en route, les enfants! Je n'ai que bien juste le temps d'endosser mon uniforme et de courir à mon poste de cette nuit... Diable! Je ne voudrais pas rater Chauffard!
Je lui tendais la main pour prendre congé quand il me demanda:
--Est-ce que vous ne venez pas jusqu'à la maison... quand ce ne serait que pour en rapporter votre fusil que vous y avez oublié ce matin?
--Tiens! c'est vrai! fis-je, profitant de cette occasion qui m'était offerte de rester plus longtemps avec Henriette à laquelle j'offris le bras.
Nous marchâmes bon pas, car nous étions précédés par le brigadier qui accélérait sa marche en répétant:
--Vite! vite! Je n'ai que juste le temps!
Et, cela, il nous le disait de sa voix toujours courte d'haleine, avec sa main appliquée sur le flanc, en homme à qui l'essoufflement donne un point de côté.
A ce train, nous atteignîmes la maisonnette en cinq minutes.
--Henriette, offre un verre de bière à monsieur pendant que je vais mettre mon uniforme, commanda le père en prenant l'escalier qui montait à sa chambre.
Ce fut à peine si j'eus le temps de boire, car le brigadier redescendit presque aussitôt, costumé et son fusil à la main.
Il embrassa Henriette en disant de sa voix toujours haletante:
--Dors bien, chérie! A demain!
Comme sa fille le regardait un peu inquiète de cette haleine qui n'avait pas encore régularisé son souffle, il s'appuya à nouveau la main sur le flanc et nous dit avec un sourire:
--J'ai fait un tel effort pour en finir promptement avec le drôle que je m'en suis foulé la rate... J'en suis resté cornard comme un vieux cheval.
Et, après avoir ponctué sa plaisanterie d'un bon gros rire, il se remit à embrasser sa fille en répétant:
--A demain, mignonne, à demain!
J'avais repris mon fusil que j'avais passé en bandoulière et j'attendais pour faire mes adieux au brigadier. Il vint à moi et me demanda:
--Est-ce que vous n'allez pas me faire un petit bout de conduite jusqu'à mon poste?... C'est, tout au plus, à cent mètres d'ici.
Puis, en supposant que sa demande pouvait m'effrayer:
--Oh! ne craignez rien, ajouta-t-il; si Chauffard est pour passer au carrefour de Roches, j'ai l'oreille fine, je vous congédierai à temps... Je ne vous laisserai pas faire votre apprentissage de gabelou.
Et, à nouveau, il éclata de rire.
--Je vous suis, brigadier, répondis-je.
Il tendit la main à l'invalide en disant:
--Bonsoir, vieux Carambol! Veille à la porte bien fermée, camarade.
--Soyez tranquille, promit l'invalide.
Nous nous dirigeâmes vers la porte. Sur le seuil, le brigadier se retourna, ouvrit les bras et dit à sa fille:
--Viens encore m'embrasser, mon enfant.
Ses bras se refermèrent sur Henriette accourue sous ses lèvres.
--Oh! comme tu m'embrasses fort ce soir! dit la jeune fille étonnée.
--C'est probablement que je suis encore tout nerveux de ma lutte avec le saltimbanque, répondit-il.
Enfin nous nous mîmes en route.
Il arrive souvent qu'un homme, en un seul et prodigieux effort, dépense une telle somme de forces qu'il en reste anéanti. Tel me parut être le cas de Vernot dont le pas, d'habitude tant alerte, était devenu lourd et traînant.
Son point de côté devait avoir atteint l'état aigu, car, bien qu'il appuyât toujours sa main sur l'endroit douloureux, sa respiration sifflait.
Nous atteignîmes un petit bois qui, en le contournant, nous cacha la maisonnette. Elle venait de disparaître à nos yeux, quand, au milieu du silence, retentit la voix d'Henriette qui lançait à Vernot ce dernier adieu:
--A demain, petit père!
Le brigadier se raidit, fit un effort pour dompter le râle de sa respiration, et répondit d'une voix qui, subitement, s'était faite gaie:
--A demain, bichette!
Grande fut ma surprise quand je le vis, pendant que sonnait son accent joyeux, essuyer une larme de sa main qui tremblait et que, tout aussitôt après, je l'entendis murmurer:
--Je ne la reverrai plus jamais... jamais... jamais, ma fille bien-aimée!
Et, à mesure qu'il répétait son «jamais», sa voix s'éteignait plus désespérée.
Tout à coup, il poussa un sourd cri de douleur en appuyant plus fort sur son flanc. Il trébucha sur ses jambes et il allait tomber si je ne l'eusse soutenu dans mes bras.
--Vous souffrez? Il faut retourner chez vous! m'écriai-je tout d'abord.
--Non, non, non! répéta-t-il avec énergie.
Puis de sa voix qui haletait:
--Savez-vous pourquoi je vous ai demandé de m'accompagner? C'est que j'ai un service à vous demander.
--Lequel?
--Vous êtes jeune et fort... Portez-moi jusqu'à mon poste, au carrefour des Roches... c'est tout près.
Il devina que j'allais protester contre cette étrange demande.
--Je vous en conjure! balbutia-t-il d'un ton si suppliant que j'en perdis la raison, car, au lieu de persister dans mon idée de le ramener à sa demeure, je le chargeai sur mes épaules et je pris le chemin du carrefour des Roches.
--Merci! merci! merci! murmura sans cesse à mon oreille, pendant ce trajet, sa voix reconnaissante.
J'arrivai au carrefour.
--Couchez-moi sur ce talus, me commanda-t-il.
Aussitôt que je l'eus étendu, il fit entendre un soupir de satisfaction immense, puis prononça:
--Ouf! j'y suis enfin!
Tout bouleversé d'abord par mon indicible surprise, j'avais obéi à Vernot. Un peu de sang-froid me revint et je m'écriai:
--Mais d'où vient ce mal subit? Qu'avez-vous donc?
--Ce que j'ai? souffla-t-il; j'ai que je suis un homme fichu!... j'ai que le Tombeur-des-Crânes m'a administré là, dans le flanc, un mauvais coup dont je serai mort dans une heure.
La stupeur qui me rendit muet permit au brigadier de continuer:
--Pendant que je maniais un fleuret bien boutonné, celui du saltimbanque était démoucheté...
Il s'arrêta pour rire faiblement, puis, il ajouta:
--Et je suis certain que le sacripant savait quelle arme il avait en main... Dans sa colère d'avoir été vaincu au bâton, il m'a tout gentiment assassiné.
--Et vous n'avez rien dit en vous sentant blessé?
--Baste! à quoi bon?
--Mais à faire arrêter le misérable!
--Ah! voilà qui m'aurait fait une belle jambe!
Tout épouvanté, je regardais avec stupéfaction cet homme si calme à l'approche de la mort.
--Quand j'ai reçu l'atout, continua-t-il, j'ai compris que mon affaire était dans le sac. Alors je me suis dit: Profitons-en!
--Profitons-en! répétai-je sans comprendre.
--Le plus difficile était pour moi que personne ne se doutât que j'étais ratiboisé.
Encore une fois il se mit à rire.
--Hein! fit-il, avouez que vous, Henriette et Carambol, je vous ai bien mis dedans avec l'histoire que je m'étais foulé la rate... Tout en plaisantant, j'avais une rude peur, allez, dans ce moment-là... J'avais le trac de ne pouvoir pas jouer ma comédie jusqu'au bout... Eh! eh! il s'en est fallu de peu que je manque mon but. Sans vous, je n'aurais pu arriver à venir mourir ici.
Il s'interrompit subitement, se souleva du sol sur ses poignets et sembla écouter.
--N'avez-vous rien entendu? me demanda-t-il.
--Non, rien.
--La mort, qui vient, me fait sans doute tinter les oreilles... j'avais cru entendre un cri de détresse.
De tout ce que venait de me dire Vernot, une phrase surtout était restée dans mon cerveau éperdu. Que signifiait ce «Profitons-en» qu'il s'était dit en se sentant blessé mortellement? Pourquoi avait-il joué cette comédie sinistre de tromper sa fille?
J'en étais là de mes réflexions quand, à mon tour, je dressai l'oreille.
Un cri d'appel, affaibli par la distance, avait encore troublé le silence de la nuit.
Était-ce que le sens de l'ouïe venait de s'émousser chez le mourant, mais il ne fit pas attention à ce second cri.
Agenouillé près du malheureux, étendu sur le sol, je l'entendis qui murmurait. Sa voix s'éteignait. Elle ne laissait plus arriver ses paroles jusqu'à moi. Je me penchai vers lui pour l'écouter.
Le brigadier se parlait.
--Oui, soufflait-il, quand le gueusard m'a troué la peau, pas si bête que de dire la vérité! Chacun se serait empressé autour de moi. Un cortège de gens m'aurait porté sur mon lit où je serais mort une heure après au vu et au su de tout le monde qui, le lendemain, se serait dit: «Il a gobé cela dans son assaut»... et ma fille n'aurait rien eu après moi.
Sa voix me sembla gaie quand, après une petite pause, il continua:
--Perdu pour perdu, c'était bien le vrai plan que ma mort profitât à Henriette. Voilà pourquoi je n'ai soufflé mot... Demain, quand on trouvera mon cadavre étendu ici, à mon poste, on mettra cela au compte de Chauffard... Et, alors, la fille du brigadier Vernot, qu'on croira mort au service, aura droit à la pension... Eh! allez donc! le tour sera joué!
Inutile de vous dire que ces paroles venaient de m'expliquer le «profitons-en» qui m'avait tant frappé quand il m'avait révélé sa blessure.
Je le vis rassembler ses forces pour se mettre debout.
--Jeune homme, dit-il, aidez-moi à me relever et à m'appuyer sur cette roche.
Tout en le soulevant, je fis une nouvelle tentative:
--Peut-être, monsieur Vernot, vous abusez-vous sur la gravité de votre blessure... Des soins peuvent encore vous sauver. Laissez-moi vous porter jusqu'à votre maison.
--Pas de ça! pas de ça! dit-il vivement. Vous gâteriez tout! Vous me proposez de lâcher la partie quand j'ai gagné en main... Oui, et mon gain sera une pension pour ma fille. Puisque je vous répète que je suis un homme fichu, archi-fichu, autant que j'en tire avantage.
Quand, remis sur ses jambes, il se fut adossé à la roche:
--A présent, reprit-il, écoutez-moi... Et pas de sensiblerie bête!!!... Vous allez me quitter.
--Y pensez-vous! m'écriai-je.
--Pas de sensiblerie bête! répéta-t-il.
Sans me donner le temps d'une nouvelle protestation, il continua:
--Vous avez votre fusil chargé, n'est-ce pas?
--Des deux coups.
--Bon! Vous allez donc détaler au pas de course, et, tout en fuyant, vous ferez feu de vos deux coups. Mes hommes, qui sont postés à cinq cents mètres d'ici, croiront que je suis aux prises avec Chauffard.
--Alors ils accourront à vous?
--Du tout! du tout! Ne vous souvient-il plus que je leur ait fait dire par Epin qu'ils doivent rester à leur poste et attendre que je les rejoigne?
Dans sa voix qui haletait, je crus pouvoir surprendre un accent de satisfaction quand il ajouta:
--Quelle chance tout de même que je leur aie donné cette consigne-là!... Ils ne viendront pas me déranger.
--Et puis? demandai-je après avoir un peu attendu.
--Et puis, c'est tout, dit-il.
Il se reprit aussitôt:
--Ah si! j'ai encore une chose à vous demander.
--Parlez.
--C'est, lorsque vous serez parti, de ne pas revenir sur vos pas... quoi que vous entendiez... Est-ce convenu?...
Comme j'hésitais à répondre, il répéta:
--Vous savez? pas de sensiblerie bête!... Dites oui, je vous en supplie!
--C'est convenu! promis-je.
--Maintenant, ramassez mon fusil sur l'herbe et mettez-le-moi en main.
Quand j'eus obéi, il reprit d'une voix qui se hâtait:
--Dans dix minutes, le sang m'aura étouffé... Partez vite!... Que vos deux coups de feu soient tirés dans les vingt premiers mètres de votre fuite, là, tout près de moi.
Il s'arrêta, semblant chercher s'il oubliait quelque recommandation dernière. Puis il me tendit la main et quand il eut saisi la mienne:
--Il ne me reste plus qu'un serment à vous réclamer... C'est un père qui vous implore.
--Quel serment? demandai-je, comprenant que je ne devais rien refuser à un mourant.
--Jurez-moi que d'aujourd'hui à un an, vous ne direz rien ni à ma fille ni à personne de ce que vous avez appris et vu ce soir et que vous laisserez Henriette croire à ma mort telle que la rapporteront les événements.
--Je le jure!
Comme il l'avait dit, le sang commençait à l'étouffer. Ce fut avec effort que, tout en me serrant la main, il put parvenir à prononcer ces deux mots:
--Adieu!... Partez!
Pouvais-je hésiter, maintenant que j'avais tout compris? Non, n'est-ce pas? Je pris donc ma course et, comme il m'avait été prescrit, avant même d'être sorti du carrefour des Roches, je tirai les deux coups de mon fusil.
Je n'avais pas franchi cinquante mètres que, derrière moi, retentit une détonation.
Un instant, je restai cloué sur le sol par une douloureuse émotion. Mais j'avais promis de ne pas revenir sur mes pas. Je repris mon élan dans la direction de la maisonnette du brigadier qui, bientôt, au tournant du bois dont je vous ai parlé, m'apparut avec une de ses fenêtres éclairée. Une autre lumière, dans la salle d'en bas, me laissait apercevoir la porte du logis toute béante.
Qui donc veillait dans cette demeure dont, à notre départ, les deux habitants allaient se mettre au lit aussitôt la porte refermée derrière Vernot et moi?
Immédiatement me revinrent au souvenir les deux cris de détresse que j'avais entendus du carrefour des Roches et j'eus le pressentiment d'un immense malheur.
J'activai ma course, l'oeil fixé sur cette double lueur de la maison.
Tout à coup un obstacle étendu sur la route se rencontra sous mes pas et je roulai sur la chaussée. La nuit n'était pas si obscure qu'il me fût impossible de me rendre compte, dès que je fus relevé, de la cause de ma chute.
C'était le corps d'un homme.
Et quand je m'en fus approché, j'entendis une voix, que je reconnus pour celle de Carambol, qui me dit, faible et saccadée par un hoquet d'agonie:
--C'est vous, brigadier? Courez vite!... Henriette!... Le pendard m'a logé son couteau dans la poitrine... Courez! courez!... Ne vous occupez pas de moi... J'ai mon compte!... Pensez quelquefois à votre vieux Carambol... Oh! oui, j'ai mon compte!... Adieu, brigad...
Le mot ne fut pas achevé et, sous ma main, qui cherchait à découvrir la poitrine de l'invalide, je sentis le corps se raidir dans une dernière convulsion.
Il n'y avait pas à m'attarder près du cadavre. Je me redressai en une seconde et je repris ma course vers la maison où les dernières paroles de Carambol m'avaient annoncé Henriette exposée à un danger.
Qui donc avait frappé l'invalide à mort? De quel «pendard» avait-il voulu parler? N'était-ce pas le terrible contrebandier Chauffard qui, pendant que Vernot l'attendait à l'affût, avait piqué droit sur la maison du brigadier pour se venger, sur les siens, de l'ennemi acharné qui ne lui laissait pas de trêve.
J'accusais Chauffard à tort. Car, lorsque je n'étais plus qu'à dix mètres de la maison, la silhouette d'un homme qui sortait du logis s'encadra en ombre dans la baie lumineuse de la porte grande ouverte.
Rien qu'aux contours de cette silhouette, je reconnus le misérable.
C'était le Tombeur-des-Crânes!
D'un bond, je franchis la moitié de la distance qui nous séparait pour lui couper la retraite et, oubliant que mon fusil était déchargé, je l'ajustai.
Pas un mot ne fut dit entre nous, Alfred avait compris que j'allais le tuer comme un chien. Mon arme était à peine en joue, qu'il s'était brusquement baissé, une main en terre, tout ramassé pour s'élancer sur moi aussitôt le coup parti.
Le craquement de la batterie de mon fusil me rappela que j'étais désarmé. Ce bruit avait été aussi entendu par Alfred. En un saut, il fut sur moi, le couteau au poing. Mon fusil, que je pris des deux mains et que j'opposai en travers à son élan ne lui permit pas de m'atteindre en plein corps... Une de mes mains fut traversée par le couteau. Il recula d'un pas pour s'élancer à nouveau, temps dont je me servis pour saisir mon fusil par le canon: il était devenu une massue. Maintenant, j'étais d'attaque.
Rien qu'à me voir brandir mon arme ainsi transformée, le Tombeur-des-Crânes devina, comme on dit, que j'étais du bâtiment, et qu'avec son seul couteau pour arriver à la parade, il allait se faire assommer.
Il s'effaça d'un saut de côté et disparut dans les taillis qui bordaient la route.
Mon plus pressé n'était pas de le poursuivre. Je m'élançai dans la maisonnette dont, par prudence, je refermai la porte derrière moi.
* * * * *
La Godaille avait arrêté subitement son récit.
--Eh bien, monsieur Frédéric? dit vivement Gontran dont la curiosité tendue s'accommodait peu de cette brusque interruption.
Frédéric Bazart se mit à rire.
--Je crois que c'est le vrai moment, monsieur Lambert, de vous dire: «La route est belle!» débita-t-il.
Gontran le regarda sans comprendre.
--Oui, «la route est belle... On ne verse pas,» appuya la Godaille expliquant sa plaisanterie. Je vous avouerai que, depuis que je parle, mon gosier à eu le temps de se dessécher. Or, si on versait un peu... de n'importe quoi... un grog, par exemple...
--Ah! mille pardons! fit Gontran qui alla chercher dans le buffet tout ce qui était nécessaire à la confection d'un grog.
Et, quand il se fut désaltéré, La Godaille continua:
* * * * *
--Ce serait fièrement mentir, si je vous disais qu'après tous ces tragiques événements, le sommeil, quand je fus étendu dans mon lit, vint aussitôt me trouver. Je me tournai et retournai de longues heures durant sur ma couche avant de m'endormir. Encore mon repos ne fut pas de longue durée. Je fus réveillé par le vacarme des voix des habitants, qui, les uns interrogeant, les autres répondant, se tenaient rassemblés devant la porte de l'auberge de Trudent.
Il était question des événements de la nuit qu'on connaissait par les douaniers.
En un clin d'oeil, je fus habillé. Je descendis me mêler aux villageois. Dans le groupe où je me glissai, une commère était en train de dire:
--Cette fois, le pauvre brigadier Vernot a perdu la partie. On ne peut pas avoir toujours le bon bout. Hier, il a triomphé du Tombeur-des-Crânes; aujourd'hui c'est Chauffard qui lui a fait son affaire... Et malheureusement, pour cette partie-là, le brigadier ne peut pas demander sa revanche, comme il en a accordé une au Tombeur-des-Crânes.
--Ah! à propos du Tombeur-des-Crânes, interrompit le facteur rural, il faut croire qu'il aura eu peur d'être blagué dans le village pour sa double défaite, car ce matin, à la pointe du jour, lui et les autres de la troupe ont décampé... Ils en avaient le droit, du reste, car ils ont payé Trudent rubis sur l'ongle.
--Mais qu'est-il donc arrivé au brigadier? demandai-je à mon voisin.
--Comment! vous ne savez pas le malheur de cette nuit?
--Je quitte mon lit à l'instant.
--M. Vernot a été tué par le contrebandier Chauffard... et à bout portant, il faut le croire... car le cadavre avait au flanc une horrible plaie d'arme à feu.
Je compris que le brigadier, en se lâchant son coup de fusil dans le corps, avait appuyé le canon de son arme sur la piqûre du fleuret. Les ravages de la balle avaient dû dénaturer la trace de la blessure précédente.
Il était arrivé à son but, ce pauvre Vernot! car la commère, qui était la femme d'un douanier, ce qui lui permettait de conter par le menu, continua:
--Le brigadier a certainement reçu son atout dès le début, car mon homme, qui était à son poste, m'a dit n'avoir entendu que trois coups de fusil. Ça n'a pas été long, vous voyez? Mon homme et ses camarades seraient bien venus à son secours, mais, par malheur, le brigadier leur avait précisément donné la consigne de ne pas quitter leur affût.
Il y avait, parmi les péroreurs, un moraliste qui lâcha cette vérité incontestable:
--Mieux vaut mourir à son poste pour le devoir, comme le brigadier, que sur l'échafaud comme, tôt ou tard, nous verrons trépasser Chauffard... On laisse ainsi un nom honorable à sa fille...
--Un nom honorable et une pension de l'Etat, appuya la commère.
Si épouvantable que soit un malheur qui vous frappe, la jalousie trouvera toujours à mordre.
--C'est pourtant vrai que, ce matin, la fille Vernot s'est réveillée rentière, dit une voix hargneuse.
A quoi la commère, pleine de compassion, répondit:
--Pour le moment, elle ne pense guère à la pension, la pauvrette! Elle est à peu près folle de désespoir. Dame! la voilà seule au monde, à cette heure! Personne pour la protéger... pas même le vieux Carambol, qu'on a retrouvé mort d'un coup de couteau à quelque distance de la maison.
Un assistant curieux posa cette question:
--Comment Carambol a-t-il été se faire tuer là où il n'avait que faire?
A quoi la femme du douanier répondit:
--A ce que m'a conté mon mari, le capitaine de douane qui est venu, ce matin, faire l'enquête, a, tout de suite, deviné ce qui s'est passé. En entendant les trois coups de feu, l'invalide a compris qu'on attaquait le brigadier et a voulu courir au secours de son bienfaiteur... La preuve en est dans le fusil tout chargé qu'on a ramassé près de son cadavre... Une jambe de bois n'empêche pas de viser juste, pas vrai? Et, à ce jeu-là, Carambol était un malin... Donc il est parti pour le carrefour des Roches, afin de...
--Oui, il est parti, mais en abandonnant la jeune fille confiée à sa garde, interrompit l'auditeur hargneux.
--Il avait pris d'abord la précaution de bien clore la maison, car, ce matin, l'enquête a trouvé la porte fermée à double tour et elle n'a pu être ouverte qu'après que la clé eût été trouvée dans une poche du défunt invalide.
Seul de tout mon groupe je savais la vérité; mais je me gardai bien de rien démentir de tous ces commentaires sur les événements de la nuit. Bien au contraire, j'appuyai en disant:
--A coup sûr, le capitaine de douane a deviné juste. Avant d'avoir pu faire usage de son arme, Carambol, en courant au secours de Vernot, aura été surpris par la bande de Chauffard. Ces gredins, qui venaient de tuer le brigadier, n'ont pas voulu donner l'éveil par de nouveaux coups de feu et ils l'ont tué d'un coup de couteau.
--Oui, la chose a dû se passer de la sorte, se répétèrent les péroreurs en se séparant.
Bientôt tout ce que je viens de vous dire passa à l'état de vérité dans le pays.
Pas l'ombre d'un soupçon ne plana sur Alfred. Nul, dans le village, ne se douta que ce chenapan était le véritable assassin de Vernot. Les rares fois qu'on parla du saltimbanque, ce fut pour en rire en disant:
--N'empêche qu'il s'était fait tomber par le pauvre Vernot, ce fameux Tombeur-des-Crânes.
Et on échangeait des plaisanteries sur le coup de bâton vigoureux dont le brigadier lui avait caressé l'occiput, mais, je le répète, sans que jamais un mot mêlât le saltimbanque au drame qui s'était passé. Le départ précipité de la troupe, qui avait d'abord annoncé devoir séjourner plusieurs jours à Montrel, trouvait même une explication des plus simples. Le Tombeur-des-Crânes avait fui par peur d'être tourné en ridicule.
Puis le temps s'écoula.
Six semaines plus tard, Henriette obtint la pension et la voix publique trouva que ce n'était que juste.
Un seul homme, après moi, aurait pu démentir la fable adoptée sur la mort du brigadier, c'était Chauffard.