La conquête d'une cuisinière II Le tombeur-des-crânes
Chapter 4
--Non d'une pipe! jura-t-il, quand je pense que j'aurais pu mettre la main dessus!... Ce n'est pas moi qui l'aurais rendu à son propriétaire... ou plutôt, si; mais en lui rendant la bête je lui aurais bien gentiment mis la main au collet, à ce gueux qui me fait droguer depuis si longtemps.
La colère du brigadier me prouva combien Alfred était dans le faux en supposant Vernot détenteur du chien. Mais, alors, qui donc avait fait disparaître l'animal de la boîte? Je m'adressais d'autant plus curieusement cette question que, tout à coup, je venais de me rappeler que le bel Alfred, à l'auberge, avait refermé devant moi sa caisse au cadenas et que, devant moi encore, au moment de livrer le chien à mon oncle, je lui avais vu ouvrir le cadenas. Donc le vol ne pouvait avoir été exécuté que par quelqu'un ayant eu, un instant, la clé en main.
Alors, pendant que je cherchais à deviner, dans l'entourage du beau blond, quelle était cette personne, mon souvenir me retraça, comme si je l'avais encore sous les yeux, la scène où, lorsque je conduisais Alfred à mon oncle, était apparue à une fenêtre cette Cydalise, furieuse de la raclée qu'elle venait de recevoir de son amant, qui avait crié au brutal:
--Je me vengerai! sois-en certain, je me vengerai!
A ce souvenir, ma conviction se fit.
--C'est la grande rousse, c'est la Fille du Soleil qui lui a joué le tour! pensai-je.
Cependant Henriette était revenue rapportant des verres et un cruchon de bière. Après une première rasade, la conversation allait probablement reprendre sur le coup de fusil tiré par la jeune fille pendant la nuit, quand, soudain, Vernot tendit l'oreille.
--Tiens, le tambour! fit-il.
En effet, le son du tambour arrivait jusqu'à nous.
--Ce n'est pas la batterie qui appelle au feu, reprit le brigadier.
Au village, le tambour, ce moniteur de tout fait nouveau, a le don d'exciter la curiosité de chacun.
--Si j'allais voir ce que veut cette peau d'âne? proposa Carambol.
--Oui, allez, vieil ami, accepta aussitôt Henriette.
Carambol gagna la porte, mais à son premier pas hors de la chaumière il se retourna et revint sur ses pas en nous disant:
--Voici justement le tambourineur qui vient de notre côté, nous allons l'interroger.
Nous n'eûmes pas besoin de l'interroger, car, en nous voyant tous les quatre accourus sur la porte pour l'attendre au passage, l'homme cessa son vacarme et se mit à débiter:
«Aujourd'hui, et par extraordinaire, la troupe de la Belle-Flamande offrira une représentation aux habitants de Montrel, dans la grange de l'auberge Trudent.
»A cette représentation, la Belle-Flamande, devant ce public d'élite, mangera un lapin vivant et, pour le digérer, finira par l'exercice des jeux étrusques.--Scène de ventriloquie par le vicomte de Beaujunel.--Grande séance de seconde vue par la Fille du Soleil, endormie par le fameux docteur Barnetti, dont je crois inutile de faire ici l'éloge.»
Sur ce, le saltimbanque exécuta un roulement destiné, sans aucun doute, à mieux appeler l'attention sur la seconde partie de son annonce, et continua:
«La représentation sera terminée par M. Alfred, dit le Tombeur-des-Crânes, qui offre de tenir l'assaut contre tout amateur qui lui fera l'honneur de le provoquer soit au fleuret, soit au sabre ou au bâton. Une somme de vingt francs sera comptée à l'amateur qui aura touché le Tombeur-des-Crânes.»
Nouveau roulement de tambour que le crieur fit suivre de ces mots hurlés:
--Qu'on se le dise!
Après quoi, il se préparait à reprendre sa marche en tambourinant de plus belle, quand il fut arrêté par Vernot qui demanda:
--Votre Tombeur-des-Crânes, n'est-ce pas un grand blond à longues moustaches?
--Oui, fit le tambour.
--Alors, dites-lui que le brigadier de douane Vernot accepte son défi.
Et, se tournant vers sa fille:
--Voilà une jolie occasion pour moi de t'offrir un bonnet qui ne reviendra pas cher, ajouta-t-il avec une gaieté moqueuse, prouvant qu'il regardait le prix de vingt francs comme déjà empoché par lui.
Il n'y avait, dans cette future lutte courtoise, rien dont on pût s'effrayer et, pourtant, malgré moi, un pressentiment me fit frissonner de peur. Il me sembla que Vernot allait de lui-même au-devant d'une catastrophe.
--Ce n'est pas sérieux, brigadier, n'est-ce pas? m'écriai-je.
--Pourquoi non? dit-il en riant. Qu'est-je que je risque?... De gagner vingt francs. Cela vaut la peine que je m'assure si, depuis ma sortie du régiment, je ne me suis pas trop rouillé... Car il faut vous dire que, avant d'entrer dans les douanes, j'étais «provost» d'armes au 3° de ligne.
--Et un rude «provost» encore! appuya Carambol.
--Ensuite, continua Vernot, je ne serais pas fâché de donner une leçon à ce jeune louveteau qui s'est avisé hier de m'appeler «méchant gabelou» et de me faire les grosses dents.
Cela dit, il rentra dans la maison en ajoutant avec un petit bâillement étouffé:
--Après ma nuit passée dehors, vous me pardonnerez si je vous quitte pour aller dormir.
Et il se mit à monter l'escalier qui conduisait à sa chambre à coucher en me disant encore:
--Vrai! ça me fera plaisir d'administrer sa leçon à ce blanc-bec!
Son pas, qui s'entendait au-dessus de nos têtes, résonna quelques minutes; puis le silence se fit, preuve que le brigadier venait de s'étendre sur son lit.
--Je vais aller arroser nos légumes, annonça Carambol, qui partit, me laissant seul avec la jeune fille.
Comme bien des femmes, dans le Nord, Henriette faisait de la dentelle. Je la suivis près de la fenêtre où était installé son tambour à canevas, et pendant qu'elle maniait ses bobines et ses épingles, nous causâmes.
Ah! le bon et bien innocent bavardage qui dura plus de deux heures! Elle me parla de son enfance, de sa mère perdue quand elle avait dix ans, de sa vie heureuse près de son père dont elle me vanta la bonté et, surtout, le courage... courage qui, parfois, la faisait trembler, car il allait jusqu'à la témérité.
Puis, à son tour, elle m'interrogea. Pourquoi avais-je quitté ma famille? Qu'étais-je venu faire en ce village perdu? Que savais-je faire.
Ma foi! je fus franc. J'avouai qu'en fait d'état je ne savais que baguenauder; que ma mère m'avait envoyé à Montrel pour me dépayser, pour me soustraire à ces mauvaises connaissances de bas étage parmi lesquelles j'avais déjà acquis une notoriété qui m'avait valu le sobriquet de La Godaille.
Après tous ces aveux, elle me regarda de ses deux grands yeux doux, pleins d'une anxiété qu'elle n'osait exprimer. Je compris sa pensée.
--Oui, La Godaille, repris-je, mais La Godaille qui n'a jamais eu une mauvaise action ni un fait d'improbité à se reprocher.
--Alors il faut toujours rester ce La Godaille-là, me dit-elle avec le sourire revenu sur ses lèvres.
Oh! oui, le bon et innocent bavardage! Ce qui me força de l'interrompre fut le souvenir de mon oncle que je délaissais sur son lit de souffrance.
--Courez vite près de votre malade! me dit Henriette en me congédiant, aussitôt que je lui eus appris le mal qui avait abattu le Père aux écus.
Je revins donc à la hâte chez mon oncle. Ce fut en entrant dans sa maison que je m'aperçus d'un oubli.
--J'ai laissé mon fusil chez Vernot, me dis-je.
A mon arrivée, je trouvai le médecin au chevet de son client.
--Toujours en prostration; mais il ne tardera pas à reprendre connaissance, m'annonça-t-il.
Il avait dit vrai. Dans la journée, comme j'avais pris mon tour de garde près du malade, il me sembla voir une lueur d'intelligence s'allumer dans ses yeux. Ses lèvres s'agitèrent, tentant de prononcer des mots que sa langue paralysée refusait d'articuler. Je devinai qu'elle devait être la première pensée surgie en son cerveau qui se dégageait.
--Ne vous inquiétez pas, mon oncle, lui dis-je: j'ai pris soin de la meute et je continuerai à m'en occuper jusqu'à votre parfait rétablissement.
Son regard s'attacha sur moi plein de reconnaissance, puis il s'éteignit et redevint morne. Mon oncle était retombé dans sa prostration.
Elle était bien profonde, cette prostration, car sur la fin du jour, elle ne put être secouée par le vacarme qui se faisait sous les fenêtres de la maison. Tout le village s'était réuni devant l'auberge de Trudent. La représentation promettait d'être fructueuse, car la nouvelle s'était répandue que le défi du Tombeur-des-Crânes avait été relevé par le brigadier.
Sur un tonneau dressé devant la porte de l'auberge s'était juché le pitre qui, pendant la représentation, devait être le vicomte de Beaujunel. Il tambourinait à tour de bras, s'interrompant de temps à autre pour hurler son boniment en dernière invite à ceux qui hésitaient encore.
Enfin la porte fut ouverte à la foule qui pénétra chez Trudent.
Pourquoi n'aurais-je pas assisté à cette représentation? Une servante pouvait tenir vingt fois mieux ma place auprès du malade. J'installai donc une fille de ferme à mon poste et je filai sans tarder.
Dès que j'eus mis le pied sur la route, j'aperçus Vernot qui arrivait, sa fille au bras, suivi de l'invalide Carambol. Ne voulant pas faire apparaître son uniforme sur les tréteaux où il allait monter, il était vêtu d'un costume de chasse.
J'allai au-devant de lui.
--Est-ce que ça tient toujours, brigadier? demandai-je en serrant la main qu'il m'avait tendue.
--Plus que jamais! Henriette m'arracherait les yeux si je ne lui gagnais pas le bonnet que je lui ai promis, me répondit-il en riant.
--Le défi du Tombeur-des-Crânes comporte le fleuret, le sabre ou le bâton... Qu'avez-vous choisi?
--Oh! peu m'importe! je laisserai le choix au gringalet.
--Fichtre! fis-je, surpris par cette assurance.
--Mais oui. Vous verrez. Je sais agréablement patiner tous ces outils-là.
--Alors, entrons, proposai-je.
--C'est-à-dire que ma fille et Carambol vont entrer avec vous... Quant à moi, qui ne me soucie pas de voir dévorer des lapins vivants ou d'entendre un monsieur parler du ventre, j'attendrai jusqu'au moment voulu en fumant ma pipe sur la route.
Était-ce à cause de la fille? Je ne sais, mais je m'étais pris de sympathie pour le père.
--Voulez-vous que je vous tienne compagnie? demandai-je.
--J'accepte, dit-il.
Henriette et l'invalide entrèrent chez Trudent. Je restai seul avec le brigadier.
IV
Je le vois encore, ce pauvre brigadier, bien découplé, bâti en homme qui a de longues années à vivre.
Tout en nous promenant à petits pas devant l'auberge, il était si certain de sa prochaine victoire qu'il se faisait un fête de ce bonnet qu'il pourrait offrir à sa fille avec les vingt francs qu'il allait gagner.
--Mais, lui dis-je, ce garçon n'a pas été surnommé sans motif le Tombeur-des-Crânes. Il se peut qu'il soit un adversaire redoutable.
--Ta! ta! fit dédaigneusement Vernot, on n'est pas à craindre quand, comme ce blondin, on est rageur. La moutarde qui lui monte trop vite au nez lui retire son sang-froid et, voyez-vous, sous les armes, ce défaut-là vous fait embrocher.
--Ne craignez-vous pas que sa défaite vous fasse un ennemi de cet Alfred qui m'a tout l'air d'être un mauvais drôle?
Vernot haussa dédaigneusement les épaules.
--Allons donc! ricana-t-il; j'ai eu affaire à d'autres gars que ce jeune coq, et ils ne peuvent se vanter de m'avoir effrayé... Tenez, parmi eux, Chauffard...
--Qu'est-ce que ce Chauffard?
--Un de nos plus terribles contrebandiers... un condamné à mort par contumace. Il en est à son cinquième douanier tué, car vous comprenez qu'il ne tient pas à se faire prendre; la tête lui sauterait. Aussi le gaillard y va-t-il bon jeu bon argent, et ce n'est pas avec des pruneaux que sont chargées sa carabine et celles des hommes de sa bande... Eh bien! ce Chauffard m'a tenu le bout de son arme sur la poitrine, en me disant: «Laisse-moi passer.» Il n'avait plus que dix pas à faire pour atteindre son cheval attaché à un arbre. «Non!» ai-je répondu. Alors il a fait feu, mais le coup a raté. Par malheur le pied m'a glissé comme je bondissais sur lui. Il a eu le temps de m'étourdir d'un coup de crosse et d'enfourcher son cheval avant que mes hommes qui, ayant tout vu de loin, accouraient à mon secours, pussent arriver pour le pincer... J'ai été mis à l'ordre du jour... Aussi, dans la douane où chacun sait que j'ai ma revanche à prendre, on répète que, si Chauffard ne m'a pas, le premier, mis à bas, il sera descendu par moi... Entre nous, c'est une espèce de duel à mort.
--Est-ce que, demandai-je, quand, l'arme de Chauffard sur la poitrine, vous étiez à deux doigts de la mort, vous n'avez pas pensé à votre fille?
A cette question, il me regarda:
--Tiens! fit-il surpris, qui vous a dit cela?... C'est la vérité!... J'ai pensé à Henriette.
--La Providence, qui veillait sur vous, a voulu que l'arme fît long feu.
A ma phrase, le brigadier poussa un soupir et fit cette réponse étrange:
--Oui... malheureusement!
--Malheureusement? répétai-je des plus étonnés. Quoi! vous regrettez que votre fille n'ait pas été privée de son père?
Encore une fois, il me regarda et, avec un sourire un peu triste, me répliqua:
--Dame! si j'avais été tué au service, Henriette aurait eu droit à une pension!... Voilà quelle a été ma pensée quand Chauffard me tenait au bout de sa carabine.
Et, avant que je pusse dire un mot, il continua d'une voix émue:
--J'ai beau me répéter que j'ai bon pied, bon oeil, je me répète aussi que de plus solides que moi ont brusquement défilé la parade... Aussi suis-je sans cesse inquiet du sort de ma fille... Elle mérite de trouver un brave garçon qui l'épouse, allez! je vous en réponds!
--Alors, mariez-la.
--Oui, la mettre dans la misère à deux, n'est-ce pas? Unir rien avec rien. Jamais!... Je veux que mon enfant ait une petite dot... si petite qu'elle serait, et avec le tout petit peu qu'apporterait le mari cela ferait un commencement, un début dans la vie. Et j'en suis convaincu, avec le travail, la conduite et la probité, les écus doivent toujours finir par produire des petits. Est-ce qu'un grand troupeau ne peut pas provenir d'une première et seule brebis?
--On m'a dit, je crois, que vous aviez déjà commencé une dot pour votre fille? avançai-je.
--Oui, quatre pauvres malheureux sous, ricana Vernot avec une ironie navrée; puis plus rien n'est entré dans le sac... A mon début dans les douanes, j'étais tout feu, tout flamme. J'avais la main heureuse. Mes primes sur les saisies abondaient. Alors j'ai commencé la dot... Puis un satané guignon s'en est mêlé; plus un radis! D'un côté, ce contrebandier dont la meute m'échappe; de l'autre, ce Chauffard que je ne puis agrafer, m'ont apporté la déveine... Et ma gentille Henriette est d'âge à se marier... Alors vous comprenez pourquoi j'ai regretté que le fusil de Chauffard eût raté.
--Voulez-vous bien renoncer à de pareilles idées! m'écriai-je vivement.
--Eh! eh! fit Vernot, songez-y donc! Une pension de l'État, c'est, pour une jeune fille, une jolie entrée en ménage.
J'allais répliquer, quand il s'écria tout à coup:
--Est-ce moi que tu cherches, Epin?
--Oui, mon brigadier. Je ne vous reconnaissais pas sous vos habits bourgeois, répondit un douanier s'approchant à cet appel.
--Y a-t-il donc du neuf?
--Il vient d'arriver un ordre qui met sur pied, pour cette nuit, notre brigade et celle de Jaudrais et Caljon... un mouvement combiné pour pincer Chauffard qui, au dire des espions, doit tenter le passage par Saugy-les-Ormeaux.
--Tiens! tiens! lâcha Vernot retrouvant sa gaieté.
--L'ordre assigne son emplacement à chaque brigade. La nôtre doit couvrir le Chenest par la Sente-aux-Boeufs, ajouta le douanier.
--Nous n'aurons pas loin à aller, prononça le brigadier satisfait.
Et, se tournant vers moi, il me dit:
--Le Chenest commence à cent mètres tout au plus de ma maison.
--L'ordre commande d'être posté à onze heures, reprit le soldat.
--A onze heures? répéta Vernot en s'adressant à moi. J'ai grandement le temps de donner sa leçon au gringalet blond.
Puis revenant au douanier:
--Comme je ne vous reverrai pas, je vais d'avance désigner les affûts de notre brigade. Vous autres, vous occuperez la Croix-du-Biffe, les Fonds-Tourteaux, la Chaussée Chatriat et le bois Charron... Moi, j'attendrai au carrefour des Roches... Maintenant, file, mon brave Epin.
Au lieu d'obéir, le soldat ne bougea pas.
--Mais... mais, fit-il en hésitant.
--Mais quoi? mon garçon.
--Mais si, pour piquer sur Saugy, Chauffard débouche par les Roches, c'est vous qu'il rencontrera le premier et, tout seul, à cet endroit, vous serez bien exposé, mon brigadier.
--Je ferai feu pour vous donner l'éveil et, aussitôt, je vous rejoindrai.
--Est-ce que ce ne serait pas plutôt à nous d'accourir? proposa le douanier.
--Ouais! lâcha narquoisement Vernot, voyez-vous, le gros malin!... De sorte que, si l'attaque de mon côté est une ruse, vous aurez, en venant à moi, débouché une trouée par laquelle filera Chauffard.
Et, d'un ton sec de commandement qui n'admettait pas de réplique, le brigadier articula:
--Donc, vous ne bougerez pas. Vous m'attendrez... C'est bien compris, n'est-ce pas?
--Oui, mon Brigadier, fit le douanier qui s'éloigna.
Il n'était pas à plus de vingt mètres que nous étions rejoints par l'invalide Carambol, sortant de l'auberge.
--Voilà le moment de caresser le Tombeur-des-Crânes, nous annonça-t-il.
--Ça ne va pas être long, dit Vernot.
Carambol et moi, nous pénétrâmes dans la grange et vînmes nous asseoir près d'Henriette, au milieu du public. Vernot passa par une autre porte conduisant aux planches, supportées par des tonneaux, qui formaient la scène.
L'oeil insolent, campé sur ses jambes, faisant des effets de torse, frisant de la main ses moustaches, le Tombeur-des-Crânes attendait déjà son adversaire.
Vernot apparut, tranquille, le sourire aux lèvres, les mains dans ses poches.
Bâtons, sabres de bois et tout un faisceau de fleurets mouchetés s'étalaient sur une table vers laquelle se dirigea le brigadier qui, après avoir regardé ces engins de lutte, demanda d'un petit ton moqueur:
--Auquel de ces jeux-là allons-nous jouer, mon jeune ami?
La salle se mit à rire.
C'était un fier poseur que cet Alfred. Il était habitué à une sorte d'admiration de la part du public. Cette gaieté des assistants le dépita.
--Choisissez votre arme, dit-il.
--Mais non, mais non, fit Vernot tout bonhomme, choisissez vous-même... je tiens à vous gagner gentiment vos vingt francs.
Si le but de Vernot était d'irriter Alfred afin, comme il me l'avait dit, de lui faire perdre son sang-froid, il y réussit, car les sourcils du Tombeur-des-Crânes se froncèrent à cette réponse dédaigneuse.
Toujours gouailleur, le brigadier avait continué:
--Puisque vous tombez les crânes, je fais mon crâne... Allons, vite, choisissez votre arme, ou je croirai que vous n'avez jamais lutté qu'avec des compères.
Alfred était devenu blême. C'était un imbécile de rager ainsi, car on la lui offrait belle en lui laissant le choix de l'arme à laquelle il devait se savoir le plus habile.
--Oh! oh! il renâcle, le fameux Tombeur! ricana tout haut Carambol du milieu de la salle.
L'oeil furibond d'Alfred alla se poser sur celui qui venait de le ridiculiser. Loin de s'effrayer, l'invalide reprit en goguenardant:
--Eh bien! quoi? Quand vous me ferez des yeux de bouledogue!... Mieux vaudrait choisir.
--Oui qu'il choisisse! cria le public.
Et, vu que dans une foule il se trouve toujours des gens pour jeter de l'huile sur le feu, ils beuglèrent:
--C'est une mystification!... il ne sait peut-être manier que la seringue!... Qu'on rende l'argent!
--Je choisis le bâton, déclara enfin Alfred hors de lui.
--Eh! allez donc, don, don, en avant le rigodon! chantonna le brigadier qui, pendant que le jeune homme disparaissait derrière un rideau, vint à la table pour choisir son bâton.
Alfred reparut, plastronné sur la poitrine, plastronné sur les cuisses, la tête et le visage protégés par une sorte de casque en treillis de fer.
--A votre tour, dit-il en montrant le rideau à Vernot.
--Mon tour de quoi? demanda ce dernier avec une naïveté trop profonde pour être sincère.
Puis, comme s'il comprenait tout à coup:
--Ah! d'aller me matelasser comme vous?
Après ces mots, il haussa les épaules.
--Bah! fit-il, à quoi bon? Pour ce que vous me toucherez!...
Sous le masque qui lui cachait la face, le Tombeur-des-Crânes devait grincer des dents.
Affolé de fureur devant ce persiflage, il tomba en garde et attaqua sans avoir fait le salut d'usage... Ah! c'est une justice à lui rendre, il y allait de tout coeur. Certes, il maniait bien son outil! Mais il avait à faire à forte partie.
Les bâtons volaient, claquaient que c'était une vraie bénédiction.
Tout à coup, Vernot fit un pas de retraite en disant:
--J'ai touché!
--Non! grinça Alfred.
--Ah! ah! lâcha Vernot d'un ton qui me parut quelque peu indigné.
Dix secondes après, une nouvelle retraite du brigadier qui répéta:
--J'ai touché!
--Non! redit le Tombeur-des-Crânes d'une voix étranglée par la fureur.
Et il se lança sur son adversaire qui le reçut dans la garde haute.
Un bien bel assaut, je vous le jure! Mais cette nouvelle reprise fut de très courte durée.
Soudain nous entendîmes un bruit sec et nous vîmes le Tombeur-des-Crânes chanceler sous la violence du coup.
C'était Vernot qui venait de lui briser son bâton, sur le haut du masque protégeant le crâne.
--Tiens! mâtin! dit-il; tu ne pourras pas soutenir, cette fois, que je ne t'ai pas touché!
Les airs bravaches du Tombeur-des-Crânes lui avaient, dès le début, aliéné son public. Aussi le triomphant coup de bâton de Vernot, et surtout la phrase dont il l'avait fait suivre, furent-ils accueillis par une tempête de bravos et de bruyants rires qui, en même temps qu'ils consacraient le triomphe du brigadier, étaient une sorte d'insulte pour le vaincu.
Aussi, lorsque, suffoquant de furie, Alfred retira son masque, il était plus blanc qu'un linge, et ses yeux luisaient comme des escarboucles et ses dents grinçaient.
--Là! il ne me reste plus, à présent, qu'à empocher mes vingt francs qui, j'aime à le croire, sont bel et bien gagnés, dit le brigadier, en rabattant, tout placide, les poignets de ses manches qu'il avait retroussées au début de l'assaut.
C'était une parfaite canaille que le sire Alfred, mais il était loin d'être un imbécile. Il faut croire que la rage d'avoir été vaincu lui retirait la jugeotte, car au lieu d'accepter sa défaite devant ce public que, peut-être, il ne reverrait plus jamais, je l'entendis, à ma grande surprise, répliquer aussitôt d'une voix sèche:
--Bel et bien gagnés! Cela vous plaît à dire.
--Hein!!! lança le brigadier en se redressant de toute sa hauteur à ces mots, qui donnaient à suspecter sa loyauté.
Au lieu de lui répondre directement, Alfred se tourna vers la salle en disant:
--Je le demande au public: Pouvais-je user de toute mon adresse et de ma force envers un homme qui avait refusé de se plastronner?... Ah! c'est rudement malin, ce que vous avez fait là! Un bon moyen pour se faire épargner!... Parbleu! A moi aussi s'est offerte l'occasion de vous administrer le coup de tête, mais il m'a répugné d'abattre mon bâton sur un front sans masque... J'ai cru que vous comprendriez ma générosité.
Ah! si vous aviez vu le brigadier!
Il avait pâli peu à peu en écoutant ces paroles perfides. Ses lèvres frémissaient d'indignation.
D'un pas lent, il vint se camper devant Alfred, et lui parlant sous le nez:
--Oh! oh! fit-il d'un ton vibrant de colère contenue, il paraît que vous êtes mauvais joueur, mon garçon!... Eh bien! séance tenante, je vous offre votre revanche, soit au bâton, soit à tout autre joujou.
Avec un court rugissement de bête féroce qui sent sa proie à portée de ses griffes, Alfred bondit vers la table où étaient déposées les armes.
Il y prit, ou plutôt, il me parut y prendre au hasard deux fleurets dans le faisceau et en présenta un à Vernot en répondant:
--Alors, à ce joujou-ci.
--En garde!... Cette fois, ne m'épargne pas, gringalet! dit le brigadier sitôt qu'il eut l'arme en main.