La conquête d'une cuisinière II Le tombeur-des-crânes
Chapter 3
Aussi léger qu'une plume, il remonta l'escalier, sortit de la maison, gagna la haie et, en un saut, se retrouva sur la berge.
--C'est de bonne guerre de profiter de son fiacre, pensa-t-il en prenant sa course vers le pont de Saint-Cloud.
A l'endroit désigné stationnait la voiture dont le cocher, renversé sur son siège, dormait à poings fermés.
En plus qu'il avait pris son voyageur dans l'obscurité, le cocher, que Walhofer venait de secouer par le bras, n'était pas assez bien éveillé pour que la substitution fût un tour difficile. Il crut donc toujours avoir affaire au médecin revenant de son accouchement.
--Eh bien! docteur, fit-il, ça s'est-il bien passé?... Est-ce une fille ou un garçon?
--Trois garçons! cria Walhofer du fond du fiacre.
--Mazette! Pas fainéante la dame!!! articula le cocher d'un ton approbateur en lançant à sa bête le coup de fouet du départ.
Le fiacre était parti depuis vingt minutes quand, à son tour, arriva Gustave. Pestant et jurant, il lui fallut, avec l'espoir qu'il rencontrerait un autre véhicule sur sa route, regagner Paris à pied. Ce fut seulement au bout d'une grosse demi-heure, en atteignant la barrière, qu'il trouva une voiture pour se faire ramener dans le coeur de Paris, car il se fit descendre place de la Bourse au moment où l'horloge tintait quatre coups.
En route, il s'était dit que, pour n'avoir pas à justifier de ces quatre heures, il fallait inventer un emploi de sa nuit entière. Le souvenir lui revint que, cette nuit même, chez un de ses amis, se donnait une partie monstre de baccarat que devait terminer un déjeuner pantagruélique.
Dix minutes plus tard, Gustave, après s'être encore servi, pour expliquer son arrivée tardive de son mensonge d'un accouchement, s'asseyait devant la table de jeu.
On le voit, il n'avait donc pas positivement menti en disant à Ducanif, quand il reparut chez ce dernier, qu'il revenait d'un déjeuner donné par un ami, à la suite d'une partie de baccarat.
Il était donc enchanté de son expédition, ce brave Gustave... Il la croyait parfaitement ignorée de tous. Peut-être sa satisfaction se fût-elle amoindrie de beaucoup s'il avait connu les faits et gestes du baron pendant que lui avait le verre en main à ce déjeuner qui s'était terminé à midi.
Grâce au fiacre qui l'avait ramené, Walhofer, à trois heures du matin, était dans son lit où il avait dormi jusqu'à neuf heures. A ce moment, il avait quitté son domicile en se disant:
--A mon tour d'aller à Billancourt.
Pourquoi retournait-il à la masure? Qu'y avait-il fait quand, au bout de trois heures, il reparut en disant à son concierge, auquel il avait annoncé son départ pour ses terres, qu'il avait manqué le train de Bruxelles?
Sans rien savoir de l'emploi de cette nuit, dont Gustave avait refusé de lui rendre compte, Héloïse, sachant le départ matinal et le retour du baron, était donc, à propos de cette absence de trois heures, parfaitement dans la vérité quand, sous l'empire d'un pressentiment, elle avait répété à son amant:
--Méfie-toi!!!
Voilà donc qu'elle avait été la cause de l'absence de Gustave, absence dont s'était tant alarmé Cabillaud père, qu'il avait couru à la ronde, en quête de nouvelles de son fils, chez tous ceux qui, la veille, avaient été les convives de M. Grandvivier.
Personne, on le comprend, n'avait pu renseigner le père, que nous avons vu terminer sa tournée par Gontran chez lequel il était arrivé pour interrompre l'histoire du chien, dite par la Godaille, et retarder le déjeuner que le jeune architecte allait offrir à son conteur.
III
Sitôt que Gontran avait pu se débarrasser de Cabillaud père, la blonde Henriette et La Godaille, que cette visite retenait prisonniers dans la cuisine, avaient fait leur apparition dans la salle à manger, chacun son plat à la main.
--A table! avait crié joyeusement la jeune femme.
Et, à belles dents, les jeunes gens avaient réparé le temps perdu. Bien gai avait été ce repas où, d'un tacite et commun accord, il n'avait été soufflé mot de ce passé, où figurait Henriette, dont La Godaille avait entamé le récit.
L'aventure de l'oncle Fraimoulu, roué de coups par son domestique, fit les frais de la conversation.
--Mon oncle métamorphosé en tigre, je voudrais bien voir cela! avança Gontran.
--Garde-toi bien d'y aller! s'écria Henriette. Le conseil de M. Cabillaud père est bon. Ta visite à ton oncle, en pareil moment, froisserait son amour-propre.
--D'autant plus que le cher homme croyait avoir trouvé la perle des cuisinières et le phénix des valets de chambre... et, de cette double trouvaille, il n'est résulté pour lui qu'un tablier en pot-au-feu et une raclée d'Auvergnat, dit Gontran.
Puis, en se rappelant un détail donné par Cabillaud père sur la mésaventure de Fraimoulu, le jeune homme demanda:
--Mais pourquoi le charabia Pietro, en tambourinant ainsi la peau de mon oncle, croyait-il, dans son ivresse, taper sur le dos de M. Camuflet?
La fin du déjeuner se passa, sans pouvoir trouver de solution, à chercher le motif de cette singulière fantaisie d'ivrogne.
Enfin arriva le moment du café.
--Là! fit Henriette après avoir prestement vidé sa tasse, maintenant, messieurs, je vous laisse faire la causette pendant que je vais monter là-haut, dans les mansardes, faire ma visite à la mère Germot.
Et, s'adressant à La Godaille:
--Une pauvre vieille malade que je soigne, ajouta-t-elle.
Les deux jeunes gens comprirent que la gentille blonde, comme le matin, voulait ne pas assister au récit d'une époque qui lui était pénible.
--Va, mignonne! dit Gontran.
Aussitôt que sa maîtresse fut partie, le jeune architecte se campa, coudes sur table, en face de La Godaille et, tout curieux, prononça:
--Vous me disiez donc, monsieur Frédéric, que, quand Alfred, le fils de la Belle-Flamande, ouvrit la caisse qui devait renfermer ce chien que le Père aux écus voulait payer dix mille francs, il ne trouva qu'une bûche entourée de chiffons.
Frédéric Bazart, autrement dit La Godaille, poursuivit donc:
--Je vivrais cent ans que toujours je me rappellerais l'expression de férocité furieuse et de cupidité déçue qui convulsa la face d'Alfred quand, se tournant vers moi, il me demanda:
--Ne m'avez-vous pas dit que, je ne sais pour quelle histoire de vinaigre, le brigadier Vernot est revenu à l'auberge?
J'étais tellement saisi et par le coup de théâtre de la bûche et par l'explosion de rage d'Alfred que, ne pouvant parler, je répondis par un signe de tête.
--Alors c'est lui qui s'est emparé du chien, gronda le saltimbanque.
Sans un mot, nous laissant la caisse vide, il ouvrit la porte et disparut.
J'étais resté tout ahuri, regardant encore l'issue par laquelle il venait de sortir, quand je fus pour ainsi dire réveillé de cette sorte d'engourdissement par la voix de mon oncle qui murmurait:
--Si c'était vraiment le brigadier!
Et dans la voix de mon parent il y avait un tel frémissement que moi, qui ne le soupçonnais pas d'autre chose que de vouloir se venger de l'aubergiste Trudent, j'attribuai cette émotion au déboire de l'occasion perdue.
--Bah! fis-je, vous rattraperez Trudent un jour ou l'autre!
Il me regarda dans les yeux.
--Tu n'as donc rien compris? me demanda-t-il.
Je restai interdit, bouche ouverte. Compris quoi? Que voulait-il dire?
Ma physionomie, un peu idiote sans doute, arrêta probablement une confidence sur les lèvres du Père aux écus, car sa voix changea de ton.
--Ce jeune homme va faire un mauvais coup, prononça-t-il en secouant la tête.
Ce disant, je le vis se lever, étendre la main vers le râtelier aux fusils et prendre une ce ces armes.
--Oui, répéta-t-il, il va faire un malheur.
Et il me mit le fusil dans la main en ajoutant cette phrase singulière:
--Il faut prévenir ce malheur.
Quoi! mon oncle croyait la vie de Vernot en péril et, pour conjurer une catastrophe, pour empêcher un meurtre, il me fournissait un moyen de tuer! Mon intelligence battait la breloque sans rien comprendre.
Il continua:
--Les deux canons sont chargés... Tu vas courir à la maison de Vernot. Tu te mettras à l'affût pour voir arriver le jeune homme. S'il entre, tu laisseras la dispute s'engager... Alors tu te présenteras comme pour soutenir le brigadier.
--Bon! fis-je; mais pourquoi le fusil?
--Pour tirer.
--Sur qui? Sur Alfred attaquant Vernot?
--Non.
--Alors? sur le brigadier, m'écriai-je en tressautant d'horreur.
--Non, non, dit-il vivement; tout en défendant le brigadier, tu feindras d'ajuster le jeune saltimbanque... Seulement, comme par un coup de maladresse, tu tueras le chien si, par hasard, il se trouve dans la salle du brigadier.
A cette chute inattendue, je me sentis la poitrine dégagée d'un poids énorme. Mais à ma satisfaction succéda une surprise immense, qui me fit m'écrier:
--Tuer un chien dont vous offriez tout à l'heure dix mille francs!!!
--Oh! ricana-t-il, je les offre aussi du chien mort... Vois, mon garçon, si tu veux les gagner.
Notez que le Père aux écus me disait tout cela bien paisiblement, avec ce bon flegme flamand qui ne s'émeut de rien. Mais sous ce calme apparent couvait une émotion poignante qui brusquement lui incendia le cerveau. Tout à coup je vis son visage se tirer, ses yeux s'agrandir démesurés; il chancela sur ses jambes et finit par tomber dans mes bras en prononçant ces mots inintelligibles:
--Les chiens!... la meute!... manger... seconde cave... cinq tonneaux... manger! manger!
Il était frappé par une congestion cérébrale!
Mes cris firent accourir deux servantes, et pendant qu'on transportait mon oncle sur son lit, un valet de la ferme sautait à cheval pour aller chercher un médecin à une lieue de Montrel.
Il est inutile de vous dire que j'étais resté abasourdi. Tout se confondait en ma tête: le brigadier, Alfred, les dix mille francs à gagner d'un coup de fusil, et surtout les dernières paroles prononcées par le Père aux écus au moment où le mal le terrassait.
Quand le médecin, arrivé au bout d'une heure, eut prodigué ses soins au malade, qui n'avait pas repris ses sens, je l'interrogeai. Mon parent se relèverait de cette attaque, mais de longues heures s'écouleraient avant que son cerveau, complètement dégagé, lui rendît la raison et le souvenir. Ce docteur connaissait à fond le tempérament de son malade. Il s'étonna du coup qui avait abattu cet homme plus froid que l'orgeat, plus apathique qu'un soliveau.
--A-t-il été surpris par quelque violente et soudaine contrariété? me demanda-t-il.
--Pas que je sache, répondis-je prudemment.
Après le départ du médecin, j'étais inutile près du malade au chevet duquel une servante, plus experte en ce cas que moi, s'était installée. La nuit était avancée. Je crus que le sommeil m'arriverait facilement. Sans même allumer de lumière, car un splendide clair de lune éclairait le couloir, je gagnai ma chambre dont la fenêtre était restée ouverte.
Du fond de cette chambre obscure, je voyais se dresser devant moi, de l'autre côté de la route, la façade de l'auberge de Trudent dont tous les habitants devaient dormir, car aucune clarté n'apparaissait à ses nombreuses croisées.
J'allais fermer la mienne lorsque, bien au loin, retentit un coup de feu. Je tendais l'oreille, en attendant une seconde explosion, quand m'arriva, dans la même direction, le bruit du pas d'un homme qui accourait de mon côté à toute vitesse. En approchant du village, la prudence conseilla probablement au coureur de modérer son allure, car son pas se fit subitement moins bruyant et moins pressé. Bientôt je vis apparaître un homme qui, se glissant le long de l'auberge, vint frapper à la vitre d'une croisée du rez-de-chaussée. A ce signal, la fenêtre lui fut immédiatement ouverte par une femme en toilette de nuit. L'homme s'enleva à la force des poignets et escalada la croisée qui se referma derrière lui.
Si promptement que se fût exécutée cette façon insolite de rentrer à l'auberge, le clair de lune m'avait permis de reconnaître, dans l'homme, le beau blond, Alfred, et, dans la femme qui avait ouvert, la grande rousse, du nom le Cydalise, autrement dite, dans la troupe, la Fille du Soleil.
D'où venait le gars à pareille heure? Était-ce sur lui qu'avait été tiré le coup de feu? Il fallait le croire d'après le train de sa marche, au retour, qui ressemblait diantrement à une fuite?
A ce point de l'histoire, Gontran interrompit le conteur.
--Pardon! dit-il, aviez-vous, à ce moment, oublié les paroles incohérentes prononcées par le Père aux écus quand il avait perdu connaissance entre vos bras?
--Bien au contraire, répondit La Godaille, elles me bourdonnaient encore aux oreilles, mais toujours inintelligibles. Tant de faits s'étaient si rapidement succédé pour moi que j'étais bien excusable d'avoir perdu un sang-froid qui, du reste, dans cette solitude de ma chambre, commençait à me revenir.
D'un geste de main, Gontran, tout curieux, invita Frédéric Bazart à poursuivre.
--Oui, reprit La Godaille, ce coup de feu devait avoir été tiré sur Alfred. Il avait été probablement rôder autour de la demeure de Vernot qu'il accusait de lui avoir repris le chien blessé. Soit qu'il eût voulu recouvrer sa bête par ruse, soit qu'il eût tenté d'exécuter la vengeance qu'il couvait contre le brigadier, quelque tentative avortée lui avait indubitablement valu ce coup de fusil.
Alors, par un revirement de ma pensée, j'oubliai le beau blond et ma réflexion se rattacha au chien ou, pour mieux dire, à l'étrange conduite de mon oncle qui, après avoir voulu acheter dix mille francs à Alfred l'animal vivant, m'avait offert de me payer pareille somme si je tuais la bête retombée au pouvoir du brigadier.
Je comprenais bien le premier cas, persuadé que j'étais que mon oncle, pour se venger de l'aubergiste, achetait le moyen de faire pincer le contrebandier Trudent.
Mais faire tuer la bête, c'est-à-dire donner dix mille francs pour anéantir ce moyen de vengeance... Là, vrai, je ne comprenais plus!
Ce fut, précisément, en voulant m'expliquer cette contradiction que la lumière se fit soudain en mon esprit.
Je sursautai, en me disant tout ébaubi:
--Mais c'est mon oncle lui-même qui est ce contrebandier que cherche à découvrir Vernot!!! Des deux côtés, il voulait se tirer d'affaire... soit en rachetant son chien de tête à Alfred qui le faisait chanter... soit en supprimant par un coup de fusil, chez le brigadier, l'animal par lequel ce dernier se serait fait conduire au chenil.
Alors, à ce mot de chenil, les dernières paroles du Père aux écus me revinrent à la mémoire, mais, cette fois, parfaitement intelligibles.
C'était à lui qu'appartenait cette meute qui avait fait le coup de la nuit dernière et cette meute devait être cachée dans quelque coin de la vaste demeure.
En se sentant abattu par la congestion, la dernière pensée du Père aux écus avait été pour ces animaux dont, seul, il connaissait la retraite et qui, sans lui, allaient infailliblement mourir de faim.
Alors, bien imparfaitement à la vérité, il m'avait indiqué l'endroit du chenil.
--Chiens! manger! seconde cave! cinq tonneaux! avait-il prononcé de sa langue qui se paralysait.
Dès que j'eus compris le sens de ces mots, mon devoir était d'obéir à l'ordre qu'il contenait.
Je sortis donc doucement de ma chambre pour passer dans celle de mon oncle. Afin de procurer au malade cette fraîcheur recommandée par le médecin, porte et croisée étaient restées ouvertes pour ménager un courant d'air. Je n'eus donc qu'à avancer un peu la tête par la porte pour juger de la situation. Le Père aux écus, devenu une masse inerte, était tout raide étendu sur sa couche. La fille de ferme qui devait le veiller, harassée par ses travaux de la journée, n'avait pu résister au sommeil. Elle ronflait comme une bienheureuse, assise sur une chaise, au pied du lit.
Pour moi, cette fille était seule à craindre, car, seule, elle pouvait me surprendre dans l'expédition que j'allais tenter, attendu que nul autre qu'elle, excepté le malade et moi, ne se trouvait dans la maison. Quand le Père aux écus était en bonne santé, dans le but de défendre le secret de la meute contre les curieux, il envoyait ses gens coucher à la ferme et passait seul la nuit en sa vaste demeure.
Pleinement rassuré du côté de la dormeuse, je gagnai l'escalier de la cave après avoir, au préalable, retourné dans ma chambre pour y prendre une bougie. Je ne l'allumai qu'à mon arrivée dans la première cave. En présentant la mèche à la flamme d'une allumette, un souvenir revint à ma pensée. Dans la journée, quand, à la recherche de mon oncle, j'étais descendu dans cette cave, je n'y avais trouvé personne, bien que je fusse certain d'avoir entendu marcher. Mon oncle venait de disparaître par cette issue secrète qu'il me fallait découvrir.
Découvrir! ce n'était plus tâche difficile, du moment qu'il m'avait été parlé de ces cinq tonneaux que, à mon entrée dans la seconde cave, j'aperçus gerbés le long du pied de voûte: trois en bas, les deux autres superposés.
Quelque scellement dissimulé devait les retenir l'un à l'autre, car ils résistèrent à mes efforts pour les ébranler et, à mon étonnement, l'idée m'étant venue de les faire sonner sous mon doigt, je constatai qu'ils étaient pleins... du moins quatre sur cinq, car celui du milieu de la rangée du bas accusa le creux. J'eus bien vite découvert que le fond de ce tonneau était mobile et se retirait comme un tampon.
A plat ventre, je me glissai dans ce tonneau au fond duquel la muraille percée donnait entrée dans une autre cave. Et elle n'était pas seule, car ce fut bien au loin qu'il me sembla entendre, très assourdi pourtant, le bruit de la meute enragée de faim.
L'habitation du Père aux écus, je vous l'ai déjà dit, n'était que le bien faible reste d'un vaste couvent qui avait été jadis démoli.
Mais ceux qui avaient renversé les bâtiments avaient ou oublié, ou, pour s'éviter la peine de remblayer, jugé inutile d'effondrer les caves situées sous les constructions renversées. Elles étaient donc restées en toute leur étendue et, après tant d'années écoulées qui avaient emporté ceux qui auraient pu s'en souvenir, mon oncle était resté seul à les connaître.
Après deux autres caveaux traversés, j'arrivai dans celui où des tonneaux étaient pleins d'abondantes provisions pour la nourriture des chiens.
Derrière la dernière porte qui me restait à ouvrir, j'entendais les rauques appels de la meute flairant qui leur apportait enfin à manger.
En une demi-heure, j'eus accompli ma tâche.
Quand je remontai de la cave, après avoir remis en l'état le tonneau qui m'avait livré le passage, le jour était arrivé.
Je me rendis d'abord dans ma chambre. Je bouleversai mon lit pour laisser croire que ma nuit avait été consacrée au sommeil, puis je revins chez mon oncle, où je trouvai la servante réveillée.
--Il n'a pas plus bougé que notre auge à cochons, m'annonça cette fille en parlant de son maître.
Je ne peux pas dire que j'avais grande affection pour ce parent que je ne connaissais pas encore quarante-huit heures auparavant. Mais en présence de cet homme que le mal rendait impuissant à se défendre contre le danger qui le menaçait, je fus pris du désir ardent de le sauver.
--Il avait raison, pensai-je. Pour la sûreté de mon oncle, il faut retrouver le chien ou le tuer, faute de pouvoir le reprendre.
Et, avec le sentiment bien net de la situation, j'ajoutai:
--Le plus pressé est de savoir si c'est Vernot qui a repincé l'animal au saltimbanque... Donc, allons chez le brigadier.
En passant par le bureau de mon oncle, idée de donner à ma promenade l'apparence d'un but de chasse, je me mis en bandoulière ce fusil que, la veille, m'avait présenté le Père aux écus en m'annonçant que les deux canons étaient chargés.
Au village, on est matinal et on y ouvre la bouche presque en même temps que les yeux. En longeant l'auberge de Trudent, je pus voir, par une fenêtre de la grande salle du rez-de-chaussée, les saltimbanques déjà occupés à entonner le vin blanc.
La voix de la Belle-Flamande était en train de dire:
--J'ai dormi comme vingt pots... Et toi, Alfred?
--Je n'ai fait qu'un somme de neuf heures d'affilée, répondit le fils.
--Toi, mon bonhomme, tu mens! me dis-je en me rappelant le pas de course du beau blond et sa rentrée à l'auberge par la fenêtre, au coup de deux heures du matin.
A cent mètres sur la route, je trouvai, sur ma gauche, le sentier qui, m'avait-on dit, conduisait à la demeure du brigadier. Je m'y engageai.
Cinq minutes après, au milieu d'une clairière, je vis se dresser devant moi une maisonnette à un étage. Comme je passais devant la porte ouverte, une voix sonore et amicale me cria:
--Bonne chasse, jeune homme!
C'était Vernot.
Il était encore tout sanglé dans son uniforme. A la poussière qui le couvrait, il était facile de voir qu'il rentrait à l'instant d'une expédition nocturne.
Au passage, il m'avait reconnu pour le neveu que le Père aux écus lut avait présenté la veille, alors qu'il régalait de bière soldats et brigadier.
Il arriva sur le pas de sa porte en me demandant:
--Voulez-vous que je vous rende la politesse que j'ai reçue, hier, de votre oncle?
C'était mon entrée dans la place qu'il m'offrait. Aussi mon empressement fut-il grand à répondre:
--Ce n'est pas de refus, monsieur Vernot.
Il s'effaça pour me livrer passage et je pénétrai dans la maisonnette où je me trouvai subitement en présence d'une charmante jeune fille blonde.
--Henriette, je te présente le neveu de notre maire, annonça le brigadier. Vite, mon enfant, ton meilleur faro.
Avant de m'asseoir, je retirai mon fusil de mon épaule et, comme je cherchais un coin pour l'y placer, la jeune fille y porta la main pour m'en débarrasser.
--Prenez garde, mademoiselle, il est chargé! m'écriai-je vivement.
Le brigadier se mit à rire.
--Oh! oh! fit-il, croyez bien, cher monsieur, que ma fille sait manier un fusil... Et elle l'a prouvé pas plus tard que cette nuit.
Une voix un peu moqueuse se fit entendre à ce moment.
--Oui, disait-elle, mais elle a jeté sa poudre aux moineaux.
Je me retournai. C'était l'invalide Carambol qui entrait dans la maison.
Cependant mademoiselle Henriette avait disparu pour aller chercher le faro offert par le brigadier. Pendant cette courte absence, Vernot demanda vivement à l'invalide:
--Eh bien! vieux Carambol, qu'as-tu trouvé?
--A coup sûr, c'est bien sur un homme que mademoiselle Henriette a tiré cette nuit... Les traces que j'ai relevées sont incontestables. Le chenapan avait déjà franchi la haie du jardin quand votre fille a fait feu.
--Que venait ici chercher cet homme? demanda Vernot devenu rêveur. En admettant que ce fût un contrebandier qui voulait se venger de moi, il devait savoir que mon service m'appelle la nuit hors de chez moi.
Et, cherchant à se rassurer:
--Rien ne dit qu'au lieu d'un homme, Henriette n'a pas eu affaire à un animal malfaisant... un loup, par exemple, comme celui qui a été tué, il y a trois jours, par des habitants de Reiseck... Peut-être même était-ce un chien égaré de la meute qui, l'avant-dernière nuit, a franchi la frontière.
--Heu! heu! lâcha Carambol en secouant la tête d'un air de doute, nous avions, cette nuit, un trop beau clair de lune pour qu'on pût prendre un chien pour un homme.
La conversation des deux hommes venait de me fournir le biais que je cherchais pour parler du fameux chien de tête disparu. J'abondai donc dans le sens de Vernot en avançant:
--Qui sait si ce n'est pas ce chien de tête de meute dont vous parliez hier à mon oncle, monsieur Vernot, et que vous disiez avoir blessé à son passage? L'animal rôde sans doute dans le pays, sans avoir encore été recueilli.
--Oh! oh! recueilli, répéta Vernot avec ironie, il y a belle lurette que l'animal a été ramassé... et par un malin encore... qui le soigne dans un coin pour aller ensuite le revendre à son maître.
Il serra les poings avec rage.