La conquête d'une cuisinière II Le tombeur-des-crânes

Chapter 20

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--Et vous avez profité du conseil de votre portière? demanda la voix de La Godaille.

--Comme bien vous pensez. Et, pour mes cent francs, le Bédaric me dit: «1° C'est moi qui ai conseillé à la veuve, votre première belle-mère, de vous couler sa fille adultérine en se servant des actes concernant sa fille légitime qui était morte. Cas de nullité. 2° Votre seconde belle-mère n'était pas veuve. Je lui ai fabriqué l'acte de décès de son époux Pietro, un ivrogne qui avait disparu et dont il aurait fallu avoir le consentement. Cas de nullité. 3° Enfin votre troisième belle-mère n'est ni Buffard, ni Palombes, ni veuve de général, ni mère de sa fille, une jeune et jolie rempailleuse de chaises qu'elle vous a colloquée à l'aide d'actes faux que je lui ai fournis. Cas de nullité!... Voilà ce que j'ai fait pour ces trois coquines qui m'avaient accablé de belles promesses et dont je n'ai jamais pu tirer un sou. Parole d'honneur! c'est à dégoûter d'obliger le monde!»

--Saperlotte! il vous en a appris pour votre argent, le consciencieux Bédaric! dit La Godaille.

--Qu'en est-il arrivé? demanda Gontran.

--Qu'un beau matin j'ai tout conté à mes trois commères que j'ai invitées à déguerpir de bonne volonté si elles ne voulaient pas voir venir la police.

--Et elles se sont exécutées de bonne grâce?

--Sauf la Buffard des Palombes qui avait grimpé sur la fontaine en menaçant de n'en descendre qu'au jugement dernier. J'ai fait venir deux commissionnaires qui ont porté Buffard et fontaine dans la rue.

--Que sont devenues ces trois femmes?

--Oh! de cela j'ai fait le cadet de mes soucis.

Camuflet avait à peine achevé sa réponse que, de la cour de la maison, monta jusqu'au cinquième étage une voix fausse, éraillée, canaille, glapissant une de cet abracadabrantes chansons des rues dont la stupidité stupéfie le plupart de ceux qui les écoutent:

L'humanité, c'est le flambeau de l'âme. Efforcez-vous afin qu'on soit heureux.

Rendez le sort moins pénible à la femme. Que la faim jette aux bras de nos gommeux. Oui, que demain le travail à l'aiguille Se paye bien, libre de ses appas, La femme alors ne se fera plus fille. Députés, ne dormez-vous pas!

Et deux autres voix féminines répétèrent en choeur:

Députés, ne dormez-vous pas!

Puis, un organe masculin hurla ces mots:

--Un petit chou, ch'il vous plaît!

Après une courte pause, le timbre crapuleux de la _prima donna_ reprit:

Avez toujours la fibre créatrice. De l'eau! de l'air pour la salubrité! Mais, avant tout, il faut que l'on bâtisse. Le bâtiment, c'est la prospérité! Car Mahomet l'a dit en grand prophète: «Quand, par malheur, le bâtiment, hélas! Ne marche plus, aussitôt tout s'arrête!!!» Députés, ne dormez-vous pas?

Cependant Camuflet s'était levé de table, tout surpris.

--Ah çà! je connais chacun de ces galoubets-là, moi! dit-il en allant passer le nez à la fenêtre.

--Ciel! mes belles-mères! s'écria-t-il.

C'était, en effet, le trio, réuni par une commune infortune, qui en était réduit à chanter dans les cours, sous la direction et la surveillance de Piétro.

Le terrible Auvergnat menait à poings fermés sa troupe dont il s'était constitué le caissier, ce qui donnait à supposer que les trois malheureuses pouvaient manger à peu près tous les deux jours et que leur cornac devait être pochard tous les soirs.

Camuflet eut un bon mouvement.

--J'ai justement une pièce fausse de dix sous que mon notaire m'a coulée hier, se dit-il.

Et il lança par la fenêtre son aumône, au moment où Piétro répétait:

--Un petit chou, ch'il vous plaît!

* * * * *

Cependant, à la cuisine, la gracieuse blonde disait à Fraimoulu:

--Hein! vous les entendez? Êtes-vous convaincu, à présent, qu'il n'y a que des hommes? Voulez-vous toujours entrer pour faire votre charivari?

--Non. Du moment que la créature n'est pas là. Je tenais seulement à lui jeter à la face que, si elle se faisait épouser, je déshériterais mon neveu.

Après cette dernière phrase qui témoignait de sa rancune toujours vivace, Fraimoulu rabaissa ses manchettes qu'il avait relevées pour tourner la sauce, et continua:

--Je n'ai donc plus qu'à filer pour aller, moi aussi, dîner, car je meurs de faim.

--Il ne vous manquait plus que d'être menteur! lança la jeune femme d'une voix sèche.

--Moi! fit l'oncle abasourdi par le compliment. En quoi ai-je donc menti?

--Quand vous m'avez complimentée sur ma cuisine. Si elle est si bonne que cela, pourquoi ne voulez-vous pas en manger?

--Mais..., commença Fraimoulu.

La gentille cuisinière ne le laissa pas finir. Elle le poussa vers le buffet en disant d'un petit ton d'autorité:

--Il n'y a pas de mais. Tenez, vous trouverez là tout ce qu'il faut pour dresser notre couvert sur la table de cuisine pendant que je vais leur servir le dessert.

Et elle laissa Fraimoulu qui, sous le charme de la gentillesse avec laquelle il venait d'être tarabusté, se mit à dresser le couvert en murmurant:

--Décidément, elle est drôlette, la petite. Elle me plaît de plus en plus.

Cinq minutes après, ils dînaient en tête à tête, dans la cuisine, dévorant à belles dents, et, à chaque bouchée, Athanase répétait:

--Sapristi! que c'est bon!

Tout à coup, dans la salle à manger, se fit entendre la voix de Camuflet disant:

--Monsieur Bazart, je bois à votre prochain mariage.

--Comment! vous vous mariez? s'écria Gontran.

--M. Grandvivier m'a fait, hier, l'honneur de m'accorder la main de sa fille.

Sur quoi Gontran répliqua:

--Alors nos mariages se feront en même temps, car, moi aussi, je me marie. J'épouse ma maîtresse, malgré l'opposition de mon oncle, bon et digne homme que j'aime de tout mon coeur et qui, après son premier mouvement de colère passé, sera tout heureux de nous recevoir chez lui; car, Henriette et moi, nous avons décidé de venir égayer sa vie un peu morne de célibataire et de l'entourer de nos soins.

Gontran s'interrompit pour rire avant d'ajouter:

--Sans compter que nous réaliserons un de ses rêves... lui qui va chercher si loin ce que nous lui amènerons sous la main, c'est-à-dire un cordon bleu qui lui fasse des petits plats... et Henriette y a la main... comme vous avez pu en juger ce soir, puisque c'est elle seule qui a cuisiné notre dîner.

En entendant ces mots, Fraimoulu, ahuri, regardait Henriette, bouche béante, yeux grand ouverts. Il arriva enfin à bégayer:

--Quoi! c'est vous qui...

--Qui suis la créature dévergondée.

--Et vous consentiriez, dans mon existence de garçon que la vieillesse attristera bientôt, à venir apporter votre jeunesse et votre gaieté?

Henriette jugea sa cause gagnée.

--Et à vous confectionner de bons petits plats, oui, mon oncle, dit-elle.

Il se leva, la prit par la main, et l'entraîna vers la salle à manger où, quand il eut fait son apparition, il articula d'une voix sévère:

--Gontran, si tu n'épouses pas ta maîtresse, je te déshérite!!!

Alors, levant les yeux vers le ciel ou, pour mieux dire, vers un crocodile empaillé accroché au plafond, il s'écria d'une voix triomphante:

--Enfin, j'ai conquis une cuisinière!!!!!!

FIN

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