La conquête d'une cuisinière II Le tombeur-des-crânes
Chapter 19
La blessure était horrible. Le larynx tranché ne permettait plus aucun cri à la victime. Ses deux mains serrées autour de son cou, elle cherchait à arrêter le sang qui filtrait à travers ses doigts. Encore debout, adossée au bois de la tête de lit qui la soutenait, elle dardait ses yeux fous de douleur sur son amant.
Tout à coup elle le vit chanceler en étreignant son buste de ses mains convulsives, tout pantelant d'une torture effroyable.
Cette fois la souffrance revenait, non plus passagère, mais continue, intense, terrible; si épouvantable que le Tombeur-des-Crânes, après avoir vainement tenté de se retenir aux meubles, s'abattit sur les genoux.
Alors le souvenir lui revint de ce verre d'eau de groseille qu'il avait bu avec tant de plaisir à Billancourt, devant le cadavre de Ducanif, quand il était entré dans la maison.
Ne pouvant même plus se tenir sur les genoux, il roula de son long sur le plancher, en se disant avec une fanfaronnade cynique devant la mort qui arrivait:
--Pour une fois que j'ai bu du sirop de groseille... pas de chance!
Et il expira dans une dernière convulsion.
Cydalise, dont la vie s'échappait avec son sang, eut encore la force de se traîner jusqu'au cadavre de son amant. Comme le chien qui vient mourir sur le corps de son maître, elle s'étendit près du Tombeur-des-Crânes et, après avoir posé sa tête sur la poitrine du mort, elle retira de son cou ses deux mains qui comprimaient sa blessure.
* * * * *
Le lendemain Ducanif faisait sa déposition devant le juge d'instruction. Après avoir raconté par le menu tout ce qui avait précédé son arrivée à Billancourt, il termina en disant:
«--Avant de m'attirer dans le guet-apens, le docteur avait garni la masure d'un peu de meubles et de matériel pour ne pas éveiller mes soupçons. »Vous vous compléterez petit à petit. J'ai paré à l'indispensable, me dit-il pour m'expliquer l'insuffisance de l'ameublement de la salle à manger dans laquelle il m'avait tout d'abord introduit.
»Il faisait une chaleur torride.
»A peine assise devant la table, Héloïse se plaignit de la soif. Le docteur ouvrit le buffet, y prit trois verres et en posa un devant chacun de nous.
»Puis il retourna au buffet:
»--Pas une goutte d'eau! dit-il en nous montrant la carafe vide qu'il venait d'en tirer.
»Il la passa à Héloïse pour qu'elle allât l'emplir à la cuisine. Cependant il me tournait le dos, le nez dans le buffet, m'énonçant l'approvisionnement de liquides.
»--Que vous plaît-il? demandait-il. Nous avons vin, cassis, eau-de-vie, sirop de groseille.
»Il ne pouvait me voir. J'en profitai pour changer le verre qu'il m'avait donné contre le sien en répondant:
»--Va pour la groseille!
»Avec la carafe rapportée par Héloïse, le docteur fit le mélange d'eau et de sirop et remplit les verres.
»--A nos amours! fit alors Héloïse comme nous portions le verre à nos lèvres.
»Alors le docteur reposa le sien plein sur la table en disant en riant:
»--Oh! si vous buvez à vos amours, j'attendrai pour boire qu'un second toast me concerne un peu mieux.
»Une demi-heure après, je feignais de me tordre empoisonné, puis je roulais sur le plancher.
»--Vite, jetons-le dans le caveau! conseilla Héloïse impatiente.
»--Allons d'abord, dans la cave, desceller la dalle du second caveau. Nous remonterons ensuite pour prendre le corps, proposa le docteur après m'avoir volé mon portefeuille.
»Et ils descendirent dans la cave. Si, moins confiants en leur ruse, je les avais vus prêts à changer leur plan, j'aurais, d'un coup de feu de mes revolvers, donné le signal à M. Camuflet et aux agents de police amenés par lui et qui cernaient la maison.
»Héloïse et son amant venaient de s'éloigner et je me préparais à me relever, quand un léger bruit me fit garder mon immobilité.
»Alors entra un troisième personnage que je reconnus pour le Tombeur-des-Crânes, le faux baron belge.
»Lui aussi, parut-il, avait une soif intense. Il saisit d'abord le verre laissé plein par le docteur, puis il hésita à le boire, enfin, se décidant, il en avala le contenu.»
Le juge avait laissé parler Ducanif. A ce moment, il l'interrompit pour dire:
--J'ai une observation à vous faire sur un point que je ne comprends pas.
Et le juge présenta son observation:
--Mais, dit-il, puisque votre cuisinière Héloïse en est morte, comment se fait-il que vous ayez bu impunément de ce breuvage empoisonné?
--Pardon! fit Ducanif en souriant, ce n'était pas le breuvage qui était empoisonné, c'était le verre.
Le regard du juge d'instruction étonné paraissant lui demander une plus ample explication, il s'empressa de continuer:
--Au premier temps de mes relations avec Gustave, il lui arriva de me dire, à propos d'un médecin anglais qu'on venait de pendre pour empoisonnement: «C'était un maladroit. C'est par ce qui est resté du breuvage qu'on a, plus tard, analysé, ou parce que le coupable, au moment du crime, n'a pas bu comme ses victimes, que tout se découvre. Moi, je boirais du même breuvage et j'en laisserais dans la fiole, sans avoir rien à craindre. Seulement, au lieu d'empoisonner le liquide, j'empoisonnerais le verre de mon homme en le frottant intérieurement à l'avance d'un toxique mortel.» Voilà ce qu'il m'avait dit, alors qu'il ne songeait pas encore à ma mort.
--D'où vous concluez?
--Que le docteur, en posant les verres sur la table, avait placé devant Héloïse et moi les deux qu'il avait préparés à notre intention. Ce fut le souvenir de ce qu'il m'avait dit jadis qui fit qu'au moment où il retournait au buffet pour y prendre le sirop de groseille, et en l'absence d'Héloïse partie pour remplir la carafe, j'échangeai prestement mon verre contre celui de Gustave qui, sans aucun poison, lui aurait servi à nous donner l'exemple de boire si nous avions le moindrement hésité.
--Exemple qu'il n'eut pas à vous donner, devant l'empressement d'Héloïse et de vous à boire à vos amours?
--Comme vous le dites.
--De sorte que, si le docteur eût vidé ce verre qu'il croyait être le sien, il eût été empoisonné?
--Tout net... à ma place.
Sur cette réponse et en pensant à ce qu'il était advenu de Gustave vingt minutes plus tard, Ducanif haussa les épaules et ajouta:
--En somme, il n'a fait que bien peu reculer pour mieux sauter.
Puis, après une courte réflexion:
--J'y pense, fit-il. Monsieur le juge me permet-il de lui donner un conseil?
--Lequel?
--Un troisième coupable a échappé aux agents...
--Oui, la police est à ses trousses.
--Eh bien! mon conseil est que la police cesse de courir, attendu que le Tombeur-des-Crânes, ayant bu le verre qui aurait empoisonné le docteur, aura été crever dans quelque coin comme un chien.
Et Ducanif avait raison, car au bout de quarante-huit heures le portier de la rue de Turenne, n'ayant pas vu Alfred ni sa maîtresse redescendre de leur taudis, alla prévenir le commissaire de son quartier qui fit enfoncer la porte et trouva, à côté du cadavre de Cydalise, celui du misérable que la police guettait encore à la frontière.
XVII
Une semaine s'était écoulée quand l'idée vint à Gontran d'aller rendre visite à son oncle Fraimoulu qu'il comptait trouver entièrement remis de la volée de coups de poings administrée par Piétro, le prédécesseur d'Hilarion.
La porte lui fut ouverte par un nouveau domestique.
--Bon! pensa-t-il, Hilarion, la perle, n'a pas fait long feu.
Il trouva son oncle d'une humeur de dogue. Des pincettes auraient même refusé de le prendre. Et, tenue grotesque, il n'avait pas d'autre vêtement qu'une simple chemise.
--Ah çà! mon oncle, s'écria le neveu, que devenez-vous? Vous ne sortez donc plus?
--Sortir! grogna Fraimoulu; alors tout nu?
Puis, sans laisser Gontran s'exclamer sur sa réponse, il s'écria rageusement:
--Devine un peu combien il y a de jours dans une semaine?
--Sept... d'habitude.
--Tu n'es qu'un âne! Il y en a cinquante-six.
--Depuis peu, alors... Je l'ignorais. Mais, vous le savez, je lis rarement les affiches et les journaux.
--Oui, grinça Fraimoulu, il y en a cinquante-six... pour moi du moins! Sache donc qu'en une seule semaine j'ai eu quatorze cuisinières!... Une par repas!... Quatorze gargotières infectes qu'il m'a fallu congédier au dessert en leur payant les huit jours... Or, quatorze fois huit jours, cela fait bien cinquante-six dans une semaine.
--Est-ce pour avoir fait face à cette dépense extraordinaire qu'ayant été forcé de vendre vos habits, vous ne pouvez plus sortir que tout nu? demanda le neveu avec aplomb.
Fraimoulu fit entendre un petit rugissement de colère, puis, entre ses dents, grinça:
--Canaille d'Hilarion!!!
--Tiens! c'est vrai! vous ne l'avez plus, ce domestique de la haute aristocratie, qui parlait l'indien et qui vous appelait baron? Est-ce qu'il vous a lâché pour retourner chez son duc del Punaisiados?
Fraimoulu étouffait trop dans sa peau pour ne pas demander mieux que de se dégonfler par une confidence. Aussi lâcha-t-il brusquement:
--Sais-tu ce qu'il m'a fait, _ton_ Hilarion?
--D'abord, cher oncle, je vous ferai remarquer que _mon_ Hilarion était plutôt le vôtre que le mien, car c'est vous, qui lui donniez deux cents francs par mois... plus un supplément de trente francs parce qu'il parlait l'indien... plus encore vos vieux habits.
Gontran devait avoir touché l'endroit sensible, car tout aussitôt, Fraimoulu entra dans la voie des aveux.
--Sache donc, neveu, que pendant huit jours j'ai vécu dans une immense stupéfaction. Je me trouvais en présence d'un phénomène à dérouter la science la plus profonde. J'aurais fait venir tous les savants du monde pour les consulter qu'ils en seraient restés bouche béante.
--En vérité! fit Gontran qui flairait quelque mésaventure comique et qui n'aurait pas ri pour deux empires.
--Oui, bouche béante! continua l'oncle. Inutile de te dire que, durant tout le passage de ces quatorze maritornes qui se sont succédé à mes fourneaux, je n'ai goûté à leur cuisine que du bout de la langue, tout juste ce qu'il me fallait pour constater qu'elles me servaient d'infâmes ratatouilles... De sorte que je mourais littéralement de faim! Tu m'entends bien? Je mourais de faim!
Après ces mots, sur lesquels il avait appuyé pour préparer son effet, Fraimoulu reprit gravement:
--C'est alors que se produisit le phénomène dont je t'ai parlé... et que je te donne à deviner.
--Oh! moi, vous savez? il ne faut pas attendre que j'aie deviné pour prendre un train. On risquerait d'arriver en retard.
L'oncle, secouant la tête, débita donc:
--Apprends alors que, moins je mangeais, plus j'engraissais.
--Pas possible! fit Gontran qui retint un éclat de rire.
--J'engraissais à ce point que je ne pouvais plus entrer dans mes habits... oui, dans de telles proportions et en une seule nuit, qu'un pantalon ou un veston, que j'avais mis la veille, aurait éclaté si, le lendemain, j'avais persisté à vouloir m'y introduire. J'étais donc forcé d'abandonner à Hilarion, comme je le lui avais promis, ces vêtements qui m'étaient devenus impossibles... Au bout de cinq jours de ce phénomène aussi extraordinaire que continu, toute ma garde-robe y avait passé... même ma robe de chambre! Si j'avais voulu sortir, comme je te l'ai dit, j'aurais été contraint d'aller en ver de terre.
--Et moi contraint aussi d'aller au poste pour vous réclamer.
--Alors, sais-tu ce que j'ai fait?
--Vous avez écrit à l'Académie des sciences pour lui faire part de votre découverte du moyen d'acquérir de l'embonpoint en ne mangeant pas?
--Non. J'ai écrit à mon tailleur pour qu'il vînt me prendre mesure de vêtements plus larges.
--Et il est venu?
--Le lendemain même, pendant une absence d'Hilarion. C'est moi qui ai été ouvrir à son coup de sonnette. Il a tiré son mètre en cuir et son calepin, et s'est mis à me prendre la mesure du tour de ventre. Juge de mon ahurissement quand, après avoir consulté son métrage, il m'a demandé bien tranquillement:
--Pourquoi désirez-vous vos vêtements plus larges que les précédents?
--Mais parce que j'ai engraissé d'une façon qui passe toute croyance.
--Vous! a-t-il fait avec surprise. Vous avez, tout au contraire, maigri de deux centimètres en six mois.
Et il m'a montré, inscrite sur son calepin, ma mesure prise lors de ma commande au commencement de l'hiver dernier.
Là-dessus est entré Hilarion, revenant de la course que je lui avais donnée. A la vue de mon tailleur, il a tressauté comme pris d'une colique soudaine et il a disparu plus léger qu'un sylphe. Alors mon tailleur m'a demandé:
--Est-ce que vous connaissez ce chenapan-là?
--Mais c'est mon valet de chambre, un garçon de haute valeur qui, pour entrer à mon service, a consenti à quitter celui de très haut duc Riaco del Punaisiados qu'il servait depuis seize années.
--Tu! tu! tu! a fait moqueusement mon tailleur. Ses seize années à son Punaisiados, de la blague! Hilarion est ouvrier tailleur. Il y a un an, il travaillait pour moi et je l'ai congédié parce qu'il me chipait des coupons de drap... En me quittant, au lieu de continuer son état, il est entré chez un dentiste qui, ayant la main un peu hésitante, avait besoin de quelqu'un pour tenir vigoureusement la tête des patients et les empêcher de courir chez un confrère achever de se faire arracher la dent.
Soudain mon tailleur s'est frappé le front en homme éclairé par une inspiration et s'est écrié:
--Est-ce que, dans vos conventions, vous lui abandonnez vos vieux effets?
--Oui.
--Alors il vous a joué le même tour qu'à son dentiste qui, aussi, lui laissait sa défroque. Pendant la nuit, Hilarion, qui est habile ouvrier tailleur, se relevait pour rétrécir les effets de son maître, un gros homme, et les ajuster à sa propre taille afin de se les faire octroyer par le dentiste qui ne pouvait plus entrer dedans.
Et mon tailleur se mit à rire en me répétant:
--Son Punaisiados, de la blague! La dernière maison d'où sort Hilarion est la maison centrale de Melun dans laquelle la plainte du dentiste l'a fait loger six mois.
Tu comprends que cette révélation m'a donné l'envie immédiate de courir chez le commissaire.
--Tout nu alors? interrompit Gontran.
--C'est ce qui m'a arrêté. Ma plainte, du reste, aurait été trop tard venue, car Hilarion, aussitôt qu'il avait aperçu Huttenstrohernergrafft...
--Plaît-il? fit le neveu.
--C'est le nom de mon tailleur.
--Bon! Du moment que je suis prévenu! Vous disiez donc qu'Hilarion, dès qu'il avait aperçu... Machin?
--Avait prestement levé le pied en emportant ses malles qui devaient être préparées à l'avance.
Et Fraimoulu, avec un gros soupir, termina par cette réflexion:
--Le brigand m'a emporté de quoi se vêtir pendant plus de vingt ans.
--Tiens! tiens! alors je m'explique!... lâcha Gontran surpris par un souvenir.
--Que t'expliques-tu?
--Ce qu'un jour, celui du dîner au petit salé, faisait Hilarion que j'ai aperçu, un mètre à la main, vous mesurant le dos; il s'assurait si votre ampleur de formes lui permettrait le rétrécissement à sa taille.
Ensuite, du passé revenant au présent, le neveu demanda:
--A votre tenue légère, m'est-il permis de supposer que... Machin ne vous a pas encore apporté vos nouveaux effets?
--Je les aurai demain... Et aussitôt habillé, je monterai chez M. Grandvivier mon locataire.
--Pour? fit le neveu pris d'inquiétude.
--Pour lui demander, en ton nom, la main de sa fille qui, m'a appris le concierge, est revenue hier soir de province.
Puis Fraimoulu se redressa en ajoutant d'une voix sévère:
--Car j'aime à croire, ainsi que je te l'avais ordonné, que tu as rompu une liaison que la morale réprouve?
Gontran sentit que les choses allaient se gâter. Évitant de répondre, il prit son chapeau et fila en s'écriant:
--Quatre heures! Pourvu que je trouve encore mon pédicure!
Mais Fraimoulu n'était pas homme à se contenter de cette défaite. Resté seul, il gronda furieusement:
--Le coquin a gardé sa donzelle. Décidément, il faut que j'aille moi-même la flanquer à la porte. Avant quarante-huit heures, la pécore aura de mes nouvelles... Quel branle-bas je ferai!
En effet, deux jours après, Fraimoulu, habillé de neuf, arrivait à la maison de son neveu. Le concierge, qui le connaissait, le salua en disant:
--Monsieur est de la ripaille? Il paraît qu'on va gaiement festoyer, à cinq ou six, ce soir, chez M. votre neveu?
--Dame! Il faut bien se donner quelques joyeux instants; la vie est si triste! débita Fraimoulu de son air le plus paterne.
Mais, au pied de l'escalier, sa bile se remua:
--Ah! ah! grinça-t-il, mon pierrot de neveu et quelques vauriens de sa sorte vont godailler avec la donzelle et des filles de son acabit! J'arrive à propos... Quelle branle-bas! Quel chabanais! Quel boucan je vais leur payer!
Ensuite, instruit par l'expérience, il murmura avec un malin sourire:
--Plus souvent que j'arriverais par le grand escalier! Ils ne m'ouvriraient pas après m'avoir reconnu par le trou que, j'en suis certain, ils doivent avoir pratiqué pour reconnaître les visiteurs. Usons donc de ruse en montant par l'escalier de service et en me présentant à la porte de la cuisine... On croira ouvrir au charbonnier ou à un autre fournisseur.
Arrivé au cinquième, Fraimoulu n'eut pas besoin de frapper. Pour établir un courant d'air dans la cuisine envahie par la fumée, la porte était grande ouverte.
Et l'oncle aperçut une charmante blonde qui, une cuillère de bois à la main, remuait un ragoût mijotant sur le fourneau.
Immédiatement, Fraimoulu fut captivé par deux de ses cinq sens: la vue et l'odorat. Ses yeux ébahis s'arrêtèrent avec complaisance sur la jeune et gracieuse cuisinière, et son nez, le nez d'un homme qui pendant huit jours n'avait flairé que les puants ratas de quatorze maritornes, ouvrit ses narines béantes au ravigotant fumet du contenu de la casserole que remuait la jolie blonde. Lesdites narines charmées humèrent même si bruyamment l'arôme, qu'au bruit de leur aspiration avide, la gentille femme se retourna.
A la vue de Fraimoulu, elle eut une secousse de tout le corps, poussa un cri de frayeur, sembla d'abord vouloir s'enfuir, puis, décidée sans doute à attendre l'ennemi, elle revint à sa casserole.
Grave, majestueux, le front redevenu rigide, bref, avec toute l'allure de l'homme décidé à faire son branle-bas, Fraimoulu s'approcha du fourneau et d'une voix sévère:
--Me connaissez-vous, mademoiselle?
--Non, monsieur, dit la blonde, sans lever le nez de dessus sa casserole et jouant plus que jamais de sa cuiller de bois.
--Sachez donc que je suis l'oncle de Gontran, votre maître... car vous êtes sa cuisinière, n'est-ce pas?
--Oh! non; cuisinière d'occasion, pour aujourd'hui seulement, répondit la jeune femme qui paraissait peu à peu s'enhardir.
--Oui, je comprends, on vous a prise en _extra_ pour préparer l'orgie que mon neveu offre à ses vauriens et à ses poupées.
Cette fois, la cuisinière leva sur l'oncle ses grands yeux bleus, qu'elle avait fort doux, et répéta:
--Ses poupées!
--J'entends les deux ou trois filles qui viennent faire la partie de la créature dévergondée avec laquelle mon neveu se traîne dans un concubinage sans vergogne.
Fraimoulu, on le voit, ne ménageait pas ses termes. Il les ponctua d'un air sarcastique qu'il fit suivre de ces paroles rageusement débitées:
--Ah! il y a une orgie ce soir à la tour! Je vais y mettre le holà, moi!
Et il s'avançait vers la porte qui conduisait à la salle à manger, quand la jeune femme s'élança au-devant de lui et s'écria vivement:
--Mais vous vous trompez, monsieur, il n'y a pas de femmes. Il sont quatre hommes à ce repas qui est un dîner d'affaires.
--Dîner d'affaires? Je n'en crois rien! fit narquoisement Fraimoulu en secouant la tête de façon incrédule.
Mais, à secouer la tête, il faisait passer et repasser son nez au-dessus de la casserole dont le parfum onctueux chatouilla son odorat.
--Que fricassez-vous donc là dedans qui sent si bon, mon enfant? demanda-t-il d'une voix dont le changement indiquait que le gourmand, au régime depuis huit jours, avait remplacé l'oncle irrité.
--Un poulet sauté.
--Et dans cet autre récipient?
--Des écrevisses bordelaises.
--Et là dedans?
--Un fondu de foies Périgueux.
--Savez-vous que tout cela embaume? lâcha Fraimoulu dont les narines jouaient comme un soufflet pendant que sa langue se promenait sur ses lèvres avec une remarquable sensualité.
Puis avec une certaine surprise:
--Mais, alors, vous êtes donc fine cuisinière, ma toute belle? reprit-il.
--Cordon bleu? Oh! non. J'ai simplement des dispositions.
Fraimoulu prit la balle au bond.
--Des dispositions qu'il faut venir perfectionner chez moi... à mon service. Puisque vous n'êtes ici qu'en _extra_, vous ne pouvez refuser la place que je vous propose.
La jeune femme fit la moue et répliqua tout net:
--Je ne veux qu'un maître d'un bon caractère.
--J'ai donc l'air d'un ours, moi? dit Fraimoulu abasourdi.
--Dame! un monsieur qui menace de tomber comme une bombe en plein dîner de gens qui sont bien tranquillement en train de parler d'affaires... Un monsieur qui, sans la connaître, traite une femme de créature dévergondée...
--Oh! pour celle-là, je ne change rien à mon opinion. Si mon neveu l'épouse, je le déshérite, gronda l'oncle repris par la colère.
--Là! là! vous voyez? Voilà que vous vous remettez à rager... Je vous le demande, est-ce d'un bon caractère?
C'était si gentiment dit, d'une voix si douce, avec un regard si caressant, que la bile s'apaisa aussitôt chez Fraimoulu qui se mit à rire en répliquant:
--Savez-vous, mignonne, que vous êtes une vraie sirène? Vous me feriez croire que des vessies sont des lanternes... Ainsi, avec votre prétendu dîner d'affaires...
--Je vous le répète, ils sont quatre hommes. D'abord votre neveu, qui veut voler de ses propres ailes en se lançant dans des travaux; puis son maître, l'architecte chez lequel il a étudié, qui compte le guider de ses conseils; puis M. Frédéric Bazart, dit La Godaille, enrichi par un héritage, qui doit fournir à votre neveu les fonds de leur association; enfin M. Camuflet, un ex-gros entrepreneur, qui se charge de leur procurer des entreprises... Là, êtes-vous content? Cela fait-il bien quatre hommes?
Ce disant, la belle blonde était en train de faire passer de la casserole sur un plat son poulet sauté.
--Et elle n'est pas là? insista Fraimoulu.
--Qui, elle?
--La créature dévergondée.
--Encore! lâcha la jeune femme qui sembla bien près de se fâcher.
Mais elle se calma et reprit:
--Je vais vous mettre à même de vous convaincre.
En revenant de leur porter le poulet sur la table, je laisserai les portes du couloir de dégagement ouvertes et, d'ici, vous les entendrez causer.
Sur ce, elle planta la cuillère de bois dans la main de Fraimoulu en ajoutant:
--Pendant mon absence, tournez le fondu de foies Périgueux, pour qu'il n'attache pas au fond de la casserole.
Et elle partit en emportant son poulet sauté.
De sorte que Fraimoulu, qui était arrivé furibond, bien décidé à faire un effroyable boucan, se mit à agiter la cuillère en se disant avec un sourire:
--Elle est drôlette, cette petite. Elle me plaît vraiment.
Quand la blonde revint elle avait tenu parole, car, grâce aux portes ouvertes qui laissaient arriver les voix à la cuisine, Fraimoulu entendit Camuflet qui disait:
--Oui, messieurs, voilà comment mes trois mariages, tous nuls, n'étaient en réalité, que trois simples concubinages. Je croyais être un modèle de vertu conjugale quand je n'étais, en somme, qu'un débauché endurci.
--Mais, fit la voix de Gontran, comment avez-vous découvert le pot aux roses?
--J'avais dans mon jeu ma portière qui finit un jour par me dire: «Voici bien trente fois qu'il est venu ici un bonhomme qui a affaire avec vos trois belles-mères. Je ne sais pas ce qu'il a manigancé avec elles trois, mais je suis certaine qu'il vient pour leur réclamer de l'argent qu'on ne lui donne pas, car il s'en va toujours furieux en les baptisant de coquines, voleuses, ribaudes, etc., etc. C'est un nommé Bédaric écrivain public, rue de la Ferronnerie. Allez le voir. Je crois qu'avec un billet de cent francs vous lui délierez la langue.»