La conquête d'une cuisinière II Le tombeur-des-crânes
Chapter 15
Sans compter qu'à toutes ces allées à Paris il risquait d'être reconnu et suivi par des ennemis de leur bonheur qui, demain, accourraient briser leurs belles amours... Sans parler non plus d'un procès qui pouvait être intenté, sous prétexte de pension alimentaire, par l'épouse abandonnée et vindicative. Elle aurait la maison sous la main et, v'lan! elle mettrait opposition au paiement des loyers.
Non, non, il fallait le reconnaître, le beau rêve d'abriter ses amours dans un coin écarté était impossible à réaliser avec le propriétaire d'une maison.
--Mais je puis vendre ma maison, finit, un beau matin, par proposer Ducanif.
--A quoi bon? fit la commère.
--Pour avoir ma fortune en portefeuille.
--Alors, mêmes ennuis pour venir toucher ses coupons, ses intérêts, ses dividendes, qui réclameraient toujours des signatures... Et la femme planterait encore opposition sur tout cela.
--Oh! que nenni! car j'aurais mis toutes mes valeurs au porteur. Alors je n'aurais plus d'intérêts à défendre contre la rapacité des miens. Une valeur au porteur, c'est une sorte d'argent de poche à la disposition du premier venu qui possède le titre.
Sans paraître avoir compris un mot de cette explication sur les valeurs au porteur, Héloïse attachait sur Ducanif deux yeux brillants d'amour et de reconnaissance.
--Vous me sacrifierez votre maison! s'écriait-elle, comme si le malheureux imbécile lui offrait la lune.
Et, enfin confiante, ne comprimant plus l'élan de son coeur, elle balbutia d'une voix émue:
--Alors, agissez vite, mon beau Thomas, car il me tarde que mon amour vous récompense!
* * * * *
Tout ce que venait de conter le Tombeur-des-Crânes, il l'avait supposé, parlant au jugé, inspiré par ses instincts mauvais, qui lui disaient que, s'il ne tombait pas en pleine vérité, il ne devait pas beaucoup s'écarter du vrai.
Il faut croire qu'il en était ainsi, car Gustave, d'abord si moqueusement interrupteur, avait fini par demeurer bouche close, le regard inquiet, tambourinant d'une main nerveuse sur la table.
Quand le baron eut cessé de parler, il secoua brusquement cette sorte d'atonie pour éclater de rire.
--Eh bien, s'écria-t-il, c'est fini? Déjà! Je m'amusais à admirer votre richesse d'imagination!... il n'a donc pas de dénouement, votre roman?
--Pas encore.
--Pourquoi?
--Parce que Ducanif n'a pas encore achevé de mettre sa fortune au porteur.
--Et quand il aura fini?
--Alors Héloïse l'entraînera dans ce fameux coin qui doit voir éclore leurs amours.
--Où ils vivront tous deux, rien qu'à deux.
--Non, à trois, car pourra-t-on faire autrement que d'admettre dans le secret le docteur Gustave Cabillaud, cet ami si dévoué, si discret?...
Cette réponse amena un nuage sur le front de Gustave. Néanmoins, continuant son ton de persiflage:
--Et puis? ricana-t-il.
Alors, se campant bien en face de lui, M. de Walhofer répondit d'une voix lente, qui émiettait les mots:
--Et puis, un beau jour, Ducanif crèvera d'une mauvaise drogue mise dans son verre par vous et Héloïse qui, alors, étendrez la patte sur la fortune mise en valeurs au porteur.
Et, en montrant sa poche, le baron répéta sa question:
--J'ai là un papier dont j'ai fixé le prix à quatre cent mille francs... Oui ou non, me l'achetez-vous?
Le baron ne mettait pas de mitaines pour proposer sa marchandise et, surtout, pour la tarifer. Quatre cent mille francs d'une lettre, c'était salé en diable. Il était vrai de dire qu'en montrant cette lettre à Ducanif ce dernier arrêterait immédiatement la liquidation de sa fortune en valeurs au porteur, et, alors, c'en était fait de la jolie manigance complotée à son intention par Héloïse et le docteur.--Or, si d'une mauvaise créance on tire ce qu'on peut, il faut, à plus forte raison, quand il s'agit d'une créance des meilleures, lâcher partie pour n'en pas perdre la totalité.
Le consentement de Gustave fut aussi net que laconique.
--Payables quand? demanda-t-il.
--Oh! fit le baron, je ne suis pas de ceux qui mettent aux gens le couteau sur la gorge... Mettons: payables après... quel terme dirions-nous bien? Après... après... Ah! je tiens le mot!
Et, en souriant, le baron débita:
--Payables après la réalisation de vos espérances, mon cher docteur.
En conclusion de ce pacte qui, en somme, mettait son échéance à la mort de Ducanif, les deux bandits se serrèrent la main avec une telle franchise qu'il aurait été impossible de supposer que chacun d'eux, au même moment, mitonnait une botte secrète.
--Toi, si je puis te chiper ma lettre, tu ne verras pas un sou des quatre cent mille francs, pensait Gustave.
De son côté, le Tombeur-des-Crânes, baron de Walhofer, était en train de se dire:
--Plus souvent qu'à toi et à ton Héloïse, je laisserai prendre le reste du magot de Ducanif.
A part cela, la poignée de main les avait rendus si bons amis que Gustave, avec le sans-gêne qui résulte de l'intimité, demanda gaiement:
--Vous n'insistez pas, je suppose, pour obtenir la main de mademoiselle Ducanif.
--La dot sans la main me suffira, déclara modestement le baron, se résignant sans peine à ce sacrifice.
--Ainsi tout est convenu? conclut Gustave qui avait hâte de rejoindre Héloïse pour lui faire part de l'anicroche majeure survenue dans leurs projets.
--Oui, tout est convenu... sauf un point, appuya M. de Walhofer. Vous êtes homme de trop de bon sens pour ne pas m'accorder le droit de surveillance dans une affaire où je suis intéressé. J'exige donc que vous m'introduisiez chez Ducanif.
--Je vous présenterai à lui comme un de mes meilleurs amis, promit Gustave s'exécutant de bonne grâce.
--Alors tout est bien et définitivement convenu, accorda le Tombeur-des-Crânes.
Sur ce, ils se séparèrent.
Quand Gustave Cabillaud conta tout à Héloïse, celle-ci tomba du vingt-septième ciel de la stupéfaction.
--Il est impossible qu'il t'ait montré ma lettre puisque je l'ai avalée! s'écria-t-elle.
--Je l'ai vue et lue, te dis-je. Elle est tracée au crayon.
--Et tu as reconnu mon écriture?
--Parbleu!... ainsi que ton orthographe.
Ahurie, effrayée, Héloïse ne trouva qu'une seule explication à ce véritable miracle.
--Alors nous avons affaire au diable! bégaya-t-elle en faisant le signe de la croix.
Ensuite, comme elle était fille qui ne lâchait pas facilement ses coquilles, elle gronda rageusement:
--Quatre cent mille francs! Il a le bec goulu, ce baron de contrebande!
--Reste donc calme. Je finirai bien par lui voler la lettre qui fait sa force, promit le docteur.
Au même moment, de son côté, le Tombeur-des-Crânes se disait en souriant:
--Quatre cent mille francs, c'est maigre! Je trouverai à m'arranger pour que, le jour du partage, il y ait tout d'un côté et rien de l'autre.
Huit jours après, M. de Walhofer avait loué un petit appartement dans la maison de Ducanif.
Le soir même de l'installation du baron, Gustave, qui dînait chez l'ancien placeur, s'écriait en se mettant à table:
--Il y a quelquefois des hasards vraiment heureux! L'appartement, situé au-dessous du vôtre, mon cher Ducanif, vient d'être loué par un de mes meilleurs amis, le baron de Walhofer, un fort riche et très aimable Belge.
--Il faudra nous présenter l'un à l'autre? demanda naïvement Ducanif.
Ainsi entré chez l'ex-placeur, le Tombeur-des-Crânes pût surveiller ce qu'il appelait l'opération. Elle traînait en longueur. Si grande que fût son impatience, il était obligé de la maîtriser devant cette réponse que lui faisaient Héloïse et Gustave.
--Au moins faut-il attendre que Ducanif ait fini de mettre toute sa fortune au porteur.
Et cependant, Héloïse, à mesure que le moment approchait, ne cessait de répéter à Gustave:
--La lettre! la lettre! Ducanif va bientôt avoir fini et nous n'aurons pas encore retiré la lettre des mains de ce filou d'Alfred.
--Je guette l'occasion, répondait le docteur.
Enfin l'occasion se présenta, on le sait, le jour où le Tombeur-des-Crânes, qui s'était relâché de sa méfiance, après avoir laissé la clé sur sa porte, était monté chez Ducanif absent, où il comptait trouver Gustave et où il avait été retenu par Héloïse pendant que le docteur fouillait son logis.
Gustave l'avait enfin dénichée, cette lettre! Puis, après l'avoir empochée, il avait eu hâte de décamper. Mais, pour sortir, il lui avait fallu, à un imbécile qui lui barrait son passage, jouer le tour de lui envelopper la tête d'un tapis et de l'enfermer à clé chez le baron.
Mais quand il avait voulu montrer la lettre, il ne l'avait plus retrouvée! A coup sûr, elle avait dû tomber de sa poche lorsqu'il avait si brusquement malmené le curieux.
Dès lors, les deux complices avaient vécu dans la perpétuelle anxiété de savoir qui avait ramassé la lettre. Était-ce le baron quand il était rentré chez lui? Était-ce le prisonnier qui, chose étrange! bien qu'il eût été mis sous clé, avait trouvé moyen de disparaître, bien évidemment, avant la rentrée du baron en son logis, car M. de Walhofer n'avait soufflé mot qu'il eût trouvé quelqu'un claquemuré chez lui.
--Quel est l'individu que tu as enfermé? avait demandé Héloïse.
--Je ne sais qui. Les trois ou quatre fois que j'ai entr'ouvert doucement la porte pour m'assurer s'il était toujours sur le carré, j'ai vu sa tête niaise.... Je ne le connais donc que de visage.
Or, deux jours après, au dîner de M. Grandvivier, il s'était trouvé en présence de son individu qu'il avait entendu nommer Camuflet.
--Quand nous partirons, je lui ferai la conduite et je le sonderai adroitement à propos de la lettre. J'aurai facilement raison de cet idiot, s'était promis le docteur qui, grâce à l'adresse et à la promptitude avec lesquelles il avait agi, était bien certain, quand il avait aveuglé et enfermé Camuflet, de ne pas lui avoir laissé le temps ni la possibilité de voir qui lui exécutait cette mauvaise plaisanterie.
Gustave avait fait comme il avait dit. C'est-à-dire qu'en sortant de chez M. Grandvivier, après avoir reconduit Ducanif jusqu'à sa porte, il avait ensuite fait la conduite à Camuflet.
Mais son beau projet de sonder Camuflet touchant la lettre s'en était allé à vau-l'eau, ou, pour mieux dire, il en avait été complètement distrait par le soudain intérêt que lui avait inspiré le récit de Camuflet à propos d'une masure qu'il possédait à Billancourt, masure qu'il laissait tomber en ruines sans aller jamais la visiter; masure, enfin, qui jouissait, sous sa cave, d'une autre cave qui pourrait servir de tombe à qui s'y trouverait enfermé, car, excepté lui, Camuflet, qu'un hasard avait conduit à la découvrir, personne ne pourrait en soupçonner l'existence.
Parce que lui avait conté Camuflet, le docteur avait donc été si fortement captivé que, non seulement il avait oublié de parler de la lettre, mais qu'encore, après avoir quitté le triple veuf, il avait éprouvé l'ardente curiosité d'aller immédiatement, et en pleine nuit, visiter la bicoque de Billancourt, expédition pour laquelle il était parti, sans se douter qu'il avait le Tombeur-des-Crânes sur ses talons.
Et, devant le trou béant à ses pieds, il s'était dit en souriant:
--Voici le coin où Ducanif viendra rafraîchir son brûlant amour.
Au même moment, Alfred qui l'épiait, caché dans l'ombre, avait eu aussi cette pensée:
--Ce caveau fera parfaitement l'affaire d'Héloïse et de son cher Gustave.
Car le Tombeur-des-Crânes avait résolu, après les avoir dépouillés de la fortune entière de Ducanif, de se venger du vol de la lettre, dont il les accusait.
De ce vol il n'avait ouvert la bouche à ses complices, voulant les voir venir, s'attendant à leur prochaine révolte contre lui. A son grand étonnement, il les avait trouvés toujours si soumis qu'il en était arrivé à se dire:
--A présent qu'ils ont la lettre, s'ils ne relèvent pas la tête, c'est qu'ils s'imaginent que je n'ai pas encore découvert le vol. Alors, ils me laissent en pleine sécurité pour me pousser à l'improviste dans quelque traquenard qu'ils m'auront préparé... Il me faut prendre l'avance.
Pendant qu'il s'abusait ainsi, Héloïse et son amant commettaient une autre erreur.
--Vois-tu, disait Héloïse, ce n'est à coup sûr pas ton Camuflet qui a trouvé la lettre. Elle a dû être ramassée par le baron à sa rentrée au logis.
--Mais il est plus muet qu'un poisson, objectait Gustave.
--Raison de plus pour nous méfier. A vouloir secouer le joug, nous avons gâté notre affaire. Il ne soufflera mot tant que nous n'aurons pas achevé la besogne, mais, à l'heure du partage, tu verras qu'il exigera un supplément de paye pour notre escapade... Il nous tient toujours avec sa lettre, crois-moi.
--Qui vivra verra, répondait le docteur qui avait, au sujet du baron, une idée en tête.
Le temps avait marché. D'abord lente à s'accomplir, la liquidation de Ducanif avait, brusquement, marché à pas de géants.
Vint enfin le jour où Ducanif, palpitant d'amour, conduisit Héloïse devant sa caisse ouverte.
--Tu vois ce portefeuille? dit-il.
--Oui, fit Héloïse rougissant comme une jeune vierge à l'heure du berger.
--Il contient toute ma fortune réalisée en titres au porteur, poursuivit Ducanif.
Puis, la bouche en coeur, la main en pigeon vole, l'oeil en coulisse, il demanda:
--Quand partons-nous, mon bel ange, pour ce coin qui doit abriter nos amours?
Sans éclater de rire en s'entendant appeler «bel ange», Héloïse baissa modestement les yeux et d'un ton que faisait trembler sa pudeur aux abois:
--Quand vous voudrez, Thomas adoré, souffla-t-elle.
Du moment qu'il était un Thomas adoré, Ducanif devint pressé.
--Demain, déclara-t-il.
Puis, pour être logique:
--Et où irons-nous?
Obéissante à son vainqueur comme toute femme qui aime, Héloïse modula bien doucement, toujours avec le même embarras pudique:
--Où vous voudrez. Choisi par vous, l'endroit où je pourrai laisser parler mon coeur me sera deux fois cher.
La phrase était déjà gentille, mais le «bel ange» la ponctua d'un gros soupir qui donnait à comprendre que l'amour, trop contenu, l'étouffait.
Tandis que Ducanif, le nez en l'air, cherchait en quel endroit il choisirait le coin en question, elle ajouta:
--Me permettez-vous un conseil?
--Je l'implore à genoux.
--Pourquoi ne mettrions-nous pas dans le secret le docteur Cabillaud, cet ami dévoué et discret, qui viendrait de loin en loin nous donner des nouvelles du monde, dans la retraite où nous allons vivre l'un pour l'autre?
--Soit! fit Ducanif qui, parut-il, n'était pas fâché que quelqu'un, au moins, sût qu'il avait enfin triomphé de la vertu farouche d'Héloïse.
Le soir même, Ducanif initia au secret de sa prochaine victoire amoureuse le docteur, qui l'écouta en ouvrant des yeux pleins d'admiration pour un homme aussi heureux.
Après quoi il se chargea de trouver le nid d'amour.
Il le fit attendre huit grands jours pendant lesquels, à son dire, il battait tous les environs de Paris.
Enfin il lâcha cette nouvelle si impatiemment attendue par Ducanif qui grillait dans sa peau:
--J'ai trouvé votre affaire! Une maison qui n'attire pas la curiosité: de l'air, de la verdure, de l'eau pour les barcarolles en barque... et aux portes de Paris.
--Où donc? s'écria Ducanif impatient.
--Pour n'avoir à mettre personne dans la confidence de vos amours, j'ai traité en mon nom avec le propriétaire... Vous n'aurez donc pas à le voir.
--Où donc, délicat ami? où donc? répéta Ducanif.
--A Billancourt.
XIII
Mais jusqu'à ce jour bienheureux qui devait voir luire, à Billancourt, la victoire de Ducanif, le temps avait trop duré à l'impatience du Tombeur-des-Crânes qui, comme soeur Anne, ne voyait rien venir, qu'il se tournât vers l'un ou l'autre point où tendaient ses visées.
A attendre la conclusion de l'affaire Ducanif, il avait espéré voir reparaître mademoiselle Grandvivier. Mais, à toutes ses visites nocturnes à Cydalise, par-dessus le mur, car il avait conservé sa petite chambre, la cuisinière du magistrat lui avait répété son refrain:
--Impossible de savoir l'endroit où se cache mademoiselle Grandvivier. Espérons pourtant que nous la reverrons bientôt, car le père annonce à ses amis qu'il va la rappeler près de lui.
Or, à attendre d'un côté et de l'autre, le temps, nous le répétons, avait duré tant et tant que la Belle-Flamande s'était alarmée d'avoir si longuement à alimenter la bourse de M. le baron, son fils. Les trois mille francs d'économies qu'elle avait donnés à Alfred pour son entrée de jeu n'avaient pas été de longue durée. Il s'en était suivi de nouvelles demandes d'argent auxquelles, tant bien que mal, la mère avait satisfait jusqu'au jour où elle avait fini par dire à Alfred:
--N-i-ni, garçon, c'est fini. Impossible, à présent, pour moi de jouer du Camuflet. Dans les premiers temps de son mariage avec Georgina, ma prétendue fille, je l'ai trouvé facile à la détente et j'ai pu te repasser ses écus. Mais, tu le sais, avec ce gaillard-là, les femmes ne durent pas. C'est Georgina qui a tenu le plus longtemps et, au bout de sept mois, elle l'a laissé veuf pour la troisième fois. Depuis ce jour-là, il a tourné, à mon égard, à la pingrerie la plus crasse. Ni moi ni les deux autres tarpiaudes qui ont été ses belles-mères précédentes et auxquelles il m'a associée, ne saurions, à cette heure lui faire cracher plus d'un jaunet à la fois. Tiens-toi-le donc pour dit, fiston, et agis en conséquence.
--J'allais toucher au port, répondit le Tombeur-des-Crânes en faisant laide grimace.
--Plus moyen, je te le répète, de tirer une vraie somme de cet imbécile de Camuflet. Je suis bien heureuse encore d'en obtenir la becquée.
--Comment faire? gronda Alfred.
--Lâche ta peau de baron qui est trop chère à faire reluire; renonce à tes plans; engage-toi dans une autre troupe de province et vogue la galère! conseilla la Belle-Flamande.
Mais, à ce parti qui lui était proposé, le Tombeur-des-Crânes serra les poings et grinça furieusement:
--Faute de quelques billets de mille, qui m'auraient soutenu pendant un ou deux mois, je vais perdre un beau mariage!
--A l'impossible nul n'est tenu! débita la maman d'une voix attristée par le déboire de son fils.
Alfred devina l'émotion de sa mère et, comme il connaissait à fond la pèlerine, il fit vibrer en elle la corde sensible en disant:
--Ah! si j'avais réussi, c'est vous qui auriez menée une existence beurrée!!!
Sur ce, battant le fer tout chaud:
--Là! fit-il, vrai de vrai, la mère, vous ne pouvez pas encore me fournir quelques billets de mille?
--Dame! fiston, à moins de les voler, répliqua la Belle-Flamande en guise de refus.
Mais Alfred lui lâcha à brûle-pourpoint.
--Pourquoi pas?
La mère releva la tête, prête à jouer la dignité offensée, majestueuse d'indignation en s'entendant faire une proposition pareille. Le Tombeur-des-Crânes lui coupa toute tirade virulente en disant avec le plus beau sang-froid:
--Rentrez ces manières-là; vous perdriez votre salive à prêcher.
Ensuite, revenant à ses moutons:
--Pourquoi pas? répéta-t-il d'un ton sec.
--Mais où veux-tu que je les vole, pendard? dit la Belle-Flamande descendue de ses grands chevaux.
--Dans la caisse de Camuflet.
--Ah! ouiche! lâcha la maman.
Mais, soudain, sa mine se fit souriante.
--Tiens! tiens! ricana-t-elle. Au fait, oui, pourquoi pas? Ce serait tout de même drôle de faire le coup en jouant la farce aux deux autres belles-mères de leur flanquer la chose sur le dos.
Alors, en femme décidée:
--Quelle somme te faut-il?
--Huit ou dix mille francs.
--Bigre! tu ne demandes pas des demi-portions, toi!
--Ce sera mon dernier emprunt.
--Et tu auras raison, car la ponction que je vais faire dans certain tiroir que je connais n'engagera pas Camuflet à laisser plus longtemps sa clé à la serrure.
--Quand aurai-je l'argent?
--Demain, si j'ai eu la main heureuse, je te le porterai à ton galetas de la rue de Turenne.
--Il se peut que vous ne m'y trouviez pas.
--Alors, à deux heures précises, à notre rendez-vous des Tuileries, sous les marronniers.
Le lendemain, on le sait, le Tombeur-des-Crânes avait trouvé au poste assigné la Belle-Flamande qui ayant eu, suivant son expression, «la main heureuse», lui donna les dix mille francs volés.
Seulement, pleine de doute sur une réussite qui se faisait tant attendre, elle avait joint à la somme, pour mettre son fils en éveil, cette série de conseils qu'elle avait fini par résumer en ces deux mots répétés:
--Ça craque! ça craque!
Mis en méfiance par sa mère contre la franchise de son alliance avec sa Cydalise, le baron de Walhofer, après le départ de la Belle-Flamande, avait, à son tour, quitté les Tuileries, pour se diriger, sous prétexte de rendre sa visite de digestion du dîner reçu l'avant-veille, vers le domicile de M. Grandvivier.
Chemin faisant, il fut tout à ses réflexions sur ce que lui avait dit sa mère à propos de Cydalise. Alors lui revint à l'oreille, encore vibrante de la haine qui l'avait accentuée, cette promesse: «Je me vengerai!!!» faite par Cydalise sur le seuil de la chambre de mademoiselle Grandvivier. Avait-elle tenu cette promesse? Non, puisque huit jours plus tard, elle était venue, soumise et repentante, reprendre ce joug imposé par sa passion, qu'elle avait voulu secouer; joug qui la faisait si docile à accepter toutes les volontés de celui qu'elle aimait que, après bien des pleurs et une longue résistance, elle s'était résignée à favoriser le mariage de son amant avec sa jeune maîtresse.
Peut-être que le Tombeur-des-Crânes, s'il n'eût été pétri de l'immense vanité qui le guidait en tout, aurait dû se méfier du consentement de cette fille violente, audacieuse, implacable devant un affront. Mais dans la conduite de Cydalise rien n'avait cloché qui empêchât son amant de faire la roue et de se croire ville conquise.
Depuis que M. Grandvivier avait quitté sa demeure de la rue de Turenne pour venir habiter l'étage au-dessus de l'appartement de Fraimoulu, le moyen de voir sa maîtresse s'était fait plus difficile pour Alfred; mais, en toutes les occasions qu'il avait rencontrées, il avait trouvé Cydalise toujours à sa dévotion et semblant attendre avec impatience, pour lui prouver son dévouement à le servir, le retour de mademoiselle Grandvivier.
Aussi le Tombeur-des-Crânes, en gagnant la demeure du magistrat, en vint-il à se dire:
--Ma mère est folle avec son: «Méfie-toi de Cydalise!» Le passé, elle l'a oublié. L'avenir, elle l'accepte en fille d'esprit qui sait que tout finit par casser.
Probablement qu'il prenait son titre de baron au sérieux, car ce fut de la meilleure foi du monde qu'il se donna cette dernière raison de n'avoir rien à craindre de Cydalise.
--Elle comprend que, dans ma position, il me faut un mariage qui mettra fin à notre liaison. A tout prendre, que ce soit avec l'une ou avec l'autre, son intérêt a été de pousser au succès de mon union avec la fille du juge, puisqu'à cette union, elle gagnera les quinze mille francs que je lui ai promis.
S'étant donc ainsi parfaitement rassuré, le Tombeur-des-Crânes passa à un autre ordre d'idées. Un point sur lequel sa mère, il l'avouait, avait eu parfaitement raison, c'était quand elle avait dit que les choses traînaient trop en lenteur.
Aussi était-il résolu à brusquer les événements. Cette fille du juge qui ne revenait pas de province, il fallait précipiter son retour, et il croyait avoir trouvé le moyen d'arriver à ce résultat.
--Le tout est d'aller de l'avant, se disait-il, en mettant le magistrat au pied du mur.
Et, des deux doigts, qu'il avait glissés dans la poche de son gilet, il caressait certaine boucle d'oreille que, la nuit de son crime, il avait volée à mademoiselle Grandvivier.
--Je vois d'ici la mine que va faire le juge quand je lui mettrai l'objet sous le nez en lui adressant ma demande, pensait le hardi drôle.
Telle était sa grossière vanité, sa stupide confiance en lui-même que, vendant la peau de l'ours avant d'avoir mis l'animal à terre, il en arriva à s'imaginer que M. Grandvivier lui sauterait au cou dans sa joie de l'accepter pour gendre.