La conquête d'une cuisinière II Le tombeur-des-crânes

Chapter 14

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La lune brillait et sa douce lueur, en éclairant le carré, me montrait la porte de mademoiselle Grandvivier, la fille aux millions, celle que, déshonorée, son père serait obligé de donner à celui qui l'aurait perdue!

Après cette porte franchie, je n'avais plus qu'à traverser le boudoir pour pénétrer dans la chambre de la victime qu'un narcotique allait me livrer sans défense, car je tenais pour bonne cette réponse de Cydalise: «En doublant la dose, on pourrait lui faire faire une promenade à âne, sans parvenir à la réveiller.»--Et cette dose, je l'avais triplée!!!

Quand je la mis sur le bouton de la porte, ma main tremblait et mon poignet me refusa son office.

Je fus pris d'un sentiment de pitié!

Mais pour éteindre cette pitié, mademoiselle de Grandvivier avait un grand tort qui plaidait contre elle... celui de posséder des millions.

Je tournai le bouton, je traversai le boudoir, et je me glissai dans la chambre à coucher.

A la lueur de la veilleuse, je vis la jeune fille endormie dont le drap moulait les formes exquises.

Rien n'était plus suave que son charmant visage encadré par sa chevelure blonde qui s'éparpillait en désordre sur l'oreiller!

Tant de grâces, d'innocence, de jeunesse, ne pouvaient me toucher, car la femme que j'allais posséder n'était pour rien dans l'élan qui me poussa vers le lit.

--Les millions! les millions! me répétais-je à chaque pas qui me rapprochait de ma proie.

* * * * *

Et, pour pouvoir plus tard, fournir une preuve de mon passage dans cette chambre à coucher, je me penchai vers ma victime, toujours anéantie par le narcotique, et je lui détachai une de ses boucles d'oreille.

Je n'avais plus qu'à m'enfuir.

Alors je me tournai vers la porte.

A mon premier pas de retraite, j'étouffai un cri de rage soudaine.

Mon crime avait eu un témoin.

Sur le seuil de la chambre, blême, frémissante, l'oeil sombre, la face convulsée, se dressait Cydalise, me barrant le passage.

A ce moment, je voyais rouge. Fallût-il la tuer, j'étais décidé à tout.

Je marchai droit à elle.

--Place! grondai-je en la fixant dans les yeux.

Elle ne bougea pas.

--Place! place! redis-je d'une voix que la fureur brisait dans ma gorge.

Il y eut d'abord en Cydalise une résolution de résister que je lus dans son regard, puis une pensée soudaine changea sa volonté. Alors elle me dégagea la porte et, après m'avoir toisé à mon passage sur le carré d'un sourire de mépris, elle attendit que j'eusse descendu quelques marches de l'escalier pour me jeter, à mi-voix, ces mots frémissants de haine:

--Je me vengerai!!!

--Quoi que tu dises ou que tu fasses, on t'accusera toujours d'avoir été ma complice, répondis-je.

La nuit qui n'était pas encore dissipée, protégea ma retraite et, après le mur franchi, je regagnai ma mansarde sans encombre.

Toujours sirotant à légers coups de langue son cassis, dont les petits verres s'étaient succédé, la Belle-Flamande avait écouté le récit de son fils avec des hochements de tête approbateurs.

--En somme, Cydalise ne s'est pas vengée? dit-elle.

Le Tombeur-des-Crânes eut un sourire de fatuité grossière:

--Il a été d'elle ce qu'il avait été d'Héloïse pour son Gustave. Après être resté huit jours sans la voir, elle m'est arrivée un beau matin, humble, repentante, me suppliant de renouer.

--Mais, reprit la maman, comment s'était-il fait qu'elle t'avait surpris?

--Je l'avais quittée en lui disant qu'il était trois heures du matin. Or, je venais à peine de sortir de sa chambre, qu'une horloge du voisinage avait tinté deux heures aux oreilles de Cydalise qui ne s'était pas encore rendormie. Croyant à une erreur de ma part, elle avait sauté à bas du lit, avait ouvert la fenêtre avec l'espoir de me rappeler par un signe quand j'allais traverser le jardin. En ne me voyant pas paraître, après une longue attente, elle s'était prise de la peur qu'il me fût arrivé quelque accident et, pour se mettre à ma recherche, elle avait quitté sa chambre.--Alors sur le carré, elle avait vu la porte de mademoiselle Grandvivier que j'avais laissée entr'ouverte pour ménager ma retraite.--Cette porte, elle était certaine de l'avoir soigneusement fermée lorsqu'elle était revenue de porter la potion à la jeune fille. Aussitôt un soupçon l'avait saisie et elle était entrée.

Sans doute que la Belle-Flamande se jugeait suffisamment renseignée sur les visées de son fils et ses moyens de les amener à réussite, car elle résuma la séance en demandant:

--C'est donc pour amener à bien un de ces deux mariages que tu as besoin d'être dans la peau d'un baron?

--Cela me posera, surtout devant le Ducanif, si le sort me fait incliner de ce côté. Mais, la mère, je n'ai pas uniquement besoin que du titre de baron.

--De quoi donc encore?

--J'ai besoin aussi d'argent... de vos économies, par exemple.

Là-dessus, la Belle-Flamande avait fait la moue et répliqué d'une voix dolente:

--On n'amasse pas gros à garder les malades... à moins, quand on est seule avec le client mort ou agonisant, de faire une petite fouille dans les meubles, comme cela m'est arrivé une fois... Si donc je puis te donner trois mille francs, ce sera tout le bout du monde.

--Piètre entrée de jeu! fit le Tombeur-des-Crânes qui avait compté sur une plus grosse bouchée.

La maman se hâta de le rassurer.

--Oui, reprit-elle, mais laisse Bédaric me confectionner les paperasses qui me serviront à colloquer ma prétendue fille au Camuflet et, une fois la bellemère de ce richard, je lui pomperai des écus à ton intention.

Bédaric leur avait tenu parole.

Le faussaire était un habile homme qui, au temps où il était greffier, s'était mis de côté une poire pour la soif en confectionnant une montagne d'actes, volés dans son greffe. A l'aide d'un procédé chimique, il lavait l'écriture de ces actes, en ne laissant subsister que les légalisation, enregistrement, timbre, visa, signatures des autorités, etc. Puis, sur la place blanchie, il vous troussait, au choix, un titre ou un acte qui se trouvait muni de tous les sacrements voulus.

Donc, Bédaric ayant tenu parole, un mois plus tard le Tombeur-des-Crânes était baron et l'heureux Camuflet, auquel le veuvage pesait lourdement, épousait en troisièmes noces la fille de noble dame Buffard des Palombes, veuve d'un général belge.

XII

Pour son début à vouloir chasser deux lièvres à la fois, ou plutôt deux mariages, Alfred le Tombeur-des-Crânes, devenu M. de Walhofer, avait fait buisson creux.--Quinze jours après son entrée en campagne, il avait vu disparaître subitement mademoiselle Grandvivier.

--Où est-elle? avait-il demandé à Cydalise qui continuait à lui rendre quotidiennement visite dans sa mansarde.

--Bien malin qui saurait le dire. Le père et la fille sont sortis un soir, bras dessus bras dessous, sans le plus mince paquet, comme pour une simple promenade... Puis le père est rentré tout seul.

--Il la cache dans un coin de Paris.

--Ou il l'a expédiée en province, comme il l'a dit. Car, à qui l'interroge sur sa fille, il répète qu'il l'a envoyée dans le midi, près de sa famille, pour rétablir sa santé un peu ébranlée... En quel endroit? Voici ce qu'il ne précise pas. Mais je ne tarderai pas à le savoir. La fille ne peut manquer d'écrire à son père et je connais son écriture. A sa première lettre qui arrivera, je regarderai le timbre du bureau de poste.

Huit, puis quinze jours s'étaient écoulés et Cydalise n'avait pu que répéter à Alfred son invariable phrase:

--Elle n'écrit pas!

--Et le père?

--Toujours le même. Il a l'air de ne rien savoir. Il faut croire que la petite ne lui a soufflé mot... Peut-être bien aussi qu'elle-même n'a aucune doutance de ce qui lui est arrivé, car la potion somnifère était rudement corsée.

Ainsi dérouté du côté de la fille du magistrat, le Tombeur-des-Crânes avait pensé à mademoiselle Ducanif.

Un matin, le docteur Gustave Cabillaud avait été mandé, au Grand-Hôtel, près d'un étranger, le baron belge Walhofer, qui venait de tomber malade à son arrivée à Paris. Le docteur s'était rendu à la hâte près de ce nouveau client à qui, sans doute, il avait été recommandé par des Belges précédemment soignés par lui.

A l'insistance qu'on avait mise pour le faire accourir, le docteur s'attendait à trouver son malade au lit et presque agonisant. Bien au contraire, il le vit attendant devant une table à deux couverts, garnie de tout un déjeuner de pièces froides, ce qui dispensait d'avoir, pour le service, un domestique aux oreilles curieuses.

--Asseyez-vous là, cher monsieur, dit le baron en lui montrant le second couvert.

Tandis que Gustave hésitait, croyant s'être trompé de numéro de chambre dans le couloir de l'hôtel, M. de Walhofer ajouta:

--Sachez, docteur, que je ne cause de ma maladie qu'à table.

Le doute ne lui étant plus permis, Gustave se plaça devant le second couvert.

--Veuillez m'apprendre quelle est votre maladie? s'informa-t-il à sa sixième huître.

--Je suis horriblement torturé par une idée fixe.

--Laquelle? demanda le docteur pensant aussitôt qu'il se trouvait en présence d'un monomane.

--L'idée de me marier.

--Idée facile à réaliser, fit Cabillaud avec un sourire, en menant de front la double tâche de flatter la manie de son client et d'avaler des huîtres, mets qu'il adorait au suprême.

--Mais non, appuya le baron, pas facile à réaliser puisque je vous ai dit que c'est une idée fixe, c'est-à-dire une idée qui se butte sur un point et n'en veux pas démordre... Or mon idée est d'épouser une certaine personne. Il me la faut! Je n'en veux pas d'autre! Me comprenez-vous?

--Parfaitement! lâcha Gustave s'ancrant plus ferme dans la conviction que son client avait le cerveau détraqué.

--Voilà pourquoi je me suis adressé à vous. Je me suis dit: Le docteur Gustave Cabillaud me tirera de peine.

--Permettez-moi de vous faire observer qu'un mariage n'est pas de la compétence d'un médecin. Il y a à Paris des gens, dont c'est l'état, qui se feront intermédiaires entre vous et...

Mais le baron ne le laissa pas achever; il se campa les coudes sur la table et, en regardant Gustave entre les deux yeux, il articula sèchement:

--En un mot, mon cher docteur, je veux épouser mademoiselle Ducanif.

Cabillaud était en train d'avaler une huître. Du coup, il la trouva amère, il eut un petit tressaut sur sa chaise et à son tour il braqua ses yeux sur M. de Walhofer dont, jusqu'à ce moment, il n'avait que très vaguement examiné le visage. Cette fois l'étude fut si consciencieuse, si bien approfondie, qu'il se demanda avec crainte:

--D'où sort ce flibustier?

Il n'eut pas le loisir de placer un mot, attendu que le baron, pendant qu'il était en train de lui causer des émotions désagréables, jugea utile de faire bonne mesure en ajoutant d'une voix qui traînait sur les mots:

--Épouser mademoiselle Ducanif... avant, bien entendu, qu'elle soit orpheline de père.

Il ne songeait plus du tout à gober des huîtres, ce bon Gustave. Il demeurait ébahi de surprise, la gorge un peu serrée, se demandant toujours d'où venait, si bien instruit, ce gas qui entrait dans son jeu. Oui, si bien instruit que, eût-il voulu en douter, l'hésitation ne lui aurait plus été permise, quand il entendit M. de Walhofer lui donner ce conseil:

--Si vous ne pouvez, à vous seul, me faire obtenir mademoiselle Ducanif, vous demanderez à Héloïse de vous donner un coup de main.

Gustave n'était pas de ces imbéciles ou de ces têtus qui s'obstinent, au lieu de le contourner, à vouloir renverser un obstacle se dressant sur leur route. L'ennemi qui lui tombait sur le dos tant à l'improviste, en savait trop pour qu'il essayât de finasser avec lui. Mieux valait donc, tout de suite et carrément, entrer en composition; quitte, plus tard, à prendre sa belle. En homme résolu à faire la part du feu, il demanda donc nettement:

--Précisez ce que vous exigez de moi.

--Mais je vous l'ai dit, docteur: je demande que vous me fassiez épouser mademoiselle Ducanif.

--Rien que cela?

--Avec une dot, naturellement.

--Ce sera une question que vous aurez à traiter avec le père.

--Du tout! du tout! fit le baron en secouant la tête. Je suis très timide, tel que vous me voyez et, sur les questions d'argent à traiter, ma timidité devient bêtise; tandis que vous, qui agirez en tiers, vous saurez mieux faire valoir mes prétentions.

--A quel chiffre se montent vos prétentions?

--A quatre cent mille francs.

Gustave ne put commander au soubresaut que lui causa la voracité de ce ruffian qui venait lui écorner si largement son gâteau. Il donna le change sur son émotion en s'écriant:

--Jamais, au grand jamais, je n'obtiendrai cette somme de Ducanif!

--C'est alors qu'il faudra appeler Héloïse à votre aide, conseilla le baron.

Et, en souriant, il débita:

--Car elle a la parole pleine d'éloquence, cette bonne Héloïse.

Ensuite, tout candide, heureux de faire un compliment, M. de Walhofer prononça cette phrase:

--Éloquence, du reste, que j'ai été à même de constater dans son style.

Gustave devina la vipère sous l'herbe; il pressentit qu'il allait être mordu. Néanmoins il fit face au danger qui le menaçait en feignant d'éclater de rire.

--Oh! oh! dit-il ensuite, le style d'Héloïse!!!

--Pardonnez-moi, j'ai dit style et je maintiens le mot. Style où elle avait mis son âme et son coeur... car c'était à vous qu'était adressé l'autographe d'elle que j'ai l'honneur de posséder.

Ce disant, le baron fouillait à sa poche.

--Désirez-vous, docteur, que je vous en fasse la lecture? proposa-t-il.

--Oui, dit sèchement le docteur qui cherchait en vain quelle lettre, écrite par Héloïse, pouvait rendre cet homme assez fort pour imposer ses conditions.

La main toujours enfouie dans sa poche, M. de Walhofer, avant de la retirer, demanda:

--Voulez-vous m'accorder une complaisance?

--Laquelle?

--Celle de me laisser vous brûler la cervelle si, par hasard, vous faisiez le plus petit mouvement pour tenter de m'arracher mon trésor... C'est bien convenu, n'est-ce pas?

Et le baron retira de la poche sa main qui tenait tout à la fois la lettre et un revolver.

--Rien ne me dit qu'Héloïse ait écrit cette lettre, argua Gustave.

--Vous connaissez son écriture? Vous plaît-il de lire vous-même ce laconique et fort intéressant billet? proposa le baron semblant être en contradiction avec sa précédente menace.

--Oui, je veux lire.

--En ce cas, docteur, j'ai à vous demander une seconde complaisance.

D'un signe de tête, le docteur accepta la nouvelle condition que son adversaire, en la lui imposant, appelait une complaisance.

--Veuillez vous mettre les deux mains sur le dos, commanda le baron de Walhofer.

Et quand Gustave eut obéi:

--Très bien! reprit-il. Maintenant, permettez!

En même temps qu'il prononçait son «permettez», le baron appliquait le bout du canon de son revolver sur le front du médecin, puis, de l'autre main, il lui mettait la lettre d'Héloïse sous les yeux, en ajoutant:

--Là, docteur, à présent, lisez à votre aise, prenez bien votre temps pour savourer cette prose... Seulement, vous êtes prévenu, pas de gestes!

Après avoir lu, Gustave était muet d'épouvante.

C'était bien là, écrit par Héloïse, ce billet qu'il avait exigé d'elle pour sa sûreté future. Ligne par ligne, la teneur de la lettre était cette déclaration qu'il avait imposée à sa maîtresse.

Entre les mains d'un ennemi, ce papier était une arme terrible. Mais comment ce baron en était-il devenu possesseur?

En s'adressant cette question, il sentait sa terreur se doubler d'un étonnement indicible. Cela tenait du sortilège. Quand il avait renoué avec Héloïse, sans avoir pu obtenir d'elle la lettre qui, après l'assassinat de Ducanif, devait la compromettre seule, celle-ci lui avait avoué qu'en un moment de faiblesse elle avait tracé cet écrit, mais que, tout aussitôt, elle l'avait anéanti.

Alors elle lui avait conté la scène qui avait eu lieu en présence de Cydalise et de son amant.

--N'ont-ils pu lire par-dessus ton épaule? avait-il demandé.

--Impossible. Ils étaient tous deux dans un angle de la chambre pendant que j'écrivais.

--Quel est cet amant de Cydalise?

--Un beau blond à longues moustaches, d'une trentaine d'années, avec une cicatrice à la joue, qu'elle appelait Alfred. Il m'a eu l'air d'être une pratique finie... un garçon qui n'a pas froid aux yeux.

--Si tel il est, il reste à craindre qu'après ton départ il n'ait ramassé et rassemblé les morceaux de la lettre... Des écrits pareils se brûlent au lieu de se déchirer.

--Oh! ce que j'ai fait est tout comme, car j'en ai avalé les morceaux, avait affirmé Héloïse pour le rassurer.

Or, comment cet écrit se trouvait-il entre les mains de M. de Walhofer? Et il n'y avait pas à se dire que c'était une copie. Non, de la première à la dernière ligne, l'écriture d'Héloïse était indéniable.

Bref, telle était grande la stupéfaction, compliquée de terreur secrète, qui figeait sur place Gustave, que le baron, jugeant la lecture terminée, put tranquillement replier le billet et le réintégrer en sa poche avec le revolver. Après quoi, il reprit en gouaillant:

--Continuons à causer de mon mariage avec cette charmante demoiselle Ducanif que j'adore sans l'avoir jamais vue.

Depuis le premier mot qui lui avait donné l'alarme, Gustave n'avait cessé de se demander d'où venait cet audacieux rogneur de parts.

Enfin, subitement, sa mémoire lui vint en aide. Elle lui rappela le portrait qu'Héloïse lui avait tracé de cet Alfred, l'amant de Cydalise, le beau blond à longues moustaches, à la joue marquée d'une cicatrice.

Du moment qu'il savait à qui il avait affaire, Gustave retrouva la plus grande part de son sang-froid. De coquin à coquin on pouvait s'entendre.

M. de Walhofer qui s'attendait à le mener haut la main, fut donc fort étonné de l'entendre, après s'être remis sur sa chaise, lui dire en riant:

--Vous n'êtes pas plus baron que mes bottes, mon cher Alfred. Tout à l'heure vous me demandiez des nouvelles d'Héloïse. A mon tour, je vous demanderai comment se porte Cydalise? Entre femmes, on cause... Depuis que Cydalise est en place, deux ou trois fois elle a revu Héloïse. Comme celle-ci interrogeait votre amie sur certain beau blond qu'elle avait rencontré chez elle à sa première visite, Cydalise a été toute fière de lui apprendre qu'elle était aimée par le fameux Tombeur-des-Crânes, une illustration des champs de foire.

Bien piètre était la revanche du docteur. Il le reconnut en entendant celui qu'il croyait avoir démonté lui répondre en tapant sur sa poche:

--Ne nous attardons pas à des balivernes. J'ai là un papier dont j'ai fixé le prix à quatre cent mille francs... Oui ou non, me l'achetez-vous?

C'était dit d'un ton si gros de menaces que Gustave, dont le courage n'était pas la qualité extrême jugea utile de filer doux. En gagnant du temps, il saurait se retourner et prendre sa belle. Il fit donc bonne mine à mauvais visage en s'écriant d'une voix gaie:

--Et où diable voulez-vous que je les prenne, ces quatre cent mille francs!!!

--Sur la dépouille de Ducanif, dit tout bas le baron en mettant les pieds dans le plat.

Comme Gustave esquissait déjà un geste de protestation indignée, il lui coupa son effet, en ajoutant d'une voix brève:

--Pas de comédie entre nous, mon futur copain. Je veux, entendez-vous? j'exige ma part dans votre spéculation sur le Ducanif!

Le docteur était prévenu qu'il fallait y aller franc jeu. Il eut, pourtant, l'imprudence de prendre un air étonné en répétant:

--Ma spéculation??? Qu'entendez-vous dire par ce mot?

A quoi le baron, dont la patience semblait être arrivée à son terme, riposta en goguenardant:

--On fait donc encore des manières avec Bibi!... Eh bien? oui, votre spéculation... qui, en somme, est si simple qu'un idiot, après avoir lu le billet d'Héloïse que j'ai en poche, la devinerait depuis A jusqu'à Z.

Puis, brusquement il demanda:

--Voulez-vous que je vous l'explique, votre spéculation sur le Ducanif?

--Comment donc! je vous en prie. Ce que vous allez me dire de cette spéculation m'en donnera peut-être l'idée première. On apprend toujours à écouter un malin de votre sorte, débita ironiquement Gustave.

Au lieu de relever cette moquerie, le baron commença.

--Vous conduisez au doigt et à l'oeil Héloïse qui, affolée par une passion de premier calibre, ne voit et n'entend que par vous; cette toquade insensée qu'Héloïse a pour vous, elle a su l'inspirer à Ducanif qu'elle mène par le bout du nez. En lui tenant la dragée haute... par vos conseils... elle a commencé par pousser l'imbécile à se séparer de sa femme et de sa fille.

Tout en écoutant, Gustave avait l'air de tomber des nues. Il ouvrait des yeux énormes et débitait d'une voix que la surprise faisait chanter:

--Mais c'est tout un roman que vous me contez là... En vérité, vous avez une bien belle imagination!... Mes compliments!

Ce qui n'empêcha pas le baron de continuer:

--Une fois le Ducanif isolé, bien chambré, sous cloche, son envoûtement a été commencé par la cuisinière et par vous qui, moyennant quelque vilain ingrédient mis dans le fricot du bonhomme par Héloïse, vous êtes introduit dans la maison, d'abord comme médecin de Ducanif effrayé pour sa santé, et où, ensuite, vous êtes resté comme ami du malade, reconnaissant de sa guérison.

--C'est à croire que c'est arrivé, tant vous contez cela sérieusement! ricana encore Gustave.

Cependant M. de Walhofer poursuivait:

--Toujours par vos conseils, Héloïse se défendait contre l'amour de Ducanif... Oui, elle aimait, elle idolâtrait son maître, mais jamais, au grandissime jamais, elle ne lui appartiendrait... Se donner à un homme époux et père, non, cent fois non, car elle avait peur de l'avenir!... Une fois qu'elle aurait cédé, qu'elle aurait écouté son faible pour lui, peut-être même le lendemain de sa chute, son ingrat vainqueur l'abandonnerait pour retourner à sa femme et à sa fille.

--Mais puisque je les ai lâchées pour toi, implacable cruelle! objectait Ducanif en gémissant.

--Raison de plus pour les reprendre quand il en serait arrivé à ses fins, répliquait Héloïse qui ne sortait pas de ce thème que vous lui aviez soufflé. Ah! si elle était certaine de n'être pas abandonnée; si Ducanif s'était mis dans l'impossibilité de revenir aux siens; s'il lui prouvait qu'il ne voulait vivre que pour elle, alors elle sauterait le pas, bien heureuse d'avoir enfin pu écouter son coeur.

--Parle! qu'exiges-tu? geignait Ducanif, prêt à tous les sacrifices.

Est-ce qu'elle savait, elle? C'était à lui de trouver, de proposer. Elle avait lu dans les romans que des amoureux s'étaient enfuis pour aller abriter leurs amours dans un coin écarté, inconnu de tous ceux qui pouvaient avoir intérêt à les poursuivre, et que ce coin était devenu le paradis où ils vivaient l'un pour l'autre, les yeux dans les yeux, les mains dans les mains.

--Cherchons un coin! proposait Ducanif qui avait hâte de vivre les mains dans les mains.

Alors elle haussait tristement les épaules. A quoi bon, pour triompher de sa vertu, lui faisait-il entrevoir un bonheur qu'il savait ne pas pouvoir lui donner? Est-ce qu'il était possible à Ducanif d'aller vivre dans ce coin fortuné, de quitter ce Paris où il avait ses habitudes, ses amis... ses intérêts à surveiller, intérêts représentés par une maison d'un excellent produit, mais qu'il ne pouvait emporter avec lui? Au milieu de son chant d'amour, la femme énamourée entendrait détonner cette phrase de son amant:

--Il faut que j'aille à Paris. J'ai rendez-vous avec mon fumiste à cause d'un locataire que sa cheminée asphyxie.

Et, pendant son absence, la femme vivrait dans l'angoisse de ne pas le voir revenir, ou jalouse de cet homme qui se partageait entre elle et son fumiste. Et, le lendemain, les tortures de la pauvre créature se renouvelleraient parce qu'un autre locataire aurait demandé du papier neuf dans sa chambre à coucher.