La conquête d'une cuisinière II Le tombeur-des-crânes

Chapter 11

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--Non... mais on sera tout heureux de me l'accorder quand j'irai la demander.

Une seconde fois, le «Tu blagues!» vint aux lèvres de la Belle-Flamande, mais elle l'avala en voyant le sourire affirmatif d'Alfred. Pour elle, la chose appartenait si bien au domaine du fantastique qu'elle lui trouva un motif.

--Alors, les restes d'un autre? avança-t-elle.

A cette supposition, le fils dressa la crête. Il parut, comme le paon, se mirer dans ses plumes d'un air vainqueur, et d'une voix pleine de la plus immense fatuité:

--... Pas d'un autre, accentua-t-il.

Pour le coup, la maman y alla de son refrain à plein gosier.

--Tu blagues!» lâcha-t-elle.

Mais toujours se pavanant, Alfred riposta tout tranquille:

--A la première occasion, vous demanderez plutôt à Cydalise.

--Tiens! tu l'as donc retrouvée, cette grande brinde? Qu'est-elle devenue, la belle rousse? s'écria la mère lancée sur une autre piste.

--Aujourd'hui, la belle rousse est devenue brune. Elle est cuisinière chez mon futur beau-père, le magistrat en question.

--Et elle a oublié toutes les volées que tu lui as administrées?

--A leur souvenir, sa passion s'est rallumée plus ardente que jadis. J'ai fini par si bien commander en maître que, tout en rechignant un peu, elle a été ma complice dans le fait qui a rendu mon mariage forcé.

Il devait y avoir dans le passé de la Belle-Flamande des souvenirs qui la faisaient parler par expérience, car sa voix s'attendrit en émettant cette réflexion:

--Le fait est que, quand une femme en tient pour un homme, elle est capable, s'il l'exige, de se mordre le front.

Ensuite, revenant à ses moutons:

--Va donc pour la fille du magistrat, accorda-t-elle. Mais tu as parlé d'une autre héritière. L'as-tu amenée au mariage forcé, celle-là?

Le Tombeur-des-Crânes prit un ton dégagé:

--Oh! fit-il, je ne m'occupe pas personnellement de ce mariage. Deux personnes y travaillent pour moi.

--Des amis?

--Des amis, si vous voulez, la mère... mais des amis par lesquels il ne ferait pas bon pour moi me laisser soigner si j'étais malade, d'autant plus qu'un d'eux est médecin.

La Belle-Flamande était une femme d'un bel acquit. Elle connaissait si bien la carte de tant de pays que, pour certains points, il n'était besoin, avec elle, de les lui mettre sur leurs i. Elle éclata de son gros rire en disant:

--Alors ils ont une corde sensible, tes deux amis?

--Précisément.

--Et quand tu touches cette corde, ça les fait chanter?

--Comme vous le dites.

--Et comment as-tu découvert cette corde?

--Encore par Cydalise qui, je dois l'avouer, ne se doute pas le moins du monde qu'elle m'a servi dans cette affaire...

--Conte-moi la chose, garçon, demanda la maman qui, tout aussitôt, ajouta:

--Non, plus tard. Nous voici arrivés chez Bédaric.

Ils étaient, en effet, devant une étroite boutique dont la devanture était fermée par des rideaux, noirs de crasse, mais soigneusement tirés.

L'ancien magnétiseur et ci-devant greffier belge était assis devant une petite table. Il se leva précipitamment à l'entrée des arrivants qu'il reconnut à première vue.

--Eh! mon ancienne patronne et son fils! A quoi puis-je vous être bon? s'écria-t-il, tout empressé.

--Mon bonhomme, voici la chose. Je veux marier ma fille, aborda carrément la Belle-Flamande.

--Votre fille? Mais vous n'en avez pas! lâcha Bédaric ahuri par ce début.

--Non, mais je viens à toi pour que tu m'en fasses une, dit l'ex-patronne.

Sans attendre l'effet de cette plaisanterie risquée, elle expliqua longuement son cas à Bédaric qui l'écouta en disant de temps à autre:

--Rien de plus facile, patronne.

Il lui fallait une haute position sociale. La veuve d'un gros bonnet.

--Veuve d'un général tué au champ d'honneur, proposa Bédaric.

--Le général me va, mais avec un nom bien ronflant qui pue les croisades.

Bédaric se recueillit.

--Que diriez-vous de: Buffard des Palombes? finit-il par demander.

--Superbe! approuva la nouvelle veuve du général.

Et, dans son ravissement, elle s'écria:

--Buffard des Palombes! En voilà un nom qui va épater le Camuflet!!!

Bédaric fit un saut sur sa chaise, ouvrit des yeux étonnés, grands comme une porte cochère.

--Camuflet! répéta-t-il. N'est-ce pas un ancien entrepreneur fort riche? demanda-t-il.

--Oui, un millionnaire.

--Et c'est à lui que vous voulez donner votre fausse fille?

--En personne. Est-ce que vous connaissez l'idiot dont je veux pour gendre?

A cette question, Bédaric se prit les côtes et si fort fut son rire qu'il put à grand'peine répondre:

--Si je connais Camuflet! Ah! la bonne plaisanterie! elle est forte, celle-là! Camuflet qui s'est déjà marié deux fois. C'est bien celui-là, n'est-ce pas?

--Le même.

Bédaric tâcha de modérer sa gaieté et, entre deux spasmes de rire, débita vite:

--C'est moi qui ai fait son second mariage.

Après avoir affirmé que c'était lui qui avait fait le second mariage de Camuflet, le joyeux Bédaric se reprit aussitôt:

--C'est-à-dire, non; je m'exprime mal. Je n'ai pas fait ce mariage, mais je l'ai grandement facilité.

--En quoi faisant? demanda Alfred.

--En tuant un homme.

Si l'aveu était raide, bien surprenante était aussi la réflexion dont l'écrivain public le fit suivre.

--Après tout, reprit-il, quand je l'ai tué, il se pouvait qu'il fût déjà mort depuis plusieurs années.

Alfred et sa mère n'eurent pas le temps de s'étonner, car il poursuivit aussitôt:

--Voici la chose: lorsque Camuflet s'amouracha de la petite qu'il voulait pour sa seconde femme, je vous laisse à deviner si la maman, qui ne possédait pas un radis, avait hâte d'avoir un gendre à écus. Par malheur, elle était en puissance de mari. Quand je dis «en puissance», ce n'est pas le vrai mot, car, depuis sept ou huit ans, elle était délivrée de son époux, un exécrable pochard qui, un beau matin, avait lâché femme et enfant, et n'avait plus donné de ses nouvelles. Or, pour marier la fille, il fallait le consentement du père... Où aller chercher le pochard?... Nix de mariage sans le consentement de l'Auvergnat; car le disparu était non seulement un ivrogne, mais encore un Auvergnat.

Et Bédaric s'interrompit pour dire:

--Du reste vous le connaissez.

--Comment le nommes-tu? demanda le Tombeur-des-Crânes.

--Craquefer.

La Belle-Flamande interrogea sa mémoire.

--Le nom ne m'est pas inconnu, mais je ne sais où je l'ai entendu prononcer, dit-elle.

--Ni moi non plus, ajouta Alfred.

--Il en a été de même pour moi quand la femme m'a nommé son mari, mais en creusant bien mes souvenirs, j'ai fini par trouver en quel endroit, vous et moi, nous avions rencontré l'Auvergnat soiffeur.

--Où donc? fit curieusement la Belle-Flamande.

--Ne vous souvient-il plus, sur la frontière, du petit village français où nous avons donné une représentation dans la grange d'un aubergiste... village qui s'appelait Montrel?

--Montrel! répéta le Tombeur-des-Crânes qui, si maître qu'il fût de lui, ne put commander au frisson dont il fut secoué au nom de ce village lui rappelant ses trois victimes: Vernot, Carambol et Henriette.

--Parbleu! oui, je me souviens de Montrel, avoua la Belle-Flamande.

--Avez-vous aussi souvenance de Trudent, l'aubergiste, qui, trente fois par heure, hurlait: «Craquefer!» pour faire sortir l'Auvergnat de la cave?

--Mais, objecta Alfred, malgré ce nom de Craquefer, il se pouvait que l'ivrogne ne fût pas le mari disparu?

--Oui, mais je fus convaincu quand j'appris le petit nom du pochard que sa femme dut m'énoncer lorsqu'elle vint réclamer mes services. L'Auverpin répondait au petit nom de Pietro... singularité stupide, qui m'avait frappé à Montrel où, devant moi, le garçon d'écurie avait plaisanté le fouchtra sur ce prénom italien.

--Alors vous vous êtes empressé de donner à la femme des nouvelles de son mari envolé? avança Alfred.

--Jamais! au grand jamais! dit vivement Bédaric.

--Pourquoi?

--Parce que j'aurais perdu les cent francs dont la femme me payait l'acte qu'elle réclamait de mes faibles talents. Ne sachant où retrouver son sac à vin et pressée qu'elle était de flanquer sa fille à Camuflet, la mère, devant l'impossibilité de se procurer le consentement paternel exigé par la loi, a coupé au court en s'adressant à moi qui lui ai bâclé un joli petit acte de décès de son Auvergnat, grâce auquel le mariage a passé comme une lettre à la poste.

--Alors ce mariage était nul?

--Parfaitement, fit Bédaric.

Et, en souriant:

--Nul... comme le sera aussi le troisième mariage que vous mitonnez pour Camuflet, ma chère patronne, ajouta l'ancien greffier magnétiseur.

Louer la Craquefer, c'était pour la Belle-Flamande faire en même temps son propre éloge. Ce fut donc d'une voix convaincue qu'elle s'écria:

--Une fine commère, la femme de l'Auverpin! Elle méritait sa chance.

Bédaric secoua la tête ironiquement.

--Pas tant de chance que vous le supposez, dit-il, car le mariage était à peine réalisé que l'Auvergnat reparut et, alors, il fit chanter ferme son épouse. Tous les écus de la Craquefer furent pour l'ivrogne qui, sans cesse, parlait d'attaquer le mariage de sa fille, ce qui aurait mis à jour le faux acte de décès. Ah! il a soutiré de gentilles sommes à sa prétendue veuve avec les peurs bleues qu'il lui flanquait, cet adroit Pietro qui, pourtant, se garda bien de laisser soupçonner son existence à Camuflet!

--Et jamais ce dernier n'a eu aucune doutance de la nullité de son mariage? demanda Alfred.

--Pas plus pour son second que pour son premier mariage, répondit Bédaric.

--Hein! fit la Belle-Flamande, est-ce que le premier aussi était nul?

--Tout comme l'autre.

--Encore un faux acte de décès?

--Non; cette fois-là, Camuflet s'est adressé à une vraie veuve...

--Eh bien, alors?

--Seulement cette veuve-là, ainsi que la Craquefer, ne dédaignait pas la provende à plein râtelier qu'elle trouverait chez un gendre millionnaire. Alors elle a usé d'une autre supercherie. Avec toutes les pièces relatives à sa fille légitime, qui était morte, elle a gentiment fait passer à Camuflet une fille qu'elle avait eue hors mariage... Donc, autre mariage nul.

--Comment as-tu appris cela?

--Par un hasard extraordinaire. C'est moi que la veuve vint consulter en son embarras. J'eus alors le bonheur de lui donner le conseil qui la tira d'affaire.

Encore une fois, la Belle-Flamande éprouva le besoin impérieux de rendre justice à qui de droit.

--Celle-là, comme la Craquefer, deux vraies matoises! confessa-t-elle.

A cet aveu, Bédaric s'inclina respectueusement devant elle en débitant d'une voix louangeuse:

--Vous êtes vraiment trop modeste, patronne.

--Tu crois, mon vieux?

--Oui, car c'est à vous le pompon.

--Parce que?

--Dame! les deux autres, en somme, n'ont fait, plus ou moins adroitement, que marier leurs filles... Tandis que vous, beaucoup plus forte, vous allez vous donner un gendre sans avoir jamais eu de fille.

Et Bédaric s'inclina encore en répétant:

--A vous le pompon!

La Belle-Flamande prit un air penché, et de sa voix la plus mélancolique:

--Que veux-tu? dit-elle. Je possède encore mes trente-deux dents et je n'ai rien à me mettre entre les mâchoires. Je suis à l'âge où il faut penser à son estomac. Chez le Camuflet, je serai assurée de la pâtée quotidienne. C'est à considérer, ça, mon brave Bédaric, surtout quand, comme moi, on aime mieux se contenter de tout que de peu.

Quittant le ton langoureux, la voix de la Belle-Flamande prit la corde émue pour continuer:

--Puis-je oublier que je suis mère?...

--Pas de votre fille! interrompit Bédaric.

--Non, dit-elle en se tournant vers le Tombeur-des-Crânes, mais de ce grand garçon ici-présent, qui ne se fera pas prier pour accepter les écus que je saurai carotter à l'idiot Camuflet.

Puis, passant soudain à un autre ordre d'idées, elle s'écria:

--Ah! propos, j'oubliais! Alfred voudrait être baron. Est-ce aussi dans tes moyens, Bédaric?

Bédaric eut une moue dédaigneuse.

--Heu! heu! baron! fit-il dédaigneusement.

--Est-ce que baron ne te plaît pas?

--Bien communs, les barons. La place en est encombrée, appuya l'ex-greffier-magnétiseur.

Il se recueillit un moment, le front dans ses mains, puis relevant la tête:

--Pourquoi pas vidame? proposa-t-il.

--Qu'est-ce que c'est que ça? fit la Belle-Flamande légèrement effarée.

--Un autre titre de noblesse beaucoup plus rare et mieux porté. On devient empereur, on naît vidame!

La maman, pour ce qui était de l'influence d'un titre nobiliaire, jugeait à son étiage et suivant les relations de sa vie.

--Non, non, dit-elle vivement, tenons-nous en à baron... Baron, vois-tu, ça ébaubit les marchands de vin, tandis que ton vidame les effrayerait. Faute de comprendre, ils croiraient que c'est un emploi dans la police... Et tu sais, chez un marchand de vin qui se méfie, pas d'ardoise, l'oeil est crevé, crédit est mort. Un vidame n'obtiendrait pas la plus petite côtelette aux cornichons!

Fière de sa classification de la noblesse au point de vue des marchands de vin, elle répéta:

--Tenons-nous en à baron.

--Baron étranger, bien entendu? reprit Bédaric.

La Belle-Flamande se redressa superbe et, la voix vibrante de patriotisme:

--Baron belge... On tient à faire honneur à son pays! déclara-t-elle.

Bédaric se remit le front dans les mains, à la recherche du nom à proposer.

--Trouve-nous quelque chose de bien flamand, recommanda l'ex-mangeuse de lapins.

--Que diriez-vous de Vaestromdemaekerten? demanda le chercheur.

--Jamais un concierge ne retiendra ce nom-là! Autre chose, mon vieux.

--Parbleu! fit brusquement Bédaric, j'ai votre affaire dans mes cartons. C'est tout un tas de titres d'un baron de Walhofer qui les a oubliés à son départ pour le Chili, où il a été se faire pendre... Il paraît qu'il s'amusait la nuit, le pistolet au poing, à effrayer les voyageurs.

--Vieille noblesse, hein?

--Tous les ancêtres du baron sont morts aux croisades.

--Et les titres sont bien règle? Tu en réponds?

--Oui, c'est moi qui les ai fabriqués, confessa modestement Bédaric. Je chercherai la liasse et je vous la remettrai en même temps que les pièces qui vous feront dame Buffard des Palombes, restée veuve avec une fille.

--Combien de temps te faut-il pour tes griffonnages?

--Quinze jours.

--Bon! Alors je vais commencer à amorcer le Camuflet en lui faisant passer sous le nez ma prétendue fille, annonça la maman.

Et, prenant le bras du Tombeur-des-Crânes, elle sortit de la boutique de l'écrivain public.

Dix pas plus loin, elle dit à son fils:

--Tu sais, Alfred, que tu as une confidence à me compléter.

--Laquelle?

--Tu m'as bien conté comment tu as des chances d'épouser la fille du juge... mais pour l'autre héritière, la demoiselle Ducanif, qu'un médecin et une cuisinière doivent te faire accorder, tu m'as laissée le bec dans l'eau.

--Je vous ai appris que mon talisman était une lettre.

--Oui, je le sais, une lettre qui tient en bride les deux individus, Héloïse et son amant... Mais que contient-elle, cette lettre? Et comment l'as-tu trouvée?

--Écoutez donc, dit le Tombeur-des-Crânes.

IX

La Belle-Flamande était à jeun. Avant que son fils eût commencé le récit qu'elle lui demandait, elle fit cette proposition:

--Manger n'a jamais bouché les oreilles de celui qui écoute. Moi, j'ai l'estomac dans les talons, ce qui me gêne pour marcher. Or, si tu le veux, au lieu de baguenauder par les rues, toi parlant et moi écoutant, je t'offre d'aller casser une croûte chez un manezingue de mes amis qui vous a un petit vin que c'est à croire qu'on en rêve. C'est à deux pas, dans la rue des Bourdonnais.

Cinq minutes après, tous d'eux étaient attablés dans un cabinet du marchand de vin désigné.

Après faim apaisée, la mère posa ses coudes sur la table en disant à Alfred:

--Maintenant, garçon, conte-moi comment tu as mis la patte sur cette lettre qui fait que le médecin et Héloïse, sa maîtresse, t'obéissent si bien au doigt et à l'oeil qu'ils se sont engagés à te faire épouser l'autre héritière, la demoiselle Ducanif, que tu guignes à défaut de la fille du magistrat.

L'exorde du récit d'Alfred fut une question.

--Vous souvenez-vous, la mère, demanda-t-il, parmi les expériences de seconde vue exécutées par Cydalise, au beau temps de notre troupe, du tour de l'_écriture brûlée_?

--Parbleu! tour qui ahurissait fièrement les gobe-mouches qui en restaient le bec ouvert! s'exclama la maman. On présentait un papier et un crayon à un spectateur en lui disant: «Écrivez sur cette feuille ce qu'il vous plaira»; après quoi on lui faisait plier le papier, qu'il avait d'abord donné à lire à tous ses voisins, puis il le brûlait sur une assiette qu'il gardait en main, le nez sur les cendres. Alors Bédaric, notre magnétiseur, endormait Cydalise, assise sur un tabouret adossé à un portant de coulisse et demandait: «Pouvez-vous nous dire ce que monsieur avait écrit sur le papier qu'il vient de brûler?» A cette question, ma mâtine, qui n'aurait pas ri pour un empire, leur dégoisait la chose tout au long, au grandissime étonnement du public.

Et, éclatant de rire à ce souvenir, la Belle Flamande ajouta:

--Oh! oui je me souviens de ce tour qui était pourtant bête comme bonjour. Il consistait en...

Jugeant inutile d'entendre les détails d'un tour qu'il connaissait à fond, le Tombeur-des-Crânes interrompit sa mère pour commencer son histoire.

--C'est au tour de l'_écriture brûlée_, je vous le répète, que je dois mon empire sur le docteur et sa maîtresse. Et vous allez savoir comment.

* * * * *

(Si simple que ce soit ce tour, fort usité dans toutes les baraques de foire, il faut en donner l'explication pour l'intelligence de ce qui va suivre.

Ayez un sous-main en carton recouvert d'un papier dont le dessous a été frotté d'une composition de suie et de savon noir, ce qui forme décalque. Entre ce papier et le carton, vous placez une feuille de papier blanc, puis vous encollez les bords de l'enveloppe en les rabattant sous le dessous du carton.

On présente à un assistant un crayon de pierre dure et une feuille de papier qu'on a placée sur le sous-main. Le spectateur accepte le sous-main qui l'aide à écrire et, comme le crayon est dur, il lui faut appuyer ses caractères, qui se trouvent décalqués sur le papier caché sous l'enveloppe du sous-main. L'écrit achevé, on le laisse à son auteur, qu'on débarrasse du sous-main et du crayon pour les remplacer par une assiette garnie d'allumettes. «Faites lire à vos voisins pour qu'ils en sachent le contenu, puis brûlez-le», commande le magnétiseur qui, pendant que l'attention est ainsi distraite, fait passer le sous-main à un compère dans la coulisse. Ce dernier n'a qu'à déchirer l'enveloppe du carton pour prendre le second papier sur lequel l'écriture s'est décalquée. Il en souffle les phrases à la somnambule assise près du portant de la coulisse... et le tour est fait.--Sur la demande du magnétiseur, le somnambule, au grand ébahissement des spectateurs, récite ce que contenait l'écrit brûlé.)

* * * * *

Le Tombeur-des-Crânes avait entamé son histoire:

--Après avoir quitté la troupe Rebricard, où je m'étais engagé quand nous nous séparâmes, j'étais revenu à Paris. Je battais le pavé depuis huit jours, en quête d'un expédient qui me fît vivre, quand le hasard me mit en face de Cydalise.

Elle avait eu beau dire, la belle, que tout était fini entre nous! Il n'en était rien, car, à ma vue, sa toquade la reprit, et, en un quart d'heure, la réconciliation fut faite et parfaite.

--Où loges-tu? me demanda-t-elle.

--Dans un garni du faubourg.

--Viens donc habiter ma chambre.

Deux heures après, j'étais installé chez Cydalise, dans une masure du Marais, du côté de la rue de Turenne. Sa chambre était un véritable taudis, mais elle jouissait d'un agrément bien rare à trouver dans Paris. Elle s'éclairait sur un jardin, nid de verdure au fond duquel apparaissait un petit hôtel Louis XV.

--On m'a dit que c'est l'habitation d'un magistrat, m'annonça Cydalise.

Tout comme moi, l'ancienne Fille du Soleil était dans une gêne atroce. Quand elle s'était séparée de nous, le hasard de ses amours l'avait conduite dans les bras du chef de cuisine d'une ambassade qui, haut maître en science culinaire, s'était amusé à en faire un cordon bleu. A cela s'était bornée sa générosité, car, après un an de durée, quand la liaison se rompit, Cydalise, à deux cents francs près, s'en alla aussi pauvre qu'elle était venue.

Seulement elle partait excellente cuisinière et bien décidée à tirer profit de son savoir.

Les deux cents francs avaient duré trois mois dans l'attente d'une place. Elle en était à ses derniers dix francs le jour de notre réconciliation.

Après m'avoir fait part de sa débine, elle s'écria joyeusement:

--Baste! le Mont-de-Piété n'a pas été créé pour les chiens! Jusqu'à ce que nous ayons mangé la somme qu'il me prêtera, Héloïse sera peut-être venue.

--Qui appelles-tu Héloïse?

--Une cuisinière dont j'ai fait la connaissance à la salle Crémorne, au dernier bal annuel donné par l'Association des cuisiniers et cuisinières pour la caisse de secours. Héloïse m'a promis de me trouver une bonne place... et, là-dessus, elle peut me dénicher ce qu'il y a de mieux, car elle y a la main.

--Pourquoi?

--Parce qu'elle est en place chez un sieur Ducanif qui tient le meilleur bureau de placement de Paris. Il paraît que ce Ducanif s'est si bien monté le bourrichon pour elle, une superbe fille du reste, que, afin d'être plus libre, il s'est séparé de sa femme et de sa fille... Tu comprends que si Héloïse l'exige, son bourgeois me trouvera une place aux prunes.

--Oui, mais elle tarde trop, ta place aux prunes.

En réponse, elle me montra une grande malle dans un coin de la chambre et me dit en riant:

--Raison de plus, en attendant, pour que le Mont-de-Piété me débarrasse de tout ce qu'il y a là dedans et qui ne me servira plus.

--Que contient cette malle?

--Ma défroque et tous mes bibelots de somnambule. Comme il y a gros à parier que je ne redeviendrai plus jamais Fille du Soleil, battons monnaie avec tous ces oripeaux.

Elle se mit à ouvrir le coffre en continuant:

--Je ne sais plus trop quoi j'ai enfermé dans cette malle. Nous allons en passer la visite.

Bien mesquines étaient les frusques qu'elle voulait offrir au Mont-de-Piété! Deux amples peignoirs sans taille en grosse tarlatane pailletée d'étoiles d'or, quelques jupes courtes de pareille étoffe, des corsages du même genre et trois maillots de soie constituaient la garde-robe de celle qui, alors qu'elle donnait ses séances de seconde vue, s'habillait, suivant sa fantaisie, en druidesse, avec une couronne de chêne sur la tête, ou en sylphide avec des ailes dans le dos.

Et elles étaient encore là, ces ailes et cette couronne de chêne en papier. Ce fut moi qui, en prêtant la main à l'inventaire, les tirai de la caisse, ainsi que d'autres brimborions sans valeur, que Cydalise avait conservés en souvenir du temps passé.

--Tiens! qu'est-ce cela! fis-je en ramenant du fond du coffre un objet plat et d'un carré long, enveloppé dans une feuille de journal.

--Ça, me dit Cydalise en riant, c'est le sous-main qui nous servait pour le tour du papier brûlé.

Cependant j'avais retiré le journal. Elle avait dit vrai. C'était bien le sous-main et, avec lui, le crayon à pierre dure dont se servait le spectateur pour écrire.

Je posai sous-main et crayon sur une table voisine en disant:

--Je crois, ma belle, que tu peux te dispenser de porter cela au Mont-de-Piété qui ne t'en donnerait pas un maravédis.

Puis, nous continuâmes notre inventaire de la caisse.

A l'exception des maillots en soie, toute la défroque était de si mince valeur que nous dûmes reconnaître qu'à moins d'une excessive générosité de la part de l'expert, le Mont-de-Piété en donnerait tout au plus trente francs.

--Avec trente francs on peut aller quatre jours. D'ici là, Héloïse m'aura peut-être trouvé une place, répliqua Cydalise prenant les choses au mieux.

Et en fille expéditive:

--Vite, ajouta-t-elle, faisons-en un paquet et en route pour le Mont-de-Piété!

Le paquet terminé, je m'apprêtais à la suivre quand elle m'arrêta en disant: