La conquête d'une cuisinière II Le tombeur-des-crânes

Chapter 10

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--Oui, je vous reconnais pour l'homme que vous dites. En si périlleuse tentation que puisse vous mettre l'avenir, je suis certain que vous ne faillirez plus.

--Alors vous avez confiance en moi?

--Confiance pleine et entière.

--Daignerez-vous me la prouver?

--Parlez!

La Godaille, encore une fois, sembla hésiter. Puis, d'une voix qui avait l'air de supplier:

--Voulez-vous me faire l'honneur de m'accorder la main de mademoiselle de Grandvivier?

Il y avait dans cette demande, il faut le supposer, un effroyable sous-entendu, car le juge se leva brusquement de son siège et, livide, pantelant, l'oeil hagard, vint droit à Bazart.

--Alors vous savez?... commença-t-il d'un ton rauque et bas.

--Oui, car j'ai tout entendu de ce que disaient Cydalise et son ignoble amant... Je sais surtout que vous avez besoin, vous et votre fille, d'un dévouement profond et discret, qui...

Après ces mots respectueusement articulés, le jeune homme fit une pause destinée à mieux peser sur ce qui lui restait à dire, puis il acheva sa phrase:

--... qui vous venge.

--Et vous m'offrez ce dévouement-là? dit le juge après un assez long silence qu'il employa à dévisager La Godaille.

--Oui, fit résolument Frédéric.

--Un dévouement qui ne reculera devant rien? insista M. Grandvivier.

--Oui, répéta le jeune homme.

--Quoi que je vous demande?

--Mettez-moi à l'épreuve.

Alors le juge posa sa main sur l'épaule de Frédéric Bazart, et avec un sourire cruel, il prononça:

--Je vous demande, dans une entrevue que je vous ménagerai, de montrer le plus grand calme devant M. le baron de Walhofer, que vous avez eu le tort de confondre avec un misérable qui lui ressemble, surnommé le Tombeur-des-Crânes.

--Vous ignorez que c'est le même homme! s'écria La Godaille, croyant faire une révélation au juge.

Mais, au lieu de s'émouvoir à cette nouvelle, M. Grandvivier répéta en traînant sur les mots:

--De montrer le plus grand calme devant M. de Walhofer, que vous avez eu tort de prendre pour le Tombeur-des-Crânes.

Puis les deux hommes se regardèrent dans les yeux en silence, face à face.

Sans doute que Frédéric Bazart lut dans le regard du juge la pensée que ce dernier voulait lui laisser deviner, car bientôt il prononça:

--J'obéirai!

--Bien! fit le juge dont la figure s'éclaira d'une satisfaction féroce.

Ils s'étaient si bien compris que La Godaille, sans aucune explication, ajouta:

--J'obéirai... à une condition.

--Laquelle?

--C'est que... si vous le manquez... vous le laisserez passer par mes mains.

--Oui... si je le manque, accorda le juge avec un ricanement sauvage qui prouvait que, dans sa soif de vengeance, il regardait cette supposition comme ne devant jamais se réaliser.

En sanction du pacte conclu, le magistrat tendait la main au jeune homme quand on frappa à la porte.

Prestement et sans bruit, La Godaille ouvrit le verrou.

--Entrez! dit le juge.

C'était Camuflet qui revenait de son enquête à la loge.

--Le concierge n'a rien pu m'apprendre. Les deux hommes en question ont dû filer devant la loge sans qu'il ait eu le temps de les apercevoir, déclara-t-il.

--De ces deux hommes, en voici déjà un, annonça, en désignant Bazart, le magistrat dont, à l'entrée de Camuflet, le visage s'était subitement fait souriant.

A ces mots, la physionomie du petit homme prit une expression d'ahurissement, et il ouvrait la bouche pour s'exclamer, quand soudain, une pensée de prudence arrêta sur ses lèvres la manifestation de sa surprise. Il mit vivement un doigt sur ses lèvres, puis, en le dirigeant vers le salon, il dit à voix basse:

--Chut! chut! vous m'expliquerez cela quand nous serons entre nous. Mais, pour le moment, motus! car je ne suis pas revenu seul.

--Vous avez amené quelqu'un?

--Oui; comme j'étais dans la loge à interroger le concierge, ce quelqu'un s'est présenté... un des convives de votre dîner. Il voulait seulement déposer pour vous sa carte de digestion. Dans la crainte de vous déranger, il n'osait monter. J'ai tant insisté qu'il a consenti à me suivre. Il est là dans le salon.

A cette annonce, M. Grandvivier marcha vers la porte pour recevoir son visiteur.

Dès que son regard eut plongé dans le salon, on entendit sa voix, aimable au possible, qui disait:

--Mille pardons de vous avoir fait attendre, monsieur de Walhofer. Entrez donc par ici.

En entendant s'approcher le pas du baron qui allait pénétrer dans le cabinet, le brave La Godaille avait tressauté en pâlissant:

--Ne pas étrangler ce gueusard! Voilà qui va être dur à cracher pour moi!... mais j'ai juré d'obéir! murmura-t-il.

VIII

Pour bien comprendre l'audace impudente qui ramenait M. de Walhofer chez M. Grandvivier, il faut remonter de quelques heures dans la vie du baron, c'est-à-dire au moment où il était revenu de visiter seul et en plein jour la petite maison de Billancourt, cette masure au caveau secret à laquelle, la nuit précédente, l'avait conduit, sans s'en douter, le docteur Gustave Cabillaud, qu'il suivait à la piste.

De cette expédition il était revenu, valise en main, disant avoir manqué le train de Bruxelles à son portier, à qui, en s'éloignant le matin, il avait annoncé partir pour la Belgique.

Après être remonté chez lui pour y déposer sa valise qui, au lieu d'effets et de linge, contenait des outils de menuisier et de serrurier qui, probablement, lui avaient servi, à Billancourt, à préparer quelque contre-mine au projet du docteur Gustave, le baron était sorti une seconde fois pour aller déjeuner dans un restaurant à la mode.

Le temps était beau; il invitait le flâneur à la promenade. Rien donc de plus naturel que le baron, au sortir de table, s'en allât, le cure-dents à la bouche, baguenauder le long des boulevards jusqu'à la rue de la Paix, qui le conduisit au jardin des Tuileries.

Là, en vrai désoeuvré qui veut jouir à la fois du repos et de l'ombre, il s'était dirigé vers un des superbes quinconces de marronniers sous lesquels des chaises de paille attendent le promeneur fatigué. La partie du jardin choisie par le baron était bien un peu déserte, loin des parterres où, à ce moment, se concentrait l'animation. Mais il n'était pas le seul qui eût le goût de la solitude, car, avant lui, une vieille dame s'était déjà installée en ce coin retiré, où une dizaine de chaises entouraient le pied d'un arbre.

Assise sur un de ces sièges, les pieds posés sur les bâtons d'un autre, la vieille était si bien absorbée par la lecture d'un roman qu'elle ne releva pas même la tête quand le baron vint prendre près d'elle la chaise sur laquelle il allait s'asseoir. Le jeune homme, peu soucieux qu'on put le croire en compagnie d'une dame aussi mûre, traîna sa chaise en arrière de la liseuse, de l'autre côté de l'arbre, et se plaça tournant le dos à celle qui l'avait précédée en ce coin écarté.

Cela fait, il alluma un cigare, et, tout rêveur, se mit à fumer, l'oeil perdu dans le vide, à vingt mètres devant lui. Sa rêverie, paraît-il, était de celles qui font parler tout haut, car, bientôt, il lâcha ces paroles:

--La mère, avez-vous l'argent?

--Oui, mon garçon. Dix beaux billets de mille francs, répondit la vieille dame sans sortir le nez de son livre. Je suis allée, ce matin, pour te les porter rue de Turenne... mais j'ai trouvé figure de bois... Alors je suis venue t'attendre ici, au rendez-vous.

--Oh! oh! dix mille francs! un joli magot! fit le baron enchanté.

--Oui, mais il ne faudrait pas encore compter sur une pareille léchée, fiston.

--Elle vous a été dure à obtenir?

--Obtenir? répéta la vieille dame en ricanant. Ah! ouiche! Avec ça qu'il faut la croix et la bannière pour tirer du grigou une centaine de francs!

--Alors, comment vous êtes-vous procuré la somme?

--Je n'ai eu que la peine de la prendre dans le tiroir où mon imbécile l'avait placée devant moi en oubliant la clé sur la serrure.

--Bigre! lâcha le baron à cette révélation.

--Oh! ne crains rien! Tu sais, Alfred, que ta mère n'est pas à moitié roublarde. Je me suis donc arrangée pour que ça retombe sur les deux autres... Seulement, je te le répète, faudrait pas me demander de recommencer le coup. Il est donc nécessaire que les dix mille balles suffisent pour te conduire à bon port.

Et, après cet aveu, la vieille dame ajouta:

--Veux-tu que je te dégoise ce que j'ai dans le fond de l'âme?

--Dégoisez, la mère.

--Eh bien! j'ai la venette que tu n'arrives pas à réussir. Faut pas chasser deux lièvres à la fois... Oui, je sais bien que tu vas me dire qu'on se rattrape sur l'un quand on a raté l'autre... Mais, vois-tu, j'ai le trac qu'entre les deux mariages que tu guignes, il ne t'arrive de rester le Prussien entre deux selles.

Après un court silence qu'elle employa à tourner un feuillet de son livre, comme si elle poursuivait sa lecture, la vieille dame demanda:

--Laquelle de tes deux donzelles t'offre le plus de chances? la Ducanif ou la Grandvivier?

Il ne plut pas au baron de répondre carrément; il se contenta de répliquer:

--Qu'il vous suffise de savoir, la mère, que de l'un et l'autre côté il y a une forte dot à palper.

--Heu! heu! lâcha la vieille en grognant, oui, une grosse dot... Mais de l'un et de l'autre côté aussi il faudra en donner une part... soit à Cydalise... soit au médecin et à la cuisinière Héloïse.

--Oh! quand nous en serons à l'heure du partage!... gouailla le baron dont la phrase, bien qu'inachevée, promettait du fil à retordre à ses copartageants.

--Heu! heu! répéta la liseuse qui semblait être en son heure de méfiance, faut pas s'imaginer qu'on est seul malin ici-bas! Les ficelles, ça se vend pour tout le monde, sache-le bien, Alfred. Tel à qui on voulait jouer un pied de cochon vous administre souvent une mornifle inattendue.

--Ta! ta! ta! débita dédaigneusement Alfred.

Ce mépris du danger rendit la mère plus hardie à prêcher la prudence. Elle continua:

--Quand deux chiens se disputent un os, il y a péril à vouloir leur retirer cet os. C'est ce que tu as fait, mon bibi, avec le Gustave et son Héloïse. Ils allaient dépiauter le Ducanif quand tu es venu te mettre entre eux en exigeant ta part à titre de dot de la fille Ducanif, qu'ils se sont engagés à te faire épouser... Méfie-toi, Alfred, méfie-toi! Les deux chiens qui se battaient pour l'os, se retournent, quitte à s'entre-dévorer plus tard, contre celui qui vient en tiers.

--Le Gustave et sa cuisinière n'oseront broncher, je les tiens trop sous ma coupe, affirma Alfred.

--Oui, tu me l'as dit, à l'aide d'une lettre. Qui sait s'ils ne te la voleront pas pour s'affranchir? Qui sait même si tu la possèdes encore?

--Vous dites vrai, la mère. Cette lettre a disparu, avoua le jeune homme avec une rage sourde.

Puis se reprenant:

--Mais c'est à n'y rien comprendre. Le vol ne peut avoir été fait par eux, car, s'ils fussent rentrés en possession de l'écrit qui les fait mes esclaves, ils eussent relevé la tête. Bien au contraire, je les trouve plus soumis que jamais.

A cela, la mère secoua la tête d'un air de doute.

--Crains une manigance, continua-t-elle. Il n'est pire eau que l'eau qui dort. En veux-tu une preuve, fiston? Ce matin, quand j'ai été te demander là-bas, rue de Turenne, une femme m'avait précédée dans le trou obscur qui est la loge du savetier concierge. L'obscurité m'a empêchée de la reconnaître. A mon départ, elle m'a suivie et le diable sait où, bien sans le vouloir, je l'aurais conduite, si, en passant devant un miroitier, la prudence ne m'avait rappelé une vieille ruse de guerre... celle, sous prétexte de rajuster ma coiffure, de regarder, à l'aide d'une glace, ce qui se passait derrière moi. Alors j'ai reconnu Héloïse qui marchait sur mes talons. Une maison à double issue m'a servi à la laisser en plan... Mais pourquoi me suivait-elle, je te le demande, si ce n'est parce qu'elle m'avait entendue te demander au pipelet?... Si soumis qu'ils te paraissent, tu vois que cette Héloïse et son médecin te mijotent un vilain coup... Veille au grain, Alfred!

Et, continuant son rôle de prophétesse de malheur, la vieille dame, toujours le nez dans son livre, poursuivit:

--Du côté de la fille Grandvivier, es-tu plus certain de ton affaire, mon fieux? Es-tu bien sûr que la Cydalise te soit une fidèle alliée?

--Notre passé l'enchaîne à moi et quinze mille francs que je lui ai promis sur la dot, si j'épouse, me répondent de l'avenir.

--Oui, si tu épouses, appuya la mère. Mais épouseras-tu, mon garçon? Une fille que, par une indigne surprise, on a mise à mal, n'épouse pas toujours le séducteur. Rappelle-toi le dicton du four où, bien souvent, n'enfourne pas celui qui l'a chauffé.

--Ta! ta! ta! redit Alfred railleur.

Moquerie qui servit à la mère pour repartir de plus belle.

--Et puis elle a bien vite disparu, la fille Grandvivier. Le père l'a fait partir dare dare... preuve qu'il sait tout.

--Oui, tout, sauf le nom et la personne du coupable. Avant-hier, j'ai dîné chez lui, ricana le fils.

Mais la vieille dame tenait à vider son sac aux conseils.

--A ta place, moi, fiston, je me tiendrais en garde contre le papa. Il ne m'inspire pas pour deux sous de confiance. Je l'ai vu passer certain jour. Un vrai pince-sans-rire, avec une mine de croque-mort. Il m'a fait froid dans le dos... Il se peut que tu aies rendu Cydalise muette avec ta promesse de quinze mille francs. Rien ne t'assure qu'en lui en offrant vingt mille ce mauvais sécot de juge ne la fera pas parler.

Tant de sinistres prédictions avaient fini par agacer le baron, qui répliqua sèchement:

--Aujourd'hui, la mère, savez-vous que vous n'êtes pas à la gaieté?

La maman en avait encore gros sur le coeur. Aussi reprit-elle vivement:

--Dame! il y a de quoi, mon petit! J'ai comme une idée que tous tes projets vont craquer. Un beau matin, il t'a pris l'idée de te fourrer dans la peau d'un baron pour épouser une héritière. Ça devait être bâclé à la vapeur. Alors j'ai dit: «Allons-y!» et j'ai lâché mes économies. Mais, à cette heure, je n'ai plus le sou et je trouve que ça dure trop... Et puis j'espérais que ton beau mariage me permettrait de lâcher le Camuflet.

Après ce nom, la maman branla la tête en murmurant:

--Encore un qui ne m'inspire pas pour deux sous confiance.

--Ah! ah! fit le baron. Vous m'avez répété cent fois que c'était un pur idiot.

--On se trompe à tout âge, mon bichon. Aujourd'hui, j'ai comme une doutance qu'il fait la bête. La facilité même avec laquelle je l'ai soulagé de ses dix mille francs me fait peur.

--Puisque vous vous êtes arrangée pour qu'il accuse les autres, objecta le fils.

--Oui, de l'une, j'ai renfermé le dé en argent dans le tiroir qui contenait les billets. Pour l'autre, j'ai semé cinq ou six gousses d'ail dont elle a toujours ses poches remplies dans le cabinet de Camuflet qui sait que, de nous trois, seule elle en fait usage pour ses ratatouilles. Mais, malgré ces précautions, je ne suis pas tranquille. Je le répète, je sens que ça craque. Aussi, Alfred, il me tarde de ne plus jouer mon rôle de noble dame Buffard des Palombes.

Et maman répéta d'une voix alarmée:

--Ça craque! ça craque!

Le baron mit fin à ces jérémiades en demandant d'une voix impatientée:

--Bref! vous m'apportez les dix mille francs en question?

--Oui, mon loulou. Mais, après eux, n-i ni, c'est fini! rappelle-toi que c'est ton va-tout pour continuer ton rôle de baron. Il faut avoir réussi avant ton dernier écu envolé... sinon, il ne nous restera plus qu'à lever le pied pour notre Belgique.

--Oh! je réussirai! affirma le fils d'un ton plein d'une sombre énergie.

La maman venait de fermer son livre et se préparait à quitter sa place en disant:

--Alors, mets ton chapeau sur la chaise près de toi. En passant, je vais y glisser le magot.

Le Tombeur-des-Crânes, qui tournait la tête à droite, entendit à sa gauche le bruit sourd de la liasse de billets qui tombait dans la coiffe de son chapeau, en même temps que l'ancienne Belle-Flamande s'éloignait en répétant:

--Ça craque! ça craque!

Le plus négligemment du monde, le baron avait repris son chapeau.

--Elle a raison, c'est mon va-tout! murmura-t-il pendant que sa main se refermait sur les billets de banque.

Songeait-il au meilleur emploi à faire de ses dernières ressources pendant les cinq minutes qu'il demeura rêveur après le départ de sa mère? Le résultat de ses réflexions fut qu'il se leva de sa chaise en disant:

--Mon va-tout?... Non... il me restera encore la petite maison de Billancourt où, la nuit dernière, m'a conduit, bien à son insu, l'amant d'Héloïse?

Alors, se rappelant que Gustave Cabillaud avait aussi des projets sur cette maison, il se répéta en riant un des proverbes que venait de lui citer la Belle-Flamande:

--Ce n'est pas toujours celui qui a chauffé le four qui enfourne.

Si confiant qu'il fût en son audace, le Tombeur-des-Crânes, tout en les taxant d'exagération, était contraint de s'avouer qu'il y avait un peu de vérité dans les craintes maternelles. Certes, il était loin d'admettre le «ça craque» de la Belle-Flamande, mais il lui fallait reconnaître qu'il s'était produit un temps d'arrêt dans la veine heureuse qui avait signalé ses débuts dans la peau d'un baron.

Expliquons d'abord comment Alfred était devenu M. de Walhofer.

Après des alternatives de succès et de malechances, où la vache enragée avait dominé, la troupe de la Belle-Flamande était venue sombrer en France devant un huissier qui avait vendu le matériel, les costumes et accessoires, la voiture et ses rossinantes, la tente et ses tréteaux.

Les artistes s'étaient alors séparés.

La première à décamper avait été Cydalise qui, en sa qualité de belle fille allant chercher fortune, s'éloigna sans aucune crainte de l'avenir.

--Au revoir! lui avait dit le Tombeur-des-Crânes.

--Ah! non, j'ai assez d'être battue! Donc, pas au revoir, mais adieu, tout ce qu'il y a de plus adieu! avait-elle répondu.

Elle était partie heureuse de cette espèce de délivrance, sans se douter qu'une femme de sa sorte, dont les instincts bas finissent toujours par avoir la nostalgie de la boue, ne pouvait se soustraire complètement à l'empire d'un être de l'acabit d'Alfred.

Le dernier qui se détacha de la Belle-Flamande fut celui qui, dans les séances de second, représentait le magnétiseur de Cydalise. C'était un ancien greffier de tribunal qui s'était réfugié dans la voiture des saltimbanques pour échapper à la justice belge, qui voulait lui demander compte de nombreux faux.

Le fait était que ce gaillard avait un prodigieux talent à imiter les signatures et à falsifier les actes les plus authentiques.

--Si jamais vous avez besoin de moi... avait dit l'ancien greffier à la Belle-Flamande en prenant congé d'elle.

--Ce n'est pas de refus, avait répliqué celle-ci.

--Soit comme magnétiseur, si vous reformez une troupe, soit autrement, avait ajouté l'autre pour compléter ses offres.

--Qu'entendez-vous par votre «autrement», mon brave Bédaric?

--Dame! patronne, il arrive souvent d'avoir un urgent besoin de la signature de quelqu'un qu'on n'a pas sous la main ou qu'on ne veut pas déranger, ou qui est mort...

--Ah! bon! compris! compris! Bédaric.

Puis la mère et le fils étaient restés seuls en présence.

--Il s'agit maintenant de tirer chacun son épingle du jeu, avait dit la mère.

Cela n'avait pas été long pour le Tombeur-des-Crânes qui avait trouvé immédiatement à s'engager dans une autre troupe, heureuse de s'adjoindre cette célébrité de tous les champs de foire.

Quant à la Belle-Flamande, après avoir été directrice, pouvait-elle se résigner à devenir simple artiste? En conséquence, elle quitta ce qu'elle appelait sa carrière.

Une année après, le Tombeur-des-Crânes rejoignait sa mère à Paris. Il était dégoûté de la vie de saltimbanque et cherchait une autre voie.

--Ah! si, au lieu d'être un garçon, tu étais une fille, comme j'aurais ton affaire! soupira la maman qui, après divers métiers essayés, s'était tenue à celui de garde-malade.

--Bah! comment? fit Alfred.

--Figure-toi qu'en ce moment je soigne un bonhomme tombé malade d'avoir perdu sa femme... sa seconde femme encore... Et c'est un Crésus qui a la toquade de la vie de ménage. A peine rétabli, il y a gros à parler que mon imbécile va vouloir encore se ratteler au conjungo... Si tu étais une fille, moi mettant la main à la pâte, avant six semaines, tu t'appellerais madame Camuflet.

Et l'ancienne mangeuse de lapins vivants, après avoir poussé un second soupir de regret, ajouta:

--Hein! me vois-tu la belle-mère d'un richard? Quelle existence en sucre! Comme je me dorloterais! Toujours le porte-monnaie garni de monacos!

A cette perspective attrayante, le Tombeur-des-Crânes se dit que, si sa mère nageait dans les monacos, il saurait lui en soutirer sa large part. Aussi donna-t-il ce conseil intéressé:

--Puisque tu n'as pas de fille, tâche d'en trouver une.

Au lieu de s'effaroucher, la maman avait souri d'un air fin en répliquant:

--J'y ai pensé... Je te dirai même que j'ai ce qu'il me faut sous la main. Une fille des Enfants-Trouvés, dix-huit ans, jolie comme un coeur, plus paresseuse qu'une couleuvre, qui ne demanderait pas mieux que de se laisser mettre à plein beurre. Une fois mariée, elle ne vendrait pas la mèche.

--Eh bien! prends-la!

Là-dessus la Belle-Flamande avait secoué tristement la tête en disant:

--Oui, mais il y a un cheveu dans l'affaire, mon fiston.

--Quel cheveu?

--Il ne suffit pas de dire: «Voilà ma fille»; il est nécessaire encore de le prouver... et, pour prouver, il faut des papiers qui me manquent.

Elle allait pousser un troisième soupir que son fils arrêta net par cette demande:

--Et Bédaric? Avez-vous donc oublié les offres de Bédaric? Qu'est-il devenu?

A ce nom, la maman avait tressauté.

--Pristi! tu me donnes là une jolie idée! s'écria-t-elle joyeusement. Le diable m'emporte si j'avais pensé à ce bon Bédaric qui possède un si beau talent!

--Le tout est de le retrouver.

--Je l'ai rencontré il n'y a pas un mois. A ce qu'il m'a annoncé, il tient une échoppe d'écrivain aux environs des halles, rue de la Ferronnerie.

--Allons-y, proposa Alfred.

Et ils se mirent en route. Chemin faisant, la Belle-Flamande exultait de joie.

--Bédaric va nous confectionner toutes les paperasses utiles, disait-elle. Pour tant faire que d'avoir des papiers neufs, je veux qu'ils soient dans le grand genre. Je tiens à ce qu'ils me mettent de la haute!... Un titre et un nom qui esbrouffent le Camuflet, mon futur gendre!

Regardant le mariage comme déjà fait et parfait, la Belle-Flamande bégaya d'une voix qui frissonnait d'une satisfaction cupide:

--En avant la danse des écus!!!

Puis, vivement, elle ajouta:

--Écus que nous partagerons, Alfred.

--Écus dont j'ai d'autant plus besoin qu'ils me sont indispensables pour la réussite de mes projets, appuya le Tombeur-des-Crânes.

--Tiens! tu as donc des projets, toi?

--J'ai plein le dos de cette existence errante de bateleur... Je veux me fixer, épouser une femme qui m'apporte le bien-être...

--Alors, épouse la femme à barbe. Elle vaut de l'or, cette biche-là! conseilla la Belle-Flamande cherchant une bru future dans son ancien métier.

--Pouah! pouah! fit Alfred.

--Mazette! tu es difficile! Une artiste qui gagne jusqu'à des cinq et six francs à chaque entre-sort et, pour peu qu'on les serre, on arrive à dix ou douze représentations... Avec une épouse de ce calibre-là, tu vivrais les bras croisés.

Le Tombeur-des-Crânes haussa dédaigneusement les épaules à cette admiration maternelle, et d'un ton bref:

--J'ai en vue deux riches héritières dont une est la fille d'un magistrat, déclara-t-il.

Le mot de «magistrat» sonna si comiquement à l'oreille de la Belle-Flamande qu'elle éclata de rire et lâcha naïvement:

--Tu blagues, mon petit!...

La mine sérieuse de son fils arrêta sa gaieté bruyante.

--Alors, reprit-elle, ta fille de magistrat est sourde, bossue, aveugle et elle s'est fait couper les deux jambes dans un accident de chemin de fer?

--Elle est jeune, jolie et je l'épouserai, affirma le Tombeur-des-Crânes avec assurance.

--Avec ça qu'on viendra te l'offrir! gouailla encore la maman incrédule.