La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères
Chapter 8
--Par pitié, cessez de me torturer ainsi! Que me voulez-vous? Que me voulez-vous?
--Ce que je vous veux? répéta le juge après un silence pendant lequel, en regardant le saltimbanque, il avait semblé hésiter.
Alors il porta la main sous le revers de son habit et de sa poche il tira un jeu de cartes qu'il jeta sur la table en ajoutant:
--Je veux, la Godaille, que vous m'appreniez à faire sauter la coupe.
Paralysé par une stupéfaction indicible, La Godaille, pendant vingt secondes, demeura muet, fixant sur le juge des yeux égarés, croyant avoir mal entendu, ou, plutôt, se demandant si la folie qui, tout à l'heure, lui battait aux tempes, ne s'était pas déclarée. Mais non, le jeu de cartes était bien là, devant lui, sur la table, et, instinctivement, il avança la main pour le toucher.
Au contact de cet engin de son métier, il éprouva un frémissement dans les doigts et, sans qu'il eût conscience de son acte, il se mit à manier et à battre les cartes avec une surprenante adresse.
Alors il releva la tête et vit le regard du magistrat fixement attaché sur ses mains. A cette vue, la frayeur le reprit et, comme si les cartes lui brûlaient les doigts, il les rejeta sur la table en s'écriant:
--Non! non! c'est encore un piège que vous me tendez... Un traquenard comme celui de l'autre jour quand vous m'avez conduit à avouer que, revenu dans la maison de mon oncle, après lui avoir fait mes adieux, j'avais entendu le vacarme des coups de marteau de madame Bazart clouant ses caisses.
Et avec l'accent d'une sincérité indéniable:
--Pourtant, reprit-il, mon retour n'était pas un bien gros crime. Si j'ai entendu les poum! poum! de madame Bazart, c'est parce que j'étais revenu pour chercher Clarisse que je devais conduire à ce spectacle que lui avaient permis ses maîtres. C'était une partie carrée projetée depuis longtemps avec Adèle, la cuisinière d'une dame Badubois, et son bon ami, un grand diable qui, le lendemain, entrait dans les cuirassiers.
Ensuite de cet aveu, la Godaille, repris d'exaspération sourde, serra les poings en grondant.
--Et c'est parce que j'ai parlé de ces coups de marteau entendus que vous m'accusez aussi de la mort de madame Bazart dont, me dites-vous, on vient de retrouver le cadavre.
Quand le jeune homme eut fini de parler, M. Grandvivier vint se placer devant lui et, après lui avoir doucement posé ses mains sur les épaules, il le regarda dans les yeux en disant d'une voix attendrie:
--Mon cher la Godaille, je vous reconnais pour un bon et honnête garçon... Je vous sais innocent des deux crimes dont vous êtes prévenu.
Avant que le bateleur fût revenu de l'ébahissement causé par ces paroles, le juge avait continué:
--Ces coups de marteau, que vous attribuiez à madame Bazart étaient donnés par votre oncle qui venait de tuer sa femme et qui, se croyant seul au logis, s'occupait à faire disparaître le cadavre sous le plancher. Durant plus d'une année, pendant qu'on croyait madame Bazart au loin, son mari, avec la joie féroce de la vengeance satisfaite, allait s'étendre chaque jour sur cette partie du parquet qui recouvrait le cadavre de celle qui l'avait si souvent trompé... Ce crime, je l'ai connu avant la découverte du corps.
--Alors, pourquoi m'accusiez-vous de ce..., commença la Godaille qui n'acheva pas, car le magistrat, après un geste de main pour lui imposer silence avait continué:
--De là venait la résistance faite par votre oncle à la Société d'expropriation qui voulait démolir sa maison. En jetant la masure à bas, on trouvait la preuve de son crime. Quand il eut perdu tout espoir de garder sa maison, alors il se tua... J'ai été le premier à connaître son suicide.
Comme le bateleur ouvrait la bouche, M. Grandvivier lui interdit la parole d'un nouveau geste:
--Car, poursuivit-il, c'était à moi qu'était adressée la lettre écrite devant vous par Bazart et qu'il avait chargé Clarisse de mettre à la poste. Cette lettre, par laquelle votre oncle m'annonce son suicide, en m'en avouant le motif, est la meilleure preuve de votre innocence.
--Puisque vous me saviez innocent, pourquoi... commença encore la Godaille.
Il fut interrompu à nouveau par le juge qui, en lui montrant le jeu de cartes, répéta:
--Parce que je veux que vous m'appreniez à faire sauter la coupe.
Pour avoir changé de cause, l'ébahissement de la Godaille n'en était pas moins grand. De ses deux yeux surpris, il contemplait cet homme, sévère et sérieux, qui voulait être initié à la science coupable de tricher au jeu et se demandait si, subitement quelque chose ne s'était pas détraqué en son intelligence.
M. Grandvivier comprit ce qui devait se passer dans l'esprit du saltimbanque. Alors, d'une voix sèche et dure, il demanda:
--La Godaille, savez-vous ce que c'est que la haine... celle qui vous mord sans cesse au coeur... celle qui ne connaît ni pitié ni merci!
--Oh! oui! fit le bateleur dont l'oeil s'alluma.
--Vous avez donc un ennemi mortel?
--Oui, oui, répéta le jeune homme. Il y a, de par le monde, un chenapan qui peut prier le bon Dieu de ne jamais se rencontrer avec moi dans un petit coin, car je le tuerais sans miséricorde, aussi froidement qu'il a égorgé mon pauvre Carambol, un doux garçon, qui n'aurait pas fait de mal à une puce.
Et, avec une fureur subite, le saltimbanque tendit en avant ses poings crispés et grinça entre ses dents:
--Que je le tienne jamais sous ma coupe, le Belge maudit! Il apprendra si le bâton et la savate ont été inventés pour battre le beurre!!!
Au mot de «Belge», un nuage avait passé sur le front de M. Grandvivier, mais si promptement qu'il avait déjà disparu quand le juge demanda:
--Combien faudra-t-il de temps pour apprendre ce que je vous demande?
La Godaille prit dans ses mains celles du juge et les examina:
--Bonnes mains! longs doigts bien effilés! Avec du zèle, vous en saurez autant que le maître en trois leçons... Il ne vous restera plus qu'à vous exercer dans le silence du cabinet.
--Alors, mon brave la Godaille, s'il me faut trois leçons, j'ai un second service à vous demander, prononça le magistrat.
--Quel service?
--Celui de vous garder encore trois jours en prison.
--Hum! hum! fit d'abord le bateleur.
Puis, brusquement:
--Va comme il est dit! s'écria-t-il. Tenez, mon magistrat, il y a une heure, pour moi, vous ne valiez pas un clou... A présent, je vous aime parce que je me rappelle tout le bien que, maintes fois, mon oncle m'a dit de vous qui avez été son protecteur, de vous qu'il voyait en proie à une souffrance secrète, dont il ignorait la cause... Eh! eh! j'en ai doutance de cette cause, moi auquel vous venez d'avouer la bonne haine qui vous tient au coeur!... Contre qui? Ça ne me regarde pas, mais je parierais contre un coquin, contre un sacripant à punir... le pareil de mon Belge... Or, comme pour arriver à se venger d'un gredin, tous les moyens sont bons, et qu'il vous plaît de savoir faire sauter la coupe... en vous donnant ma leçon, j'ai l'intime conviction que, si étrange qu'elle soit, je rends service à un honnête homme dont je n'ai pas besoin de connaître le secret qui le fait agir.
Là-dessus, la Godaille prit les cartes et, faisant allusion à ce que lui avait encore demandé le juge, il ajouta en riant:
--Baste! trois jours de prison de plus, je n'en serai ni plus gras ni plus maigre.
Là-dessus il tendit le paquet au juge:
--Attention! commanda-t-il.
Cependant, en dehors du cabinet, dans le couloir se trouvaient les gardes, l'oreille tendue, tout prêts à accourir au premier appel du magistrat qui, privé de son greffier, était resté seul avec un bandit coupable de deux assassinats.
Et il était heureux qu'ils fissent si bonne garde, car, sans eux, un indiscret, qui aurait pu s'approcher de la porte et l'entr'ouvrir pour écouter, aurait été diantrement étonné d'entendre la voix du prévenu qui disait, en hachant ses phrases:
--De la souplesse dans le poignet, un doigté agile, pas de raideur dans les articulations... Là, répétez la première position... Attention! Cartes dans la main gauche... Divisez le jeu en deux paquets, en serrant le paquet supérieur entre la jointure du pouce et la partie du métacarpe qui répond à la naissance de l'index... Votre paquet inférieur également serré entre le même point de métacarpe et la première jointure du doigt médium et du doigt annulaire... L'index et le petit doigt doivent rester seuls parfaitement libres... Bravo! Parfait!... Vous tenez votre première position.
Et l'indiscret, que nous supposons écoutant à la porte entre-bâillée, aurait, si grande qu'elle fût, senti sa surprise se doubler, en entendant la voix grave du juge répliquer:
--Oui, mais c'est le passage de la première à la deuxième position qui m'est difficile.
--Vous êtes trop modeste. A juger par votre début et en vous exerçant un peu, avant huit jours vous pourrez faire sauter la carte sous le nez du préfet de police... Voyons, répétons-le, ce passage qui vous semble si difficile. Nous disions donc que nous avons l'index et le petit doigt libres... Repliez-les maintenant et glissons-les sous le paquet inférieur.
Grandvivier, paraît-il, fautait à ce difficile passage, car la voix de la Godaille reprenait vivement:
--Sous le paquet inférieur, vous dis-je!... Tenez, comme cela.
Pour mieux indiquer la glissade en question, le professeur avait dû prendre la main gauche de l'élève entre les deux siennes pour guider le mouvement des deux doigts malhabiles.
--Là, de cette manière! pas de raideur! disait-il.
Et il ajouta avec impatience:
--Mais allez donc!
Puis, après une petite pause:
--Ah! bon! je vois ce qui vous arrête. Vous regardez la cicatrice que j'ai à la main gauche... c'est un souvenir de mon Belge! un joli coup de couteau. Mais c'est du bien de sa grand'mère: tôt ou tard, ça lui reviendra, je vous le jure!
Après ces mots, prononcés d'un ton qui sonnait la haine, la voix du saltimbanque redevint calme pour ajouter:
--Conserver le pouce dans la même position, déployer les quatre autres doigts pour donner au paquet la position renversée!
Et la leçon continua:
Au bout d'une heure, un coup de sonnette appela les gardes dans le cabinet du juge.
--Emmenez cet homme, commanda le magistrat en leur désignant le prévenu qui se tenait tellement abattu sur son siège qu'il fallut le soulever sous les bras.
Il s'en allait morne et désespéré entre ses deux gardiens quand, tout à coup, il s'arrêta pour dire:
--Reconduisez-moi au juge.
--Remettez la causette à demain, conseilla le brigadier dont l'estomac sonnait l'heure de la soupe.
--Non, j'ai un aveu à faire, déclara le prisonnier en poussant un énorme soupir qui prouvait que cet aveu l'étouffait.
Les deux gardes ramenèrent leur homme au cabinet du juge qui se préparait à partir.
--C'est le prévenu qui veut avouer, annonça le brigadier en poussant la Godaille dans la chambre dont il referma la porte.
Quand il fut seul avec le magistrat, le saltimbanque dit en riant:
--Je me suis fait ramener parce que j'avais oublié de vous donner un bon conseil. Ayez toujours au fond de votre poche une bille ou une noix que vous ne cesserez de rouler entre vos doigts... Rien ne vaut ça pour délier les articulations et donner de la souplesse au doigté.
Un coup de sonnette fit reparaître les gardes qui reprirent leur prisonnier.
--Il n'était pas long, votre aveu, dit le brigadier quand on se fut remis en marche.
--Et pourtant il a fâché le juge tout rouge, déclara le prisonnier d'un air étonné.
--Que lui avez-vous donc avoué?
--Que je préférais la liberté à la prison.
--Il ne faut jamais plaisanter avec les juges ni avec les chevaux qu'on ne connaît pas. On s'en trouve toujours mal, conseilla gravement le brigadier.
Après la seconde sortie de la Godaille, le magistrat avait rassemblé ses papiers et il allait partir, quand une voix se fit entendre à la porte entre-bâillée du cabinet:
--Puis-je entrer? Êtes-vous seul? Je ne vous dérange pas? S'il en est autrement, j'attendrai.
A cette voix, Grandvivier avait reconnu celui qui parlait sans se montrer.
--Entrez, mon cher Camuflet, répondit-il.
C'était, en effet, l'ancien associé de Bazart, l'homme triplement veuf. Il se laissa tomber lourdement sur un siège et, avec un accent qui aurait attendri les pierres les plus dures, il s'écria en se prenant les cheveux à poigne-mains:
--Que le ciel vous préserve de jamais vivre avec trois belles-mères!!
X
Le magistrat n'avait pas vu Camuflet depuis un grand mois. Après l'avoir connu boulot, joufflu et coloré, il le retrouvait plus jaune qu'un coing, les joues pendantes, la mine penaude. L'aspect lamentable du petit homme, et l'exclamation navrée dont il avait ponctué son apparition, firent comprendre au juge qu'il allait être pris pour confident, et il accepta cet emploi.
--Je partais, dit-il. Vous allez me faire un pas de conduite à mon domicile et, chemin faisant, vous me conterez vos petites peines.
--Petites peines! Dites mes tortures! s'exclama Camuflet en le suivant.
Et ils n'étaient pas encore à plus de vingt pas du cabinet que le petit homme commençait ainsi:
--Vous savez que le mariage ne m'a pas du tout réussi?
Grandvivier aurait pu objecter au triplement veuf que c'était plutôt à ses trois femmes défuntes que le mariage n'avait pas réussi, mais il se contenta de répondre par cette banale consolation qui rimait bien avec le ton désolé de Camuflet.
--Les plus malheureux sont ceux qui restent.
--Oui, geignit Camuflet, surtout ceux qui restent avec trois belles-mères!
Et, les yeux au ciel, les dents serrées, les poings fermés, tout crispé de la tête aux pieds, il articula rageusement:
--Oh! comme Fénelon était dans le vrai!
--Qu'a dit Fénelon à propos de belles-mères? Rafraîchissez-moi la mémoire.
--Si ce n'est Fénelon, c'est Bourdaloue... je ne sais plus au juste lequel... mais l'un d'eux a dit: «Faites-vous faire une belle-mère en sucre, rien qu'en sucre, toute en sucre, et passez-lui votre langue sur la joue, vous la trouverez toujours amère!!!»
Jugeant oiseux de défendre Fénelon d'avoir énoncé une pareille opinion, Grandvivier, gardant son sérieux, reprit:
--Trois belles-mères! Permettez-moi de vous demander pourquoi vous vous êtes mis dans une position aussi...
Comme le juge cherchait un mot poli, Camuflet s'écria aussitôt:
--Aussi phénoménale... car je suis un phénomène!... Ainsi m'a appelé un ami auquel je demandais ce que j'avais à faire et qui m'a répondu: «Fais-toi voir au cirque.» Quand j'ai consulté le commissaire de police pour qu'il m'aidât à retrouver ma liberté, il m'a dit qu'il ne voyait pas d'autre moyen que de me faire enfermer dans une maison de fous, et il a ajouté: «Pas n'est besoin que vous alliez chercher des docteurs aliénistes; le premier médecin venu n'hésitera pas à vous délivrer un certificat de folie...»
Le magistrat écoutait, évitant un geste ou un mot qui montrât qu'il était de l'avis du commissaire de police. Du reste, mot ou geste, Camuflet ne lui aurait pas laissé le temps de l'exprimer, car il repartit de plus belle:
--Ah! j'en endure de raides! Trois mariages dans la vie, cela établit des dates, n'est-ce pas? Eh bien, quand le souvenir du passé me remet en mémoire un fait quelconque d'un de mes trois ménages, si je m'avise de dire:
--«C'était du temps de ma chère Sophie.»
Aussitôt les deux autres belles-mères se redressent jalouses, et glapissantes, les doigts crochus:
--«Vous avez donc oublié ma pauvre Agathe?» hurle l'une.
--«Ne vous souvient-il plus de ma Perpétue?» beugle l'autre.
Et ce sont des avalanches de reproches d'ingratitude, accompagnés de déluges de larmes pendant lesquels verres, vaisselle, glaces valsent à ce point que mon faïencier, chez qui je vais en ravitaillement tous les mois, me fait la même remise que pour les colonies.
Une question vint naturellement aux lèvres du juge:
--Alors, pourquoi avez-vous gardé ces dames?
Camuflet secoua la tête et avec un lyrisme larmoyant:
--Quand on a cueilli l'orange, est-ce une raison pour délaisser l'oranger? répondit-il.
Sans s'arrêter à cette poétique métamorphose de belles-mères en orangers, le juge continua:
--Était-ce délaisser ces dames que les envoyer vivre à part avec une pension?
--Quand j'y ai pensé, il était trop tard. Elles étaient à même le râtelier et ne voulaient plus le quitter... Tenez! écoutez l'histoire de mes trois mariages... Quand j'ai demandé ma première femme à sa mère: «Jamais je ne me séparerai de ma fille!!!» s'est écriée la maman, qui tenait une fruiterie-crémerie. J'étais donc dans l'alternative, pour épouser, ou de me mettre fruitier, ou de faire vendre son fonds à la belle-mère. J'ai opté pour le dernier parti.
Camuflet s'arrêta pour envoyer un soupir à la mémoire de sa première femme, puis continua:
--Quand une indigestion de choucroute me fit veuf, je dis à la maman: «Restons ensemble pour la pleurer!» Pour ne pas l'humilier par cet hospitalité gratuitement offerte, comme je me trouvais sans cuisinière, j'ajoutai: «Engourdissez votre douleur en faisant des ratas,» et elle alla pleurer dans ses casseroles.
«Ce serait vouloir ma mort que de me séparer de mon enfant!» me répondit pareillement la portière à laquelle je demandai la main de sa fille pour en faire ma seconde femme. Autre alternative: ou de partager la loge de ma belle-mère ou de lui arracher le cordon des mains pour l'installer chez moi... où elle rencontra la belle-mère numéro 1 ... Elles n'avaient pas encore eu le temps de se prendre aux cheveux quand un refroidissement, attrapé sur les chevaux de bois, me replongea dans le veuvage. Je dis alors aux mamans de mes défuntes: «Le malheur vous fait soeurs. Aimez-vous en vous aidant l'une l'autre à cuisiner.» Je me trouvai donc ainsi avec deux belles-mères.
--Et deux cuisinières, appuya le juge.
--Oui, mais nul calcul d'égoïsme n'avait dicté ma conduite, car je partageais mon dégoût entre les ratas de la crémière et les ratatouilles de la portière. Je dus même à cette circonstance de constater combien est fausse cette croyance populaire que le meilleur ragoût de mouton est celui fait par une portière.
Content d'avoir éclairé la religion de son ami sur cette fausse réputation accordée aux portières, Camuflet poursuivit:
--Quand l'amour m'incita à rallumer pour la troisième fois les flambeaux de l'hymen, j'ai cru que les grands airs de ma nouvelle belle-mère, haute dame belge Buffard des Palombes, imposeraient aux deux premières... Huit jours après, elles l'appelaient: «la mère Tisane», et la guerre était allumée.
--Et elle s'est continuée à votre troisième veuvage, interrompit Grandvivier qui voulait s'être débarrassé du narrateur avant d'atteindre sa maison.
--Oui, guerre d'autant plus acharnée que c'est, entre ces trois harpies qui se cramponnent à la place, à qui fera déguerpir les autres. Et, fait inouï, ces créatures qui se craignent et se haïssent au point de ne pas oser manger la même pitance... ce qui fait que toute l'année, j'ai trois cuisines différentes sur le feu... ces mégères, dis-je, ne s'entendent que sur un seul point: faire de ma vie un long martyre... Six fois j'ai pris un autre domicile; six fois, le lendemain, en rentrant sous mon nouveau toit, je les ai retrouvées installées, elles et leur triple cuisine, m'attendant pour m'accuser d'ingratitude... Pour moi, elles ont sacrifié leur avenir.
«J'ai perdu l'habitude de la fruiterie pour vous suivre. A mes fruits j'allais joindre la marée. Sans vous, à cette heure, je serais riche?» me dit le numéro 1.
«Pour mon malheur, j'ai quitté ma loge. Celle qui m'a succédé a épousé le propriétaire!» gémit le numéro 2.
Quant à la noble Belge Buffard des Palombes, elle se redresse grave et triste en me disant:
«A quoi bon rentrer dans la carrière des sangsues et des irrigations émollientes? J'ai perdu, grâce à vous, ma main et mon coup d'oeil.»
Alors devant ces trois femmes, dont, à leur dire, j'ai causé l'infortune, je baisse la tête et je me tais. Ayant renoncé à la lutte, je me contente de profiter de toutes les occasions qui s'offrent de faire des fugues de trois ou quatre jours.
Après ce récit de son infortune débité sur un ton tragique, Camuflet baissa la voix comme pour demander:
--Et voulez-vous que je vous fasse un aveu, monsieur Grandvivier?
--Faites, mon ami.
--Eh bien! après mes quelques jours de liberté, quand je rentre à la maison où j'ai laissé ces trois femmes enfermées, nez à nez, savez-vous la pensée qui m'obsède?
--Non, dites.
--Je regrette qu'il n'en soit pas des belles-mères comme des rats! Vous savez ce qu'on dit? On prend trois rats qu'on enferme dans une boîte. Le lendemain on ouvre la boîte et, au lieu des rats, on ne trouve plus que les trois queues... ils se sont entre-dévorés.
Cela confessé, Camuflet, reconnaissant que la plus grande part de son malheur pouvait s'attribuer à lui-même, termina en répétant sa jolie phrase:
--J'ai eu tort de les garder, me dira-t-on; mais, quand on a cueilli l'orange, est-ce une raison pour délaisser l'oranger?
Dans le narré du petit homme, une particularité avait intrigué le magistrat.
--Mais, dit-il, ces trois dames sont donc seules au monde, sans aucune famille, sans le moindre parent que vous les enverriez rejoindre avec une belle pension?
--Seules! seules! seules! articula Camuflet.
--Toutes trois veuves, alors?
--Toutes trois veuves. Le n° 1 a vu son époux le fruitier écrasé par une voiture de choux. Le n° 2, en se réveillant le matin, a trouvé son mari pendu au cordon de sa loge... Les étrennes avaient été mauvaises, paraît-il... Quant au n° 3, noble dame Buffard des Palombes, son époux le général est mort au champ d'honneur, là-bas, en Araucanie.
--Et aucune n'avait d'autre enfant que la fille épousée par vous?
--Toutes n'avaient qu'un enfant.
--Et elles ne se connaissent plus de parents?
--Seules! seules! Plus de famille! Pas l'ombre d'une relation! affirma Camuflet.
Néanmoins, après une courte réflexion, il ajouta ce mot plein d'hésitation:
--Pourtant...
--Pourtant... quoi? insista le juge.
--Pourtant, se décida à dire le triple veuf, trois découvertes, que j'aie récemment faites, devraient me faire hésiter à certifier qu'elles n'ont pas l'ombre d'une relation.
--Trois découvertes? répéta le juge tendant l'oreille à quelque révélation qu'il prévoyait burlesque.
Camuflet prit un air mystérieux:
--Oui, trois découvertes étranges. L'autre matin, en entrant dans la chambre de madame Craquefert... c'est le n° 1... il m'a semblé sentir comme une odeur de pipe. Et, notez-le, chez moi, il n'y a que les cheminées qui fument.
Camuflet de plus en plus mystérieux, baissa encore la voix pour continuer:
--Avant-hier, à mon retour d'une caravane de trois jours, devinez ce que je trouve sur le parquet, devant la cheminée de madame Giraudon, le n° 2? Devinez un peu... Hein! vous ne devinez pas? Vous donnez votre langue au chat? Sachez donc que j'ai trouvé l'empreinte, en boue noire et épaisse, d'un pied d'une taille... Oh! mais d'une taille!... Avec un second de cette taille, on ferait un pont.
Après avoir un peu respiré, Camuflet continua:
--Quant à la grande dame belge, madame Buffard des Palombes, pas plus tard que ce matin, comme elle avait étendu son tablier mouillé à sécher sur la pendule du salon, le hasard a fait que j'ai regardé dans une des poches. J'y ai vu une carte de visite dont j'ai lu le nom... attendez que je me le rappelle... un nom baroque, ma foi!... C'est drôle! je l'ai sur le bout de la langue et il ne me revient pas.
Les fort longues confidences de Camuflet, faites en marchant, avaient fini par amener les deux causeurs à cent mètres de la demeure de Grandvivier. Désireux de se séparer du petit homme qui, le nez en l'air, cherchait toujours le nom, le juge lui secoua la main en disant:
--Me voici à ma porte. Pardon, cher ami, de vous avoir tant détourné de votre retour. Merci et adieu!
--Attendez donc! je vais me souvenir du nom de la carte, insista Camuflet gardant dans la sienne la main que lui avait tendue le magistrat.