La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères
Chapter 6
--Alors, fit le commissaire, suivant votre estime, madame Bazart a dû quitter la maison aussitôt après le départ de votre cuisinière pour le spectacle?
--Je le crois.
--Et quand la Godaille était-il venu pour vous faire ses adieux?
--Trois quarts d'heure environ auparavant.
--Tout de suite après, vous, n'osant pas affronter la scène du raccommodement, vous êtes alors parti de chez vous pour n'y rentrer qu'à onze heures du soir?
--Oui.
--C'est donc entre sept et onze heures que votre femme, soit seule, soit aidée par la Godaille, qui serait rentré après vous avoir vu partir, a fait le coup des 25,000 francs et a décampé avec cette poire pour la soif... de son cher la Godaille?
Malgré cette preuve des 25,000 francs, la conviction ne s'était pas faite en l'âme du pauvre Bazart, qui balbutia en larmoyant:
--Si la malheureuse avait été se jeter dans la Seine!
--Alors les 25,000 francs ont dû être volés en pièces de cent sous, afin de se donner du poids pour aller au fond de l'eau, dit, avec une ironie sèche, le commissaire, froissé qu'on ne prît pas son dire pour parole d'évangile.
--Repassez dans huit jours, finit-il en forme de congé.
Pendant ces huit jours, Bazart fatigua tous les échos à leur réclamer sa femme. Vingt fois, il se présenta chez M. Grandvivier pour lui demander un moyen de retrouver la fugitive.
Soit qu'il eût assez déjà de la peine secrète qui le rongeait sans se mêler de celle d'un autre, soit qu'il pensât que c'était un mauvais moyen que faire rentrer de force au domicile conjugal celle qui s'en était si carrément éloignée, M. Grandvivier lui donna ce conseil banal:
--De la patience! Attendez! Elle reviendra d'elle-même.
Bazart avait aussi été chez Camuflet. Mais celui-ci pouvait-il compatir à l'infortune de son ex-associé, quand, lui-même, il venait d'être frappé par un terrible malheur... La veille, il avait perdu sa troisième femme! Le dernier rejeton de la grande race des Buffard de Palombes, après avoir plongé son mari, pendant huit mois, dans un océan de félicités, avait quitté ce bas monde à la suite d'un refroidissement.
Trois femmes en trois ans!!!
Si les femmes, on l'a vu, faisaient le bonheur de Camuflet, lui, par contre, il faut le reconnaître, portait la guigne aux femmes.
Après les huit jours écoulés, Bazart retourna tout droit chez le commissaire, qui, en le voyant, s'écria:
--Nous avons fini par avoir des nouvelles de votre la Godaille... Il avait fait un fier chemin quand on l'a rejoint. On n'a pu le rattraper qu'au bout de la France, à Perpignan, dans une troupe de saltimbanques de foire où il s'était engagé... On dit que ce garçon n'a pas son pareil pour faire la parade!
L'éloge de la Godaille ne suffisait pas à Bazart qui demanda vivement:
--Et ma femme?
Le commissaire se gratta l'oreille.
--Ah! oui, votre femme? fit-il. Sur ce point, j'ai de regret de vous annoncer que nous sommes sans la plus petite notion.
--Mais vous m'aviez dit qu'en retrouvant la Godaille vous auriez infailliblement la piste de mon épouse... Il fallait arrêter mon neveu, l'interroger.
--Eh! eh! arrêter!!! Comme vous y allez, vous! On a usé d'abord du moyen le plus prudent, c'est-à-dire qu'on a mis le garçon en surveillance avec l'espoir qu'on le pincerait allant, en tapinois, rendre visite à madame Bazart enfouie dans quelque cachette des environs... Peine inutile! Notre paillasse, et toujours au grand jour, ne s'est jamais éloigné de plus de deux cents mètres de la baraque des saltimbanques... Devant cet insuccès, on a changé de batteries.
--Ah! fit Bazart, se reprenant à l'espérance que lui avaient enlevée ces premiers renseignements.
Le commissaire continua:
--A défaut de la femme, on tâcha de retrouver l'argent. Si la Godaille se livrait à des dépenses exagérées, c'était la preuve qu'à un moment ou à un autre il avait été rejoint par madame Bazart qui, grâce à vos vingt-cinq mille francs, lui avait ravitaillé les poches... De ce côté-là, on s'est cassé le nez. Le paillasse est endetté chez plusieurs aubergistes et il est en retard, avec ses camarades, d'une assez forte somme perdue au jeu... J'insiste sur ce détail, car il est tout à son honneur.
--A son honneur! répéta Bazart étonné.
--Oui, à son honneur! appuya le commissaire. Cette perte au jeu prouve chez le saltimbanque un fonds de probité, car, paraît-il, à manier les cartes, il possède une habileté de prestidigitateur qui, s'il le voulait, lui rendrait le gain au jeu des plus faciles... Le chef de la troupe de saltimbanques, qu'on a interrogé adroitement, a avoué qu'à je ne sais plus quelle ville d'eau du Midi, où il s'était arrêté pour donner une représentation, son paillasse la Godaille avait vertement envoyé promener une société de _Grecs_ qui lui offraient une forte somme s'il voulait mettre à leur service son adresse aux cartes.
--Le fait est que souvent il a exécuté, devant moi, les plus étonnants tours de cartes. Il me prévenait; j'avais le nez dessus, et, malgré ça, je n'y voyais que du feu, avoua Bazart.
Et, revenant vite à son cruel souci:
--Mais ma femme?... insista-t-il.
--Nous en sommes réduits à cette supposition que madame aura filé droit sur l'Espagne avec le magot. Pour dérouter les soupçons, la Godaille se sera engagé dans cette troupe qu'il savait s'en aller à l'autre bout de la France. Aujourd'hui qu'il est à Perpignan, un beau matin il sautera par-dessus la frontière pour aller rejoindre la belle et ses écus.
Cela dit, le commissaire termina la séance en répétant sa phrase:
--Repassez dans huit jours.
A la fin de cette autre huitaine, quand Bazart reparut, le commissaire secoua la tête en disant avec une franchise un peu crue:
--Nous avons fait fausse route. C'est pour un autre pigeon que le paillasse que votre colombe a déserté son colombier... En ce moment, la Godaille est à Toulouse. Loin de filer en Espagne, il s'est attaché à la troupe qui peu à peu remonte la France. Quant à madame Bazart, pas l'ombre d'une nouvelle!
Le mari abandonné fut immédiatement repris par ses idées noires et éclatant en sanglots:
--Elle se sera suicidée! gémit-il.
Pendant cette quinzaine de jours écoulés, le commissaire avait appris, par ses informations, bien des frasques de l'épouse en fuite. Il chercha donc à consoler son homme, qui prenait le cas trop au tragique.
--Les vingt-cinq mille francs emportés sont loin de prouver des idées de suicide.
Malgré cet argument péremptoire, Bazart n'en prit nullement son parti. Pendant plus de quatre mois, il fit insérer dans tous les journaux une note qui promettait le pardon le plus complet à l'épouse rentrée au bercail. Grâce à cette publicité, son infortune conjugale fut connue de ses nombreuses connaissances qui, en le voyant passer triste, jaune, amaigri, ne se faisaient pas faute d'en gouailler:
--Est-il bête d'aimer ainsi une rien du tout!
--Pour sûr, il a du plomb dans l'aile; un de ces matins, on nous annoncera qu'il est mort.
--Ou qu'il est devenu fou.
Seul, M. Grandvivier n'abandonna pas l'infortuné. Faisant trêve au chagrin secret qui, lui-même, le dévorait, il cherchait à relever le moral de Bazart. Seulement, chose étrange, ce n'était pas la résignation ni la clémence qu'il lui prêchait:
--On attend son heure et, tôt ou tard, on se venge! lui disait-il d'un ton sec.
Attendait-il aussi son heure? Avait-il donc à se venger, lui, ce magistrat qui employait tout le temps que ne réclamaient pas ses fonctions en de longues promenades où, obsédé par une sombre préoccupation, il marchait, tête baissée, semblant chercher une idée qui le fuyait toujours?
C'est ainsi qu'un jour, se trouvant à Saint-Mandé où l'avait conduit une de ses longues courses à l'aventure, le juge voulut revenir par la barrière du Trône et le faubourg Saint-Antoine. A mesure qu'il avançait vers la barrière, M. Grandvivier aurait pu entendre un vacarme qui allait toujours grandissant, s'il n'eût été absorbé par ses lugubres méditations.
On était aux environs de la fête de Pâques. Ce monstrueux charivari était causé par les musiques discordantes des nombreuses baraques de saltimbanques que la fameuse foire au pain d'épice avait amoncelées sur la place.
Il était trop tard pour revenir sur ses pas, quand le magistrat reconnut l'obstacle qui se dressait sur son passage. Sa route était obstruée par la cohue des badauds figés devant les différents tréteaux à écouter les boniments des bateleurs.
M. Grandvivier s'engagea dans la foule.
Il avait franchi la moitié de la place quand, soudain, il s'arrêta et releva la tête au son d'une voix, de lui connue, qui criait:
--«Supposons que vous soyez dans une soirée du grand monde où on s'embête à vingt francs par tête. Tout à coup vous vous rappelez que vous avez un jeu de cartes dans la poche de votre habit. Alors vous vous approchez de la maîtresse de la maison et vous lui dites: Duchesse, je vous parie dix litres que je vais distraire tous ces mufles qui sont là bâillant, chez vous, comme des merlans sur le sable...»
Dans ce saltimbanque, costumé en paillasse, M. Grandvivier, du premier coup d'oeil, reconnut la Godaille, le neveu de son ami Bazart.
Tout en donnant ainsi à la foule un échantillon du langage du grand monde pour engager un pari, la Godaille tenait un jeu de cartes que, par le pincement des doigts, il faisait voler, en une sorte de demi-guirlande arrondie, d'une main à l'autre.
A cette vue, M. Grandvivier tressaillit. Son oeil s'éclaira joyeux, un sourire parut sur ses lèvres, et il murmura:
--Oh! l'idée tant cherchée!!!
VII
Était-ce la vue du bateleur qui avait causé à M. Grandvivier l'éclair de sa satisfaction dont, un instant, s'était illuminé son visage assombri? Était-ce... ce qui eût alors complètement dérouté quiconque connaissait le juge... la grâce et la prestesse avec lesquelles la Godaille maniait ses cartes? Un observateur eût été d'autant plus embarrassé de préciser que, subitement, la physionomie du magistrat reprit son expression navrée et qu'il murmura d'un ton découragé ces mots mystérieux:
--Oui, mais comment?
Tant que dura la parade du paillasse, dont il parut ne pas entendre un mot, il resta immobile, comme cloué au sol, et le regard obstinément fixé sur le jeune homme.
Lorsque, après son boniment terminé, le paillasse fut rentré dans la baraque et que le public se mit à escalader les marches de l'estrade pour assister à la représentation, M. Grandvivier, au lieu de continuer sa route, demeura encore sur place. Du saltimbanque disparu, son regard s'était reporté sur les toiles dont la peinture grotesque avait la prétention de retracer toutes les séductions qui attendaient les curieux à chaque séance. Parmi ces tableaux grossiers, il en était un montrant une table garnie de gobelets, de muscades, de cartes éparpillées et laissant voir à mi-corps un monsieur en habit noir et cravate blanche. Au-dessus de la tête de ce monsieur si bien mis s'étalait une banderole portant ces mots: _Séance de tours de cartes et de prestidigitation amusante par M. la Godaille, le célèbre escamoteur dont la plus haute société a su apprécier le talent_.
--Oui, mais comment? se répéta encore le juge, quand, après cinq minutes passées devant ce tableau, il se remit en marche.
Il voulait sans doute apprendre à Bazart sa rencontre avec la Godaille, car il se rendit chez son ancien protégé. La servante qui vint ouvrir lui annonça que son maître était absent et, comme elle avait la langue bien pendue, elle dauba sur son bourgeois avec une brusquerie affectueuse. Ah! la vie lui était bien triste, au cher homme, depuis la fuite de madame, c'est-à-dire depuis une année. Plus il allait, plus il devenait morose et renfrogné... Il en deviendrait fou... il l'était même déjà un brin.
Oui, il était un tantinet détraqué.
Est-ce qu'il n'allait pas, deux ou trois fois par jour, fumer sa pipe dans la chambre de sa femme? Devinez dans quelle position... Couché tout de son long sur le parquet, et toujours à la même place, devant la dalle du foyer. Alors, sans doute dans sa rêverie de fumeur, il croyait revoir l'épouse disparue, car il souriait et poussait de petits cris de satisfaction en se vautrant de plus belle sur son parquet.
Grandvivier laissait bavarder la servante, écoutant avec surprise cette révélation de la fantasque lubie du mari délaissé.
Et la fille continuait sur le compte de son maître. Ah! oui, il l'aimait, la chambre de celle qui l'avait tant trompé avec le tiers et le quart!... Elle lui coûtait cher, cette chambre! Pour elle il avait refusé bien des cent mille francs... trois fois le prix de la maison, véritable masure dont il était propriétaire et dont, malgré sa résistance, il allait être délogé par une expropriation pour cause d'utilité publique qui, sur l'emplacement de la bicoque, devait faire passer une grande voie. Il avait plaidé et archiplaidé pour garder sa baraque debout. S'il était absent aujourd'hui, c'était parce que, en ce moment même, l'affaire se jugeait en dernier ressort. Une fois le jugement rendu, l'expropriation lui laisserait tout au plus une semaine pour déguerpir.
Là, vrai! la main sur la conscience, ne fallait-il pas qu'il fût déjà un peu fou, ce pauvre monsieur, pour s'obstiner, quand on lui en offrait un si grand prix, à vouloir garder une aussi vieille cassine qui ne se tenait encore debout que par miracle, malsaine, sombre, construite à l'ancienne mode, avec moitié des chambres en contre-bas et moitié exhaussées d'une marche; de quoi se casser vingt fois le cou?
La domestique disait la vérité et le juge, pendant qu'elle jacassait, se souvint qu'avant de se marier, Bazart, au premier étage où il voulait loger sa future épouse, avait fait poser un second parquet, en surélévation sur le premier, afin de mettre les chambres de plain-pied, et aussi pour diminuer la hauteur des pièces, véritables halles impossibles, à chauffer en hiver.
--Alors c'est aujourd'hui que votre maître va définitivement être contraint par jugement à déguerpir? dit le magistrat pendant que la bavarde reprenait haleine.
--Oui, l'expropriation va nous mettre sur le pavé... Avec ça que nous serons bien à plaindre quand nous serons installés dans un logement salubre et plus gai, ajouta la servante en reconduisant le juge.
A cent mètres de la demeure de Bazart, M. Grandvivier ne pensait plus à l'entrepreneur. Il avait été repris par cette idée qui lui était montée au cerveau à la vue de la Godaille.
--C'est là le moyen! Oui, mais comment? se disait-il.
Et cette même phrase, il se la répéta pour la vingtième fois, le soir, la tête sur l'oreiller avant de s'endormir.
Le lendemain, à l'aube, il fut brusquement tiré de son sommeil par son valet de chambre qui lui disait d'une voix altérée:
--Monsieur, Clarisse est là qui veut vous parler.
--Quelle Clarisse? fit le juge encore à demi endormi.
--La servante de M. Bazart.
--Ne pouvait-elle remettre sa visite à une heure moins matinale? Ce qu'elle veut me dire ne doit pas être tant pressé. Sans doute quelque commission de son maître.
En voyant le juge si rétif à s'éveiller tout à fait, son valet de chambre n'usa plus de précaution, et dit vivement:
--M. Bazart a été assassiné cette nuit!...
En un clin d'oeil, M. Grandvivier fut sur pied et s'habilla à la hâte pour recevoir Clarisse.
Bien que complètement affolée, cette fille, avant d'avertir la police, avait voulu d'abord consulter celui qu'elle savait être le meilleur ami de son maître défunt.
Ce matin, en pénétrant dans la chambre de M. Bazart pour lui apporter la tasse de tilleul qu'il avait l'habitude de boire à son réveil, elle avait trouvé la chambre vide et le lit non foulé. Certaine que son maître était rentré la veille, elle avait cherché ailleurs et dans l'ancienne chambre de madame, juste à cette même place du parquet où il avait l'habitude de s'étendre pour fumer sa pipe, elle l'avait vu couché au milieu d'une mare de sang et le coeur percé d'un couteau laissé dans la blessure. Ce couteau, long et affilé, était une pièce du service à découper. Il avait été pris dans un des tiroirs du buffet de la salle à manger.
L'assassin, d'un seul coup, avait eu raison de sa victime, car aucune trace de lutte n'apparaissait dans la chambre.
La secousse que lui avait donnée la vue de ce cadavre ébranlait encore tout le système nerveux de la cuisinière Clarisse, qui parlait fébrilement et à mots précipités.
La veille, quand M. Bazart était revenu du tribunal, il avait perdu son procès. Au lieu de s'emporter, il était calme; mais, sous cette apparence tranquille, la domestique avait deviné une rage sourde contre ceux qui l'expropriaient.
--Dans dix jours, les maudits auront le droit de jeter bas cette maison! avait-il dit.
--Avec le prix qu'on vous en donne, vous aurez de quoi en acheter deux autres plus belles, avait répliqué Clarisse.
Au lieu de répondre, il avait bourré et allumé sa pipe, puis il avait été s'étendre sur le parquet à sa place accoutumée, et s'était mis à fumer.
M. Grandvivier, curieux de connaître tout ce qui avait précédé la mort de son ami, interrompit le récit de la servante pour demander:
--Et, pendant qu'il fumait, vous a-t-il paru jouir de cette satisfaction qui, m'avez-vous dit hier, triomphait de sa tristesse habituelle et lui faisait pousser de petits cris de joie en se roulant sur le parquet?
--Oui, il riait, mais pas comme les autres jours. Son rire était nerveux, saccadé. De plus, il parlait tout haut, si haut même que je l'entendais de la salle à manger où je me tenais, inquiète de son état.
--Et que disait-il?
--Cela se rapportait à l'expropriation.
--Précisez.
--Il disait comme cela: «Moi qui croyais que ça durerait jusqu'après ma mort!» Alors il ricanait lentement, puis il ajoutait: «Baste! quand ils démoliront, je ne serai plus là pour les voir. Je serai au diable!» Ce qui me prouva que la démolition de la bicoque lui tenait tant au coeur qu'il s'en irait au loin pour ne pas assister à son renversement.
--Cet état d'irritation a-t-il duré jusqu'au soir?
--Oh! non, car une heure après, du fond de ma cuisine, je les entendais rire l'un et l'autre à qui mieux mieux.
--L'un et l'autre? Quel était donc cet autre?
--M. Frédéric, parbleu!
--Quel est ce M. Frédéric?
--Le neveu de M. Bazart.
--Celui qui porte le sobriquet de la Godaille et qui fait partie d'une troupe de saltimbanques? demanda vivement le juge.
--Lui-même! Il paraît qu'il travaille, en ce moment, à la foire au pain d'épice. Alors il avait pensé à rendre visite à M. Bazart qu'il n'avait pas vu depuis un an.
--Comment votre maître a-t-il reçu son neveu? dit M. Grandvivier après un tressaillement causé par cette entrée en scène de la Godaille.
--A bras ouverts et en s'écriant: «Tu arrives à propos, tu tombes à pic, garçon!» Cela était dit convulsivement et, coup sur coup, il le répéta tant et tant que M. Frédéric, étonné, finit par lui demander: «Pourquoi donc trouvez-vous que je tombe si bien à pic?» Un instant, mon maître eut la vraie réponse sur les lèvres... De ça, j'en suis certaine... puis, il hésita une seconde et enfin répondit; «Mais pour prendre ta part d'un excellent dîner que Clarisse va nous préparer.» Après quoi, brusquement, il montra une chaise à son neveu, en ajoutant: «Mets-toi là, garçon, et tiens-toi tranquille pendant que je vais écrire deux lettres pressées.--Faites, mon oncle, dit M. Frédéric. Tout en écrivant, l'oncle disait: «J'ai eu des torts à ton égard, neveu, et je tiens à les réparer.» Là-dessus, le jeune homme se mit à rire en répondant: «Oh! des torts! Pas le moins du monde!» Et mon maître, qui avait fini sa première lettre et était en train de la mettre dans sa poche, riposta: «Si, si, j'ai eu des torts et, je le répète, je tiens à les réparer.» Il faisait allusion à la vieille histoire qui avait eu lieu entre eux à propos de madame Bazart. Cependant, cette fois en silence, il écrivait sa seconde lettre. Assis devant son bureau, il nous tournait le dos. Quand il eut fini, il plia le papier, le glissa dans une enveloppe sur laquelle il écrivit une courte ligne. Seulement, cette lettre, au lieu de la glisser dans sa poche, il la serra dans un tiroir de son bureau qu'il repoussa en disant: «Au besoin, Frédéric, il faudra te souvenir du papier que je viens de placer dans ce tiroir.» Et, sans laisser à M. Frédéric le temps de demander une explication, il s'écria:
--Maintenant, garçon, pendant que Clarisse va nous fricoter à la hâte un bon dîner, raconte-moi tes aventures depuis le jour de notre séparation.
Une heure après, ils étaient à table. Gai comme autrefois, M. Frédéric, sans pour cela en perdre une bouchée, débitait un tas de cocasseries à M. Bazart qui en riait à ventre déboutonné.
Sur les dix heures, mon maître m'appela. Il tira de sa poche celle des deux lettres qu'il y avait mise et me dit gaiement:
--Tu vas aller porter cette lettre à la poste. En revenant, tu monteras te coucher! Il est inutile que tu veilles à nous attendre. Histoire de vider encore une ou deux bouteilles et, après, Frédéric est assez grand garçon pour s'en aller sans qu'on le reconduise. Là-dessus, je partis porter la lettre à la poste...
M. Grandvivier interrompit encore le récit de Clarisse pour demander:
--A qui était adressée cette lettre?
--Voilà ce qu'il me serait difficile de vous apprendre, attendu que je ne sais pas lire, avoua la servante.
--Et puis? prononça le juge en l'invitant à achever son histoire.
--Et c'est ce matin, en descendant de ma chambre, que j'ai trouvé mon maître mort, avec son couteau dans le coeur... Alors je suis accourue ici pour demander ce que j'avais à faire.
--Il faut, mon enfant, aller tout droit chez le commissaire de votre quartier et lui répéter mot pour mot ce que vous venez de me conter.
--Bon! fit Clarisse en marchant vers la porte.
Mais elle s'arrêta pour se retourner.
--J'y pense, dit-elle. On ne va pas inquiéter M. Frédéric, n'est-ce pas? Il est bien évident que le brave jeune homme est tout à fait innocent de l'assassinat de son oncle.
Au lieu de répondre franchement, M. Grandvivier la poussa vers la porte en disant:
--Puisque je vous recommande de tout répéter au commissaire!
Quand il fut seul, cet homme si profondément attristé d'habitude éclata d'un long rire de joie immense.
--Ils vont arrêter la Godaille!!! se dit-il tout frissonnant de bonheur.
Un coup frappé à la porte lui fit retrouver son calme. C'était son domestique qui lui apportait les lettres arrivées par la première distribution du matin.
VIII
Quand la police tient sa proie à portée, elle profite de l'occasion avec un notable empressement. Elle commença donc par étendre la main sur la cuisinière Clarisse après qu'elle eut achevé sa déposition sur la mort violente de son maître Bazart et, une heure après, la Godaille, arrêté à sa baraque, était bel et bien coffré.--En somme, neveu et servante étaient les deux dernières personnes qui avaient approché de la victime.
A la même heure, M. Grandvivier se trouvait en visite chez le procureur général qui, en même temps qu'il était son chef, comptait au nombre de ses bons amis. Le juge se plaignait un peu qu'on eût négligé, depuis quatre mois, de lui confier une cause à instruire. A ce reproche, son supérieur répondait que, le sachant fort affecté par le mauvais état de santé de sa fille, il avait cru lui être agréable en ne compliquant pas ses inquiétudes paternelles d'un travail à suivre.
Comme il s'excusait ainsi, on remit au procureur un pli dont la suscription portait à l'angle ce seul mot qui résumait la teneur de la lettre: _Assassinat_.
--Puisque tu te plains d'être laissé au repos, voici une affaire qui se présente bien à point pour t'en faire sortir, dit le procureur en ouvrant la lettre, dont le contenu n'était autre que le rapport, rédigé par le commissaire de police, sur l'assassinat de Bazart.
Et, séance tenante, il lui confia l'instruction de cette dramatique affaire.