La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères
Chapter 5
--Qu'étiez-vous donc devenu, mon cher Gustave? s'écria Ducanif tout aimable.
--Je reviens de la cuisine où j'ai été me passer un peu d'eau sur les mains... et m'enquérir des plats miraculeux que nous prépare votre Héloïse, répondit tranquillement le docteur.
--Mazette! il a mis le temps à se passer de l'eau sur les mains! pensa Fraimoulu.
Soudain, sans qu'il pût se rendre compte pourquoi le souvenir s'éveillait en lui, lui revint encore à la mémoire, nette, précise, la conversation, sur le boulevard, entre Héloïse et mademoiselle Pistache où la cuisinière se vantait d'avoir englué son maître avec l'aide d'un médecin, du petit nom de Gustave, qui était fou d'elle. Athanase croyait toujours entendre les gorges chaudes que faisaient les deux filles sur ce patron crédule et berné, dont la fortune était visée par Héloïse. En pensant que Ducanif, séparé de sa femme et de sa fille, était, pour ainsi dire, au pouvoir de cette servante et de ce grand gas dont le visage trahissait les appétits de toutes sortes, Fraimoulu sentit un petit frisson lui courir dans le dos et, inquiet sans savoir pourquoi, se posa cette question:
--Est-ce que mon vieux Ducanif n'est pas dans de mauvais draps?
Cependant le docteur, qui l'avait reconnu, était venu à lui avec un empressement joyeux.
--Eh! fit-il, c'est mon cher malade... car vous êtes mon malade, attendu que mon père vous a donné à moi en me cédant sa clientèle... Eh bien! êtes-vous toujours décidé à vous abandonner uniquement au régime de la gourmandise? Oui, n'est-ce pas? puisque je vous trouve près de vous asseoir à l'excellente table de Ducanif... Bon début de traitement!... Excellent début en vérité!
Si gaiement qu'eût été débitée cette tirade, elle sonna faux à l'oreille de Fraimoulu, troublé par ses préventions.
--Vous êtes-vous assuré d'un bon cordon bleu? continua Gustave. Hein! mon père vous a-t-il trompé en vous affirmant que c'était fruit rare?... Mais vous y arriverez, j'en ai le pressentiment.
Après un petit coup d'oeil donné à la pendule, le docteur éprouva le besoin de jeter une pierre dans le jardin de Ducanif en formulant ce conseil:
--Et quand vous aurez votre cordon bleu, tenez la main à la plus grande exactitude pour l'heure des repas.
Ensuite, comme si cela ne suffisait pas, il fixa la pendule en ajoutant:
--Six heures huit minutes! Est-ce que vous avancez, mon bon Ducanif?
Le placeur avait tout d'abord deviné le reproche sous-entendu sur le retard à se mettre à table.
--Mon cher Gustave, répliqua-t-il, je vous demande un peu d'indulgence pour mon dernier convive, le baron de Walhofer.
--Le baron de Walhofer? répéta le docteur d'un ton qui interrogeait sur le personnage dont il semblait entendre le nom pour la première fois.
--Ils ne se connaissent pas, pensa Fraimoulu.
--Un Belge du meilleur monde, dont, tout dernièrement, j'ai fait connaissance et que je vous présenterai dans un instant... Un parfait garçon.
--Oui, mais peu exact! prononça sèchement Gustave après un nouveau coup d'oeil à la pendule.
--Il faut dire que je l'ai invité il y a un quart d'heure... et comme bouche-trou, riposta le placeur à l'excuse du retardataire.
La figure du médecin parut s'étonner de cette invitation qui datait d'un quart d'heure.
--J'ai oublié de vous apprendre que M. de Walhofer habite dans la maison même, ajouta Ducanif.
Fraimoulu n'avait cessé de surveiller le docteur.
--Décidément, ils ne se connaissent pas, se répéta-t-il.
Un coup de sonnette se fit entendre.
--Le voici! annonça Ducanif qui alla attendre l'arrivant sur le seuil de la porte du salon.
Effectivement, c'était le baron. Il entra, raide, plein de morgue, sans le plus petit mot qui plaidât pour son inexactitude, se contentant d'adresser un fort bref salut aux deux invités de son amphitryon.
--Oh! voilà un déplaisant bonhomme, souffla le docteur à Fraimoulu qu'à son air ahuri il jugeait partager son impression première au sujet de l'arrivant.
Le médecin se trompait sur le motif de l'ébahissement d'Athanase. Si ce dernier s'était troublé à la vue du baron, c'est qu'il venait de reconnaître en lui ce même jeune homme que M. Grandvivier, une heure auparavant, épiait du fond de sa voiture, d'un regard si plein de haine, et qu'il avait, au départ du café, suivi jusqu'à l'entrée de la rue Caumartin.
--A table! et rattrapons le temps perdu! cria gaiement Ducanif après qu'il eut achevé les présentations.
Et, montrant le chemin, il passa dans la salle à manger, suivi par le baron et le docteur, marchant de front, qui laissaient Athanase un peu en arrière.
Au moment de passer la porte, les deux hommes s'arrêtèrent, l'un et l'autre voulant, par politesse, se céder le pas: il y eut entre eux, pour ce fait, un rapprochement.
--Oh! oh! pensa, tout tressaillant, Fraimoulu qui marchait derrière eux.
Si prestement qu'eut été exécuté le geste, il avait vu le docteur glisser un petit papier dans la poche du gilet de celui que, cinq minutes auparavant, il avait paru ne connaître nullement et pour lequel il avait, tout bas, exprimé à Fraimoulu son sentiment d'antipathie.
--Ducanif est joué par un trio de coquins, pensa-t-il en réunissant dans sa pensée Gustave, le baron et Héloïse qui, à ce moment, posait la soupière sur la table.
Le médecin s'était chargé de servir. Il tendit à Athanase la première assiette de potage en disant:
--A l'oeuvre on reconnaît l'artisan. Cher monsieur, goûtez cela: on a prévenu Héloïse que vous étiez fin connaisseur, et elle a répondu qu'elle attendait sans crainte votre jugement.
--Excellent! déclara Fraimoulu après sa cuillerée avalée en adressant un regard de félicitation à Héloïse qui, debout derrière Ducanif, faisait face au docteur.
--Ah! voyez-vous, reprit Gustave, l'Héloïse de notre excellent Ducanif n'a pas sa pareille pour la bisque.
--En exceptant la Clarisse des MM. Cabillaud, riposta le placeur en renvoyant à la cuisinière du docteur l'éloge qui était adressé à la sienne.
--Disons tout de suite que Clarisse et Héloïse sont sans rivales, accorda le médecin.
Au souvenir de Grandvivier et de son affût en voiture, la curiosité poussa Fraimoulu à voir quel effet produirait sur M. de Walhofer le nom du magistrat.
--Sans rivales! sans rivales! répéta-t-il en riant, on m'a pourtant cité un autre grand cordon bleu, dont on m'a fort vanté le mérite.
Sans regarder Ducanif qui, après avoir fourni des renseignements tout confidentiels, ne devait pas se soucier d'être mis en cause, il ajouta en guettant en dessous le baron:
--C'est une certaine Cydalise, actuellement au service d'un magistrat appelé Grandvivier.
M. de Walhofer, penché sur son assiette, allait porter sa cuillère à ses lèvres. Au nom de Cydalise, il avait suspendu son geste. A celui du juge, il avait reposé la cuillère, écoutant de toutes ses oreilles, mais sans lever le front.
--Et, pour entrer chez vous, cette fille quittera la maison du magistrat?... Elle y est donc mal? demanda naïvement le docteur.
Tout doucettement, et sans autre but que de poursuivre son épreuve en répétant le nom du magistrat, Fraimoulu répondit:
--Elle y est très bien, paraît-il. Seulement j'ignore quel chagrin ou remords tourmente cette Cydalise, mais elle a peur chez M. Grandvivier.
Cette fois, l'effet fut immédiat. Le baron releva brusquement sa face devenue livide, et son regard, aigu comme une pointe d'acier, alla se poser sur Fraimoulu.
--Oh! mauvais oeil! pensa ce dernier qui, sous cet examen, montrait sa physionomie la plus paterne.
VI
S'il est vrai, quand on parle d'eux, que les oreilles «cornent» aux absents, celles de M. Grandvivier devaient lui bruire fortement à l'heure du dîner chez Ducanif.
Quel était cet homme taciturne, grave, triste qui pourtant, sous son apparence glaciale, était susceptible d'une passion violente, s'il faut croire la férocité haineuse qui convulsait son visage alors que, derrière le store de sa voiture, il surveillait le baron de Walhofer?
Que s'était-il passé entre ces deux hommes?
Pour le savoir, il faut, momentanément, quitter Ducanif et ses convives et remonter de quelques années dans la vie du magistrat.
M. Grandvivier était riche et même fort riche. Son père, gros manufacturier de Lille, lui avait laissé un fort bel héritage qu'il avait quintuplé, il ne s'en cachait pas du reste, par d'heureuses spéculations ou plutôt par une bonne action alors que Paris, bouleversé par d'immenses travaux, était une mine d'or pour toute industrie qui touchait au bâtiment.
M. Grandvivier s'était intéressé au sort de deux Lillois, ses compatriotes, hardis et courageux garçons, venus à Paris en quête de la fortune et auxquels, pour réussir, il ne manquait qu'une seule chose: l'argent des débuts.
Le magistrat leur fournit largement les fonds utiles pour commencer en grand, et bientôt, grâce à l'activité des associés, la maison _Camuflet et Bazart_ fut des mieux connues sur la place.
Rien n'était plus disparate que le caractère des deux associés. Camuflet, petit homme actif, ingénieux, jovial, s'était chargé des comptes, des travaux à obtenir, des marchés à débattre. Bazart, peu parleur, tête froide, résolu, conduisait les ouvriers et surveillait les travaux. De ces deux caractères opposés était résultée une entente parfaite qui, jointe à la probité et à l'intelligence des deux Lillois, les mit promptement en possession d'une grosse fortune. Reconnaissants envers celui qui leur avait facilité cette réussite, ils avaient fait la part de M. Grandvivier qui, après l'avoir longtemps refusée, finit par l'accepter.
Une fois riche, les associés pensèrent à se marier. Camuflet se laissa prendre aux charmes de la fille d'une fruitière et, se disant qu'au lieu de demander au mariage une dot que sa fortune le mettait en droit d'exiger, il valait mieux employer son argent à faire une heureuse, il épousa la jeune fille.
Bazart fut plus ambitieux: il visa une fille de la bourgeoisie, petite princesse élevée dans du coton, fort jolie, il est vrai, mais volontaire, coquette, légère et qui, en épousant l'entrepreneur enrichi, ne vit que ses écus et pensa qu'elle aurait facilement raison de cet homme rude et un peu farouche.
Dans de pareilles conditions, le bonheur, on le comprend, n'était pas possible entre les époux. Le ménage alla de mal en pis jusqu'au moment d'une violente scène qui fit brusquement tout éclater.
Quand il s'était marié, Bazart s'était promis, au bout d'une année, de se retirer des affaires pour se consacrer tout entier à sa femme. Dans ce but, il avait fait venir de Lille un sien neveu dont il voulait faire son successeur.
Par malheur, il connaissait mal ce jeune homme qui avait grandi loin de ses yeux. Dire que ce neveu avait une mauvaise nature, capable de vilaines actions, serait beaucoup s'avancer. C'était un composé de qualités et de défauts: il était courageux, serviable, bon coeur; mais, par contre, il était ivrogne, coureur et surtout paresseux à l'extrême. Bref, il justifiait en tous points le sobriquet de _la Godaille_ qui lui avait été octroyé par ses compagnons de chantier.
Du reste, la Godaille était fort aimé par les pratiques de cabaret qu'il régalait généreusement, grâce à l'argent de l'oncle Bazart, et qu'il amusait par son esprit loustic, grandement trivial, mais des mieux variés.
Quand il avait sa pointe de vin en tête, la Godaille grimpait sur une table et, d'abondance et d'improvisation, débitait à ses auditeurs, qui se tordaient de rire, une série de calembredaines que le plus difficile bateleur de foire aurait été fort heureux, pour sa parade, de pouvoir réciter du haut de ses tréteaux. Ajoutons que la Godaille était un fort bel homme de vingt-quatre ans, ce qui contribuait pour beaucoup à encourager son humeur libertine.
Tel était le garçon que Bazart avait voulu se donner pour successeur et que, alors qu'il ne le connaissait pas encore bien, il avait amené sous son toit pour lui faire partager la vie de famille.
Avant d'en dire plus long sur l'existence conjugale de Bazart, qu'on sache que Camuflet, de son côté, était parfaitement heureux avec son épouse, la fille d'une fruitière. Elle lui faisait une telle vie de coq en pâte que quand elle mourut au bout d'une année de mariage, le cher homme avait si bien pris goût aux douces dorloteries du ménage, qu'il s'empressa de se remarier. Toujours imbu que sa fortune suffisait pour deux; il ne regarda pas encore à la dot, et, comme la fille de sa portière lui alla à l'âme avec son nez en trompette, il épousa la fille de sa portière.
Le désintéressement de Camuflet eut sa récompense, car sa deuxième épouse fit son bonheur... Hélas! bonheur fort court! Six mois, après, elle mourut d'une indigestion de choucroute.
C'était vraiment du guignon. Aussi Camuflet en fit-il une maladie. Faute d'une compagne dévouée pour veiller sur lui, il fallut demander des soins à une personne étrangère. Le médecin du veuf éploré lui amena donc une garde-malade.
A entendre cette dame, le malheur l'avait conduite à administrer des tisanes, à manipuler des cataplasmes et à poser des sangsues. Elle avait connu de hautes destinées, alors qu'elle s'appelait madame Buffard des Palombes, du nom de son noble époux, mort général en chef au service de M. de Tonneins, ancien avoué de Périgueux qui était devenu roi d'Araucanie.
Aussi l'illustre dame répétait-elle à satiété qu'elle n'était pas née pour son métier, et, lorsque le besoin d'une irrigation émolliente s'imposait au malade, elle lui mettait au préalable un bandeau sur les yeux, tant elle rougissait d'être vue dans l'exercice de certaines pratiques de sa profession.
Quand Camuflet alla un peu mieux, madame Buffard des Palombes se déchargea de bien des petits soins à donner sur sa fille qu'elle s'adjoignit. Il faut croire que le chemin pour aller à l'âme de Camuflet était praticable pour toutes les formes de nez, car celui de la demoiselle, qui était aquilin, lui alla encore à l'âme. Aussi deux mois plus tard, Camuflet, redevenu solide et vaillant, épousa la fille de sa garde-malade.
Décidément, l'ex-entrepreneur avait la main heureuse, car la troisième madame Camuflet ne fut pas inférieure à ses devancières dans la tâche de créer à à son mari des jours de miel. Il eût été parfaitement heureux sans deux chagrins qui vinrent l'atteindre. Bien qu'un moraliste ait dit qu'il y a toujours dans le malheur d'autrui quelque chose qui nous fait plaisir, Camuflet qui n'était pas égoïste, fut profondément affecté du malheur qui fondit sur les deux hommes qu'il aimait le plus: son bienfaiteur M. Grandvivier et son ancien associé Bazart.
Le magistrat, veuf depuis quinze années, avait une fille qu'il chérissait. Tout à coup une maladie, sorte de coup de foudre qui frappa son enfant, contraignit le père, du jour au lendemain, à s'en séparer en l'envoyant au loin, sous un climat plus chaud. Était-ce l'angoisse de son coeur paternel et la douleur de la séparation qui affectaient le moral du juge? Toujours fut-il que cet homme gai, aimable, de relations charmantes, dont la maison s'ouvrait joyeusement aux visiteurs, dont la table s'offrait fréquemment aux intimes, devint sombre et triste. Ce devait être, à coup sûr, la pensée de sa fille qui lui torturait incessamment le cerveau, car, chaque fois qu'il lui était parlé de son enfant, son visage se faisait plus morne.
Quant à Bazart, son ménage était devenu un enfer dont la Godaille était le diable qui fit éclater la chaudière. Il avait la réputation d'un casse-coeur, et nous le répétons, il était beau garçon, ce cher la Godaille. D'un autre côté, la femme de son oncle était jolie, coquette et légère. De plus, elle jouait à la femme incomprise, dont les aspirations ne trouvaient pas à se satisfaire devant la nature inculte et grossière de son mari. Le fait était que Bazart s'entendait mieux à conduire un chantier de cinq cents compagnons qu'à mener la seule femme qui fût entrée dans sa vie. Sa parole rude et peu châtiée, qui faisait obéir les ouvriers, détonnait d'une façon agaçante aux oreilles de sa femme rebelle. Pour elle, son mari était une brute, et de ce que Bazart, patient comme toutes les natures énergiques, rongeait son frein, elle avait conclu que cette brute était de celles qu'on arrive à museler.
--Mon ours! disait-elle quand elle avait à parler de son mari.
Mais il n'est ours si bien apprivoisé qui ne gronde quand il est par trop aguiché.
A propos de la Godaille, la jalousie fit éclater Bazart. Il y eut une scène terrible qui offrit cette particularité qu'à mesure qu'elle se prolongea, le mari, qui avait débuté par la fureur, calma le ton de sa voix qui ne vibra plus que sèche, froide, résolue, trahissant une colère sourde et contenue, vingt fois plus terrible que celle qui fait explosion.
Alors madame Bazart eut peur.
Une heure après, comme l'entrepreneur était dans son bureau, on frappa à la porte.
C'était la Godaille, portant un paquet qui contenait ses hardes.
--Mon oncle, puis-je vous parler? demanda-t-il d'une voix franchement émue.
Bazart le regarda dans les yeux pendant une seconde, parut réfléchir, puis d'un ton sec:
--J'écoute, dit-il.
--Il y a dans ma peau un bambocheur, un ivrogne, un paresseux, un propre à rien, oui, tout cela est vrai et je n'y contredis point.
Il fit une petite pause, puis continua:
--Mais il y aussi un honnête garçon qui ne toucherait pas au bien d'autrui et qui garde sa reconnaissance à qui lui a voulu du bien... et vous m'avez voulu du bien, mon oncle, vous qui pensiez à faire de moi votre successeur... Fichue idée, entre nous, que vous aviez eue là, car tout aurait été bien vite bu et mangé!... Aussi, mon oncle, je vous ai aimé et je vous aime du plus profond de mon coeur. J'aurais eu dans le coco une pocharderie de huit jours que je me serais dégrisé subitement rien qu'à vous entendre me souffler: «J'ai un service à te demander.» Croyez-vous à tout ce que je vous dis là, mon oncle?
--Oui, articula Bazart.
--Eh bien, je vous jure qu'avec votre femme, nix de nix, vous me comprenez? Pour moi, elle était sacrée.
Était-ce un piège que tendait Bazart au jeune homme, pour mieux se renseigner? Il haussa les épaules et riposta ironiquement:
--Oh! toi ou d'autres!
--Des autres, je n'en dis rien, attendu que je n'en sais rien, reprit la Godaille évitant le piège; je ne parle que pour moi. Je n'ai eu qu'un tort à me reprocher... celui, me sachant un vaurien, de ne pas avoir détalé en vous plantant là avec vos bonnes intentions à mon égard.
Et il montra son paquet de hardes en ajoutant:
--Il n'est jamais trop tard pour bien faire. Voyez mon baluchon.
--Alors tu me quittes? demanda Bazart dont un éclair étrange alluma l'oeil.
--Inutile de me garder ma soupe au chaud ce soir.
--Sans argent?
--J'ai encore vingt francs gagnés avant-hier au billard.
--Que vas-tu devenir?
--Ni plus mauvais ni meilleur; de cela je réponds. Quant au reste, va comme je te pousse! Je trouverai toujours bien à me mettre un morceau de pain sous la dent.
--Tu ne me demandes rien?
--Si, mon oncle. Je vous demande de me donner une bonne grosse poignée qui me prouve que vous ne gardez rien sur le coeur contre le fils de votre soeur.
--Adieu! dit Bazart en lui tendant la main.
La poignée de main fut échangée et, sans un mot de plus, la Godaille s'éloigna, suivi du regard par son oncle qui, en même temps, eut un singulier sourire.
Le lendemain, Bazart, tout désolé, se présenta chez le commissaire de police pour lui déclarer que, depuis la veille au soir, sa femme avait disparu du domicile conjugal.
Il fut franc dans le récit de la scène qui avait eu lieu, avoua sa jalousie, confessa la brutalité de son langage dans ses reproches, conta le départ de la Godaille et, tout pleurant de repentir, finit sa déposition en s'écriant:
--Où est-elle allée?
A quoi le commissaire de police qui en avait vu bien d'autres et qui n'était pas tenu d'être sensible, répondit tout crûment:
--Parbleu! Elle est allée rejoindre la Godaille dont elle est folle... Ces mauvais sujets-là font souvent commettre pis que pendre aux femmes.
Et en guise de péroraison:
--Vérifiez votre caisse. Je serais fort étonné qu'elle fût partie les mains vides, conseilla-t-il.
De retour chez lui, Bazart ouvrit sa caisse en présence de deux témoins et constata qu'il lui manquait vingt-cinq mille francs.
A la seconde visite du mari abandonné chez le commissaire de police pour lui dénoncer le vol des vingt-cinq mille francs, ce dernier sourit. Le cas n'était pas de ceux où il est dit: «Cherchez la femme.» Cette fois, il s'agissait de chercher l'homme.
--On le cherchera et, soyez-en certain, on vous le trouvera. Avant peu, nous aurons des nouvelles de maître la Godaille, promit-il.
Mais, en secouant la tête d'un air de doute, Bazart avoua ne pouvoir se décider à croire le jeune homme coupable. Non, la scène des adieux n'était pas une comédie qu'il jouait. Il voyait encore son neveu tout ému quand, après s'être jeté son paquet sur l'épaule, il s'était éloigné en fredonnant, pour cacher son trouble, l'air de: _Viens, gentille dame_.
A ces mots, le commissaire éclata de rire.
--«_Viens, gentille dame. Viens, je t'attends_», récita-t-il gouailleusement. Il me semble que le gaillard ne pouvait mieux choisir son air pour inviter votre femme à le suivre.
Ensuite, rentrant dans le vif de la question, il demanda à quelle heure madame Bazart pouvait avoir filé avec l'argent volé!
Sur ce, Bazart recommença tristement le récit que, la veille, son désespoir avait rendu incomplet. Tout de suite après le départ de la Godaille, il avait voulu aller retrouver sa femme pour s'efforcer de raccommoder les choses. Mais, la main sur le bouton de la porte de son épouse, le courage lui avait manqué. Alors il s'était dit que mieux valait laisser quelques heures à l'apaisement de sa femme qui, furieuse d'avoir été malmenée, ne voudrait, sur le moment, entendre à rien. En conséquence, il avait quitté la maison et dîné en ville. Après avoir vagué par les rues pour tuer le temps, il était rentré chez lui sur les onze heures du soir. Alors il avait trouvé son domicile vide, mais le soupçon ne lui était pas encore venu que sa femme se fût enfuie. Il avait pensé que, comme cela était arrivé pour plusieurs brouilles, elle avait été conter ses peines chez Camuflet, un de leurs bons amis, lequel, après l'avoir calmée, allait la lui ramener.
--Chez vous, personne, à votre retour, n'a pu vous renseigner sur l'heure du départ de votre épouse? demanda le commissaire.
--Personne.
--Vous n'avez pas de domestique?
--Si; mais ma cuisinière m'avait demandé le matin même une permission de spectacle. Elle était donc absente quand je revins chez moi.
Après ce renseignement donné, Bazart essuya ses yeux mouillés de larmes et continua:
--Décidé à ne pas laisser la nuit passer sur notre brouille, je m'installai dans la chambre de ma femme pour y attendre son retour. Par malheur, la journée avait été rude pour moi; j'étais harassé de fatigue. Un sommeil lourd vint me surprendre sur mon fauteuil. Quand je m'éveillai, la pendule marquait quatre heures et ma femme n'était pas encore revenue. Jusqu'au moment où je vins vous faire ma déclaration, j'errai comme un corps sans âme, dédaignant de répondre à la cuisinière dont une exclamation m'avait pourtant mis à même de pouvoir à peu près préciser le moment où ma femme avait dû partir. Je vous l'ai dit, nous avions accordé à ma servante une permission de spectacle et, pour qu'elle fût libre plus tôt, nous étions convenus qu'elle disposerait sur la table les restes froids de notre déjeuner du matin. Cette exemption d'une cuisine à faire lui avait donc permis de s'en aller à six heures. Or, le lendemain matin, quand cette fille, descendue de sa chambre, voulut desservir la salle à manger, elle s'aperçut aussitôt d'un détail que mon trouble m'avait empêché de remarquer, c'est-à-dire que les plats étaient restés intacts sur la table... Donc ma femme n'avait pas dîné.