La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères

Chapter 4

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Mais ce dernier avait quitté son siège et, grave au possible, il prenait son chapeau en disant:

--Je vous le répète, monsieur le commissaire de police, la justice se trompe à mon égard. Je suis innocent de ce crime dont M. Grandvivier, le juge d'instruction, me soupçonne... Quand et pourquoi aurais-je caché le cadavre de cette malheureuse sous les feuilles du parquet?... Mon arrestation, c'est certain, ne saurait être longtemps maintenue... Je suis prêt à vous suivre... Marchons!

Sur ce «Marchons», Camuflet se dirigea prestement vers la quatrième porte qui conduisait à la sortie de l'appartement et disparut avant que les trois femmes, stupéfaites en entendant parler d'arrestation, pussent faire la plus petite tentative pour le retenir.

Du premier coup, Athanase avait compris que cette scène n'avait d'autre motif, pour Camuflet, que de se soustraire à quelque désagréable assaut dont les trois harpies allaient l'assaillir. En conséquence, il suivit le petit homme, après lui avoir donné la réplique en répétant:

--Marchons!

Sur le carré de l'étage inférieur, il rejoignit Camuflet qui l'attendait en riant de tout son coeur.

--Hein! fit-il, croyez-vous que j'ai bien pris la poudre d'escampette?... Je me suis rappelé à temps l'affaire que mon ami Grandvivier instruit en ce moment et j'en ai tiré parti.

Ensuite, avec une sorte de terreur:

--Filons vite, ajouta-t-il, car l'idée pourrait leur venir de me poursuivre!

Bien lui en avait pris de détaler, car, pendant qu'il descendait à la hâte, Fraimoulu, qui le suivait d'un pas plus compté, aperçut, en levant les yeux, les têtes des trois mégères, avancées par-dessus la rampe, qui suivaient Camuflet, leur échappant, de ce regard que doit avoir le requin pour la proie qui s'est soustraite à sa voracité.

Sur le trottoir, à vingt pas de la maison, Athanase retrouva son homme qui lui tendit joyeusement la main en disant:

--Encore une fois, merci d'avoir bien voulu contribuer à ma délivrance!

Et il ponctua sa phrase d'un «ouf!» tellement gonflé de satisfaction, qu'il suffisait pour faire comprendre à quel point le malheureux appréciait cette délivrance.

Fraimoulu, avant de quitter l'homme aux trois femmes, crut bon de faire un petit bout de morale qui prouvât du moins que, sur l'article mariage, il ne partageait pas les vues larges de Camuflet.

--Vous me semblez mener une bien triste existence, avança-t-il d'un ton grave.

--Une existence de damné.

--Moi, à votre place, je n'hésiterais pas à aller vivre à l'étranger... ce qui aurait pour vous deux avantages.

--Oui, dont le premier serait de me délivrer des trois diablesses qui me tourmentent, approuva Camuflet.

Cela dit, il devint subitement pensif, puis, au bout d'une minute, il demanda:

--Mais quel est donc le second avantage que, selon vous, me procurerait mon passage à l'étranger?

--Est-ce que vous ne vous en doutez pas un peu? fit Fraimoulu étonné par la question.

--Non, sur mon honneur!

Athanase vit qu'avec ce coupable endurci il fallait mettre les points sur les _i_. Alors, traînant sa phrase il débita d'un ton sévère:

--Quand ce second avantage ne consisterait qu'à vous soustraire à une condamnation aux travaux forcés, il vaut la peine qu'on en tienne compte.

Camuflet leva les yeux au ciel et se gratta le nez pantomime assez habituelle aux gens qui cherchent à deviner un problème, et finit par dire:

--A propos de quoi cette condamnation aux travaux forcés!

--Mais à propos de ces trois créatures que, suivant ce que vous m'avez avoué, trois mariages légitimes ont réunies sous votre toit.

--Oh! oh! accentua Camuflet d'un ton qui contestait, oui, ce que j'ai fait là est idiot, archi-bête, d'une stupidité dont on trouve peu d'exemples... Mais, en somme, cela prouve une nature sensible, un bon coeur... qualité que je ne sache pas punissable des galères.

--Jadis, on vous eût pendu pour cela.

--Pendu! répéta Camuflet dont toute la physionomie attestait ses vains efforts pour comprendre.

Devant cet individu qui paraissait n'avoir nulle conscience de sa faute, Fraimoulu mit les pieds dans le plat.

--Ah çà! fit-il sèchement, parce que la bigamie est défendue, pensez-vous donc que la trigamie soit autorisée?

--Où voyez-vous de la trigamie dans mon affaire? demanda naïvement Camuflet qui, décidément, perdait pied.

--Ne m'avez-vous pas dit que vous vous étiez marié trois fois?

--Et je vous le répète encore... Tel que vous me voyez, à quarante ans, je suis déjà trois fois veuf.

A cette révélation, Fraimoulu bondit de surprise en s'écriant:

--Alors, ça fait six fois!...

--Six fois quoi?

--Que vous vous êtes marié!... Trois femmes mortes... et les trois autres que je viens de voir chez vous et qui, je répète encore ce que vous m'avez dit, sont entrées sous votre toit par suite d'un mariage légitime.

Ce fut au tour de Camuflet d'exécuter un bond d'étonnement. Mais à peine fut-il retombé sur ses pieds qu'il éclata de rire en disant:

--Mais non! mais non! Vous m'avez mal compris!!! Oui, je me suis marié trois fois.. Oui, je suis devenu trois fois veuf...

--Bon! bon!... mais les trois autres dames qui tout à l'heure, vous ont fait fuir? insista Fraimoulu.

--Celles-là sont mes trois belles-mères que j'ai commis la faute de garder.

Puis, avec un grand sérieux, Camuflet ajouta d'un ton repentant:

--Et, si grande que soit ma faute, je ne pense pas qu'elle se punisse des travaux forcés!

Une sincère admiration, celle qu'on éprouve à contempler un phénomène extraordinaire, s'empara de Fraimoulu.

--Vous vivez avec trois belles-mères, vous!!! s'exclama-t-il.

--Oh! je vis, je vis... le moins possible! confessa Camuflet.

Bonnes ou mauvaises, les émotions étaient de courte durée chez l'infortuné qui, en adjoignant trois belles-mères à son existence, s'était, pour ainsi dire, donné son purgatoire sur terre. En un clin d'oeil, il passa du découragement à l'insouciance.

--Baste! dit-il, en faisant claquer ses doigts, on arrive encore à se donner du bon temps!

--Oui, quand on parvient à rompre sa laisse, comme m'a dit votre concierge, ajouta Fraimoulu se souvenant du propos.

--Seulement, reprit Camuflet en riant, il me faut imaginer bourdes sur bourdes... comme, tout à l'heure, celle de me faire arrêter pour le crime dont mon ami Grandvivier poursuit en ce moment l'enquête.

--Ce n'est donc pas de votre invention, ce crime dont vous avez parlé?

--Le crime révélé par la trouvaille d'un cadavre de femme sous un parquet? Non, je ne l'ai pas inventé; il est bien véritable... Voici plus de cinq semaines que ce cher juge d'instruction s'occupe de l'affaire... Ah! elle le tracasse fort, allez!

Un souvenir revint alors à l'esprit de Fraimoulu. Il se rappela que, le matin, quand M. Grandvivier s'était présenté pour lui louer son appartement, il avait annoncé son intention de retarder de quinze jours son installation dans le nouveau local afin de pouvoir, auparavant, terminer une affaire judiciaire qui absorbait tout son temps.

--Il parlait, à coup sûr, de ce crime que les journaux ont appelé «l'affaire du cadavre sous un parquet», affirma Camuflet.

--M. Grandvivier a-t-il trouvé le coupable? demanda Athanase.

--Voici un grand mois qu'il tient sur le gril un bateleur de foire, paillasse, escamoteur, je ne sais quoi. Il faut croire que ce prévenu est innocent ou qu'il ne se laisse pas engluer, car Grandvivier n'en finit pas avec lui.

--Est-ce aux soucis que lui donne cette affaire qu'il faut attribuer l'air profondément triste de ce magistrat? demanda Fraimoulu, qui se souvint combien était lugubre, à sa visite du matin, celui qui allait devenir son locataire.

--C'est pourtant vrai qu'il est la tristesse en personne, ce pauvre vieil ami... Et dire que je l'ai connu gai comme un pinson!... Voici près d'un an qu'il a tourné comme ça au noir.

--Ne se peut-il pas, d'après ce qu'on m'a dit, que cette humeur sombre soit motivée par le mauvais état de santé de sa fille qu'il a été obligé d'envoyer dans le Midi? avança Fraimoulu en tirant parti de la confidence de Ducanif sur le juge d'instruction.

--C'est possible... Le coup a dû être d'autant plus terrible pour le père que la maladie de sa fille est venue comme un coup de foudre. La dernière fois que je vis Angèle, elle était fraîche et alerte... Huit jours après, quand je revins chez Grandvivier, sa fille n'était plus là, et il m'apprit qu'il avait été contraint de se séparer de son enfant dont la santé avait exigé un séjour dans le Midi.

Fraimoulu crut devoir une consolation à Camuflet, dont la voix s'était émue en parlant de la fille de son ami.

--Eh bien! fit-il, je vais vous annoncer une bonne nouvelle. En me louant l'appartement, M. Grandvivier m'a fait part de son intention d'y donner des bals... Donc il compte rappeler sa fille, qui doit avoir recouvré sa complète santé.

--Ah! tant mieux! dit joyeusement Camuflet; alors le bon temps va revenir! car, voyez-vous, on s'amusait chez Grandvivier, et surtout...

Il fit une pause pour se passer sensuellement la langue sur les lèvres, puis:

--Et surtout, on y dînait bien.

--Oui, c'est vrai; on m'a beaucoup vanté la cuisinière du magistrat, une nommée Cydalise qui, paraît-il, fait une cuisine remarquable.

Camuflet, à cet éloge, secoua la tête en disant d'un air un peu étonné:

--Cuisine dont elle ne profite guère, la brave fille... Depuis quelque temps, elle maigrit, elle maigrit que ça fait pitié... Elle doit avoir en tête quelque papillon noir qui la tarabuste... mais elle n'en souffle mot... Et Grandvivier, auquel j'en ai parlé, n'en sait pas plus que moi sur le secret qui tourmente sa cuisinière.

Fraimoulu l'avait belle à répéter ce que lui avait conté Ducanif sur cette terreur mystérieuse qui poussait Cydalise à quitter une maison où, disait-elle, elle «laisserait ses os», mais il jugea prudent de n'en pas ouvrir la bouche.

--Peut-être Cydalise souffre-t-elle de quelque passion contrariée? avança-t-il.

--Ou a-t-elle pris trop à coeur la maladie de sa jeune maîtresse? supposa Camuflet plus moral.

Tout en causant, ils avaient, à petits pas comptés, gagné, par les boulevards, l'entrée du passage des Panoramas. Alors Camuflet s'arrêta et tendant la main à Athanase:

--Encore une fois merci, mon cher libérateur, dit-il en riant, car sans vous je n'aurais pu me délivrer seul de mes trois belles-mères.

--Oh! ce soir, elles prendront leur revanche de votre prétendue arrestation pour complicité dans le crime du «cadavre sous le parquet»... Oui, ce soir, elles vous repinceront.

--Ce soir! répéta le triple veuf; mais je compte bien ne pas les revoir avant trois ou quatre jours!... Oui, quatre jours que j'aurai censément passés sur la paille humide des cachots avant de parvenir à faire reconnaître mon innocence.

Et, poussant un gros soupir:

--Ah! fit-il, quel malheur que j'aie quarante ans! Comme je leur aurais glissé la blague du volontariat d'un an... dans l'infanterie de marine... en garnison au loin, en Cochinchine, par exemple!

Puis, se remettant à rire tout en secouant la main d'Athanase, il ajouta:

--Adieu, mon libérateur... ou plutôt, au revoir, car je compte vous rendre ma visite, quand j'irai dans votre immeuble, m'occuper de ces cloisons dont votre locataire Grandvivier me charge de surveiller le changement.

Sur ces derniers mots, l'homme aux trois belles-mères, tout frétillant de satisfaction de s'être conquis quatre ou cinq jours de vacances, entra dans le passage des Panoramas et disparut aux yeux d'Athanase.

Ce dernier interrogea sa montre. Il s'en fallait encore d'une heure qu'il fût l'instant d'aller dîner chez Ducanif. Jusqu'à la rue Caumartin où demeurait le placeur, il avait devant lui soixante minutes à flâner de ce bon pas du badaud parisien qui fait ses quatorze lieues en quinze jours.

Il partit donc tout rêvant, d'abord à Camuflet et à ses trois belles-mères, puis à cette Cydalise qui, poussée par une épouvante mystérieuse, voulait quitter la maison du magistrat Grandvivier, cette place où elle faisait «ses choux gras».

En même temps que, mentalement, il employait cette locution, il lui en revint une autre, synonyme et tout aussi figurée qu'il avait entendue la veille. «Avant quatre ans, j'aurai des plumes dans mon édredon», dit cette belle fille, qu'il avait écoutée, quand elle causait, avec Pistache, devant la la boutique de Barbedienne.

--J'avais déjà vu cette fille... mais où donc? se répéta-t-il en interrogeant encore sa mémoire tout aussi inutilement que la veille.

Si lentement qu'il allât, Fraimoulu avait fini pourtant par faire du chemin: il se trouvait sur le boulevard des Capucines, à la hauteur du café de la Paix, dont la devanture s'étendait de l'autre côté de la chaussée, le long du trottoir parallèle à celui qu'il suivait.

Alors l'idée lui vint que, pour faire honneur aux bonnes choses qu'avait promises à son estomac son amphitryon Ducanif en lui prônant sa cuisinière Héloïse, il était utile au préalable de bien nettoyer la place par un verre d'absinthe ou de bitter ou de toute autre boisson apéritive.

En conséquence, il se mit en devoir de traverser la chaussée afin de gagner le café de la Paix.

A ce moment, le long de la bordure du trottoir, stationnait une voiture de place, dont le cocher, assis sur son siège, était absorbé par la lecture d'un journal.

--Oh! oh! fit Athanase étonné en reconnaissant la personne qui occupait cette voiture immobile.

La surprise de Fraimoulu avait même le droit d'être double, d'abord à propos de l'individu et puis à cause de l'emploi qu'il faisait de son temps. Ce personnage était le magistrat Grandvivier. Par la fente du store soigneusement baissé de la portière qui faisait face au café de la Paix, le juge d'instruction dardait, sur les consommateurs attablés en plein air, devant le café, un regard tellement dur, cruel, implacable, qu'Athanase, qui l'examinait par l'autre portière restée entr'ouverte, en fut presque effrayé.

--Mazette! il en veut solidement à celui qu'il guette! pensa-t-il.

Ensuite une idée lui venant:

--Est-ce qu'il est à l'affût de l'assassin de la femme cachée sous le parquet? se demanda-t-il.

Mais cette supposition ne lui tint pas longtemps à l'esprit. M. Grandvivier surveillant un assassin aurait eu le regard curieux, inquiet peut-être, mais ses yeux n'auraient pas trahi cette haine féroce qu'Athanase y lisait. Son visage, d'une pâleur livide, n'aurait pas été si affreusement convulsé par une colère froide.

Non, ce n'était pas le magistrat qui épiait de la sorte, par la fente du store... C'était l'homme, rien que l'homme, la vengeance au coeur, surveillant un ennemi mortel.

--A qui, diable, en a-t-il ainsi? se demanda Fraimoulu qui, ayant passé derrière la voiture, promenait de loin ses regards sur les nombreux consommateurs assis devant le café.

Ils étaient là plus d'une centaine. Impossible donc était de deviner, dans le nombre, celui qu'espionnait le magistrat.

Soudain, du milieu d'un groupe de buveurs, se leva un monsieur qui, après coups de chapeau et poignées de main échangées avec ses voisins, se faufila entre les tables et les chaises, gagna le milieu du trottoir et, prenant le courant des promeneurs, suivit le boulevard dans la direction de l'église de la Madeleine.

Machinalement, les yeux d'Athanase s'étaient fixés sur le partant, qu'ils accompagnaient dans sa marche.

C'était un grand garçon d'une trentaine d'années, à la moustache blonde fièrement retroussée, à la physionomie quelque peu effrontée, à l'allure dégingandée. Il s'en allait droit devant lui, l'air bravache, en homme qui croit le trottoir à lui seul, coudoyant, sans gêne ni la moindre excuse, ceux qui ne lui dégageaient pas assez vite le passage.

Fraimoulu n'avait pas encore quitté son homme du regard, quand, derrière lui, retentit une voix, brève et fébrile, qui disait:

--Cocher, suivez-moi de loin...

Cette voix était celle de M. Grandvivier qui venait de sortir de la voiture.

Les yeux fixés sur le même jeune homme à moustache blonde, ce qui l'empêcha de reconnaître Fraimoulu quand il passa près de lui, le juge d'instruction traversa la chaussée et, à vingt pas de distance, se mit sur la piste du marcheur.

--Voilà celui contre lequel mon magistrat me paraît avoir une bien mauvaise dent, pensa Fraimoulu.

A nouveau, il interrogea sa montre. Vingt minutes le séparaient encore de l'heure de se mettre à table chez Ducanif.

--Si à mon tour, je suivais le Grandvivier? se demanda-t-il.

Et, tout aussitôt, il se remit en marche, mais sans quitter son trottoir, ce qui lui permettait de voir tout à la fois le magistrat et celui dont ce dernier tenait la piste.

Arrivé à l'angle de la rue Caumartin, le jeune homme tourna dans la rue.

Sans doute que le juge d'instruction, coutumier des habitudes de son gibier, savait qu'il n'allait pas loin dans la rue, car, au lieu de doubler le coin, il s'arrêta à l'angle, avançant un peu la tête pour regarder où allait entrer celui qui s'éloignait.

Quant à Fraimoulu, du point où il se trouvait sur le trottoir, la rue Caumartin lui apparaissant toute en enfilade, il vit le jeune homme pénétrer dans la seconde maison à droite.

--Tiens! fit-il, juste là où habite Ducanif.

M. Grandvivier était remonté dans sa voiture, qui s'éloignait, quand Athanase entra aussi dans la maison, se proposant de demander à son ami si, par hasard, il ne connaissait pas le jeune homme blond.

Au troisième étage, il sonna.

A la vue de la personne qui lui ouvrit, il sursauta de surprise. C'était la splendide créature, cette même Erigone qui, la veille, se promettait, avant quatre ans, d'avoir de la plume dans son édredon.

Son ébahissement parut avoir échappé à la belle fille. Elle lui fit passage en disant:

--M. Ducanif va revenir tout de suite. Il est chez un locataire de la maison. Il remonte dans un instant.

Quand Fraimoulu, derrière la servante qui le conduisait au salon, traversa la salle à manger, la vue de la table préparée lui fit se dire:

--Bon! rien que quatre couverts: Ducanif, sa femme, sa fille et moi. Pas d'étranger qui m'aurait gêné pour plaider la cause de mon neveu Gontran devant la famille.

Il fut un peu étonné, à son entrée dans le salon où l'avait introduit la cuisinière, de le trouver désert.

--Ces dames sont sans doute encore à leur toilette, se dit-il en excusant les maîtresses de la maison de ne pas être là pour recevoir leurs invités.

Il n'eut pas le temps de s'impatienter, car, tout aussitôt, retentit la voix de Ducanif qui criait:

--Il est au salon? Très bien! Je vais l'y rejoindre... Héloïse, je n'ai pas besoin de vous recommander de déployer tous vos talents pour mon ami Fraimoulu qui, je vous en avertis, est une fine fourchette.

Une demi-seconde après cette recommandation, le placeur entrait dans le salon.

Au lieu de remarquer d'abord que sa femme et sa fille avaient manqué pour accueillir son hôte, il vint droit, la main tendue, à Athanase en disant:

--J'étais à la fenêtre quand tu as traversé la chaussée du boulevard devant la rue Caumartin. En te voyant arriver, je me suis aperçu que j'avais complètement oublié de te prier d'amener ton neveu.

--Tu m'aurais dit d'inviter Gontran que je me serais bien gardé de faire ta commission, répliqua Fraimoulu saisissant le joint pour planter le premier jalon du mariage qu'il projetait pour son neveu.

--Pourquoi n'aurais-tu pas amené ce brave Gontran? demanda Ducanif surpris.

--Parce que j'aime mieux qu'il ne soit pas là pour assister à la demande que, tout à l'heure, à propos de ta fille, j'ai l'intention de vous adresser à toi et à ta femme.

Au dernier mot, la figure de Ducanif devint subitement penaude.

--Ah! oui, ma femme, dit-il avec embarras... Tu ne sais donc pas?... C'est vrai, j'ai omis de t'avertir...

--M'avertir de quoi? fit Fraimoulu dressant l'oreille à ce ton qui sonnait mal pour ses espérances.

--Que je ne vis plus avec ma femme, continua Ducanif avec effort. Oh! une séparation sans scandale... toute à l'amiable... pour cause d'incompatibilité d'humeur.

Athanase se trouvait là devant un de ces cas pour lesquels a été inventé le proverbe: «Entre l'arbre et l'écorce, il ne faut pas mettre le doigt.» Il n'insista donc pas au sujet de l'épouse.

--Mais, fit-il, et ta fille?

--Je l'ai laissée à sa mère... mais crois bien que ma tendresse paternelle ne l'oublie pas un seul instant... je m'occupe d'elle, je veille sur son avenir.

--Oui, car elle est à l'âge d'être mariée, dit Athanase prenant ce biais pour revenir à son but.

--Je le sais, je le sais, répéta Ducanif.

Fraimoulu jugea l'instant opportun pour donner l'assaut.

--Aussi, reprit-il, avais-je pensé que mon neveu Gontran ferait pour toi un excellent gendre.

--Un gendre! répéta Ducanif dont le visage exprima un nouveau trouble.

--Ou, si tu l'aimes mieux, un mari pour ta fille... Je lui donne deux cent mille francs de dot... et après moi, il trouvera un joli magot de soixante mille livres de rente.

L'oncle avait attribué le trouble du placeur à la joie que devait lui causer ce parti qu'on lui offrait pour sa fille. Il tendit donc la main à Ducanif en disant:

--Allons! tope là! C'est convenu, n'est-ce pas? Nous consulterons les enfants pour la date du mariage.

Mais, au lieu de «toper» comme il y était invité, Ducanif se prit les cheveux à poigne-main en s'écriant tout désespéré:

--Sapristi! vieux camarade, pourquoi viens-tu si tard!!! Voici trois jours que ma parole est engagée.

--Tu as fait choix d'un gendre?

--Oui, un jeune et charmant garçon.

--Aussi bon parti que l'est mon neveu... et aimé de ta fille? insista Fraimoulu.

Était-ce que Ducanif n'avait pas entendu cette double question ou qu'il n'y voulait pas répondre? Toujours est-il qu'après avoir regardé à droite et à gauche dans le salon il s'écria tout à coup:

--Eh! mais, j'y pense! Où est donc Gustave?

--Quel Gustave?

--Gustave Cabillaud, mon médecin... le fils du vieux Cabillaud, ton docteur... car il est des nôtres, ce soir, à dîner.

Fraimoulu n'était pas homme à jeter le manche après la cognée. Il revint donc à la charge en demandant:

--Ainsi, il n'y a plus de chance pour Gontran?

Mis de la sorte au pied du mur, Ducanif parut hésiter. Puis, avec cette espèce d'emportement que mettent certaines gens à se tirer d'un mauvais cas, il répliqua:

--Eh! mon cher, pouvais-je supposer que ton neveu voulait de ma fille... lui qui vit maritalement avec une maîtresse!

--Cette liaison est rompue! affirma l'oncle, ne doutant pas que Gontran eût obéi à un ordre qu'il avait appuyé de dix beaux billets de mille francs.

--Rompue! répéta Ducanif. Alors, pas depuis longtemps, car il y a tout au plus deux heures que j'ai rencontré ton neveu avec sa particulière au bras... une personne fort jolie et des plus distinguées, ma foi!

Cette nouvelle, loin d'émouvoir Athanase, le confirma dans sa certitude que Gontran s'était résigné. Il pensa que, lors de la rencontre de Ducanif, son neveu devait conduire son Ariane à quelque gare de chemin de fer où il allait l'emballer pour la province.

Il revint donc, plus entêté, à ses moutons.

--Après tout, dit-il, un mariage convenu n'aboutit pas toujours à se conclure. Et maintenant que je t'ai parlé de Gontran, tu réfléchiras.

Ducanif, parut-il, était décidé à ne pas éterniser la question, car, une fois encore, il rompit les chiens en disant:

--C'est bien drôle que tu n'aies pas trouvé Gustave en entrant au salon! Je l'y avais laissé quand après avoir reconnu, par la fenêtre, que tu m'amenais pas ton neveu, je suis descendu à l'étage en dessous pour inviter le baron.

--Quel baron?

--Monsieur de Walhofer, un baron belge qui habite ma maison... Tu vas le voir... je te le recommande comme un vrai type! En voilà un auquel il ne faudrait pas marcher sur le pied! Il compte ses duels par centaines!

--Et comment as-tu fait la connaissance de ce Belge si friand de la lame?

Ducanif fut empêché de répondre par l'entrée du docteur Cabillaud fils qui arriva en rabattant sur ses mains l'extrémité des manches de son habit.