La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères

Chapter 3

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--Le motif inconnu qui fait que ce M. Camuflet garde trois cuisinières s'opposera peut-être, si tu lui en demandes une, à ce qu'il n'en possède plus que deux... Aussi te répéterai-je, à ce sujet, ce que je te disais à propos de Cydalise: Je crains que tu ne fasses une démarche inutile.

Décidément Ducanif était un taquin qui se plaisait à décourager les gens. La bile se remua donc encore chez Fraimoulu qui répliqua avec aigreur qu'il se faisait fort de trouver facilement--et il appuya sur le «facilement»--une bonne cuisinière sans avoir à vaincre tous ces obstacles dont des mauvais plaisants voulaient l'effrayer. Il connaissait des vingt et trente bourgeois de ses amis qui s'étaient procuré des cuisinières excellentes--et il appuya aussi sur le «excellentes» par le moyen le plus simple: ils s'étaient tout bonifacement adressés à leurs fournisseurs, au boucher, à l'épicier, au fruitier, etc., etc.

Pour ce qui l'avait concerné, la sortie rageuse de Fraimoulu avait laissé Ducanif impassible; mais, en entendant parler des cuisinières procurées par les fournisseurs, il se tordit sur sa chaise en riant à ventre déboutonné au nez de son ami déconcerté.

--Je les vois d'ici tes perles de talent, d'ordre, d'économie et de propreté fournies à leurs clients par le boucher ou l'épicier! balbutiait-il d'une voix que saccadait son hilarité.

Il finit par se calmer et consulta sa montre, ce qui lui fit faire un saut de surprise en s'écriant:

--Six heures passées! C'est Héloïse qui va me montrer un nez long, elle qui m'avait recommandé l'exactitude en m'annonçant, pour le dîner, deux plats qui n'aiment pas attendre... C'est bien décidé, tu ne veux pas venir dîner ce soir à la maison?

--Non; c'est dit pour demain.

Sur ce, les deux amis quittèrent le café, et comme c'était en partie le chemin de Fraimoulu, il fit un bout de conduite à son ami.

Trente mètres plus loin Ducanif s'arrêta devant la boutique d'un boucher en disant:

--Entrons là, mon vieux. Je veux que tu juges des cuisinières modèles que certains fournisseurs coulent aux bourgeois, leurs clients.

La bouchère, une gaillarde haute en couleur, se tenait dans la vitrine lui servant de comptoir, ce qui lui donnait l'air d'une pendule sous globe.

Le maître boucher et son garçon s'occupaient, chacun, de servir sa pratique, représentée par deux filles en bonnet.

--Je suis à vous, mon cher Ducanif, cria le maître boucher, ne voulant pas quitter son acheteuse.

--Faites, mon bon, faites, répondit le placeur en poussant Fraimoulu du côté des balances dans lesquelles le garçon boucher était en train de peser un morceau de viande pour la cliente qu'il servait.

--Heu! heu! fit la cuisinière, elle a un fier évent, votre marchandise, mon gros.

--Bah! vous leur accommoderez ça à la provençale, ma belle! Sans l'ail, les bouchers ne s'en tireraient pas.

Tout en enveloppant la viande dans un papier, il cria au comptoir:

--Un kilo huit hectos!

--Comment, huit hectos!... il n'y en a que deux! souffla au placeur Athanase, qui avait suivi le pesage.

Cependant la cuisinière avait gagné le comptoir où par le guichet, elle échangeait son argent contre la facture que lui passait la bouchère en disant:

--Vous savez, mon enfant, que si vous ne vous trouvez pas bien dans la place que nous vous avons procurée, il ne faudra pas craindre de vous adresser encore à nous.

Et, ce disant, après lui avoir rendu sa monnaie, que la cuisinière avait enfermée dans sa bourse, elle lui glissa encore une poignée de sous que la fille, cette fois, fit disparaître dans une autre poche.

--Sa remise sur les six hectos comptés en trop, sans parler du _sou par livre_ qui se règle à la fin du mois... Et les bourgeois vont manger une viande bien fraîche! murmura à son tour le placeur à Athanase.

Cependant, au fond de la boutique, où le maître boucher servait sa cliente, s'éleva une voix criarde et mécontente qui disait:

--Mais elle est dégoûtante, votre côtelette! Rien que de la graisse!... Je n'en voudrais pas pour mon chien.

--Oh! oh! ma gentille Clara, faisait le boucher d'un ton de doux reproche, comme vous devenez difficile! Vous avez pourtant déjà accepté bien d'autres morceaux de viande!

--Ah! je vous trouve bon dans ce rôle-là, père Charot. Oui, j'en ai accepté bien d'autres... mais c'était pour mes bourgeois... tandis que cette côtelette est pour moi.

La voix du boucher vibra d'un immense et sincère repentir en répondant aussitôt:

--Que ne le disiez-vous d'abord, ma gracieuse! Venez par ici, je vais vous en choisir une dont vous me donnerez des nouvelles. Hein! est-ce assez beau et riche en chair?

Comme d'autres chalands entraient, Ducanif fit filer Athanase, après avoir crié à la maîtresse bouchère:

--Nous revenons à l'instant. Nous allons jusqu'au marchand de tabac.

Quand ils furent sur le trottoir:

--Eh bien! demanda le placeur, qu'en dis-tu? Voici deux échantillons des perles procurées aux bourgeois par les fournisseurs. Si tu veux continuer l'étude, je connais un épicier chez lequel nous pouvons entrer.

--J'y renonce! articula lugubrement Athanase.

Après quoi, d'une voix désespérée:

--Est-il donc vraiment impossible de se procurer une bonne cuisinière? gémit-il.

--Je te l'ai déjà dit: espère en un miracle... Adresse-toi au ciel. Va-t'en faire un pèlerinage à Lourdes, goguenarda Ducanif.

Il tendit la main à son ami.

--Adieu jusqu'à demain. N'oublie pas que nous nous mettrons à table à six heures.

Avec l'insouciance de l'homme heureux, sans se douter qu'il retournait le poignard dans la plaie d'Athanase, il prit son congé par cette phrase:

--Quand tu aura tâté de la cuisine de mon Héloïse, alors tu comprendras ce que c'est qu'un cordon bleu!

Fraimoulu remonta vers les boulevards et entra pour dîner dans un des plus célèbres restaurants. A chaque plat qui lui fut servi, il murmura sous l'empire de son idée fixe:

--Ce mets aurait gagné cent pour cent à être apprêté par la main d'une femme.

Il regagna son domicile, sombre et rêveur, les poings serrés, la tête en feu. Devant la porte de sa maison, la crise éclata.

--Oui, oui, accentua-t-il rageusement, j'aurai un cordon bleu!... me fallût-il, pour cela, déclarer la guerre aux Ducanif, Grandvivier, Cabillaud et... surtout... à cet égoïste nommé Camuflet, qui a l'audace d'en avoir trois pour lui tout seul... et de ne pas s'en servir!!!

Sur les dix heures, quand il fut couché, le calme se fit un peu en son cerveau. Alors un souvenir lui revint à l'esprit et il murmura:

--Dire que j'ai passé deux heures avec Ducanif et que j'ai complètement oublié de lui parler de mon neveu Gontran! Au fait, demain, je dîne chez lui. Devant sa femme et sa fille, j'entamerai la question du mariage et nous terminerons l'affaire en famille.

Là-dessus, il s'endormit.

Mais l'obsession vint hanter son sommeil. Il se vit sur le bord d'un vaste fleuve de sauce qui charriait des poulets à la thurgovienne et des soufflés d'andouilles, tandis qu'une voix aiguë et gouailleuse répétait ces mots:

--Pas de cordon bleu!!!

IV

Athanase Fraimoulu habitait, rue Vivienne, un immeuble à lui appartenant, fort belle maison qui contribuait pour une grosse part aux soixante mille livres de rente qu'il possédait.

Jusqu'à ce jour, un fort modeste logement de garçon, composé de deux pièces, avait suffi au célibataire qui ne mangeait pas chez lui. Maintenant que sa santé lui ordonnait impérieusement la vie d'intérieur, le local devenait trop exigu.

Donc, en ouvrant les yeux après sa nuit secouée par le cauchemar, la première pensée qui vint à l'esprit d'Athanase, homme logique, fut que tout d'abord, avant de se procurer une cuisinière, il fallait avoir une cuisine.

Chaque matin, il était d'usage que le concierge montât chez le propriétaire pour lui offrir ses services au saut du lit. Cette fois, quand le fonctionnaire se présenta, Fraimoulu l'accueillit par cette question:

--L'appartement du second sur le devant est-il toujours vacant?

--Cela dépend de monsieur, répondit obséquieusement le portier.

--En quoi?

--Après être resté longtemps sans amateurs, le local a fini par en trouver un. Hier, sur les deux heures, s'est présenté un monsieur. Il a dit qu'il s'en accommoderait, si le propriétaire lui accordait quelques petits changements qu'il compte demander. Il m'a prévenu qu'il reviendrait aujourd'hui pour s'entendre avec vous.

La veille encore, Fraimoulu se serait réjoui d'avoir trouvé un locataire pour son appartement inoccupé; mais aujourd'hui le local convenait trop bien à la réalisation du nouveau mode de vie qu'il allait mener pour qu'il se souciât du preneur qui s'offrait. Il ouvrait la bouche pour refuser le locataire en question, quand il en fut empêché par le concierge qui poursuivit:

--Le malheur veut que ce soit boucher un trou pour en voir s'ouvrir un autre; car en même temps que je louais presque le second étage, j'étais prévenu par M. Picador, le locataire du premier, qu'il renonçait à son appartement. Telle est même sa hâte de s'en aller qu'il m'a prévenu que, si vous consentez à la résiliation du bail, il abandonnerait ses six mois de loyer d'avance.

Ce M. Picador était un trop bon locataire pour que Fraimoulu lâchât le personnage, qui avait encore quatre années de bail. De plus, le logement du second lui convenait en tous points. Mieux valait donc tout à la fois s'y installer et d'un autre côté laisser l'appartement du premier, pendant quatre années encore, sur les reins de M. Picador.

La résolution d'Athanase était arrêtée.

--Je prends l'appartement du second étage pour moi, annonça-t-il au portier. En conséquence, vous annoncerez au visiteur d'hier qu'il doit renoncer à cette location... Quant à M. Picador, vous l'avertirez que je lui refuse de rompre son bail.

Puis curieusement, il demanda:

--Mais à propos de quoi M. Picador, qui se plaisait si fort hier encore dans son appartement, veut-il donc, à cette heure, si prestement décamper?

--Autant que j'ai pu comprendre par le peu qu'en a dit le valet de chambre, qui n'est pas grand causeur, il paraît que c'est à propos de la cuisinière.

A ce mot, Fraimoulu dressa l'oreille.

--La cuisinière? répéta-t-il. Cette fille est-elle experte en son état?... Est-ce qu'il la congédie?

--Non, il la garde... Quant à son talent, le valet de chambre dit qu'elle en sait juste assez pour apprêter de la mort aux rats.

Pourquoi M. Picador, au prix de l'abandon de six mois d'avance, quittait-il son appartement à propos d'une cuisinière qu'il conservait, bien qu'elle cuisinât si mal? Il y avait là un mystère qui allait intriguer le propriétaire, s'il n'eût été distrait par cette phrase du portier:

--Il est un moyen qui concilierait tout en vous permettant d'empocher les six mois d'avance de M. Picador.

--Quel moyen?

--Que monsieur laisse partir M. Picador et prenne son local en laissant l'appartement du deuxième étage à M. Grandvivier.

--Hein! Grandvivier!!! fit le propriétaire en tressaillant à ce nom.

--Oui, c'est ainsi que se nomme le locataire venu hier pour la location du deuxième étage.

--N'a-t-il pas une tournure de magistrat? insista Fraimoulu ayant en tête le maître de la fameuse Cydalise.

--J'ignore si c'est la tournure d'un magistrat, mais elle est celle d'un monsieur qui ne rit pas tous les jours. Un grand sécot à favoris grisonnants et menton rasé, froid comme un marbre, triste comme la pluie.

--Et il s'appelle Grandvivier?

--C'est le nom qu'il m'a donné, ainsi que son adresse, pour que j'aille aux références... Il demeure rue de Turenne, 174.

--C'est bien le maître de Cydalise! pensa Fraimoulu, heureux de voir venir sous sa main celui dont il voulait conquérir la cuisinière.

Cependant le concierge avait continué:

--Ah! par exemple, ce monsieur, avec son air de porter le bon Dieu en terre, m'a rudement étonné en me parlant de ses projets pour l'appartement... Il compte y donner des dîners, des fêtes, des bals... Il n'a pourtant pas l'allure d'un enragé meneur de cotillons.

A ce qui étonnait tant son portier, Fraimoulu, en se rappelant les détails fournis par Ducanif, trouva facilement une explication:

--Sans doute, se dit-il, que le magistrat va faire revenir près de lui sa fille qu'il avait envoyée dans le Midi à cause de sa poitrine faible. Afin de la marier, il veut la produire dans ces bals qu'il projette de donner.

A ce moment une voix cria du dehors:

--Anatole! Anatole!

--C'est mon épouse qui m'appelle du bas de l'escalier. Sans doute affaire de service. Monsieur permet-il que j'aille me montrer par-dessus la rampe? demanda le portier.

--Faites, dit Fraimoulu.

Et, deux secondes après, on entendit la voix de l'épouse d'Anatole qui criait:

--Dis au propriétaire que c'est le monsieur qui est venu hier pour l'appartement à louer. Il attend dans la cour. Dois-je le laisser monter?

--Allez le chercher, Anatole, commanda le propriétaire accouru sur le carré.

Au bout de cinq minutes, M. Grandvivier fit son entrée, conduit par le concierge qui se retira aussitôt.

--Bigre! on peut le mettre derrière n'importe quel corbillard, il aura toujours l'air d'être de la famille du mort conduit en terre! pensa Athanase à la vue de l'air profondément triste du magistrat.

L'appartement convenait parfaitement à M. Grandvivier qui, sans marchander sur le prix, était tout disposé à le louer si le propriétaire consentait à modifier la disposition de certaines pièces. Il s'agissait de deux cloisons à déplacer. Elles étaient pour ainsi dire, volantes. Cela ne nuirait en rien à la solidité des plafonds. Du reste, le locataire prendrait à sa charge tous les frais et le travail s'exécuterait sous les yeux de l'architecte du propriétaire.

--Je n'ai pas d'architecte, avoua Athanase.

--Alors je me permettrai, pour notre mutuelle tranquillité, de vous présenter un de mes amis, très compétent dans la partie, un ancien entrepreneur, retiré des affaires après grosse fortune faite, du nom de Camuflet, proposa le magistrat.

En entendant ce nom, le propriétaire eut peine à retenir sa surprise. Était-ce le Camuflet qui avait trois cuisinières dont il ne se servait pas??? Où demeurait-il?

M. Grandvivier ajouta qu'une importante affaire judiciaire dont il s'occupait actuellement, retarderait de quinze jours au moins son emménagement. Cela ferait que les travaux auraient le temps d'être exécutés. Fraimoulu, impatient de savoir à quoi s'en tenir à propos de Camuflet, plaida le faux pour savoir le vrai.

--Camuflet? répéta-t-il, mais j'ai un ami de collège s'appelant ainsi... Il demeure rue Bossuet.

--Le mien habite la rue Méhul.

--Oui, Méhul! Bossuet! je me trompais de musicien... Oui, rue Méhul, 18.

--Mon ami est au 29.

--Alors, ce n'est pas le même, avoua Fraimoulu sachant, maintenant, la rue et le numéro.

Et, tout joyeux de sa ruse, il se promit d'aller au plus vite, à l'adresse indiquée, s'assurer si ce Camuflet était le même qui se payait trois cordons bleus inutiles.

Entre le propriétaire et le magistrat, l'affaire de la location fut conclue séance tenante et M. Grandvivier partit avec son bail en poche.

--Au lieu du deuxième étage, j'habiterai le logement de M. Picador. Le magistrat, qui se propose de donner des bals, fera danser sur ma tête... Pour me consoler de ce futur désagrément, je bénéficie des six mois de loyer d'avance abandonnés par M. Picador, se dit Fraimoulu en quittant son immeuble sur les onze heures pour aller déjeuner.

Quitter son logement pour prendre le vaste local de M. Picador nécessitait pour Athanase un supplément notoire de meubles et, surtout, une batterie de cuisine. De là vint qu'après son déjeuner, pris au restaurant, Fraimoulu entra chez son tapissier, habile homme qui s'engagea, en quarante-huit heures, à lui monter son appartement au complet.

--Cuisine comprise? appuya le propriétaire.

--Cuisine, et même, si vous le désirez, cuisinière comprise... Cela ne rentre pas dans mon assortiment; mais, pour vous être agréable, je puis m'en charger... Je m'adresserai à mon boucher qui...

--Non! non! s'écria Fraimoulu avec terreur en se rappelant quels échantillons de cuisinières fournissaient les bouchers.

Quand Athanase sortit de chez son tapissier, il était environ deux heures. Jusqu'à six heures, moment où il irait dîner chez Ducanif, il avait un long temps à tuer... Que ferait-il?... Alors le démon de la curiosité vint le tenter en lui rappelant cette adresse de Camuflet qu'il avait surprise à M. Grandvivier.

--Si j'allais le voir? se demanda-t-il.

Le mystère du monsieur aux trois cuisinières dont il n'usait pas intriguait trop Athanase pour qu'il pût résister à son désir.

Vingt minutes après, il était devant le numéro 29 de la rue Méhul. En somme, il avait son entrée toute faite chez ce monsieur. Il se présenterait pour parler des cloisons à changer, dont M. Grandvivier devait confier la surveillance à son ami.

--M. Camuflet est-il chez lui? s'informa-t-il à la loge qui, en ce moment, contenait portier et portière.

Le mari regarda sa femme en demandant:

--A-t-il rompu sa laisse?

--Non, il n'a pu encore décamper, répondit la portière.

--Au troisième, la porte en face, enseigna le concierge après cette réponse.

En arrivant sur le carré du troisième étage, Athanase hésita fort à sonner. Derrière la porte qui lui avait été désignée retentissait une tempête de piailleries féminines. Deux cents pintades n'auraient pu arriver ensemble à produire un pareil tintamarre.

Au bruit de la sonnette que Fraimoulu s'était décidé à agiter, le silence se fit tout à coup, puis un pas traînant résonna et la porte fut ouverte par un petit homme d'une quarantaine d'années.

C'était M. Camuflet en personne.

A la demande d'un entretien adressée par son visiteur, il marcha en avant pour le guider vers la pièce qui lui servait de bureau.

Sur leur passage, plus l'ombre d'une femme! C'était à croire, pour Fraimoulu, que ses oreilles l'avaient trompé.

Seulement, l'air qu'on respirait dans le local était saturé des senteurs culinaires les plus disparates. Cela vous prenait au nez et à la gorge et vous soulevait le coeur. Un affamé de _la Méduse_, en respirant ce composé étrange, aurait immédiatement perdu l'appétit.

En vingt mots, Athanase eut expliqué l'affaire des cloisons, et ce que M. Grandvivier attendait de la complaisance de M. Camuflet.

--Croyez que je surveillerai ce travail au mieux de votre intérêt commun, promit le petit homme.

Fraimoulu, qui suffoquait, avait hâte de s'en aller sans plus rien demander. Il se leva donc en disant:

--Je pars, car je crains de vous avoir dérangé au moment où vous alliez vous mettre à table.

--Ah! oui, vous dites cela à cause de l'infection qui règne ici... En ce moment, il y a sur le feu, une soupe aux choux, une autre à la bière, et une troisième à l'oignon.

Et, après avoir ouvert une fenêtre pour faire rentrer un peu d'air respirable, Camuflet ajouta d'un ton tranquille:

--Ça empoisonne, c'est la vérité, mais ça possède aussi son bon côté. Par ces fortes chaleurs, je n'ai pas une seule mouche ici... Elle n'y vivrait pas!

V

Fraimoulu, tout à l'heure si pressé de s'en aller, avait, maintenant, deux bonnes raisons pour rester. La fenêtre, qui venait d'être ouverte, lui rendait l'atmosphère moins suffocante, et puis il se sentait pris par le désir d'étudier le personnage qu'il avait sous les yeux. Alors seulement il remarqua que Camuflet, en tenue complète d'homme prêt à sortir, était en grand deuil. A portée de sa main, sur un bureau, se trouvait son chapeau entièrement entouré d'un crêpe.

La mine, pourtant, ne répondait pas aux vêtements, car, sous ce costume funèbre, Camuflet montrait une face souriante et il y avait un accent d'ironie dans sa voix quand il reprit:

--Oui, monsieur, en ce moment, sur trois feux, en trois pièces différentes, cuisent trois soupes diverses sous l'oeil de trois surveillantes... Et, après ces trois soupes, viendront trois fricots... Et à ces fricots succéderont d'autres ratatouilles... Quotidiennement, il en est ainsi du matin au soir pendant la semaine.

--Et le dimanche? demanda à tout hasard Fraimoulu, un peu démonté par cette confidence.

--Le dimanche, c'est pis encore!... car c'est le jour réservé aux fritures. C'est à n'y pas tenir, même avec toutes les fenêtres ouvertes!!!

Que Fraimoulu voulût encore détourner une des trois cuisinières de Camuflet! Oh! non! Le désir lui en était bien passé en sentant l'horrible fumet de leurs préparations. Mais il ne lui en restait pas moins à savoir pourquoi le petit homme avait trois personnes attachées à ses fourneaux.

Il lâcha donc son plomb de sonde en disant:

--Il paraît que vous avez un bel appétit, puisque, pour le contenter, il vous faut une triple cuisine en permanence.

--Jamais, jamais vous ne me feriez goûter, même du bout du doigt, aux abominables préparations qui se confectionnent ici! appuya Camuflet avec une profonde répulsion.

Et, pour mieux affirmer son dire:

--Tenez, ajouta-t-il, la dépense pour la cuisine, depuis seize mois... j'ai fait le compte ce matin... a dépassé vingt-trois mille francs! Eh bien! de cette énorme somme, il ne m'est pas entré un sou dans l'estomac... Un seul sou, vous m'entendez?

Certes, oui, Athanase Fraimoulu entendait, mais il n'en comprenait pas plus ces trois cuisines séparées.

Cependant Camuflet continuait:

--Et j'aurais ici des chats, que j'aimerais mieux les conduire dîner avec moi au restaurant, que les laisser manger de pareilles drogues.

--Mais alors, qui les mange, ces drogues? se risqua à demander Athanase.

--Celles-là mêmes qui les préparent, répondit Camuflet avec un sourire féroce.

Une question bien simple vint aux lèvres de Fraimoulu qui la lâcha:

--Puisque ces trois femmes ne font pas votre affaire, pourquoi ne pas les congédier?

A cette demande, Camuflet secoua tristement la tête et d'une voix désespérée:

--Impossible! murmura-t-il.

Comme Athanase ouvrait ses yeux tout grands étonnés, il continua en débitant:

--Voilà où conduit une nature trop sensible... comme la mienne... Voilà où amène l'abus trop immodéré du mariage.

--Ah! bah! fit Fraimoulu qui, faute de comprendre, se permit cette exclamation peu compromettante.

Mais l'étonnement d'Athanase devint aussitôt de la stupéfaction; car, après n'avoir rien compris, il comprit tout à coup trop bien en entendant Camuflet ajouter, tranquille comme Baptiste, cette phrase renversante:

--Oui, il m'est impossible de renvoyer de chez moi ces trois femmes, qui y sont entrées chacune à la suite d'un légitime mariage.

--Un légitime mariage!... répéta Athanase, tressautant à cette révélation.

--Tout ce qu'il y a de plus légitime.

--Toutes les trois!...

--Oui, toutes les trois, insista Camuflet.

Sur ce, il poussa un énorme soupir, qu'il fit suivre de cet aveu:

--Oui, monsieur, je me suis marié trois fois.

Pendant que Fraimoulu contemplait ce petit homme qui, comme la chose la plus naturelle du monde, lui avouait être _trigame_, Camuflet continua:

--Si jamais vous commettez l'imprudence de vous marier trois fois, gardez-vous bien de la monstrueuse bêtise dont je me suis rendu coupable celle de...

Au lieu d'achever il s'arrêta brusquement, le regard tendu par-dessus l'épaule d'Athanase.

Ce dernier, du reste, sentait, depuis un instant, un courant d'air lui chatouiller la nuque. En plus de la fenêtre ouverte devant lui, une autre ouverture avait dû s'opérer derrière lui. Le silence subit et le regard de Camuflet, joints à ce courant d'air, firent donc que Athanase tourna la tête pour se rendre compte de ce qui se passait dans son dos.

Alors, sur le pas d'une porte, qui s'était doucement ouverte, il aperçut une vieille dame, au nez crochu, à l'oeil mauvais, à la bouche mince et pincée, qui, si elle était d'une bonne nature, ne payait vraiment pas de mine.

Et, au même moment, sur le pas de deux autres portes, apparurent deux autres dames, ni moins vieilles, ni moins renfrognées.

--Le pauvre diable est trigame à bien laid marché! pensa Fraimoulu qui, après une courte inspection des charmes du trio, ramena son regard tout apitoyé sur Camuflet.