La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères

Chapter 2

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Ils riaient si bien comme des bossus qu'ils n'entendirent pas les trois coups frappés à la porte par Athanase qui, faute de réponse, se décida à ouvrir.

A son entrée, un vieux monsieur, au nez enrichi d'une monstrueuse verrue, se tordait de rire sur un fauteuil en bégayant:

--Ah! elle est bonne celle-là! Comment as-tu pu l'inventer d'une pareille force? Moi, dans ma longue carrière de médecin, j'ai dû quelquefois en pousser à mes malades, mais, au grand jamais, je ne...

S'il n'acheva pas sa phrase, c'est que la vue de son visiteur, apparaissant sur le seuil du cabinet, lui coupa la parole. En une seconde, il fut sur pied, le visage redevenu grave, s'écriant d'une voix aimable:

--Eh! bonjour, mon cher client! Entrez donc, je vous prie!... Aujourd'hui ou demain, je me proposais justement de passer chez vous.

Et comme, après avoir fait deux pas, le client s'était arrêté en regardant le deuxième individu qui se trouvait dans le cabinet, le docteur s'empressa d'ajouter, en montrant le personnage:

--Oui, de passer chez vous pour vous présenter mon fils Gustave, reçu médecin depuis six mois, auquel je cède ma clientèle, car l'âge est venu pour moi de prendre du repos.

Pendant que le fils Gustave, qui était un garçon taillé en forces, s'inclinait devant Athanase, le père continua en riant:

--Oui, je veux vous céder à mon fils, cher monsieur Fraimoulu, quoique, permettez-moi le reproche, vous soyez un bien mince client, car votre santé de fer défie tous les médecins de la terre.

Ensuite, avant que Fraimoulu pût répliquer:

--Tenez, continua-t-il, je sais si bien qu'avec vous la médecine perd son temps, que, tout à l'heure à votre entrée, l'idée m'est venue que vous vous présentiez en ami qui veut me faire le plaisir d'accepter mon dîner... Hein! n'est-ce pas que j'ai deviné?

Sur ce, toujours sans attendre de réponse, le médecin réunit le bout de ses doigts sur sa bouche et envoya un baiser au plafond en s'écriant:

--J'ai une cuisinière, voyez-vous? un cordon bleu hors ligne!!! La déesse des fritures!!!

--La fée des sauces! ajouta le docteur Cabillaud fils, renchérissant sur l'admiration paternelle.

--Qui n'a pas sa pareille au monde pour les poulets à la thurgovienne!!! appuya le père.

--Ni pour le soufflé d'andouilles!!! insista Gustave.

A cet éloge, Fraimoulu répondit par un mouvement triste de la tête et cette phrase débitée d'une voix émue:

--Vous vous trompez, docteur.

--Quoi! vous connaissez quelqu'un plus fort que Clarisse sur le soufflé d'andouilles? fit Cabillaud père comprenant à tort.

--Non, docteur, je veux dire que vous vous trompez à propos de ma santé que vous prônez à M. votre fils... Elle s'est détraquée!

--Pas possible! fit sincèrement Cabillaud.

--Comme je vous l'affirme.

--Détraquée... depuis longtemps?

--Il y a vingt minutes à peine.

Et, toujours de sa voix émue, Fraimoulu continua en traînant ses mots:

--Je viens d'être prévenu, comme vous m'en aviez averti jadis, par ce que vous appelez le signal d'alarme. Il y a vingt minutes, dis-je, j'étais dans la rue, foulant le trottoir dont je sentais, sous mon pied, le dur de la dalle en granit. Tout à coup cette sensation a disparu et, alors, il m'a semblé que...

--... Que vous marchiez sur du gazon? dit vivement Cabillaud père.

--... Que vous fouliez un tapis? demanda en même temps Cabillaud fils.

--Précisément! avoua le pauvre Fraimoulu en soupirant.

Après cet aveu, les deux docteurs se regardèrent, puis le papa, en grattant sa verrue, prononça gravement:

--Mauvais signe!

--Vilain pronostic! déclara Gustave.

Et les deux médecins s'unirent en choeur pour dire:

--Première menace de la paralysie générale!!! Il faut renoncer au beau sexe!... Dételez, dételez vite.

--Je le sais, accentua piteusement Athanase. Au moment où j'ai éprouvé cette singulière sensation, je me suis aussitôt souvenu de ce que vous m'avez dit, docteur, il y a deux ans, à propos de mon intrépidité avec les dames: «Tant mieux pour vous si vous faites feu qui dure. Seulement soyez prévenu que si, un jour, tout à coup, vous vous sentez marcher sur un tapis, cela vous sera un sérieux avertissement qu'il faut mettre les amours au rancart.»

--Oui, et j'ai même ajouté: «Charmant joujou que la femme! mais, au contraire des autres joujoux que finissent par casser ceux qui s'en amusent, c'est elle qui, un beau jour, démolit son joueur.»

--Alors je suis démoli?

--Pas encore, mais vous êtes prévenu qu'il est urgent de donner votre démission. Quand on ne tient pas compte de l'avis, on ne tarde pas à devenir gâteux... Voyons, là, dites-le franchement, avez-vous un intérêt quelconque à devenir gâteux? Y tenez-vous?

--Mais non! mais non! fit naïvement Athanase.

--Alors, de la sagesse.

--Tout de même, geignit Fraimoulu, une existence de Caton, c'est bien triste!

--Vous remplacerez vos amours par la menuiserie, avança Cabillaud père d'un ton consolateur.

--Ou le cor de chasse, proposa Gustave.

Athanase secoua la tête en homme qui ne trouvait pas de son goût les compensations offertes et, bien timidement, répliqua:

--Sans penser qu'il m'en faudrait user si tôt, je m'étais réservé une consolation pour mes vieux jours.

--Laquelle?

--La boustifaille.

Cabillaud eut un brusque sursaut d'admiration qui donna à sa verrue des tremblements de gélatine secouée, et croisant les mains:

-Oh! comme vous êtes dans le vrai! La table, il n'y a que ça de sérieux en ce bas monde! s'écria-t-il, les lèvres humides et l'oeil pétillant de gourmandise. Il parut que c'était le péché de famille, car Gustave s'empressa d'ajouter:

--Vénus en personne serait devant moi que j'hésiterais à lui donner la préférence sur le soufflé aux andouilles de Clarisse et le canard à l'andalouse de...

Au moment de prononcer le nom de la personne qui excellait dans la confection du canard à l'andalouse, le jeune docteur s'arrêta et, bien vite, remplaça le nom par cette conclusion:

--Bref, avec un bon estomac, la vie sera encore pleine de charmes pour vous.

Ainsi doucement poussé vers la voie qui lui restait à suivre, Fraimoulu se montra reconnaissant:

--Aussi, dit-il, j'espère que, dès aujourd'hui, vous me permettrez de vous compter au nombre de mes convives futurs.

--Nous répondrons à votre premier appel, promit Cabillaud père qui, pour un bon repas, aurait refusé d'être cité dans les journaux comme étant mort victime du devoir, par un temps d'épidémie.

--Appel que je vous adresserai aussitôt que j'aurai trouvé un bon cordon bleu, acheva Fraimoulu.

A ces mots, Cabillaud avança les lèvres en moue, secoua la tête d'un air de doute et prononça:

--Trouver un bon cordon bleu! voilà le _hic_... Ça n'est pas facile!!!

Athanase eut la même réponse qu'il avait faite à son neveu, quand ce dernier, lui aussi, avait émis le doute qu'une bonne cuisinière fût d'une découverte facile.

--En y mettant le prix, on y arrive.

Mais cette réponse parut peu rassurer le docteur à la verrue qui s'adressant à son fils:

--Chez qui pourrions-nous bien, dans nos connaissances, débaucher une bonne cuisinière pour monsieur?

Il se consulta:

--Parbleu! ajouta-t-il, chez le bon Camuflet qui en possède trois.

--Trois!!! Ce monsieur a donc une bien nombreuse famille à nourrir! s'exclama Athanase.

--Non, il est tout seul et ne mange, jamais qu'au restaurant.

Fraimoulu avait belle occasion de s'étonner encore sur le compte de ce M. Camuflet, mais il en fut détourné par un souvenir qui lui traversa l'esprit.

--Ne vous donnez pas tant de peine pour moi, dit-il, car, au nombre de mes amis, je compte un homme qui me choisira ce phénix de main de maître.

Devant cette assurance, les deux docteurs s'inclinèrent, et, après avoir insisté inutilement pour qu'il restât à dîner, afin d'apprécier le poulet à la thurgovienne et le soufflé d'andouilles de leur cuisinière Clarisse, ils le laissèrent partir.

En sortant de la maison, Fraimoulu alla se jeter en fou sur un monsieur qui, la bedaine tendue, le nez en l'air, passait tout mélancolique.

--Ah! mon brave Ducanif, c'est le ciel qui t'envoie! s'écria-t-il en reconnaissant le monsieur qu'il avait failli renverser.

III

M. Ducanif, qui frisait la cinquantaine, était un petit homme grassouillet, rougeaud à lunettes en or.

Du moment que quelqu'un vous aborde en s'écriant: «C'est Dieu qui t'envoie!» il y a toujours gros à parier que ce quelqu'un doit avoir quelque chose, voire un service, à vous demander. Or Ducanif, qui était d'avis que tout ici-bas se paye, prit la balle au bond et, comme c'était à l'approche de l'heure du dîner, répliqua par cette demande:

--Offres-tu un verre de vermouth? Nous causerons plus à l'aise, assis dans un café.

--Dix verres de vermouth, s'ils te sont agréables! s'écria Fraimoulu en lui montrant les tables de la devanture d'un café situé à dix pas d'eux.

--Je t'écoute, débuta Ducanif aussitôt que les deux consommations leur eurent été servies.

--Mon vieux camarade, il me faut une bonne cuisinière... Bonne n'est pas assez; une excellente... ou plutôt un cordon bleu de premier mérite... Bref, une artiste hors ligne!!! Je paierai, sans barguigner, les appointements qu'on exigera.

A mesure qu'Athanase avait formulé son désir, Ducanif avait écouté d'un air ahuri, et lorsque son ami eut cessé de parler, il demanda sur le ton du plus profond étonnement:

--Pourquoi diable t'adresses-tu à moi pour te procurer une bonne cuisinière?

Ce fut au tour de Fraimoulu d'avoir la voix prodigieusement étonnée quand il répondit:

--A qui, pour avoir un cordon bleu, puis-je mieux m'adresser qu'à toi?

--Parce que?

--Mais, dame! parce que, dans Paris, tu tiens le plus achalandé de tous les bureaux de placement de domestiques des deux sexes.

--Bureau où j'ai déjà gagné plus de trente mille livres de rente, appuya complaisamment Ducanif.

Puis, revenant à la question.

--En quoi cela concerne-t-il ta demande? reprit-il en ayant l'air de chercher une concordance.

--Ah ça! fit Athanase dérouté, est-ce que, parmi les domestiques des deux sexes que tu places, tu ne comprends pas les cuisinières?

--Si bien, au contraire, mon vieux. Bon an, mal an, j'en place environ deux mille... Ah! fichtre! les cuisinières, c'est le meilleur article de mon métier!... De mes trente mille livres de rente, j'en dois les trois quarts aux cuisinières!

--Et, sur ces deux mille cuisinières, tu ne peux m'en fournir une?

--Ah! distinguons! Tu m'en demandes une bonne, toi!... Oui, j'en place deux mille par an, mais des mauvaises, rien que des mauvaises, des archi-mauvaises! Avec des bonnes, il n'y a pas d'eau à boire. Il y a belle lurette que j'aurais fermé boutique si je m'étais bêtement mis à placer de bonnes cuisinières.

Et comme Fraimoulu ouvrait les yeux hébétés de l'homme qui ne comprend pas:

--Ecoute bien et suis mon raisonnement, reprit-il.

Ensuite, se rengorgeant superbe:

--Moi, poursuivit-il, je ne procède pas comme mes confrères... c'est-à-dire naïvement. Je traite la question sévère, logique... A Paris, la moyenne des appointements d'une cuisinière est de 50 francs par mois, 600 francs par an. Or toute fille que je place me doit une prime de 3% sur les émoluments de la première année, c'est-à-dire 18 francs, prime qui devient exigible au bout de quinze jours passés dans la place. Jusqu'à ce délai, elle ne me doit rien. Quand la maison ne lui convient pas et qu'elle la quitte avant la quinzaine, je la replace... Tu comprends, hein?

--Parfaitement.

--Donc, que j'envoie une bonne cuisinière, la voici qui s'installe dans la maison du bourgeois; elle y jette des racines, elle y vit et y meurt... me bouchant un trou pendant des années, et tout ça pour ses misérables 18 francs une fois donnés... mettons 20 francs, attendu que depuis peu j'ai inventé de faire aussi payer 2 fr. au bourgeois qui se fait inscrire pour l'envoi d'un domestique.

Alors, se croisant les bras, et de la voix d'un homme qui sait avoir cent fois raison, Ducanif continua:

--Voyons, je t'en fais juge... Est-ce que si je ne plaçais que de bonnes cuisinières, tous les débouchés, au bout d'un certain temps, ne seraient pas fermés?... Alors que deviendrait mon bureau de placement???

Cela dit en adressant au ciel un regard désespéré, Ducanif retrouva un joyeux sourire pour ajouter:

--Tandis qu'en ne fournissant que de mauvaises cuisinières, c'est autre chose... Un nanan, un vrai et copieux nanan pour celui qui est dans ma peau.

--Ah! vraiment! fit Athanase.

--Suis toujours mon raisonnement et sois toujours juge. Dans les deux milliers d'indignes fricoteuses que je colloque, chaque année, à la bourgeoisie, il en est trois cents qui forment mon meilleur bataillon. Celles-là, avant la fin du mois, on les fiche à la porte en leur payant les _huit jours_, afin de s'en débarrasser plus vite. Vingt jours d'appointements, les huit jours de congé et le denier à Dieu reçu en entrant leur complètent plus que leur mois, même après défalcation faite des 18 francs de ma prime. Tu comprends encore, n'est-ce pas?

--Parbleu! lâcha Fraimoulu de plus en plus abasourdi par ce nouveau jour sous lequel son ami lui faisait entrevoir son industrie de placeur.

--Dans mon bataillon d'élite, continua Ducanif, chacune fait en moyenne dix places par an. Multiplie les 18 francs de prime par ces dix places, c'est donc une somme de 180 francs que me rapporte annuellement chaque mauvaise cuisinière; ajoutes-y dix fois 2 francs que me paye le bourgeois qui vient se faire inscrire pour avoir une autre maritorne. Total: 200 francs.--Mettons dix années consécutives de ce manège, et nous arrivons au chiffre de _deux mille francs_ que m'aura produit chacune de ces gaillardes.

Ensuite, en appuyant:

--Et mon bataillon, je le répète, compte trois cents de ces drôlesses d'élite! continua Ducanif radieux.

Puis, avec le ton du plus souverain mépris:

--Oui, chacune deux mille francs en dix années... tandis que celle que tu appelles «une bonne cuisinière», que j'ai placée, il y a dix ans, n'a pas quitté sa place et ne m'a rapporté que sa misérable prime de 18 francs.

Et avec une profonde conviction:

--Hein! fit-il avec force, dis-moi à présent s'il est de mon intérêt, à moi qui veux amasser une honnête fortune, de coller de bonnes cuisinières aux bourgeois???

Athanase était si bien convaincu qu'il se contenta de dire:

--Alors une chose m'étonne.

--Laquelle?

--C'est qu'avec ton fameux bataillon... et au bout de vingt-deux années d'exercice... tu n'aies encore amassé que trente mille livres de rente.

Sans doute que, dans l'existence de Ducanif, il existait une fissure par laquelle s'échappait une grande partie de son argent, car il demeura une seconde interdit. Mais évitant de répondre à l'observation, il revint vivement à son sujet:

--Maintenant, reprit-il, je crois inutile de te dire, cher ami, que je suis complètement à ta disposition s'il te plaît d'avoir une servante voleuse, coureuse, gourmande ou malpropre, etc., etc... Dis un mot et, dès demain, je t'en enverrai de quart d'heure en quart d'heure.

Au lieu d'accepter la proposition, Fraimoulu soupira tristement.

--Bigre de bigre! maugréa-t-il tout découragé et commençant à comprendre qu'un cordon bleu habile, honnête et de conduite, n'était pas d'une découverte facile.

Tout à coup, il regarda Ducanif en face.

--Mais alors, fit-il, pour toi-même, c'est donc une ratatouilleuse infecte qui manipule ta cuisine?

Une seconde fois, Ducanif, à cette question, parut interloqué; mais, surmontant vite son trouble, il répondit d'un ton de prêche:

--L'homme, dit-on, passe deux fois, dans sa vie, à côté de son bonheur. C'est à lui de le saisir!... Il faut croire que c'est une de ces deux fois-là que j'ai eu la chance de rencontrer Héloïse.

Et, sur ce nom, ainsi que Fraimoulu l'avait vu faire une heure auparavant au docteur Cabillaud père à propos de sa cuisinière Clarisse, Ducanif envoya du bout de ses doigts un baiser dans les airs en disant:

--Mon Héloïse vous fait des fricots que c'est à se mettre à genoux devant... Tiens! accepte mon dîner aujourd'hui et tu pourras te vanter d'avoir mangé des mets des dieux.

--Non. Pas aujourd'hui, mais demain si tu veux, répondit Athanase.

--Demain, c'est dit. Héloïse nous fera un canard aux ananas dont tu te lécheras les babines jusqu'aux oreilles.

--Est-ce qu'elle confectionne aussi le soufflé d'andouilles comme le cordon bleu d'une de mes connaissances? demanda Fraimoulu, voulant un peu rabattre l'orgueil de Ducanif en mettant son Héloïse en défaut devant un plat inconnu.

Mais à cette question Ducanif s'écria:

--Tiens! tu connais donc le docteur Cabillaud?... Une fine mouche, le gaillard.

--Il est mon médecin depuis plus de trente-cinq ans.

--Trente-cinq ans! Alors ce n'est pas le mien. C'est, au plus, si ce cher Gustave a atteint la trentaine.

--Tu parles alors du fils... Ah! Gustave Cabillaud est ton médecin?

--Mon médecin et mon ami... Il vient dîner à la maison deux fois par semaine... C'est sur sa demande que mon Héloïse a bien voulu apprendre à sa Clarisse le secret du soufflé d'andouilles. En revanche, celle-ci lui a révélé le poulet à la thurgovienne.

Et, en garçon qui sait rendre justice à qui de droit, Ducanif continua avec de petits hochements de tête approbateurs:

--Le fait est que la Clarisse de la maison Cabillaud est aussi une grande artiste culinaire. Pour le mal que je te veux, je te souhaite de trouver la pareille de Clarisse ou d'Héloïse.

--Il n'y a donc vraiment pas moyen de se procurer cette pareille? lâcha Athanase agacé. Du moment que Cabillaud et toi avez trouvé chacun le vôtre, pourquoi ne dénicherais-je pas aussi cet oiseau rare?

--Alors par un miracle... Adresse-toi au ciel... Va-t'en faire un tour à Lourdes... Ou bien fais...

Au lieu de continuer, Ducanif s'arrêta soudainement, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, en homme surpris par une idée subite; puis après s'être secoué pour se débarrasser de cette sorte de torpeur, il s'écria joyeusement:

--Saperlipopette! J'ai ton affaire! Je ne pensais pas à Cydalise!... Une perle aussi, celle-là! Une vraie perle! Médaillée d'Angleterre, au club des Gourmands, pour sa sauce «prince de Galles» et ses «queues de boeuf Victoria»... deux merveilles! En voilà une qui te ganterait bien.

--Je la retiens! je la retiens! je la couvrirai d'or! bégaya Fraimoulu palpitant d'émotion et qui s'était senti lui venir l'eau à la bouche en écoutant l'éloge de ladite Cydalise.

Mais l'enthousiasme venait de s'éteindre chez Ducanif qui reprit avec hésitation:

--Seulement, reste à savoir si Cydalise est définitivement partie de chez M. Grandvivier.

--Qu'est-ce que M. Grandvivier?

--Un honorable magistrat chez lequel Cydalise est entrée il y a environ deux ans et où elle vit heureuse comme le poisson dans l'eau... C'est cela qui me fait dire: Reste à savoir si elle est sortie de cette maison qui, pour elle, est un vrai paradis.

Après avoir cru toucher au but, se voir ainsi le nez cassé, cela suffisait pour motiver le ton hargneux d'Athanase, qui gronda:

--Alors, pourquoi venir me prôner les médailles de ta fameuse Cydalise?

Ducanif parut ne pas s'apercevoir de cette mauvaise humeur, et baissant la voix:

--Voici la chose, dit-il mystérieusement. Il y a environ deux mois, Cydalise est venue à mon bureau pour me demander de lui trouver une autre place. Comme je m'étonnais de ce désir de quitter une maison où elle taille et rogne en maîtresse absolue, où son maître qui, jamais, ne met le nez dans ses comptes, lui témoigne un intérêt qui se traduit à chaque instant par des cadeaux ou une augmentation d'appointements... car elle gagne le traitement d'un chef de division de ministère... bref, comme je lui faisais ressortir tous les avantages de cette place qu'elle voulait quitter, elle a longtemps hésité à me répondre; puis, tout à coup, paraissant vouloir se soulager d'un secret qui l'étouffait, elle m'a fait cette singulière réponse: «Oui, mais, dans cette boîte-là, j'ai peur!!!» Puis, pâle comme une morte et frissonnant de tous ses membres, elle a répété: «Oh! oui, j'ai peur... et grand'peur!... Pour sûr, j'y laisserai mes os!... Je sens ça d'avance!» Et, après ces mots, elle se remit à trembler de plus belle.

--Eh! eh! dis donc, est-ce que ton honorable magistrat, M. Grandvivier, le maître de Cydalise, serait un sombre coquin? demanda Fraimoulu qui avait écouté de toutes oreilles.

--Non, fit carrément Ducanif; sur le compte de M. Grandvivier, pas un seul mot à dire. C'est un homme froid... ou, plutôt, triste... de moeurs austères, de la plus irréprochable conduite et dont je répondrais sur ma tête.

--Alors, c'est sans doute quelque autre membre de la famille qui fait ainsi peur à Cydalise? avança Fraimoulu.

--Non, pour cette raison que le magistrat vit seul. Il a bien une fille, mais, il y a un an, la jeune fille, qui a seize ans environ, ayant paru faible de la poitrine, son père l'a envoyée dans le midi de la France, où habite sa famille.

--Mais alors d'où vient cette terreur de Cydalise qui la pousse à quitter la place? insista Fraimoulu.

--Ah! là-dessus, mon vieux, je n'en sais pas plus que toi! J'ai eu beau tourner et retourner la belle pour lui faire achever sa confession, j'y ai perdu mon latin. Probablement qu'elle se repentait de ce qu'elle avait lâché, aussi n'ai-je pu lui arracher un seul autre mot.

--Et tu l'as revue?

--Non... et comme voici deux mois que la scène s'est passée sans qu'elle ait reparu, c'est ce qui fait dire qu'elle sera restée chez M. Grandvivier.

La conquête de Cydalise devait tenir au coeur de Fraimoulu, car il proposa:

--Si demain j'allais m'assurer de ce qui en est? Où demeure le magistrat?

--Rue de Turenne, 174.

Athanase qui aimait mieux, dans son intérieur, avoir journellement sous les yeux un visage agréable qu'un museau de dogue, demanda, tout en inscrivant l'adresse sur son carnet:

--Quel genre de femme, ta Cydalise?

--Une brune, jeune, bien en point, de la plus complète fraîcheur.

Ces renseignements donnés, Ducanif revint à la charge en disant:

--Je crois que tu en seras pour une démarche inutile.

De ces transitions successives de l'espérance au découragement, il était résulté pour Fraimoulu un agacement nerveux dont les dernières paroles du placeur amenèrent l'explosion. Pourquoi, tout comme un autre, ne mettrait-il pas la main sur un cordon bleu? Non, ce ne devait pas être impossible à découvrir. Est-ce que Ducanif n'avait pas Héloïse? MM. Cabillaud père et fils ne jouissaient-ils pas de leur Clarisse? M. Grandvivier ne possédait-il pas Cydalise?... Non, le cordon bleu n'était pas introuvable! La preuve en était qu'à lui, Fraimoulu, on avait cité tantôt un monsieur qui, pour lui tout seul, en avait trouvé trois... Oui, trois!

En entendant cela, Ducanif tressauta de surprise.

--Trois! répéta-t-il; ce monsieur-là s'est donc chargé de nourrir tout un arrondissement?

--Non, il vit seul avec ses trois cuisinières et, le plus drôle, c'est qu'il va prendre tous ses repas au restaurant.

--Que me chantes-tu là? fit Ducanif en ouvrant des yeux énormes.

--Je puis même te dire le nom du monsieur qui m'a été cité par Cabillaud père... il se nomme Camuflet... Le connais-tu?

--Non, dit Ducanif après avoir interrogé sa mémoire, et je regrette de ne pas le connaître... Avoir trois cuisinières et ne pas s'en servir!... Il doit y avoir là-dessous un motif curieux à apprendre.

--Et que j'apprendrai peut-être, car mon intention est d'aller dire à ce M. Camuflet: «Puisque vous en avez trois dont vous ne faites rien, cédez-m'en au moins une.»

Encore une fois, Ducanif lui jeta un bâton dans les roues.

--Oui, fit-il, mais qui sait si ces femmes ne sont pas des gargoteuses?... Ce qui donne à le croire, c'est que le maître mange en ville.

--Si elles étaient des gargoteuses, il ne les garderait pas à son service. Du moment qu'il les conserve, c'est qu'il reconnaît leur talent.

--Alors, pourquoi ce Camuflet ne mange-t-il pas chez lui?

Ils auraient pu tourner longtemps dans ce cercle vicieux, si Ducanif n'en était sorti en disant: