La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères

Chapter 19

Chapter 193,942 wordsPublic domain

Neveu du maire, j'étais presque une autorité... et j'avais vu le chien dans la caisse!

Vous comprendrez donc avec quelle sombre méfiance Alfred s'avança vers moi. Quels projets ruminait-il? Je les ignorais encore. Mais le fait était qu'il arrivait à moi en ennemi qui se sent menacé.

--Le maire veut vous voir, lui dis-je.

Il alla droit au but en me demandant:

--Vous lui avez parlé du chien que vous avez découvert en ouvrant la caisse comme un vrai mouchard?

--Oui, dis-je carrément.

Puis, pour lui faire pressentir qu'il s'alarmait à tort, je lui citai le proverbe:

--Il faut puiser tandis que la corde est au puits.

A mon nouveau retour, le Père aux écus n'était pas rentré dans la grande salle dont, tout à l'heure, il avait si prestement disparu. Au bruit de mon pas, j'entendis sa voix qui, d'une pièce voisine, demandait:

--Qui est là?

Faisant signe à Alfred d'attendre pendant que je l'annoncerais, j'entrai dans cette pièce où je trouvai mon oncle, toujours la pipe à la bouche, assis devant un petit bureau et faisant des comptes. Au-dessus de ce bureau, sur un râtelier à crémaillère cloué à la muraille, s'allongeaient trois fusils, véritables armes de luxe, dont le poli et le luisant témoignaient du soin constant de leur propriétaire à les tenir en bon état.

J'abordai mon oncle en m'écriant:

--Où étiez-vous donc passé, il y a dix minutes, quand je suis revenu pour vous parler? Aviez-vous quitté la maison?

--Ah! tu es revenu? fit d'abord mon oncle un peu embarrassé.

Puis, d'un ton moqueur:

--Tu m'auras mal cherché, mon garçon.

J'étais si certain de mon fait que je répliquai:

--Je vous ai si bien cherché que j'ai même visité les caves où il m'avait semblé entendre un bruit de pas.

D'un prompt geste de la main, le Père aux écus m'imposa silence, puis me montra la porte que j'avais laissée ouverte derrière moi, ce qui permettait à nos paroles d'arriver jusqu'à Alfred attendant dans la grande salle.

Le geste avait été tant impérieux et la figure, habituellement morne de mon oncle, avait montré un si subit apeurement, que j'en restai ébahi. Je n'eus pas le temps de prononcer un mot, car, tout aussitôt, le Père aux écus me demanda:

--Et ma commission?

--Elle est faite, dis-je, je vous amène une personne de la troupe.

Mon oncle posa vivement sur ses lèvres un doigt qui me recommandait la prudence. Ensuite il prononça:

--Prie d'entrer.

Je n'eus qu'à aller sur le seuil du cabinet pour faire signe de venir à Alfred qui, du reste, devait avoir tout entendu, car il marchait déjà vers la porte.

Il entra raide et hargneux, salua à peine et tendit un papier à mon oncle en disant:

--Voici le permis de circulation pour toute la troupe, monsieur le maire.

Je m'étais reculé dans un coin, curieux d'assister à la scène. Le Père aux écus prit le papier, le lut, puis il appliqua le cachet de la mairie. Tout en accomplissant cette dernière formalité, mon oncle commença l'entretien par une phrase qui avait une façon d'égratigner quelque peu la vérité.

--Mon neveu, dit-il en montrant ses fusils, qui sait que je suis grand chasseur, m'a annoncé que vous aviez un superbe chien de chasse à vendre. Depuis longtemps j'ai trouvé de telles mazettes que, si je rencontrais une vraie bête, je ne regarderais pas au prix.

Et, à l'appui de son dire, il ajouta:

--J'irais jusqu'à mille francs.

Pendant ce début de mon oncle, j'examinais Alfred. Son visage s'était éclairci dès qu'il avait été question du chien. En même temps que son regard rusé fixait le Père aux écus, un petit sourire narquois apparaissait sur ses lèvres.

--Vous le voyez, mille francs, c'est un bon prix, insista mon oncle.

--Oui, monsieur le maire, c'est généreusement payer un chien de chasse... Je voudrais bien en avoir une vingtaine à vous vendre à ce prix-là! déclara Alfred.

Comme il n'ajoutait rien, mon oncle, après avoir un peu attendu, demanda:

--Alors, c'est dit?

--Dit... quoi? monsieur le maire.

--Que vous me cédez votre chien pour mille francs?

Alfred prit un air désolé et répondit:

--Mon chien n'est pas à vendre.

--J'en donne deux mille francs, dit le Père aux écus irrité par ce refus.

Le bateleur secoua la tête.

--Trois mille! lança mon oncle sans réfléchir.

Il avait eu grand tort de se laisser emballer de la sorte. C'était se mettre à la merci du vendeur en trahissant son ardent désir de posséder le chien. Aussi Alfred le lui fit bien sentir en répliquant tout gouailleur:

--Faut-il, tout de même, monsieur le maire, que vous soyez un fier chasseur pour payer un chien si cher!

Et, en traînant sur les mots, les yeux fixés sur ceux du maire, il continua:

--Il est juste de dire qu'il a son prix... pour un connaisseur.

Vrai! à la façon dont il pesa sur «un connaisseur», c'était à croire qu'il se fichait de mon oncle.

Quant à moi, qui savais que mon parent, au fond des choses, cherchait le moyen de se venger de l'aubergiste en le faisant pincer en flagrant délit de contrebande, je me disais:

--Il faut qu'il en veuille raide à Trudent pour payer trois mille francs un chien à demi crevé.

--Voyons, est-ce dit à trois mille francs? demanda le Père aux écus avec impatience.

Alfred secoua la tête en répétant:

--Mon chien n'est pas à vendre.

Ensuite se reprenant:

--Ou, plutôt, dit-il, il est vendu.

L'envie de se venger vous transforme drôlement un homme, car mon oncle, dont je vous ai vanté le caractère froid et apathique, en voyant sa vengeance contre Trudent lui échapper, bondit comme un élastique et, tout pâle, s'écria furieusement:

--Vendu! A qui? à qui?

Alfred sembla jouir de cette colère qui mettait hors de lui un homme si calme, puis moqueusement:

--Au brigadier Vernot, fit-il.

Mon oncle n'avait pu encore rien dire que je m'écriais:

--Tiens! vous vous êtes donc entendus ensemble, tout à l'heure, quand il est revenu à l'auberge?

A mon grand étonnement, la figuré d'Alfred changea. De railleuse, elle devint inquiète et, sans penser qu'il se contredisait avec ce qu'il venait d'avancer, il me demanda tout surpris:

--Le brigadier est-il véritablement revenu à l'auberge? Vous en êtes certain?

--Oui, pour rapporter des bouteilles de vinaigre qu'on lui avait données en place de bouteilles de vin. Quand je suis arrivé pour vous chercher, Vernot venait de partir... Il était resté plus d'un grand quart d'heure dans le vestibule à attendre Trudent qui, en ce moment-là, était occupé dans la salle où vous aviez une «conversation un peu animée» avec une demoiselle Cydalise, la Fille du Soleil... Tout cela m'a été conté par l'aubergiste lui-même que j'ai trouvé riant encore de la bévue du vinaigre au lieu de vin commise par l'Auvergnat ivrogne qui lui sert de garçon.

La surprise témoignée par Alfred en apprenant que le brigadier était revenu à l'auberge démentait si bien ce qu'il avait affirmé que mon oncle revint à l'assaut en disant:

--Soyez franc. Puisque vous n'avez pas revu le brigadier depuis ce matin, ce n'est pas à lui que vous avez vendu le chien.

Ainsi mis au pied du mur, le beau blond s'en tira en grognant avec mauvaise humeur:

--A Vernot ou à un autre, qu'importe! On peut toujours dire qu'on a vendu son chien quand on est certain que celui auquel on offrira l'animal n'osera pas vous refuser le prix qu'on exigera.

--Oh! oh! fit mon oncle, voilà de bien gros mots: «n'osera pas» et «exigera»! Il semble, à vous entendre, que cet acquéreur n'aura pas la possibilité de refuser le marché.

Une seconde fois, Alfred regarda le Père aux écus dans les yeux et répliqua:

--Il serait alors un imbécile... N'est-ce pas votre avis, monsieur le maire?

--Je ne vois pas trop en quoi... commença mon oncle qui me sembla un peu démonté.

--Ah! c'est que vous ignorez sans doute que mon chien offre une particularité qui lui donne bien du prix aux yeux de certain acquéreur.

--Quelle particularité?

--Celle d'avoir reçu dans le flanc du plomb de douanier.

--Je ne comprends pas, fit mon oncle en ouvrant des yeux étonnés.

--Voulez-vous que je vous fasse comprendre, monsieur le maire? demanda le beau blond d'un air goguenard.

--Avec plaisir.

--Je suppose que je vienne vous dire: Cher monsieur, personne ne se doute que vous êtes un fieffé contrebandier...

--Oh! oh! moi! un contrebandier! fit le Père aux écus avec indignation.

--Puisque c'est une supposition.

--Ah! oui, je l'oubliais! Continuez.

--J'ajouterais donc: Je possède le chien de tête de votre meute. Que j'aille l'offrir à la douane, l'animal la conduira tout droit à ce chenil qu'elle cherche, sans qu'il lui soit jamais venu à l'idée de vous soupçonner... Choisissez-donc entre être perdu ou m'acheter mon chien dix mille francs.

--Peste! ricana mon oncle, pendant que vous êtes en veine de suppositions, vous supposez de bien grosses sommes.

--Le chien ne vaut pas moins, affirma Alfred avec un aplomb monstre.

--Mais supposons aussi que je refuse le prix exigé?

--Alors, monsieur le maire, comme je l'ai dit tout à l'heure, vous seriez un imbécile.

Et, comme s'il croyait son audience unie, Alfred prit sur le bureau du maire sa permission visée et fit deux pas vers la porte en disant:

--Désolé, monsieur le maire, de ne pouvoir vous vendre mon chien... mais, vous le voyez, il est vendu d'avance.

Moi, j'étais confondu de l'impudence du drôle. Ce qu'on disait devant lui ne tombait fichtre pas dans l'oreille d'un sourd! Il allait mettre à profit tout ce que lui et moi, nous avions entendu Carambol détailler à l'aubergiste sur la manière de tirer argent du chien.

Celui qui, le premier, a dit que la vengeance est un plaisir des dieux ne s'est pas trompé.

Ce plaisir-là, mon oncle tenait, coûte que coûte, à le savourer à l'égard de l'aubergiste Trudent, car il cria au beau blond qui ouvrait déjà la porte:

--Attendez donc, mon garçon!

Puis, en homme prudent:

--Mais, fit-il, votre chien ne peut-il être si grièvement blessé qu'il meure? Alors, ce serait pour vous affaire manquée.

--Sur ce point, je suis bien tranquille. Dans quelques jours, l'animal, qui n'est qu'affaibli par la perte de sang, sera remis sur pattes et me conduira au contrebandier.

--Ou aux douaniers?

--Oui, si le contrebandier, je le répète, est assez imbécile pour me refuser, dit Alfred d'un ton sec.

Il y eut un petit temps employé par le Père aux écus à rallumer sa pipe; puis doucettement, il demanda:

--Si je vous les offrais, moi, ces dix mille francs?

--Je serais heureux, monsieur le maire, de vous donner la préférence.

--Et quand me livreriez-vous l'animal contre espèces?

--Tout de suite, monsieur le maire; le temps d'aller chercher la caisse à l'auberge et de vous l'apporter.

--Non, non, dit vivement mon oncle. Pas en plein jour. Je tiens, surtout, à ce que votre aubergiste ne se doute de rien.

--Il n'y verra que du feu, promit Alfred.

Du moment qu'il ménageait un coup de Jarnac à l'aubergiste, mon oncle me paraissait tout logique en faisant cette recommandation.

--Voulez-vous que je vienne pendant la nuit? proposa le fils de la Belle Flamande.

--Oui, ce soir, sur les dix heures.

--C'est convenu! dit le beau blond en s'éloignant.

A l'heure dite, Alfred fut exact. Il arriva apportant la caisse à trous, qu'il déposa avec précaution sur la table, dans la grande salle dont mon oncle avait prudemment fermé les volets.

Le jeune homme prit dans sa poche la clé du cadenas et, quand il l'eut ouvert, il souleva le couvercle.

Soudain, mon oncle pâlit.

Moi, je jetai un cri de surprise!

Alfred poussa un rugissement de fureur!

Il n'y avait pas de chien dans la caisse!

A sa place se trouvait une bûche entourée de chiffons.

Tout frémissant d'une rage immense, Alfred se tourna vers moi et me demanda d'une voix rauque:

--Ne m'avez-vous pas dit que, je ne sais plus pour quelle histoire de vinaigre, le brigadier Vernot était revenu à l'auberge?

* * * * *

A ce moment, l'histoire de La Godaille fut interrompue par l'entrée d'Henriette qui dit à son amant:

--N'entends-tu pas, Gontran? Voici deux fois qu'on sonne.

Et peureuse:

--Si c'était ton oncle, M. Fraimoulu, venant me faire son algarade? ajouta-t-elle.

--Allons interroger notre trou, dit Gontran qui, laissant Frédéric Bazart dans la salle à manger, passa, suivi d'Henriette, dans l'antichambre où il mit l'oeil au trou.

--Non, dit-il, c'est un docteur, M. Cabillaud père, avec qui j'ai dîné hier au soir chez M. Grandvivier. Que lui est-il arrivé? Il a la figure à l'envers.

Gontran ouvrit à l'homme à la verrue.

Aussitôt le médecin se précipita dans l'antichambre en s'écriant:

--Monsieur Lambert, je viens chez vous comme je suis allé en vingt endroits... Avez-vous vu mon fils?... Savez-vous où est Gustave?... Depuis hier soir, à sa sortie du dîner de M. Grandvivier, mon fils a disparu!

XXI

Le docteur Cabillaud père était vraiment inquiet. La veille en sortant du dîner de M. Grandvivier, il était rentré seul chez lui. A la porte du juge, il s'était séparé de son fils qui avait allégué le besoin, avant d'aller se mettre au lit, de prendre un peu l'air en faisant un bout de conduite à MM. Ducanif, Camuflet et de Walhofer.

Ce matin, Gustave n'était pas rentré.

Alors le père, pris de peur, s'était mis en quête.

Tout cela, Cabillaud l'avait débité d'une voix alarmée en suivant Gontran qui l'introduisait dans la salle à manger d'où La Godaille avait disparu. Ce dernier, craignant d'être indiscret, avait laissé la place vide en allant rejoindre Henriette dans la cuisine où elle préparait ce déjeuner dont la visite du docteur allait retarder la mise sur table.

--J'ai eu l'honneur de voir hier M. Gustave pour la première fois. En venant ici, vous n'aviez pas grande chance de l'y rencontrer, dit Gontran, après avoir fait asseoir l'homme à la verrue.

--Oui, je le sais. Aussi suis-je venu chez vous en désespoir de cause, après avoir d'abord fait ma visite chez ces messieurs.

--Que vous ont-ils appris?

--Le premier que j'ai visité, le baron de Walhofer, m'a répondu qu'à moitié du chemin il s'était séparé du groupe pour aller passer deux heures à son cercle. Le fait m'a été attesté, quand je leur ai fait visite, par MM. Ducanif et Camuflet qui m'ont dit que Gustave avait continué de les accompagner après le départ du baron.

--Et ensuite?

--Restés à trois, on s'est d'abord rendu au domicile de Ducanif qui, avant de rentrer chez lui, a assisté à un débat entre mon fils, qui insistait pour l'accompagner, et M. Camuflet qui ne voulait pas abuser de la bonne volonté de Gustave. Enfin ils son partis ensemble et M. Camuflet, que je viens d'interroger, m'a affirmé que mon fils, en le laissant à sa porte, était reparti après avoir annoncé que cette petite promenade lui avait fait grand bien et qu'il allait gagner son lit au plus vite.

--Et il n'est pas rentré?

--Non. Aussi, la frayeur dans l'âme, suis-je parti à sa recherche.

Loin de partager l'inquiétude du docteur, Gontran se mit à sourire en demandant:

--Voulez-vous me permettre une question, monsieur Cabillaud?

--Certainement.

--Quel âge a M. votre fils?

--Trente ans.

--Et, à trente ans, c'est la première fois qu'il vous cause la surprise de voir, en entrant dans sa chambre, qu'il n'a pas couché dans son lit.

--Oh! non; le gaillard m'a bronzé depuis longtemps sur ce genre de surprise.

--Eh bien, alors, pourquoi vous effrayer aujourd'hui plutôt que les autres fois?

--C'est que j'ai une raison, prononça le docteur en hochant la tête avec tristesse.

--Quelle raison?

--Depuis trois semaines, Gustave s'était rangé. Un pigeon ne rentrait pas plus régulièrement au colombier. Hier, comme je le complimentais sur ce changement d'habitudes, il m'a répondu très sérieusement: «Si un matin tu ne me trouvais pas dans mon lit, c'est qu'il me serait arrivé un malheur.»

--Avait-il le pressentiment d'un danger? Se savait-il un ennemi dont il eût à se méfier?

--Là-dessus, j'ai eu beau l'interroger, je n'ai pu lui arracher un mot de plus. Vous comprenez donc quelle a été mon angoisse quand, ce matin, devant son lit vide, je me suis rappelé sa phrase d'hier. Alors, j'ai pris ma course, et, successivement, j'ai couru aux nouvelles chez tous les convives de notre dîner d'hier. J'arrive chez vous après avoir été visiter aussi MM. Grandvivier et Fraimoulu.

--Ah! vous avez été voir mon oncle Fraimoulu?

Si grandement inquiet que fût le docteur, il ne put, au nom du propriétaire, retenir un sourire.

--A propos de votre oncle, dit-il, je dois vous apprendre que je suis arrivé à temps pour lui faire appliquer cinq cataplasmes et trois emplâtres... «Ah! vous tombez à propos!» s'est-il écrié quand il m'a vu approcher de son lit... car ma visite le surprenait au lit... Alors il m'a montré son buste. Un tigre! un vrai tigre! Il avait tout le torse moucheté de taches noires.

--Que me contez-vous là? fit Gontran ébahi. Comment mon oncle a-t-il passé à l'état de tigre?

--A cause de l'affaire d'hier soir.

--Quoi! le tour que lui a joué sa cuisinière Nadèje lui a produit un tel effet?

--Non, ce n'est pas à Nadèje que votre oncle doit d'être en pareille capilotade.

--A qui donc?

--A son valet de chambre.

--L'Auvergnat Pietro?

--Un domestique qu'il a eu le tort d'accepter d'un fournisseur, sans prendre d'autres informations.

--Un ancien paveur?

--Ah! on peut lui confier un pavé à ce garçon-là. S'il tape dessus aussi fort qu'il a cogné sur votre oncle, le pavé doit être solidement enfoncé.

Comme Gontran restait tout ahuri en attendant de plus amples renseignements, le docteur continua:

--Hier la plaisanterie de Nadèje nous laissait sans vivres... mais non pas sans liquides, car votre oncle qui, paraît-il, possède une cave de choix, avait, à l'avance, monté les vins, vins de derrière les fagots, que nous devions déguster à sa table.

--Oui. Il me l'a dit. Seize bouteilles pour huit convives.

--Quand il nous a fallu accepter le dîner que, dans notre détresse, nous offrait M. Grandvivier, votre oncle nous a suivis chez le juge sans plus songer à ses bouteilles disposées sur une étagère.

--Alors Pietro, resté seul, s'est rafraîchi la langue?

--Si bien rafraîchi que les seize bouteilles y ont passé. Après ce bel exploit, notre Auvergnat, qui se sentait la tête un peu lourde, a éprouvé le besoin de se coucher dans le lit de M. Fraimoulu qui, en descendant de chez le magistrat, a découvert l'ivrogne allongé sous ses draps... Vous devinez le reste de la scène?

--Mon oncle a jeté le pochard à bas du lit?

--Lequel pochard, ayant le réveil et surtout le vin mauvais, s'est mis à rosser M. Fraimoulu avec cette conscience du bien faire qu'on est heureux, pour tout ce qu'ils entreprennent, de constater chez tous les Auvergnats. Après quoi, il a pris son congé. Comme on était en pleine nuit, il est parti en emportant deux couverts d'argent pour s'éclairer dans l'escalier.

--Vous devez, alors, avoir trouvé mon pauvre oncle furibond.

--Dites plutôt étonné.

--Étonné? répéta Gontran; étonné de quoi?

--De ce que son ivrogne, en lui allongeant ses coups de poing, n'avait cessé de l'appeler Camuflet, en faisant suivre ce nom d'injures et de phrases incompréhensibles. C'était des: «Tiens! chaligaud!... Attrape, Fêche-Mathieu! A toi, chal chinge!...» Et plus il cognait, plus il s'animait en croyant tambouriner le cuir de M. Camuflet qu'il accusait d'avarice.

--Pietro connaissait donc M. Camuflet?

--Il devait l'avoir vu hier pour la première fois, quand ce convive de votre oncle est arrivé pour savourer le fameux dîner de Nadèje... Probablement qu'il l'a entendu nommer. Alors ce nom, resté dans sa mémoire, sera revenu dans les divagations de son ivresse... Toujours est-il qu'en daubant sur M. Fraimoulu, l'ivrogne Pietro croyait assommer M. Camuflet.

Gontran ne connaissait Cabillaud et son fils que de la veille.

Il était, en conséquence, bien excusable de chercher à se débarrasser de l'importun dont la visite retardait son déjeuner et tenait Henriette et La Godaille prisonniers dans la cuisine.

Il regarda la pendule en disant:

--Je vais me hâter de déjeuner pour aller, ensuite, rendre visite à mon oncle.

--Mieux serait peut-être de ne pas vous déranger. Qui sait si M. Fraimoulu souhaite que vous connaissiez sa mésaventure? conseilla Cabillaud père.

La pendule tintant ses onze coups ramena le médecin à ses alarmes.

--Onze heures, dit-il, le moment où Gustave et moi nous devrions nous mettre à table.

La faim rendait Gontran féroce. Il sentit que le docteur allait s'attendrir. Il ne lui en laissa pas le temps.

--Je vous fais un pari, monsieur Cabillaud, proposa-t-il. Je vous gage que, pendant que vous êtes à vous mettre martel en tête à propos de ce qu'un homme de trente ans n'a pas couché dans son lit, monsieur votre fils, rentré chez vous, doit regarder aussi l'heure et se dire avec la faim au ventre: «Pourquoi mon père ne rentre-t-il pas, lui si ponctuel à l'heure des repas?»

--Croyez-vous? dit le médecin se laissant aller à l'espérance devant cette supposition.

--Allez-y voir et, dans vingt minutes, vous serez à rire de vos angoisses de la matinée.

Ce disant, le jeune homme poussait doucement vers la porte le médecin qui répétait:

--Je le souhaite! je le souhaite!

Ses talons n'avaient pas dépassé le seuil d'un millimètre que la porte était refermée sur le médecin par Gontran qui poussa un énorme «Ouf!» de satisfaction.

Sans s'être aperçu de l'empressement qu'on avait mis à se débarrasser de lui, l'homme à la verrue regagna son domicile à pas pressés.

--Gustave doit s'impatienter de mon retard. Servez-nous vite, Clarisse, dit-il à sa cuisinière qui avait ouvert à son coup de sonnette.

--M. Gustave n'est pas arrivé pour déjeuner, dit la servante.

--Et il n'a pas reparu de la matinée?

--Non.

Un souvenir arrêta l'inquiétude qui allait reprendre le père. Quand il s'était présenté, en quête de Gustave chez Ducanif, ce dernier lui avait dit en riant:

--Je l'attends aujourd'hui même à déjeuner. Je vais le voir m'arriver avec des dents aiguisées par cette même nuit, passée dehors, dont vous vous alarmez tant à tort, mon cher ami... Votre garçon a trente ans, que diable!... et il n'est pas séminariste.

Le souvenir de cette phrase qui, en somme, n'était qu'une variante de ce que lui avait répété Gontran, fit donc que le docteur, en ne trouvant pas Gustave à son retour au logis, offrit ce leurre à ses craintes en disant à Clarisse:

--Il doit être à déjeuner chez Ducanif.

--Non, répéta encore la cuisinière.

--Qu'en savez-vous?

--Chez M. Ducanif, où, d'habitude, on déjeune à dix heures et demie, on s'est étonné de ne pas voir arriver M. Gustave. Alors M. Ducanif a envoyé sa domestique Héloïse s'informer si la disparition de votre fils, que vous lui aviez annoncée ce matin à votre visite, s'était prolongée... Vous seriez arrivé cinq minutes plus tôt que vous vous seriez rencontré avec Héloïse... Elle sort d'ici.

Et Clarisse qui, pas plus que Cabillaud père, n'ignorait certaines particularités de la vie de Gustave, ajouta en secouant la tête:

--Et Héloïse, tout comme nous, ne sait pas où M. Gustave peut bien avoir passé la nuit.

FIN DE «SEUL CONTRE TROIS BELLES-MÈRES.»

L'épisode qui suit et termine: _Seul contre Trois Belles-Mères_ a pour titre: _Le Tombeur des Crânes_.

ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY

EN VENTE CHEZ LE MÊME ÉDITEUR

OUVRAGES D'EUGÈNE CHAVETTE

LES PETITES COMÉDIES DU VICE, 1 vol. illustré par Benassit (25e mille)... 3 fr. 50

LES PETITS DRAMES DE LA VERTU. 1 Vol. illustré par Kauffmann (20e mille)... 3 fr. 50

LES BÊTISES VRAIES. 1 vol. illustré par Kauffmann (16e mille)... 3 fr. 50

LA VEUVE ROSSIGNOL (10e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.

LA CLÉOPATRE (10e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.

LA BANDE DE LA BELLE ALLIETTE (20e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.

FIL-A-BEURRE (18e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.

LE PLAN DE CARDEUC (10e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.

SEUL CONTRE TROIS BELLES-MÈRES (8e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.

LE TOMBEUR-DES-CRANES (8e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.

LILIE, TUTUE, BÉBETTE. 1 vol. in-16... 0 fr. 60

ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON