La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères

Chapter 18

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L'arrivant était un invalide à jambe de bois, d'une soixantaine d'années, vêtu d'un vieil uniforme de douanier des plus délabrés. Il était porteur d'un panier de cave rempli de bouteilles vides.

--Eh! la maison! cria-t-il en mettant le pied sur le seuil du vestibule.

En nous voyant, il souleva son képi d'uniforme et nous demanda:

--Vous êtes de la troupe arrivée ce matin?

Nous n'eûmes pas le temps de répondre. Son appel avait été entendu par l'aubergiste qui déboucha dans le vestibule par la porte de la salle où il surveillait le repas des saltimbanques.

--Eh! c'est ce brave Carambol! s'écria-t-il.

--Oui, monsieur Trudent. Je viens pour renouveler notre provision. Au moment de nous mettre à table, nous nous sommes aperçus que nous n'avions plus que de l'eau à boire; alors mademoiselle Henriette m'a envoyé au ravitaillement chez vous, répondit l'invalide en montrant les bouteilles vides de son panier.

L'aubergiste lui prit le panier et cria:

--Craquefer!

A cet appel apparut le valet d'auberge, lourd et vilain bonhomme à qui Trudent passa le panier en disant:

--Va emplir ces bouteilles à la cave... Et, tu sais? ne confonds pas ton bec avec le goulot des bouteilles.

--Ah! mochieu Trudent, pouva-vous dire chela de ma chobriéta! protesta ledit Craquefer avec un accent plus auvergnat que sincère.

J'étais arrivé à Montrel de la veille. Trudent ne me connaissait pas pour le neveu du Père aux écus. En me voyant avec Alfred, toujours assis sur sa caisse, il me prit pour un saltimbanque de la troupe. J'aurais pu profiter de l'occasion pour décamper, mais je ne sais quelle curiosité me fit rester.

En attendant le retour de son garçon, Trudent s'était rapproché de l'invalide.

--Elle va bien, mademoiselle Henriette? demanda-t-il. Toujours jolie? Toujours excellente ménagère?

--Oui. Mon brigadier peut se vanter d'avoir la perle des filles.

--Vous vous plaisez toujours chez le brigadier, Carambol?

--En pourrait-il être autrement? Si vous saviez comme M. Vernot et sa fille sont bons pour le pauvre estropié qu'ils ont recueilli! prononça Carambol d'une voix émue.

Alfred et moi nous pouvions écouter tout à l'aise Trudent et l'invalide, car ils causaient en nous tournant le dos. Quand il avait été question du brigadier Vernot, il m'avait semblé voir s'allumer l'oeil du beau blondin. L'expression que j'en ressentis fut vite effacée par l'intérêt que m'inspira la suite du dialogue.

--Dites donc, Carambol, reprit l'aubergiste, Vernot a dû rentrer chez lui, ce matin, avec le nez long d'une aune. Il paraît, à ce qu'il m'a dit lui-même, qu'il a raté cette nuit une belle prime sur un coup de contrebande qui l'a laissé bredouille.

L'invalide secoua la tête en disant:

--Ce n'est pas tant la prime perdue qui met mon brigadier en colère.

--Quoi donc alors?

--C'est le chien.

--Quel chien?

--Le chien de tête de meute qu'il a tiré, qu'il est sûr d'avoir atteint et dont il n'a pu retrouver ni traces ni cadavre.

--Oh! pour un chien mort, voilà-t-il pas de quoi se désespérer! fit l'aubergiste moqueur.

--D'abord, rien ne dit qu'il fût mort, prononça lentement l'ex-douanier à la jambe de bois.

Dès qu'il avait été question de chien, mon regard, bien involontairement, avait été chercher celui d'Alfred, toujours assis sur la caisse. Alors ses yeux, durs et menaçants, semblèrent me répéter l'injonction qu'il m'avait adressée à l'apparition de l'invalide:

--Pas un mot du chien!

Le meilleur moyen pour moi de savoir quel prix le blondin attachait à l'animal blessé était d'écouter la suite de la conversation.

--Soit! fit Trudent; admettons que le chien ne soit pas mort. De quelle utilité, je vous le demande, pourrait-il être pour Vernot? Qu'en ferait le brigadier?

--D'abord, il le soignerait.

--Admettons encore qu'il le remette sur ses quatre pattes... Et après?

--Après? répéta Carambol en riant. Vous devez vous en douter, monsieur Trudent, si vous savez comment se fait la contrebande de dentelles sur notre frontière.

--Comment voulez-vous que je le sache? s'écria Trudent.

Il avait eu beau mettre dans sa phrase l'intonation d'une surprise un peu indignée, la voix de l'aubergiste sonna faux à mon oreille.

L'invalide ne s'aperçut de rien. Tout naïvement, il continua:

--Alors, si vous l'ignorez, je vais vous l'apprendre... Dans le pays qui veut frauder la douane, et pour le cas des dentelles, c'est, ici, la France, le contrebandier possède bien caché un chenil où sont enfermés trente, cinquante ou soixante chiens bien nourris, bien choyés, bien caressés. Ils vivent là heureux comme des rois... Une belle nuit, enfermés dans des voitures, on leur fait passer la frontière. Une fois en Belgique, la vie change pour eux. On les enferme dans un autre chenil où l'on oublie de leur donner à manger et où la pâtée est remplacée par de grandissimes schlagues que leur administrent des gens costumés en douaniers.

--Diable! lâcha l'aubergiste, les pauvres bêtes doivent alors regretter le chenil français où la vie leur était si douce.

--Justement, monsieur Trudent, justement!... Et, en même temps qu'elles regrettent ce chenil, les corrections reçues des faux douaniers leur inspirent une profonde horreur de l'uniforme.

--Bon! je comprends! De sorte que si un vrai douanier tentait de les amadouer, les chiens s'enfuiraient au bout du monde.

--Vous y êtes. Une belle nuit, on leur passe au cou un collier rempli de dentelles... Quelquefois la meute entière en emporte pour deux cent mille francs... Alors on ouvre le chenil et, à grands coups de fouet, on les fait détaler. Un seul de ces animaux n'a pas de collier, c'est le chien de tête. Généralement, c'est un chien de chasse que, sous le nez des douaniers, en ayant l'air de lui faire quêter le gibier, on a dressé à bien connaître le pays et les sentiers entre les deux chenils. C'est lui qui montre la voie aux bêtes qui pourraient s'égarer.

--Le chef de file alors?

--Oui. Vous comprenez que là où ne passeraient pas des hommes passent des chiens... et vite, je vous en réponds... En quarante minutes, ils vous avalent le chemin qu'un contrebandier à pied aurait mis deux heures à franchir... Ils courent dans l'ombre, muets, insaisissables, d'une vitesse qui s'accroît toujours, car vous devinez qu'ils n'ont pas d'autre but, d'autre désir que de regagner le chenil français, le bon chenil où ils vont bientôt se goberger... Prévenu à l'avance, le propriétaire de ce chenil en a laissé la porte ouverte. La meute arrive, elle s'y engouffre; on referme la porte et le coup est déjà fait que les douaniers, en admettant qu'ils aient vu passer les chiens, sont encore à plus d'une lieue à la poursuite de la meute qui leur a filé sous le nez comme une trombe.

L'aubergiste avait écouté, bouche béante, yeux ouverts et surpris, en homme qui entend choses inconnues.

--Le fait est qu'il est bien impossible de pincer cette contrebande-là, avança-t-il en hochant la tête.

--Il y a un moyen, appuya Carambol.

--Lequel?

--C'est de connaître l'endroit du chenil. On va s'embusquer dans son voisinage, la meute arrive et, v'lan! on fait main basse sur les marchandises, les chiens et le propriétaire du chenil.

--Oui, mais découvrir le chenil, c'est là le difficile! avança Trudent qui, en somme, ne me semblait pas être aussi ignorant qu'il voulait le paraître.

--Voilà pourquoi le brigadier Vernot est si mécontent de n'avoir pu retrouver, mort ou vivant encore, le chien de tête qu'il est certain d'avoir blessé, prononça l'invalide d'un ton prouvant qu'il partageait le déboire de celui dont il recevait l'hospitalité.

--Bah! fit l'aubergiste. En admettant qu'il eût trouvé le chien encore vivant...

--Alors le brigadier avait grande chance de découvrir le chenil. Il aurait soigné et guéri l'animal, puis, un beau matin, il aurait mis le chien en laisse et il y a cent à parier que la bête, qu'il aurait laissée deux jours à jeun, l'aurait conduit tout droit au chenil, où elle savait trouver une bonne pâtée.

--Voyez-vous ça! lâcha Trudent d'une voix qui semblait émerveillée, mais dans laquelle, suivant moi, se trahissait un petit tremblement.

Et il me parut que son tremblement s'accentuait davantage quand il demanda à Carambol:

--Vrai de vrai! Mort ou vivant, le brigadier n'a pas retrouvé son chien?

--Puisque je vous le dis, monsieur Trudent! affirma l'invalide.

--Je vous crois! je vous crois! répéta vivement l'aubergiste dont le ton, maintenant, sonnait si joyeux que la certitude m'arriva que ce gaillard-là était le contrebandier inconnu à la découverte duquel s'acharnait le brigadier Vernot.

Cependant Carambol avait repris:

--Si le chien n'est pas mort et qu'il ait été trouvé par quelqu'un, ce quelqu'un-là, pour un peu qu'il soit malin, aura une belle balle à jouer.

--En quoi faisant? s'informa Trudent repris par son petit tremblement de voix.

--Il aura deux cordes à son arc... Ou il ira trouver Vernot qui de grand coeur--car il est enragé après son contrebandier--partagera la prime de la saisie que le chien aura facilitée.

--Et la seconde corde de son arc? dit Trudent.

--Ou bien, alors, il exécutera l'idée du brigadier pour découvrir le chenil à l'aide du chien... et il fera chanter le propriétaire du chenil. Ça vaut bien une dizaine de mille francs, ce secret-là.

Tout en écoutant, mes yeux s'étaient attachés sur les deux causeurs qui, sur le pas de la porte, et nous tournant toujours le dos, devaient avoir oublié que nous étions là pour les entendre. Aux derniers mots de Carambol, je me retournai vivement vers Alfred pour lire sur son visage l'impression produite par les paroles de l'invalide qui lui dictaient la conduite à suivre.

A défaut de sa figure qu'il me fut impossible de voir, car il baissait la tête, l'acte qu'il accomplissait me prouva qu'il reconnaissait le prix de sa trouvaille. Il était en train de repasser le cadenas dans l'anneau de la caisse pour mettre le chien à l'abri d'un nouveau regard indiscret.

A ce moment, l'invalide disait:

--Il me semble, monsieur Trudent, que votre garçon ne se presse pas de me monter mon vin.

--C'est vrai! fit l'aubergiste rappelé à la mesure du temps écoulé depuis qu'il causait.

Et il se retourna en hurlant:

--Craquefer!

Alfred et moi, je le répète, Trudent devait, comme pour son garçon, nous avoir oubliés, car, en nous retrouvant derrière lui et en songeant que nous n'avions soufflé mot pendant l'entretien, ce qui prouvait que nous l'avions attentivement écouté, ses traits exprimèrent une inquiétude des plus vives.

Mais, avant qu'il pût rien dire, son garçon Craquefer apparut avec le panier de bouteilles remplies.

Le brave charabia titubait, et sa trogne resplendissait plus rouge qu'un coucher de soleil. Il était ivre comme un cent de grives.

--Ivrogne! gronda l'aubergiste en lui retirant le panier des mains.

L'Auvergnat avait sans doute un aplomb que le vin n'arrivait pas à noyer, car il répliqua en faisant claquer son ongle sur une de ses dents:

--Que je sois estranguia chi j'ai cheulement bu gros comme cha!

En s'avançant vers son valet, Trudent avait dégagé l'entrée. Comme je ne me souciais nullement de me retrouver, avant peu, en tête à tête avec Alfred, je profitai de l'occasion. En deux bonds, je fus sur la route, me dirigeant vers la demeure de mon oncle.

Mais, si prompte qu'avait été ma retraite, j'avais eu le temps de voir s'ouvrir la porte de la salle où mangeaient les saltimbanques et d'entendre la Belle Flamande, apparue sur le seuil, dire à son fils:

--Alfred, viens donc faire entendre raison à cette folle de Cydalise!

XX

Si longue qu'elle ait été à vous conter, la scène de l'auberge avait duré tout au plus une demi-heure. Quand je revins chez mon oncle, je le trouvai encore attablé devant son cruchon de bière et fumant toujours sa pipe. Depuis la veille que je le connaissais, je n'avais pas été long à m'apercevoir que le Père aux écus était, en tous points, le type le plus complet de l'homme du Nord, flegmatique, endormi, ne se faisant ni chaud ni froid des événements qu'il prend comme ils viennent.

Aussi fus-je étonné de la vivacité qu'il mit, en me voyant entrer, à me demander:

--Est-ce un chien que renferme la caisse?

--Oui, et un chien tel que vous l'avez désigné: blanc tacheté de jaune et blessé.

--Bon! fit le Père aux écus, qui tira coup sur coup sept ou huit bouffées de sa pipe.

Après un petit silence, il reprit:

--Comment t'es-tu assuré de la chose?

Je lui racontai d'une bout à l'autre ma scène avec Alfred, l'arrivée de l'invalide Carambol, sa conversation avec Trudent sur le chien et la façon d'en tirer gros profit.

Bref, je contai tout par le menu, depuis l'ivresse du valet d'auberge, l'Auvergnat Craquefer, jusqu'à l'apparition dernière de la Belle Flamande venant chercher son fils Alfred pour qu'il fît entendre raison à l'autre femme de la troupe qui s'appelait Cydalise.

* * * * *

Quand La Godaille avait parlé de l'ivrogne auvergnat Craquefer, son auditeur Gontran avait souri au souvenir de cet autre charabia, l'ex-paveur Pietro, que Fraimoulu avait pris comme valet de chambre et qui, la veille, s'exerçait si bien la main en cassant la vaisselle.

Mais au nom de Cydalise, que le conteur prononçait pour la seconde fois, il interrompit.

--Pardon, fit-il, ne m'avez-vous pas dit, monsieur Bazart, que vous connaissiez M. Grandvivier?

--Mon ancien juge d'instruction! Oui. Je vous ai dit aussi que, depuis ma sortie de prison, j'avais trouvé en lui un protecteur dévoué chez lequel la porte m'est et me sera toujours grande ouverte.

--Donc, si vous êtes allé chez M. Grandvivier, vous n'êtes pas sans y avoir vu sa cuisinière qui, elle aussi, se nomme Cydalise... Ces deux Cydalise, par hasard, n'en feraient-elles pas qu'une seule?

Frédéric Bazart remua la tête.

--Non, dit-il. Prétendre que, trait pour trait, je me souviens du visage de la bateleuse, ce serait mentir. Mais je me rappelle sa chevelure, ce qui me permet d'affirmer que la cuisinière n'est pas la Fille du Soleil.

--C'était le sobriquet de cette saltimbanque?

--Oui, à cause de son abondante chevelure d'un magnifique rouge ardent... La cuisinière du juge, au contraire, est brune.

Gontran aurait pu objecter que les cheveux se teignent et qu'une brune devient sans peine une rousse; mais, en ce disant qu'il y a tant d'ânes, à la foire, qui s'appellent Martin, il ne persista pas dans son idée de confondre les deux Cydalise en une seule.

Mais, pendant qu'il était en train de s'informer, il demanda, cette fois en forme de simple plaisanterie:

--Est-ce que l'Auvergnat Craquefer, le valet d'auberge, ne répondait pas aussi au doux et petit nom de Pietro?

--Jamais je ne l'ai entendu appeler ainsi.

--Bien. Continuez, je vous prie, demanda Gontran.

* * * * *

La Godaille reprit son histoire.

--Quand je lui eus tout conté, mon oncle mit la main au gousset de son pantalon et en tira une longue blague en cuir qui lui servait de porte-monnaie. Il y puisa cinq louis qu'il étala sur la table en me disant:

--Voilà les cent francs promis.

Puis, à côté des jaunets, il en posa cinq autres en ajoutant:

--Et voici encore cent francs à gagner.

--En quoi faisant? demandai-je émerveillé.

Le Père au écus réfléchit un peu.

--Tu m'as bien dit, n'est-ce pas? que, devant toi, cet Alfred avait remis le cadenas à la caisse.

--Oui, mon oncle.

--De sorte qu'il serait impossible d'offrir au chien... un morceau de sucre.

Etait-ce bien un morceau de sucre qu'avait voulu dire le Père aux écus! Il m'avait semblé se reprendre au moment de prononcer d'autres mots. Ce fut pour m'en assurer que je répliquai:

--Pas plus un morceau de sucre qu'un boulette empoisonnée.

J'en fus pour mon épreuve. Rien ne bougea sur le visage de mon oncle, dont l'oeil, fixé dans le vide, attestait une sorte de méditation sur ce qui lui restait à me dire.

Enfin il me regarda.

--Cet Alfred, quel homme est-ce? demanda-t-il.

--Il m'a tout l'air d'être une pratique finie.

Sur cette réponse, nouveau silence qui se prolongea si longtemps que l'impatience me prit.

--Mon oncle, dis-je, vous ne m'avez pas encore indiqué ce que j'ai à faire pour gagner les cinq autres louis.

--Va dire à cet Alfred que je veux lui parler, me répondit-il brusquement.

Et comme je m'éloignais:

--Attends un peu! me cria-t-il pour me retenir.

Je revins sur mes pas.

--Surtout, me recommanda-t-il en traînant sur les mots, fais en sorte que Trudent ne se doute de rien.

* * * * *

Encore une fois, Gontran arrêta le conteur par une question.

--Est-ce que cette préoccupation du Père aux écus au sujet du chien ne vous donna aucun soupçon?

--Un instant l'idée me vint que mon oncle était peut-être le contrebandier qui mettait la douane sur les dents. S'il avait le moins du monde bronché quand j'avais parlé de boulette empoisonnée, ce seul moyen de se débarrasser de l'animal, qui pouvait le compromettre, mon doute serait devenu une certitude et j'aurais abandonné mes soupçons à l'égard de l'aubergiste que, en me souvenant de la manière dont il avait interrogé l'invalide Carambol, j'accusais d'être le coupable. Ce qui, surtout me confirma dans mon idée, ce fut précisément, cette dernière recommandation de mon oncle «de faire en sorte que Trudent ne se doutât de rien». Les paroles haineuses de l'aubergiste quand, le matin, mon oncle avait offert sa bière aux douaniers, m'avaient appris que les deux hommes vivaient en profonde mésintelligence. Si mon oncle n'avait pas répondu à l'apostrophe de l'aubergiste, ce devait être parce qu'il attendait sa belle... Or, cette belle, il la tenait!... En s'emparant du chien, il possédait le moyen de se venger de l'aubergiste contrebandier. En plus de cette raison, le Père aux écus en avait une seconde d'agir de la sorte.

--Quelle seconde raison?

--Il était maire du village et, en cette qualité, tenu de venir en aide aux douaniers pour que le coupable fût pincé.

--Très bien! approuva Gontran. Poursuivez votre récit.

* * * * *

--Je n'avais encore fait que deux pas dehors quand une crainte m'arrêta... Que Trudent ne se doutât de rien, c'était facile à dire, mais difficile à réaliser. L'aubergiste me verrait entrer chez lui, parler à Alfred qui aussitôt prendrait le chemin de la maison de mon oncle. La méfiance viendrait donc immanquablement à Trudent.

Je rentrai au plus vite chez le Père aux écus pour lui faire part de mes réflexions.

Mon oncle n'était plus dans la salle.

Je visitai les autres pièces. Personne! Il ne pouvait être loin. Je regardai par la fenêtre, espérant l'apercevoir gagnant sa ferme. L'espace à parcourir était de deux cents mètres tout plantés de pommes de terre. Il n'aurait pas même eu le temps de franchir la moitié de cette distance. Toujours personne en vue. Comme, près de la fenêtre, s'ouvrait la porte de la cave, je me penchai et j'appelai. Cette fois, il me sembla entendre un bruit monter des profondeurs de la cave.

--Il aura été se tirer un nouveau cruchon de bière, pensai-je.

Dans ma hâte d'avoir ma leçon faite, au lieu d'attendre que mon oncle remontât, je descendis dans la cave. Elle était magnifique, cette cave, spacieuse, saine, haute de voûte, bien aérée, parfaitement éclairée; on voyait qu'elle datait du couvent démoli. Mais, si belle qu'elle fût, le Père aux écus ne s'y trouvait pas.

--Par où diable a-t-il passé? me demandais-je, tout étonné de cette disparition, en remontant l'escalier.

Une grande minute, je restai indécis sur le parti à prendre.

--Ma foi! au petit bonheur! me dis-je en me dirigeant vers l'auberge de Trudent.

A peine sorti, j'aperçus, au loin et s'éloignant, un individu, qu'à sa démarche il me fut facile de reconnaître pour le brigadier Vernot. Comme l'invalide Carambol, il portait au bras un panier qui laissait dépasser des goulots de bouteilles. Arrivé au sentier qui menait à sa demeure, il disparut dans les taillis.

--Fichtre! me dis-je en souriant, il paraît qu'on boit ferme chez le brigadier, puisque, en une demi-heure, voici le second panier qu'on vient chercher chez Trudent.

En pénétrant dans l'auberge, le premier que je vis fut l'aubergiste qui se tordait de rire au milieu du vestibule. Sans savoir qui j'étais ou, plutôt, croyant que je faisais partie de la troupe, il me reconnut pour un des deux écouteurs qui étaient présents à sa conversation avec Carambol.

--Devinez ce qui est arrivé? me demanda-t-il à brûle-pourpoint.

--Dites.

--Vous étiez là quand mon pochard de Craquefer a remonté de la cave les bouteilles remplies qu'attendait l'invalide. Il faut croire que mon maudit ivrogne, après avoir bu à la cannelle, aura trébuché et que sa glissade l'aura amené devant un autre tonneau que celui qu'il venait de téter, car il y a rempli ses bouteilles.

Trudent s'arrêta pour donner cours à un nouveau spasme de rire; puis, quand la crise se fut un peu épuisée, il bégaya:

--De sorte que Vernot, pour éviter une nouvelle course à son estropié, vient de venir lui-même me rapporter les bouteilles à changer... Au moment de se mettre à table, il s'était aperçu que mon Auvergnat leur avait servi du vinaigre d'Orléans.

Et redevenant sérieux:

--Je suis même désolé d'avoir fait attendre le brigadier qui, un bon quart d'heure durant, est resté dans le vestibule, pendant que j'étais, à côté, en train de mettre le holà!

--Ah! vos convives se disputaient?

--Ils faisaient mieux encore, ils s'assommaient... Pas tous, non... mais il y en avait un, nommé Alfred, qui battait comme plâtre la grande rouge! Ah! l'animal! tapait-il de bon coeur!... Une rude mâtine, tout de même, la grande rouge. Elle se défendait comme une diablesse enragée... Elle se serait laissé étrangler plutôt que de céder... Si je ne les avais pas séparés, Alfred la tuait...

--Quelle était la cause de la dispute?

--Je n'en sais rien. Je suis arrivé au plus fort de la dégelée... Quand je suis parti pour répondre à l'appel de Vernot qui venait changer ses bouteilles, le beau blond épongeait le sang qui lui coulait des balafres dont les ongles de la femme lui avaient sillonné la face... Quant à la Cydalise, à moitié assommée, elle rajustait son chignon en beuglant à Alfred: «Je me vengerai, tu peux y compter, je me vengerai!»

Et, avec une sorte d'admiration, Trudent ajouta:

--A rosser ainsi le beau sexe, il doit se faire adorer des femmes, votre camarade.

Je protestai contre le mot de camarade en déclinant ma parenté avec le Père aux écus.

Quand j'étais parti en me disant: «Au petit bonheur!» j'avais eu grandement raison, car le prétexte que je cherchais pour attirer Alfred chez mon oncle, sans exciter la méfiance de Trudent, me fut fourni par l'aubergiste lui-même.

En m'entendant nommer mon oncle, sa figure devint subitement hargneuse et il gronda:

--Je gagerais que je devine pourquoi il vous a envoyé, ce vieux taquin qui abuse de son autorité de maire pour tracasser le pauvre monde. Je parie que vous venez apporter l'ordre à mes saltimbanques d'avoir à venir lui faire viser leurs papiers.

--Juste, monsieur Trudent, juste! m'écriai-je en sautant sur le prétexte qui m'était offert.

--Affreux tyran! grogna encore l'aubergiste avec un accent de rage qui acheva de me prouver combien peu mon oncle était dans ses petits papiers.

Néanmoins, il alla ouvrir la porte de la chambre où se tenaient les saltimbanques et cria:

--On vient, de la part du maire, vous intimer l'ordre de porter vos papiers au visa.

--Vas-y, Alfred! prononça la voix de la Belle Flamande.

Pendant ces quelques mots, j'avais promené rapidement mon regard autour du vestibule. La caisse au chien et les nombreux bagages de la troupe qui, une demi-heure auparavant, encombraient la salle, avaient disparu. Le tout devait avoir été monté dans les chambres que les bateleurs allaient occuper durant leur court séjour.

Craignant que ma nouvelle rencontre avec Alfred pût donner lieu à un mot imprudent que recueillerait l'oreille de Trudent, j'allai attendre le beau blond sur la route.

Bientôt je le vis apparaître à la sortie de l'auberge conduit par Trudent qui me désigna du doigt en disant:

--Suivez le neveu du maire.