La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères

Chapter 17

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Entre celui de ces deux oncles auquel elle m'adresserait, ma mère opta pour le fermier. M'envoyer à Paris lui faisait trop peur. Mes instincts de vagabondage y auraient trouvé, cent fois plus nombreuses, ces tentations auxquelles il fallait me soustraire.

Un beau matin de printemps, je débarquai donc chez mon oncle le fermier, le plus gros bonnet du village de Montrel, où on le désignait sous le surnom du Père aux écus. Sa maison d'habitation, un peu distante des bâtiments d'exploitation, était la dernière du pays. Elle s'élevait au bord de la route, pour ainsi dire sur la frontière. Vingt pas plus loin, on était en Belgique, dont le premier village se nomme Reiseck.

Mon oncle put me loger à l'aise, car sa maison était dix fois trop grande pour lui. C'était une immense construction qui, avant la grande Révolution, avait fait partie d'un couvent. Vers 1825, on avait démoli le couvent pour n'en garder que ce bâtiment encore en bon état de solidité. Après être restés plus de vingt ans sans trouver un acquéreur, le bâtiment et le terrain sur lequel s'était, autrefois, étendu tout le couvent, avaient été vendus à bas prix à mon oncle.

On m'installa donc dans une des dix vastes chambres qui restaient inoccupées.

Ma première journée se passa à suivre mon oncle qui tint à me faire visiter sa ferme, ses écuries et, la nuit venue, jusqu'au lendemain, je ne fis qu'un somme.

Quand je me réveillai, il était grand jour. Le bruit de plusieurs voix qui causaient sur la route me fit aller à ma fenêtre.

En face de la maison de mon oncle, sur l'autre revers de la route, m'apparut une vaste bâtisse, dont la porte principale était surmontée d'un tableau à grotesque peinture, représentant un douanier joufflu et coloré, sanglé dans son uniforme de grande tenue et portant à la main un énorme bouquet de roses. Plus bas se lisaient ces mots: AU DOUANIER GALANT. _Ici on loge à pied et à cheval_. TRUDENT, _aubergiste_.

Les voix que j'avais entendues étaient celles de six douaniers qui causaient avec l'aubergiste, un grand sec, debout sur le seuil de sa porte.

Quand j'ouvris ma fenêtre, j'entendis une voix, dominant les autres, qui disait:

--J'en suis certain. Ils ont fait le coup cette nuit. Mais, je vous le jure, Trudent, je les pincerai ou j'y perdrai mes galons et mon nom de Vernot!

--Oui, vous les pincerez, je n'en doute pas, brigadier... Mais, pour y arriver, il faudrait d'abord une chose, répondit l'aubergiste.

--Laquelle?

--Savoir où ils ont leur chenil.

--Oh! je le découvrirai avant peu; j'ai mon moyen, dit le brigadier avec un sourire de malice.

Il se retourna vers ses hommes.

--En route! commanda-t-il.

Les douaniers allaient se mettre en route quand, d'une fenêtre voisine de la mienne, partit la voix de mon oncle qui demandait:

--Qu'est-ce donc? Avez-vous encore fait buisson creux cette nuit, mon pauvre Vernot?

* * * * *

A ce nom de Vernot qu'il entendait pour la seconde fois, Gontran interrompit le conteur.

--Mais, fit-il, Vernot est le nom de famille d'Henriette. Ce brigadier était-il son parent?

--C'était son père, dit La Godaille. Ancien sergent-major dans la ligne, Vernot à la fin de son congé, avait obtenu de passer dans les douanes de la frontière. Intelligent, actif et des plus braves, il n'avait pas tardé à se signaler en taillant de fortes croupières aux contrebandiers. Ses premiers coups avaient été heureux et, partant, les primes qui lui étaient revenues sur ses prises avaient été grosses. Peut-être aurait-on pu mettre son activité infatigable sur le compte de son avidité. Le soldat ne se défendait pas trop sur ce point et donnait pour excuse son vif désir de pouvoir amasser une petite dot à sa fille Henriette, alors âgée de seize ans, dont la naissance avait coûté la vie à sa mère.

A l'époque dont je parle, Vernot était un homme de quarante ans. Son ardeur à pourchasser les contrebandiers, loin de s'affaiblir, avait, au contraire, été aiguisée par la persistance de la déveine qui, depuis quelques années, avait remplacé ses succès du début. Il avait beau faire, la contrebande lui passait devant le nez, sans qu'il pût étendre assez vite la main pour l'arrêter au saut de la frontière... Voilà quel était Vernot.

--Bien, continuez votre histoire, dit Gontran.

* * * * *

A la voix de mon oncle lui demandant s'il avait fait buisson creux, le brigadier tourna la tête de son côté:

--Malheureusement, oui, Père aux écus, répondit-il en donnant à mon parent son sobriquet.

--Si vous n'êtes pas trop pressé, venez donc me conter cela en vidant un cruchon de bière, proposa mon oncle.

Cette offre fit tressauter l'aubergiste Trudent, qui s'écria d'une voix hargneuse:

--Un cruchon de bière! Le voilà bien, ce sac à écus, qui ne se soucie pas de faire du tort au commerce des autres. Est-ce que je n'en vends pas, de la bière, moi! Ai-je besoin qu'on la donne pour rien à ma porte... Oh! que je trouve jamais l'occasion de lui faire du tort, à ce Crésus, je ne la raterai pas!

Les douaniers s'étaient mis à rire à cette sortie de l'aubergiste lésé dans ses intérêts.

--Oh! oh! fit en riant le brigadier, je vois, Trudent, que vous êtes toujours à couteaux tirés avec le Père aux écus.

--Qu'il m'offre l'occasion d'une revanche, je ne vous dis que ça! gronda l'aubergiste.

Ces paroles avaient dû être entendues par mon oncle. Il dédaigna d'y répondre et cria au brigadier:

--Amenez vos hommes, Vernot; il y a de la bière pour tout le monde.

Si je voulais satisfaire ma curiosité, il fallait me hâter de descendre dans la salle où allaient arriver le brigadier et ses camarades. J'avançai donc les mains pour refermer la fenêtre que je n'avais fait qu'entr'ouvrir, ce qui, par l'étroite fente des vantaux, m'avait laissé entendre sans être vu par l'aubergiste qui, tout franchement, venait de se déclarer comme ennemi de mon oncle.

Au moment où j'allais pousser la fenêtre, je fus surpris par un fait étrange. Les douaniers qui se dirigeaient vers la porte de mon oncle, tournaient le dos à Trudent. Alors je vis l'aubergiste détendre vivement les doigts de ses mains comme s'il voulait indiquer un nombre, puis passer une de ses mains sur la tête en tenant l'index en l'air.

A coup sûr, c'était un signal, mais à qui s'adressait-il? Bien certainement, ce n'était pas à mon oncle.

Quand j'arrivai dans la salle basse, les douaniers étaient assis devant la table, sur laquelle une servante était en train de déposer des cruchons de bière. A mon entrée, je fus accueilli par le regard méfiant de Vernot qui, dans tout étranger au pays, soupçonnait un contrebandier. Ce regard se fit aimable quand mon oncle m'eut présenté.

Sitôt la première rasade bue, mon oncle débuta:

--Comme ça, Vernot, vous n'avez pas eu de chance cette nuit?

--Ah! ne m'en parlez pas, Père aux écus. Figurez-vous un coup superbe dont j'avais eu vent et que je guettais depuis une semaine.

--Un gros passage, alors?

--Rien que de la dentelle!

--Par chiens?

--Oui, par chiens.

--Vous avez raison. C'est triste de n'avoir pas pu mettre la main sur un pareil lopin. Votre part de prime eût été bonne, dit mon oncle en s'apitoyant sur la mauvaise chance du brigadier.

--Cette aubaine-là eût grandement avancé la dot de ma petite Henriette! soupira Vernot.

--Mais, appuya mon oncle, comment vous, brigadier, un vrai malin, avez-vous été refait?

--C'est à n'y rien comprendre! gronda le brigadier. Je m'étais mis à l'affût à l'angle du bois Monsion, et j'avais embusqué mes hommes trois cents mètres plus loin, à la sente du Bas-Ternois, où les chiens passeraient après s'être engagés dans les Coudreaux. Au passage de la meute, je devais prévenir mes hommes par un coup de fusil tiré sur le chien de tête. Sur les deux heures du matin, l'animal m'apparut sur la gauche et je fis feu. Aussitôt je vis arriver la meute, trente chiens environ et, comme je m'y attendais, ils s'engagèrent dans les Coudreaux.

--Bon, me dis-je, les camarades, prévenus par un coup de feu, vont les saluer au passage.

J'attends. J'écoute. Rien! Alors je m'impatiente et je cours à mes hommes que je trouve toujours n'ayant pas encore vu apparaître un seul museau de chien.

La meute entière avait disparu, comme engloutie dans une trappe.

Nous fouillons les Coudreaux. Pas seulement la queue d'un chien! Les auxiliaires que j'avais éparpillés sur trois lieues carrées pour guetter où se réfugieraient les chiens échappés à la fusillade n'avaient vu rien passer.

Et, avec rage, le brigadier s'écria:

--Que peut bien être devenue cette satanée meute?

Après un petit temps, pendant lequel il avait vidé son verre, mon oncle lui demanda:

--Que concluez-vous de cela, brigadier?

--Que le chenil où se réfugient les chiens, que nous supposions se trouver à deux ou trois lieues dans le pays, doit exister plus près de la frontière, par ici même, dans les plus près environs.

Mon oncle se mit à rire.

--Heu! heu! fit-il, je ne vois alors que Trudent ou moi qui puissions donner asile à ces chiens. Vous savez, Vernot, que vous n'avez qu'un mot à dire pour que je vous fasse visiter ma ferme de fond en comble.

--Oh! oh! Père aux écus, pouvez-vous me croire capable de vous soupçonner? protesta le brigadier qui, à son tour, vida son verre.

--Mais, reprit mon oncle, qu'est devenu le chien sur lequel vous avez fait feu? Habile tireur comme vous l'êtes, vous ne pouvez l'avoir manqué.

--Non, et je suis certain de l'avoir vu tomber. Mais j'étais alors pressé de rejoindre les camarades. Quand je suis retourné plus tard sur mes pas, j'ai bien trouvé une mare de sang, mais de chien, néant. Quelqu'un était venu qui avait dû emporter le mort ou le blessé, car nulle piste de sang n'indiquait que la bête eût cherché à continuer sa marche... Encore un mystère que j'aurai à éclaircir.

Vernot achevait de parler quand un vacarme de trompettes et pistons se fit entendre sur la route. Nous courûmes tous à la porte pour nous rendre compte de ce charivari.

--Tiens! annonça un douanier, c'est une voiture de saltimbanques qui revient de quelque kermesse belge.

C'était en effet une voiture de bateleurs. Deux hommes qui marchaient à côté des maigres biques d'attelage, avaient jugé bon de faire, dans le village, une entrée bruyante et soufflaient à pleins poumons dans leurs instruments.

Sur la banquette du cabriolet, qui formait le devant de cette voiture, se prélassait une femme d'une quarantaine d'années, aux formes massives, dont le visage gardait quelques traces d'une beauté qui, en son temps, devait avoir séduit ceux qui ne tiennent pas absolument à la mignardise.

--C'est, ma foi! la Belle Flamande, nous annonça encore le même douanier.

La Belle Flamande, paraissait-il, était fort en réputation sur tous les champs de foire de Belgique et du nord de la France. Sa spécialité était d'avaler des étoupes enflammées, des cailloux et des lapins vivants. Elle venait, disait-on, de perdre son mari, un hercule mort de la rupture d'un vaisseau dans la poitrine pour avoir voulu soulever une charrette trop chargée de spectateurs.

Cette mort, toute récente, n'avait pas fort secoué la tendresse conjugale de la Belle Flamande, car, à l'entrée de la voiture dans notre village, elle riait de tout coeur avec un jeune blond qui, assis à côté d'elle, sur la banquette de devant, tenait les guides des deux rossinantes.

Le brigadier Vernot, je vous l'ai dit, soupçonnait, par état, un contrebandier dans tout nouvel arrivant au village. A la vue de la voiture qui allait entrer dans Montrel, il fronça le sourcil en disant:

--Pourquoi ces cocos-là reviennent-ils par la traverse au lieu de rentrer en France par la route? Ont-ils voulu éviter le poste de visite? Allons voir ça, les enfants.

Suivi de ses hommes, il marcha vers la voiture qui venait de s'arrêter devant l'auberge de Trudent. Je leur emboîtai le pas. Les saltimbanques, vous le savez, m'attiraient.

Quand nous arrivâmes, la Belle Flamande et le jeune blond avaient déjà mis pied à terre et, de l'arrière-voiture, étaient sortis un homme et une femme. Avec les deux qui jouaient de la trompette, la troupe comprenait six personnes.

S'avançant en tête, le jeune blond se dirigeait, suivi de la Belle Flamande, vers la porte de l'auberge, quand il fut arrêté par Vernot qui lui posa la main sur le bras en disant:

--Pas si vite, mon garçon! La visite d'abord.

Au contact de la main du brigadier, le blondin eut une lueur de colère dans l'oeil et il recula d'un pas comme pour se mettre en position de résistance. Il était joli garçon, ce gars-là, mais, à ce moment, tout le charme de son visage disparut pour faire place à une expression farouche. Il devait avoir le sang qui lui arrivait facilement sous les ongles.

Mais Vernot n'était pas homme à s'effaroucher pour si peu.

--De quoi! de quoi! lâcha-t-il railleusement; tu fais donc le gros dos, mon cadet?

Mais, lui aussi, avait la moutarde prompte à lui monter au nez, et son échec de la nuit était loin d'avoir calmé sa bile. Il reprit d'un ton sec:

--Allons! Plus de manières! Approche.

Immédiatement le blond poussa une sorte de rugissement de colère et tomba, bien campé sur sa jambe droite, à la garde de la savate en grinçant:

--Viens-y donc, mauvais gabelou!

Quand je dis «bien campé sur sa jambe droite», je me trompe... Car, voyez-vous, la savate, c'était et c'est encore mon fort. De la mauvaise société que j'avais fréquentée, je n'avais retiré que ce talent-là, mais j'y étais passé maître... Elle avait trop de raideur, sa jambe! Le jarret lourd, empâté, pas de détente. Moi, j'aurais eu affaire au blondin, que je lui aurais mouché le nez avec le talon de ma botte avant que sa jambe droite se fût remuée... J'ai su, depuis, que ça lui provenait d'une ruade de cheval qu'il avait reçue.

En voyant le jeune homme vouloir résister à leur chef, les douaniers s'avancèrent à l'aide, mais Vernot les fit reculer en disant:

--Tenez-vous tranquilles, vous autres. Croyez-vous que je ne suffirai pas seul à rogner ses ergots à ce jeune coq?

Et il marcha sur le blondin.

Je ne sais ce qui serait arrivé si, à ce moment, la Belle Flamande ne fût intervenue en disant:

--Laisse-toi faire, Alfred. M. le brigadier est dans son droit. Il exécute son devoir.

A ces mots, le garçon quitta sa pose de défense et, sans mot dire, mais sombre et l'oeil mauvais, il laissa la main de Vernot tâter ses poches.

Puis ce fut au tour de la Belle Flamande de se soumettre à la visite que le brigadier fit très sommaire.

Cependant les douaniers de Vernot fouillaient les autres saltimbanques. Puis vint le tour de la voiture dans laquelle le brigadier monta.

A ce moment, la Belle Flamande s'était rapprochée du blondin qui, la figure refrognée, se tenait à l'écart.

--Que t'es bête, fiston! Faut jamais résister à l'autorité. Il vous en cuit toujours! lui dit-elle à mi-voix.

--Oh! ton brigadier, je le repigerai! gronda le jeune homme en tordant sa moustache d'une main nerveuse.

--Eh! eh! fit vivement la femme alarmée, tu sais? pas de bêtises! Crois en ta mère, Alfred!

Le dialogue fut coupé par la seconde femme de la troupe, une fort gentille brune, qui accourut pour dire à la Belle Flamande:

--Méfiez-vous pour la caisse: le gabelou va mettre la main dessus.

En effet, du fond de la voiture, retentit la voix de Vernot qui criait:

--Qu'est-ce que c'est que cette caisse en bois, percée de trous et fermée au cadenas?... Il y a, là dedans, quelque chose qui grouille.

En trois bonds, la Flamande fut à la portière du fond de la voiture pour répondre à Vernot:

--C'est la caisse où j'enferme les lapins que je dévore tout vivants dans les foires, monsieur le brigadier.

--Il paraît que si vous les dévorez, la maman, vous ne les digérez pas, puisque vous les remettez sous clé après la représentation, goguenarda Vernot qui avait retrouvé sa bonne humeur.

--Oh! dit la Flamande qui se faisait aimable et rieuse, le «sous-clé» est une précaution contre mes artistes qui, plusieurs fois, m'ont chipé des lapins qu'ils ont fricotés sans ma permission.

Et, souriante, la voix douce, en tendant la clé:

--Voulez-vous ouvrir la caisse, monsieur le brigadier? demanda-t-elle.

--Non, pas la peine, dit Vernot se déclarant satisfait par l'explication et, surtout, par l'offre de la clé.

Il finissait de parler quand il me sembla entendre la seconde femme, la belle brune, qui soufflait à Alfred:

--Enfoncé, le gabelou!

La caisse à trous ne renfermait donc pas le contenu annoncé. Quel était donc, à défaut de lapins, l'être qui, suivant l'expression du brigadier, «grouillait» entre ces planches?

Descendu de la voiture, le brigadier procéda à un interrogatoire:

--D'où venez-vous? demanda-t-il à la Flamande.

--De la kermesse de Namur, en Belgique.

--Et vous allez?

--Pas plus loin, pour le moment, que l'auberge de Trudent, où nous comptons nous reposer pendant trois ou quatre jours, attendu que la plus prochaine foire, en France, n'arrive que la semaine prochaine.

--Très bien! prononça le brigadier qui fit à ses hommes signe de le suivre.

Quand il passa devant Alfred, ce dernier se tenait si raide, la mine tant provocante, l'oeil si menaçant, que le brigadier, agacé par cet air furibond, lui dit d'un ton gouailleur:

--Toi, un conseil, mon cadet! Mange ta colère et charrie droit, ou tu t'en trouverais mal.

Un frisson de rage contenue secoua le jeune homme, mais il ne souffla mot. Seulement, lorsque le brigadier fut à quelques pas, il répéta avec un sourire féroce:

--Toi, je te repigerai.

Tous, les saltimbanques et moi, nous étions restés à regarder s'éloigner la petite troupe. A cent pas plus loin, nous vîmes le brigadier se séparer de ses hommes, qui continuèrent leur route, tandis que lui se retournait vers nous.

--Est-ce qu'il va encore nous retomber sur le dos? demanda la Belle Flamande à l'aubergiste Trudent, qui, depuis le commencement de la scène, s'était tenu sur le pas de sa porte.

--Non, dit Trudent; le brigadier va entrer, sur sa gauche, dans le sentier qui conduit à la petite maison qu'il habite.

--Qu'il habite seul? demanda Alfred d'un ton qui me fit presque peur.

Tudieu! Il avait la rancune solide et la colère facile, ce beau blond! Il ne faisait pas bon qu'il vous en voulût.

--Non, pas seul, répondit l'aubergiste; il demeure avec sa fille et un vieux douanier estropié, du nom de Carambol, qu'il a recueilli.

--Ah! il a une fille? dit Alfred.

--Une jolie demoiselle à marier.

--Bon! fit le blondin qui suivit sa mère entrant dans l'auberge.

Ce n'était rien que ce «bon!» et, pourtant il m'émut. A l'intonation du particulier quand il le prononça, je ne sais quel pressentiment m'avertit qu'un danger menaçait la fille du brigadier.

Après être encore resté quelques minutes à regarder les saltimbanques qui déchargeaient leur voiture, je retournai près de mon oncle que je retrouvai toujours attablé devant son cruchon de bière et fumant sa pipe.

--Eh bien! garçon, me dit-il en souriant, il paraît que tu as employé là un bon quart d'heure à te distraire.

Je lui fis, de ce qui s'était passé, un récit qu'il écouta sans paraître y porter grande attention. Mais il en fut autrement lorsque j'arrivai à parler de la caisse à trous et qui était censée renfermer des lapins.

--Tu crois qu'elle ne contenait pas de lapins? me demanda-t-il avec une curiosité subitement éveillée.

--C'est à supposer. La déclaration faite par la Belle Flamande, que cette caisse renfermait des lapins, devait être fausse, puisque, quand Vernot, y ajoutant foi, a refusé la clé, j'ai entendu la seconde femme qui disait: «Enfoncé, le gabelou!»

--Et tu es d'avis que, pourtant, la caisse devait contenir un être vivant?

--Dame! oui! Le brigadier a dit que ça grouillait.

Un souvenir me revint alors.

--Oui, oui, appuyai-je, ce devait être un animal... blessé ou malade.

Mon oncle releva brusquement la tête.

--Qu'est-ce qui te fait dire cela? me demanda-t-il avec un très visible intérêt.

--C'est que, tout à l'heure, comme ils déchargeaient la voiture, j'ai vu deux saltimbanques en tirer la caisse. Comme l'un y mettait de la brusquerie, j'ai entendu l'autre lui dire: «Doucement; il se mettrait à geindre!» Et, là-dessus, ils s'y sont pris comme s'ils portaient de la porcelaine fine.

Mon oncle posa sa pipe sur la table, but lentement sa chope, l'air tout recueilli, puis finit par me dire:

--Garçon, il faut me rendre un service.

--Lequel?

--Je veux savoir quel animal contient cette caisse.

Avant que je pusse m'étonner sur son étrange curiosité, il tira de sa poche une poignée de monnaie qu'il me tendit en ajoutant:

--Voici de quoi régaler les saltimbanques et te faire leur camarade.

Et, d'un ton qui m'imposait une leçon:

--Tu sais, appuya-t-il, garde-toi bien de les interroger... Il faut que tu retrouves la caisse et que, tout seul, bien adroitement, tu arrives à savoir l'animal qu'elle garde prisonnier.

--Compris! dis-je.

Je marchais vers la porte quand il me rappela.

--Ah! dis donc, fit-il, j'oubliais de bien te recommander de revenir tout de suite m'avertir, dans le cas où l'animal en question serait...

Il s'arrêta comme s'il allait commettre une imprudence, sembla hésiter, puis se consulter, et enfin, se décidant pour la confiance, il acheva:

--... Serait un chien.

--Un chien? répétai-je étonné.

--Oui, un chien blanc, tacheté de jaune... qui, s'il est blessé, doit l'avoir été par un coup de feu... A présent, pars, mon garçon, en te disant que service et discrétion absolue te vaudront un joli billet de cent francs.

Je m'éloignai en riant de l'idée de ma mère qui m'avait expédié à mon oncle pour me soustraire aux saltimbanques dont je faisais ma société de prédilection.

En s'installant à l'auberge de Trudent, le premier souci de la troupe de la Belle Flamande, qui mourait de faim, avait été de s'attabler pour déjeuner. Ils étaient dans une pièce à gauche de la salle d'entrée. J'entendais le bruit des voix, des assiettes, des verres.

Le billet de cent francs que m'avait promis mon oncle allait m'être bien facile à gagner, car le premier objet qui frappa ma vue, en pénétrant dans la salle d'entrée, fut la caisse à trous.

Pressés qu'ils étaient de manger, les saltimbanques avaient déposé là tout ce qu'ils avaient tiré de la voiture.

Au milieu des nombreux accessoires de la troupe se trouvait donc la caisse qui, par bonheur, ce qui prouvait qu'elle avait dû être récemment ouverte,--était débarrassée de son cadenas, que je voyais posé sur le parquet.

Personne n'était là. Deux secondes me suffisaient pour lancer mon coup d'oeil. Je soulevai donc vite le couvercle.

C'était bien un chien... un chien blanc tacheté de jaune... un chien au flanc troué par une arme à feu.

Il ne me restait plus qu'à rejoindre mon oncle pour lui porter la nouvelle et toucher mes cent francs.

Je refermais le couvercle quand, tout à coup, une main se posa sur mon épaule en même temps que, derrière moi, une voix prononça ces mots:

--La curiosité est un défaut dangereux... très dangereux!

Je me retournai brusquement.

C'était le saltimbanque Alfred.

Il arrivait sans doute pour panser l'animal, car il tenait à la main un bol d'eau fraîche et des linges.

Ses yeux, fixés sur moi, avaient ce même regard mauvais dont, une heure auparavant, il avait suivi le brigadier Vernot à son départ.

En somme, je savais à quoi m'en tenir et j'avais hâte d'aller apprendre à mon oncle que la caisse renfermait un chien tel qu'il me l'avait désigné. Inutile était de laisser maître Alfred le temps de me chercher la querelle que m'annonçaient ses yeux menaçants.

Je prenais donc mon élan pour déguerpir sans avoir soufflé mot quand, soudain, je vis Alfred refermer vivement la caisse, s'asseoir sur le couvercle et me sourire après m'avoir soufflé à voix basse:

--Pas un mot du chien!

La cause de ce changement à vue devait être un homme qui allait entrer dans l'auberge et que le fils de la Belle Flamande avait aperçu avant moi.