La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères

Chapter 16

Chapter 163,810 wordsPublic domain

--Oh! oh! dit, en riant, le juge qui arrangeait ses cartes en main, je refuse un triomphe que je n'ai pas mérité. Si donc, messieurs, vous êtes en veine de félicitations, il faut les adresser à qui de droit; en un mot, rendre à César ce qui appartient à César.

Alors s'adressant à son domestique:

--Augustin, fit-il, dites à Cydalise de venir recevoir les compliments de ces messieurs.

Si, après cet ordre, M. Grandvivier n'eût ramené son attention sur ses cartes, il aurait pu voir le tressaillement qui, de la tête aux pieds, avait secoué le baron, devenu livide. En même temps, son oeil, plein d'une méfiance craintive, s'était fixé sur le juge, semblant redouter un piège sous ce qui venait d'être dit.

Alors M. Grandvivier s'était remis tout à sa partie et, en fixant son jeu, était en train de se consulter sur la carte qu'il avait à jouer.

En une seconde, le baron eut dompté son trouble et, pour ajouter son mot à l'éloge de Cydalise:

--La vérité, dit-il, est que vous possédez, monsieur, un cordon bleu remarquable.

--Oui, fit le juge; malheureusement, je vais être forcé de m'en séparer.

L'attente de l'arrivée de la cuisinière avait suspendu le jeu à la table de whist. En entendant ces paroles, Camuflet demanda:

--Cydalise est donc toujours malade?

--Oui. Je ne voulais pas d'abord le croire. Mais j'ai dû reconnaître qu'elle souffre d'une sorte de maladie nerveuse.

--Deux ou trois mois de calme et de repos suffisent quelquefois pour faire disparaître ce genre d'affection, avança Cabillaud père.

--Aussi, reprit le magistrat, suis-je décidé à accorder à ma domestique la permission qu'elle me demande d'aller passer quelques semaines à la campagne.

--Puis vous la reprendrez, n'est-ce pas? demanda Fraimoulu, saisi par l'espoir d'accaparer plus tard Cydalise.

A cette demande, un nuage d'inquiétude avait paru sur le front de Walhofer. Il se dissipa quand le juge répondit:

--Si je la reprendrai? Vous n'en pouvez douter... Quand ce ne serait, messieurs, que pour avoir le plaisir de vous faire apprécier une seconde fois sa cuisine.

Il finissait quand apparut Cydalise.

Fort occupée par la préparation de son dîner, la cuisinière n'avait pensé qu'à ses fourneaux. L'idée ne lui était pas venue de demander au domestique Augustin, peu causeur du reste, des détails sur les convives. Elle arrivait donc parfaitement ignorante des personnes que son maître avait reçues à sa table.

--Cydalise, dit le magistrat, je vous ai fait venir parce que ces messieurs ont tenu à vous complimenter sur le repas excellent que vous nous avez improvisé.

--Ces messieurs sont trop bons, prononça Cydalise.

Puis, lentement, elle s'inclina, tournant sur elle-même, pour répéter son salut à chaque table de jeu.

Lorsqu'elle se trouva en face de M. de Walhofer elle éprouva un violent soubresaut, fit un pas en arrière et, d'une seule pièce, tomba évanouie sur le parquet.

Cabillaud père fut aussitôt sur pied pour donner ses soins à la cuisinière.

--Rien de grave, annonça-t-il. Rien qu'une surexcitation résultant du zèle qu'elle a probablement mis à vouloir se surpasser en improvisant notre dîner... Il faudrait la porter sur son lit.

Comme le valet Augustin se baissait pour soulever Cydalise, Fraimoulu, qui en sa qualité de propriétaire, savait que l'appartement comportait deux chambres de domestiques sous les combles, dit à son neveu:

--Gontran, aide donc Augustin à la porter au sixième étage.

--Mais non, mais non! fit vivement M. Grandvivier, il n'y a pas à monter au sixième. Ayant fait exécuter une nouvelle office sur une partie de la cuisine, j'ai converti l'ancienne en une chambre de domestique sous même clé que l'appartement. C'est Cydalise qui l'occupe. Augustin n'a pas besoin d'aide pour porter la malade sur son lit.

Puis, s'adressant à Cabillaud père qui s'apprêtait à suivre le valet tenant Cydalise en ses bras:

--Mon cher docteur, dit-il, je la recommande à vos bons soins.

--Soyez sans crainte. C'est peu grave du reste. Une potion calmante des plus anodines et une bonne nuit suffiront pour que, demain, votre cuisinière soit rétablie.

Ensuite, écartant son fils Gustave qui faisait mine de l'accompagner:

--Non, reste là. J'y suffirai seul.

Et il suivit Augustin emportant l'évanouie.

Rien dans le maintien du baron de Walhofer n'avait indiqué qu'il se crût la cause de l'évanouissement de la cuisinière. Son visage n'avait exprimé qu'un sentiment de compassion.

Seulement, à la chute de Cydalise sur le parquet, une colère froide lui avait mordu le coeur.

--Maladroite maudite! avait-il pensé.

Cette fureur secrète s'était troublée en entendant le juge annoncer que Cydalise, au lieu de loger au sixième étage, avait sa chambre dans l'appartement.

--Comment pourrai-je, à présent, faire la leçon à cette poule mouillée qui n'a pas su commander à son émotion en me voyant?... Ce n'est plus facile comme là-bas, rue de Turenne... Maintenant que me voici introduit chez Grandvivier par un heureux hasard, la sotte et peureuse créature va-t-elle me trahir?

Et la rage lui incendiant, plus ardente, le cerveau, il serra les poings en se disant:

--S'il en était ainsi, malheur à elle!

Ce transport de fureur, que nul des assistants n'aurait pu deviner sous son attitude calme, s'apaisa chez le baron en entendant M. Grandvivier dire après le départ de Cabillaud:

--Voilà qui me décide à accorder à Cydalise cette clé des champs qu'elle m'a plusieurs fois demandée. J'hésitais à me séparer de cette femme qui est à la fois bonne cuisinière et domestique dévouée.

Cela dit d'un ton affectueux, le juge secoua la tête et ajouta d'un ton contrarié:

--Cela tombe mal.

L'incident avait fait abandonner les parties de jeu. Chacun se tenait autour du maître de la maison qui répéta en appuyant sur ses mots:

--Oui, cela tombe très mal.

--Vous aviez sans doute le projet de donner quelques dîners pour lesquels le talent de Cydalise va vous faire défaut? avança Fraimoulu, interprétant à sa façon le regret du magistrat.

--Non, fit le juge. Ma contrariété vient de ce que, au lieu de cette servante sur laquelle je pouvais compter, j'aurai une nouvelle figure ici, pour le moment prochain du retour de ma fille.

--Votre enfant va donc revenir? demanda Camuflet.

--Oui, dans une quinzaine de jours.

--Parfaitement guérie?

--Ayant recouvré toute sa santé, prononça gaiement M. Grandvivier.

Et, revenant à ses moutons:

--Voilà pourquoi, mon cher Camuflet, par cette cloison que je vous ai fait élever, j'ai dû rétrécir la cuisine afin d'avoir une nouvelle office, ce qui me permettait d'utiliser l'ancienne en la transformant en une chambre de bonne qui n'existait pas, sous clé, dans l'appartement... Il est nécessaire que ma fille ait, la nuit, une domestique couchée à proximité. C'est là ce qui fait que je n'ai pas envoyé Cydalise loger au sixième étage.

Cependant Fraimoulu s'était penché à l'oreille de son neveu pour lui souffler tout bas:

--Mademoiselle Grandvivier ferait joliment ton affaire! Une belle dot!... Brise donc ta stupide liaison!

Bien décidé à la résistance, Gontran, pour en finir une bonne fois, répondit sur le même ton à son oncle:

--Savez-vous la différence qui existe entre la Dame Blanche et mon mariage?

--Non, lâcha l'oncle ahuri.

--C'est que la «Dame Blanche vous regarde», et que mon mariage ne vous regarde pas du tout.

A ce moment reparut Cabillaud père, pour donner des nouvelles de la malade.

--En revenant à elle, annonça-t-il, Cydalise a eu une crise de larmes qui l'a soulagée, mieux que la potion calmante. Quand je l'ai quittée, elle s'endormait... C'est tout un paquet de nerfs que cette fille!

Cinq minutes après, tous partaient, reconduits jusqu'à la porte par M. Grandvivier.

En saluant le baron qui fermait la marche, le juge prit congé de lui par cette banalité dite d'une voix aimable:

--Enchanté de l'occasion qui m'a permis d'apprendre un peu le jeu de l'écarté.

--Oh! vous avez encore besoin de recevoir bien des leçons! répliqua en riant Walhofer.

--Aussi ai-je l'espoir que vous n'abandonnerez pas votre élève, prononça le juge.

En même temps qu'il invitait le baron à revenir, le magistrat lui tendait la main.

--Pour sûr, il ne me connaît pas! se répéta le baron en serrant la main qui lui était offerte.

Derrière la porte qu'il venait de refermer sur les partants, M. Grandvivier essuya avec dégoût sur son vêtement la main qu'avait touchée le baron.

--Gare à toi, misérable! gronda-t-il.

Puis, d'un pas lent, il se dirigea vers la chambre de Cydalise.

Le sommeil dont avait parlé Cabillaud n'était pas venu ou avait dû être de fort courte durée, car la cuisinière, à l'entrée de son maître, s'était dressée sur son séant, pâle, la figure convulsée, frissonnante de terreur. Elle tendit vers lui ses mains suppliantes en disant d'une voix brisée:

--Grâce! Pitié!

--Grâce! répéta le juge. Grâce pour qui? Pour vous ou pour lui? M'avez-vous fait grâce à moi dont vous avez brisé le coeur par la plus épouvantable torture? Avez-vous eu pitié de ma pauvre enfant que vous avez perdue, vous et votre ignoble complice?

Un instant le juge regarda cette fille anéantie par une immense épouvante, puis il reprit:

--Si c'est pour vous, Cydalise, que vous demandez grâce, à quoi bon? Vous savez que, si vous tenez votre promesse, vous n'avez rien à craindre de ma vengeance. J'ai juré et je tiendrai mon serment de m'en remettre au ciel du soin de vous punir... et, j'en ai la certitude, il vous punira... Sans qu'il vous vienne de moi, le châtiment ne saurait tarder à vous atteindre.

Après un rire qui se pouvait comparer à une sorte de rugissement rauque et féroce, M. Grandvivier poursuivit:

--Mais, pour lui, il n'en est pas de même. Je ne confierai à personne le soin de me venger... De lui-même, il est venu se mettre sous ma main... et ma main va s'abattre sur lui terrible et impitoyable!

Comme s'il croyait déjà tenir sa proie, M. Grandvivier étendit un bras menaçant en répétant son rire tout vibrant d'une haine farouche.

Il retrouva son calme pour dire d'un ton bref:

--Demain, devant témoins, je vous offrirai de vous laisser partir et vous refuserez votre liberté.

Pantelante de la terreur immense que lui inspirait son maître, Cydalise bégaya d'une voix convulsive:

--Oui, monsieur, je refuserai de quitter votre service.

Le juge fit une pause, comme si ce qu'il avait à demander lui coûtait à dire; puis avec effort:

--Depuis combien de temps n'avez-vous parlé à votre misérable complice?

A cette question, la cuisinière se mit à trembler, et elle finit par balbutier:

--Dans la dernière semaine que nous avons habité rue de Turenne, il est venu au milieu de la nuit.

Et vivement, avec le ton d'une sincérité indéniable, elle ajouta:

--Mais je vous jure, monsieur, que ce n'est pas volontairement que je l'avais attiré.

--Je le sais, dit froidement le juge. C'est moi qui, en vous ordonnant d'ouvrir la fenêtre du salon, vous ai fait lui donner le signal qui, jadis, était celui de vos rendez-vous nocturnes. Aussi l'ai-je vu franchir le mur et traverser le jardin pour aller vous rejoindre... Un moment, le désir m'est venu de l'abattre d'un coup de fusil, mais, la réflexion aidant, je l'ai laissé passer, car ma vengeance n'eût pas été ce que je la veux... Il me faut la mort de cet homme sans que rien puisse m'en accuser... et, surtout, sans que la réputation de ma fille soit effleurée par l'ombre même d'un soupçon.

Cydalise avait écouté, frémissante, les yeux agrandis par l'épouvante. Tant de haine implacable avait accentué les paroles du juge, qu'elle s'écria effarée:

--Non, vous ne m'avez pas pardonné!

--Vous avoir pardonné? répéta le magistrat en secouant la tête lentement. Vous dites vrai, non. Mais j'ai juré, devant les aveux de votre repentir, de laisser au ciel, je vous le répète, le soin de vous punir... Et mon serment, je le tiendrai si vous ne faites rien qui laisse ce misérable échapper à ma vengeance.

--Aujourd'hui, je le hais! C'est lui qui m'a perdue! prononça Cydalise avec une rage farouche.

Après un court silence, M. Grandvivier reprit:

--A votre dernière entrevue, que vous a demandé cet homme?

--Il tenait surtout à savoir si votre fille allait bientôt revenir.

Un sourire cruel passa sur les lèvres du juge.

--A cette heure, il en est assuré, dit-il, car, ce soir même, devant mes invités, j'ai pris soin d'annoncer le prochain retour d'Angèle.

Ensuite, d'une voix qui ordonnait:

--Demain, reprit-il, le chenapan rôdera autour de la maison, guettant votre première sortie, d'abord pour vous imposer de rester chez moi où vous devez servir ses intérêts... Sur ce point, vous lui laisserez croire que c'est à lui que vous cédez... Puis, pour étudier les moyens de vous revoir à sa guise dans ce nouveau domicile... Vous m'avertirez de ce qui aura été convenu à ce sujet.

Et d'un ton bref et dur:

--Vous m'avez compris? ajouta le juge.

--J'obéirai, articula péniblement la servante, secouée par un nouveau frisson et suivant d'un regard plein de terreur M. Grandvivier qui se retirait lentement.

Pourquoi Cydalise ne cherchait-elle pas à se soustraire par la fuite aux ordres de son maître? Il fallait qu'un terrible secret la mît sous la puissance du juge, car, quand elle fut seule, elle répéta entre ses dents, qui claquaient d'épouvante:

--Oui, oui, j'obéirai!

XIX

--Gontran, on sonne.

--Crois-tu, chérie?

--Oui, j'ai entendu un petit coup. Ce doit être ce jeune homme venu hier et qui nous a glissé sous la porte le mot d'écrit annonçant qu'il reviendrait aujourd'hui; ce monsieur Frédéric Bazart qui, m'as-tu dit, a, dernièrement, été accusé de deux assassinats.

--Allons voir par le trou.

Ces phrases, il est inutile de le dire, étaient échangées entre Gontran et sa maîtresse le lendemain du dîner offert par M. Grandvivier à Fraimoulu et à ses invités après le bel exploit de la fameuse Nadèje.

--Oui, c'est le visiteur d'hier, souffla Gontran à Henriette, après avoir mis l'oeil au trou qui permettait de voir quiconque stationnait sur le carré.

--Alors je vais m'enfermer dans la chambre à coucher pendant que tu le recevras dans la salle à manger, annonça tout bas la jolie blonde avant de se retirer sur la pointe du pied.

Gontran ouvrit la porte à Frédéric Bazart.

Dès qu'il fut assis dans la salle à manger où Gontran venait de l'introduire, Frédéric débuta de sa voix chaude et franche:

--Avant d'entrer en relations, monsieur, il faut d'abord bien se connaître. Il est donc bon que vous sachiez qu'il y a dix jours à peine j'étais en prison, accusé d'un double assassinat.

Avec un particulier qui procédait aussi carrément, il n'y avait qu'à l'imiter. Gontran répondit donc:

--Les journaux, en racontant l'affaire, m'avaient appris votre nom que j'ai retrouvé, hier, au bas du billet que vous aviez glissé sous ma porte... Ils m'ont aussi appris qu'une ordonnance de non-lieu avait été rendue en votre faveur.

L'ex-bateleur approcha son visage de Gontran.

--Regardez-moi dans les yeux, dit-il, et, bien sincèrement, je vous en conjure, avouez-moi si, malgré l'ordonnance de non-lieu, vous me croyez capable d'assassinat.

Le visage de l'ancien saltimbanque dénotait tant de loyauté et de franchise que Gontran n'hésita pas.

--Non, fit-il.

--Alors, dit en riant Frédéric, nous ne tarderons pas à nous entendre quand je vous aurai fait ma confession.

L'unique souci de Gontran était que l'entrevue s'abrégeât pour qu'il pût aller délivrer Henriette, prisonnière dans la pièce voisine.

--A quoi bon une confession? fit-il. Veuillez seulement me dire à quel motif je dois votre visite.

--Motif et confession ne vont pas l'un sans l'autre. Écoutez-moi, je vous prie.

Sans attendre un acquiescement à l'attention qu'il réclamait, Frédéric poursuivit:

--Avant mon arrestation, j'étais un vilain pierrot... Pas vicieux pour quatre sous, je m'en vante; mais noceur en diable, un tantinet paresseux et tout ce qu'il y a de plus loupeur... Quant à l'instruction, lire, écrire et compter, voilà tout mon bagage.

La voix du bateleur se fit grave pour continuer:

--La prison m'a changé. J'en suis sorti un tout autre homme. Avec ma liberté m'est arrivé un héritage; les soixante mille livres de rente du pauvre oncle qu'on m'accusait d'avoir tué... Une telle fortune... devinez-vous mon embarras?... à moi qui ne sais qu'en faire!

Gontran se mit à rire.

--Bien des gens, moi tout le premier, voudraient être à votre place, dit-il.

--Comprenez-moi, reprit sérieusement Frédéric. Avec mon instruction incomplète, je n'ai pas en moi assez de ressources pour combattre l'ennui qui m'attend inévitablement dans l'oisiveté que me permet ma fortune... Mes distractions d'autrefois m'inspirent aujourd'hui un profond dégoût... De plus, je n'ai que vingt-cinq ans, l'âge où l'homme a besoin d'agir, de se remuer... et moi, je vous le jure, je suis d'une nature qui aime grandement à se remuer... Alors, savez-vous ce que je me suis dit?

--Non, dit Gontran qui se laissait aller au charme de cette franchise un peu triviale.

--Je me suis dit: L'oisiveté est mauvaise conseillère, mon bonhomme; en conséquence il s'agit de mettre la charrue devant les boeufs. Quand tant d'autres demandent la fortune au travail, toi, puisque tu as la fortune, fais l'inverse, demande-lui du travail.

--Bonne idée! approuva Gontran.

--Oui, mais, en fait de travail, il faut un état. Le seul que je sache... et encore bien médiocrement... c'est celui que j'ai appris pendant l'année que j'ai passée avec mon oncle Bazart, l'entrepreneur, l'associé de la maison Camuflet et Bazart... Va donc pour la bâtisse! me suis-je écrié... Alors je suis venu vous trouver... pour vous dire: «Vous êtes jeune aussi. Vos études en architecture vous font un aide précieux pour moi. Associons-nous. Vous apporterez la science, moi je fournirai mes capitaux et je conduirai le travail.»

Cela dit, Frédéric tendit la main à Gontran en demandant de sa voix redevenue gaie:

--Hein! c'est dit? Vous acceptez? Topez là, mon associé!

Gontran hésita.

--Une question d'abord, dit-il avec étonnement.

--Je vous écoute.

--Comment se fait-il que vous soyez venu directement vous adresser à moi?

--Ah! voici la chose! On a bien raison de dire qu'à quelque chose malheur est bon... Le malheur de mon arrestation m'a valu un ami, ou, pour mieux dire, un protecteur, un Mentor qui s'est intéressé à moi. Ce protecteur est M. Grandvivier, le juge d'instruction qui était chargé d'instruire mon affaire. Quand je lui ai parlé de mon embarras devant mes écus, c'est lui qui m'a conseillé le travail et, comme j'optais pour la bâtisse, il m'a présenté à un de ses amis qui a été du bâtiment, M. Camuflet, l'ex-associé de mon oncle. C'est de ce dernier qu'est venue l'idée de mon association avec un architecte. A son tour, M. Camuflet m'a renvoyé à un M. Lebrun.

--Mon patron? fit Gontran.

--Précisément.

--Qui a refusé?

--Qui m'a répondu: «Je suis assez riche et assez vieux pour prendre mon repos. Adressez-vous à mon meilleur élève, Gontran Lambert, un garçon auquel il ne manque que des capitaux pour réussir.» Alors je suis accouru pour vous crier: Voici les capitaux! Prenez le capitaliste par-dessus le marché!

Son explication donnée, l'ancien saltimbanque tendit encore sa main à Gontran en répétant:

--Hein! c'est dit, monsieur Lambert? Vous acceptez? Topez là, mon associé!

Sans hésiter cette fois, Gontran mit sa main dans celle qui lui était offerte.

--J'accepte, dit-il.

--Et nous débuterons par une affaire que votre patron vous cède... Il s'agit de constructions à élever, rue de Turenne, sur l'emplacement d'un jardin que le propriétaire veut utiliser plus productivement... un arrière-bâtiment destiné à masquer un vilain voisinage... Tenez, M. Grandvivier, précisément, était encore, il y a deux semaines, le locataire de ce jardin qui va disparaître.

Sur ce, pris de joie, l'ex-bateleur se mit presque à danser en s'écriant:

--Bravi! bravo! me voilà sauvé de l'ennui! Je vais donc enfin m'amuser en m'éreintant à travailler... Vous pourrez donner vos plans, monsieur Lambert, vous aurez en moi un rude contremaître pour les faire exécuter.

Et éclatant de rire:

--Ah! fit-il, je le jure, il est bien mort, le La Godaille!... Non, personne n'aura plus le droit de m'appeler La Godaille!

Au nom de la Godaille, un cri de joie avait retenti dans la pièce voisine et soudain, sur le seuil de la salle à manger, apparut Henriette émue, le sourire aux lèvres, fixant sur le bateleur un regard tout étincelant de reconnaissance.

A la vue de la jolie blonde, la surprise fit reculer d'un pas Frédéric, et, la voix chaude d'affection, il s'écria:

--Ma bonne petite Henriette!

La jeune femme marcha vers lui.

--Oui, dit-elle avec attendrissement, votre petite Henriette qui n'a pas oublié son protecteur et qui, elle, vous nommera toujours La Godaille, parce que ce nom, depuis bien longtemps gravé dans son coeur, lui rappelle le compagnon dévoué qui, jadis, veilla sur elle au risque de sa vie.

Ensuite, elle lui tendit le front en demandant:

--Est-ce que vous refusez de m'embrasser, mon bon La Godaille?

Et après avoir regardé Gontran, tout stupéfait de la scène, elle ajouta en souriant:

--Gontran n'est pas jaloux. Vous pouvez vous risquer sans craindre, cette fois, un coup de couteau.

A ces mots, La Godaille pâlit.

--Oui, fit-il d'une voix devenue subitement rauque, le coup de couteau du Tombeur-des Crânes... un compte qui me reste encore à régler.

Mais cette impression haineuse fut de courte durée. La joie reparut sur le visage de La Godaille qui, appliquant ses lèvres sur le front charmant qui lui était offert, y déposa un bon gros baiser.

Certes, Gontran ne pouvait être jaloux de ce baiser tout fraternellement affectueux. Aussi fut-ce d'un ton à la fois surpris et gai qu'il s'écria:

--M'expliquerez-vous où vous vous êtes connus?

--Henriette ne vous a-t-elle donc jamais conté notre histoire? demanda La Godaille.

--Chaque fois que j'ai tenté de lui révéler tous les détails de mon passé, Gontran m'en a empêchée, dit la gentille blonde en rougissant un peu.

--Je voulais t'éviter des souvenirs trop pénibles, mignonne, dit Gontran qui se retourna vers Frédéric pour ajouter: Mais, de vous, monsieur Bazart, j'accepterai le récit tout entier.

Puis revenant à Henriette:

--Si tu nous préparais un bon petit déjeuner pour fêter M. Bazart, ton ancien ami et mon tout frais associé? proposa-t-il.

--Je vais déployer tous mes talents culinaires, dit joyeusement la jolie blonde qui comprit que son amant voulait l'éloigner.

--A présent, monsieur Bazart, je vous écoute, reprit Gontran après le départ de sa maîtresse.

* * * * *

--A dix-huit ans, je ne promettais guère, commença La Godaille. Vagabond, paresseux, j'avais déserté les sept ou huit métiers que ma mère, restée veuve, avait tenté de me faire apprendre. La maraude, le braconnage, les parties de bouchon étaient mon fort. Mais ce qui m'attirait surtout, c'était la société des chanteurs ambulants, des faiseurs de tours, des montreurs de curiosités, des saltimbanques. On ne me voyait qu'avec eux; je me faisais leur compère, presque leur domestique, tant j'étais curieux d'apprendre leurs tours et de deviner leurs trucs.

Ma pauvre mère crut que le déplacement était le seul moyen de m'arracher à cette vie de fainéantise qui l'effrayait pour l'avenir. Elle résolut donc de me faire quitter Lille. Mais où m'envoyer et, surtout, à qui m'adresser qui pourrait me surveiller?

J'avais deux oncles. L'un, frère de feu mon père, était entrepreneur à Paris où il était allé tenter la fortune qui lui avait souri, car, fréquemment, il envoyait des secours à ma mère. L'autre oncle, frère de ma mère, était gros cultivateur. Son mariage l'avait fixé dans le pays de sa femme, à la frontière du Nord, où il exploitait une ferme importante. En une seule enjambée, il pouvait passer d'un de ses champs en Belgique.