La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères
Chapter 15
Puis, en maître de maison qui songe à mettre ses convives à l'aise par une présentation, il se pencha vers Camuflet.
--Connaissez-vous ces messieurs? demanda-t-il.
--Aucun, dit le triple veuf.
C'était, en effet, Ducanif et ses amis qui ne tardèrent pas à faire leur entrée.
--M. Camuflet, annonça Fraimoulu aux arrivants.
Puis successivement:
--M. Ducanif, dit-il au petit homme.
Un fait incontestable était que, quinze jours auparavant, Ducanif et Camuflet s'étaient rencontrés nez à nez et d'assez drôle façon dans le logis du baron. Il n'y eut pourtant dans le salut échangé entre les deux présentés, que la froideur de gens qui se trouvent pour la première fois en présence.
--M. le docteur Gustave Cabillaud, continua Athanase.
Camuflet s'inclina, sans rien qui trahît une impression quelconque devant Gustave.
--C'est celui que j'ai enfermé chez le baron, quand il écoutait Héloïse et Walhofer causant sur le carré, pensa le docteur en rendant le salut.
Comme il s'était redressé avant que Camuflet eût complètement relevé sa tête qui saluait, il enveloppa le triple veuf d'un regard sinistre en disant:
--Si c'est lui qui a trouvé la lettre, qu'en a-t-il fait? L'a-t-il rendue au baron? Pourquoi Walhofer, qui aurait dû, déjà, vingt fois, s'apercevoir du tour, n'en souffle-t-il mot?
Et il céda la place au baron, guettant en dessous la physionomie des deux hommes, pendant cette troisième présentation faite par Fraimoulu.
Le baron eut une brusque et sèche inclinaison de tête. Néanmoins, si court qu'eût été le geste, Walhofer, avant qu'il eût relevé le front, avait eu, sur les lèvres, un imperceptible sourire moqueur.
Quant à Camuflet, il est probable que, pour voir les traits du Belge, il n'avait plus retrouvé l'occasion dont il avait été privé quand on l'avait aveuglé avec un tapis de table et mis sous clé chez le baron, car d'un prompt coup d'oeil il dévisagea l'individu aux longues moustaches.
--C'est le portrait tout craché du Tombeur-des-Crânes, pensa-t-il en comparant, dans sa mémoire, le baron avec le jeune homme qu'il avait vu fumer sa pipe à la fenêtre prenant vue sur le jardin de la dernière demeure de M. Grandvivier.
Son devoir de maître étant accompli, Fraimoulu prononça:
--Là! maintenant, il ne nous manque plus que M. Grandvivier.
--Eh! eh! se dit Gustave qui, au moment où le nom du juge avait été prononcé, se trouvait, bien par hasard, avoir son regard tourné vers le baron.
Il lui avait semblé, quand on avait nommé le magistrat, qu'un nuage rapide avait passé sur le front du Belge.
Au nom du juge, Cabillaud père, le doigt tendu vers la pendule, s'était écrié:
--Alors il faut que le magistrat se dépêche fièrement, s'il veut arriver à l'heure.
En effet, l'aiguille marquait sept heures.
Et, tout aussitôt, la pendule fit entendre lentement sa sonnerie.
--Accordons les cinq minutes de grâce, proposa Fraimoulu.
--La peste soit du lambin! grommela Cabillaud père qui ne plaisantait pas avec une seule minute de retard quand il s'agissait de nourriture.
Tenant à la main ses menus pour les distribuer, tout à l'heure, sur la table, Gontran s'était approché de son oncle pour lui souffler à l'oreille:
--Sept heures! A ce moment, Nadèje doit avoir ouvert la porte de sa cuisine à Pietro.
--Ne t'ai-je pas dit que, chez le prince Krapouskoff, c'était sur l'exactitude de Nadèje qu'on réglait les pendules?
Les cinq minutes s'écoulèrent, puis cinq autres encore, sans que M. Grandvivier eût paru.
Alors, comme les invités faisaient silence, on entendit résonner un grand coup.
Ensuite un second.
Enfin un troisième.
--Tiens! souffla Gontran à son oncle, vous avez donc changé la coutume de faire annoncer de vive voix que le potage était servi? Vous préférez l'usage du théâtre où trois coups avertissent qu'on va commencer.
A ce moment, la porte s'ouvrit.
C'était Pietro, bouche béante, oeil hébété, visage empreint d'une surprise immense.
L'Auvergne n'avait vraiment pas de chance! De tous ses naturels, elle n'en possédait vraisemblablement qu'un seul du doux nom de Pietro et celui-là était un idiot... Il fallait, du moins, le juger tel à voir l'air profondément stupide avec lequel il regardait les invités.
Fraimoulu prit son air grave et sa voix sévère:
--Est-ce ainsi, Pietro, qu'on vient annoncer que le potage est servi? prononça-t-il.
--La choupe! la choupe! C'hest de la soupe que vous parla? dit le paveur se décidant à répondre.
Il éclata de rire en se tenant le ventre à deux mains, et quand sa gaieté, qui retombait en pluie sur les convives, se fut un peu éteinte, il reprit:
--La choupe! Si c'hest celle-là que vous mangea, je veux être estranguia!
Et il tourna le dos en criant:
--Venez la voir, votre choupe!
Fraimoulu en tête, on se précipita sur les pas de Pietro, chacun pressentant quelque drame menaçant son appétit.
On eut alors le mot des trois coups entendus. Ils provenaient de la porte de la cuisine, enfoncée par Pietro quand, à sept heures précises, il n'avait pas vu la communication s'ouvrir sous la main de la ponctuelle Nadèje. Le vigoureux paveur avait fait merveille. En trois coups de poing, il avait crevé les trois panneaux.
La cuisine était déserte!
Nul plat préparé n'apparaissait; aucune provision ne se voyait sur le buffet, attendant son tour de cuisson.
Seule, une marmite apparaissait sur un fourneau dont la cendre blanche attestait un feu éteint depuis longtemps.
Et quand Fraimoulu souleva la couverture de cette marmite, son étrange contenu apparut à tous les invités.
A demi plein d'eau, ce récipient renfermait, bien plié, le tablier de cuisinier de Nadèje qui, par dérision, y avait joint l'assortiment de légumes qui accompagnent la cuisson du pot-au-feu.
Après avoir trouvé cette nouvelle façon de «rendre son tablier», l'ex-cuisinière du prince Krapouskoff devait avoir décampé depuis trois heures au moins.
--Refait! prononça lugubrement Fraimoulu qui, pas une seconde, n'eut l'idée d'envoyer chez le Président du Sénat pour savoir si Nadèje n'avait pas cherché une nouvelle place chez ce haut dignitaire.
--Bien que rare, ce genre de pot-au-feu revient cher, pensa Gontran au souvenir des trente-huit louis que la voleuse avait soutirés à son oncle.
Il était sans pitié, ce cher neveu, car, malgré le désastre qui accablait Athanase, il s'approcha de lui pour demander tout bas:
--Est-il toujours utile de placer mes menus sur la table?
Fraimoulu, on le comprend de reste, n'était pas à la plaisanterie. Avoir eu la prétention d'humilier les maîtres d'Héloïse, Clarisse et Cydalise par les débuts du cordon bleu russe qui avait étudié son art dans toutes les capitales d'Europe, et n'avoir à offrir à ses convives qu'un bouillon de tablier de cuisine, c'était à s'arracher le nez du désespoir!
Il pouvait, à la vérité, se dire que Pietro lui restait, mais, ingrat envers la Providence qui lui avait laissé cette fiche de consolation, il hurla avec une rage indicible:
--Que le diable étouffe la satanée mère Chandernac, ma fruitière, qui m'a procuré cette voleuse!!! Je la danse de mes trente-huit louis!!!
En sa qualité d'ancien placeur récemment sorti des affaires, Ducanif avait la mémoire encore fraîche de bien des renseignements.
--Ah! c'est la Chandernac qui vous l'a procurée? dit-il. Alors je la connais, votre Nadèje. Une grande rousse, avec une tache dans l'oeil et une lentille sur le menton, n'est-ce pas?
--Précisément.
--Il y a gros à parier qu'elle a filé parce qu'elle a appris que je serais de vos convives. Elle savait que je démolirais les balançoires du prince Krapouskoff... Ah! c'est une jolie rouleuse que cette fille qui, de son vrai nom, se nomme Adèle!
--La Chandernac me l'avait tant recommandée! «Prenez ma tête si je vous trompe», me disait-elle.
--La Chandernac est la tante de cette fille. Elle lui a déjà procuré vingt places où elle n'a pas fait long feu. La seule maison où elle aurait chance de rester serait une maison de détention... Vous n'êtes pas le premier à qui elle ait joué le tour!
Ce disant, un souvenir revint à Ducanif qui, après avoir souri, continua:
--Dans le nombre des exploits d'Adèle, j'en connais de bien drôles. Tenez, je vais vous en conter un.
La veuve de Scarron, dit l'histoire, faute de monnaie, eut souvent à remplacer le rôti par un joyeux ou intéressant récit fait à ses convives. Mais les convives en question, au moment dudit récit, s'étaient déjà mis, si peu que ce fût, quelque chose dans l'estomac, car le rôti n'arrive pas d'emblée au début d'un repas. La preuve en est que «ventre affamé n'ayant pas d'oreilles», les invités de la Scarron n'auraient pu écouter le récit, si leurs ventres n'avaient pas déjà reçu un acompte.
Mais il n'en était pas de même pour les convives de Fraimoulu. Ils étaient à jeun, complètement à jeun.
Delà vint donc que Gontran fut sage en avançant la proposition suivante:
--Si nous faisions précéder l'histoire sur Adèle d'une soupe à l'oignon que nous ferait la portière et de deux douzaines de côtelettes aux cornichons que Pietro irait commander chez le charcutier?
Mais ce notable changement introduit dans le menu n'était pas du goût de l'affamé et gourmand Cabillaud père, auquel les cornichons ne réussissaient pas. Il est si vrai que la faim rend féroce, qu'il y eut une intonation de raillerie amère dans la voix de l'homme à la verrue quand il fit cette remarque:
--Monsieur Grandvivier, lui, a eu le bon nez de ne pas venir.
C'était vrai. Le juge n'était pas là. Dans l'émotion du désastre, on avait oublié ce huitième convive manquant à l'appel. Pourquoi cette absence qu'aucun mot d'excuse n'était venu justifier? La distance à parcourir ne pouvait atténuer cette impolitesse, puisque c'était la simple affaire d'un étage à descendre.
Surexcité par les borborygmes qui grondaient dans son estomac aux abois, Cabillaud père, toujours impitoyable pour la mésaventure d'un ami, avait continué:
--Oui, il a eu bon nez, le juge!... Un de ces nez qui flairent les mystifications!
Une mystification! Supposer que Fraimoulu avait voulu se jouer de ses invités!!!
Devant cet affront, Athanase se redressa superbe.
--En attendant l'heure de ma revanche, dit-il, permettez-moi, messieurs, de vous conduire, ce soir, au café Anglais.
Entraînant à sa suite son monde, calmé par ces bonnes paroles, Fraimoulu allait sortir de la cuisine quand, sur son passage, se plaça Pietro qui disait:
--Nous chommes chauvés! Pas bejoin de chortir pour chiqua la ratatouille, fouchtra!
Et le valet de chambre, qui rappelait si peu les Lafleur et les Bourguignon ou Comtois du dix-huitième siècle, se mit à danser une bourrée devant les convives stupéfaits, en hurlant:
--Nous chommes sauvas!
Après quoi, il se retourna pour crier:
--Viens ichi, toi, conter ta choje à ces messieurs.
A cet appel, on vit, derrière l'Auvergnat, apparaître un vieux domestique à tenue correcte qui, après s'être respectueusement incliné, commença:
--M. Grandvivier, mon maître, m'envoie à M. Fraimoulu pour...
--... Pour s'excuser de ne pouvoir être des miens ce soir? interrompit Athanase.
Le valet secoua négativement la tête.
--Non, dit-il, pour vous prier, vous et vos amis, d'accepter son dîner. Ayant appris votre mésaventure, il serait heureux de vous tirer d'embarras... En conséquence, il a fait improviser par Cydalise un repas pour lequel il réclame toute votre indulgence.
Et, pour donner le branle aux hésitants et entraîner son monde, le valet salua encore et annonça:
--Ces messieurs sont servis!
--Vite, à la choupe! à la choupe! beugla Pietro lui venant à la rescousse.
Un mouton suffit pour entraîner tout le troupeau, dit-on. Ce mouton fut Cabillaud père qui s'écria avec empressement:
--J'accepte!
--Au fait, pourquoi pas? souffla Gontran à son oncle pour le décider.
--J'accepte, dit le pauvre Fraimoulu avec cette résignation fière d'un grand capitaine vaincu rendant son épée.
--Nous acceptons, ajoutèrent les autres après cette déclaration de leur chef de file.
A la file, on rentra dans l'appartement pour prendre la route du logis de M. Grandvivier.
En passant par la salle à manger, Fraimoulu poussa un soupir de désespoir devant sa table où n'apparaissaient que les petits pains.
--Chi mochieur le veut, j'enverrai ces petits pains au pays, à mon vieux père, proposa Pietro.
--Oui, dit généreusement Fraimoulu qui, pour tout au monde, n'aurait pas mangé du pain rassis.
Cependant, Fraimoulu en tête, le groupe avait gagné l'escalier qu'il se mit à monter.
Le dernier qui venait à la suite était le baron Walhofer.
Au milieu de l'étage, il s'arrêta, semblant se consulter. Son oeil était fixe, son front plissé, ses lèvres un peu tremblantes, bref, la physionomie de quelqu'un qui se sait marcher à un danger.
Au moment d'entrer chez le juge, Camuflet qui, le dernier avant le baron, fermait la marche, se retourna pour voir s'il était suivi par le jeune homme.
En l'apercevant, arrêté sous le bec de gaz de l'escalier qui l'éclairait pleinement, le triple veuf murmura:
--C'est bien le portrait tout craché du Tombeur-de-Crânes.
A ce moment, le baron se secouait comme pour se débarrasser de sa dernière hésitation et reprenait sa montée en se disant:
--Après tout, il ne m'a jamais vu!
Et, sur les pas de Camuflet, il entra chez le juge.
XVIII
M. Grandvivier attendait les arrivants dans son salon où, en quelques mots, il les remercia d'avoir bien voulu accepter son invitation.
Par sa cuisinière Cydalise qui, de longue date, connaissait la prétendue Nadèje, il avait été prévenu qu'il fallait s'attendre à quelque vilain tour de la part de cette drôlesse.
Alors il s'était mis en mesure de venir en aide à son propriétaire, si les pressentiments de Cydalise se trouvaient justifiés. De là ce dîner d'en cas qu'il avait fait préparer.
Après ces explications données, il acquiesça à la demande de Fraimoulu qui tenait à lui présenter les convives de raccroc qu'il amenait.
--M. le baron de Walhofer, annonça Athanase en débutant par le jeune homme.
Le juge s'inclina, faisant à son invité mine autant gracieuse que le permettait son visage sévère.
--J'avais raison, il ne me connaît pas, pensa le baron en cédant la place aux autres présentations de Fraimoulu.
Cinq minutes après, on était à table.
Si improvisé que fût ce dîner, il était excellent. Cydalise s'était surpassée.
--Ouf! je suis dans la place! pensait joyeusement le baron de Walhofer en lampant un verre de chambertin de bonne date.
Tout en se promenant autour de la table pour veiller aux besoins des convives, le regard de M. Grandvivier s'était arrêté une seconde sur le baron.
--De lui-même, le misérable est venu se mettre sous ma main! pensa le juge dont personne n'eût pu soupçonner la haine qui grondait en son coeur.
On n'était pas encore à moitié du repas et déjà la société était de si joyeuse humeur, que Gontran se permit de dire:
--Je crois que c'est le vrai moment pour M. Ducanif de placer son histoire sur Adèle... la fausse Nadèje.
--Oui, oui, Ducanif, contez-nous votre histoire d'un des exploits d'Adèle, la fausse Nadèje! cria-t-on en choeur.
Ducanif ne se fit pas tirer l'oreille.
--Je commence, dit-il.
Mais il en fut empêché par Cabillaud père qui, le menton luisant de graisse, s'écriait en savourant un plat de crêtes de coq:
--Quelle sauce! quelle sauce! Je ferais le pari de manger mes bottes à cette sauce-là!
--Oh! vous seriez bien attrapé si le pari était tenu! ricana Camuflet.
--Bah! bah! fit le gourmand docteur. Après tout, je tiendrais de famille. Mon grand-père a bien mangé un soulier... C'est une histoire de table. Voulez-vous que je vous la conte?
--L'aventure d'Adèle viendra plus tard. Je cède mon tour de parole, dit Ducanif.
--En 1802, commença Cabillaud père, le théâtre de Bordeaux possédait une actrice du nom de Lanlaire qui était au mieux avec la plus haute autorité militaire de la ville. Aussi la donzelle, se sachant protégée, s'en donnait-elle à son aise avec le parterre qui un beau jour se fâcha tout rouge et siffla à outrance. L'autorité militaire fit expulser les siffleurs.
Le lendemain, tout le public était enrhumé. Dès que l'actrice voulait parler, on éternuait en masse. L'autorité militaire envoya une trentaine des enrhumés passer la nuit en prison.
Vous jugez si le parterre était furieux! Tant furieux que, le surlendemain, quand Lanlaire entra en scène, le nez lui fut écrasé par un soulier que lui décocha un spectateur qui l'avait retiré de son pied. L'autorité militaire fit cerner le théâtre et ne laissa qu'une seule issue par laquelle les spectateurs, un à un, durent défiler devant ladite autorité. Le premier spectateur qui sortit n'avait qu'un soulier; le deuxième aussi; le troisième pareillement; enfin tout le public n'avait plus qu'un pied chaussé. Lanlaire avait de l'esprit. L'aventure la fit rire et le lendemain, elle adressa ses excuses au public. Dès ce jour, tout alla bien.
* * * * *
Sauf Ducanif et Gontran, personne n'avait entendu un mot de l'histoire de l'homme à la verrue.
Tous avaient l'air d'écouter, mais leur attention était ailleurs.
Fraimoulu songeait à prendre une éclatante revanche de son dîner manqué. Il remuerait ciel et terre, mais il trouverait le cordon bleu qui réparerait son échec.
Camuflet, placé en face du baron, par conséquent à même de bien le dévisager, ne cessait de se répéter:
--C'est à croire que le Tombeur-des-Crânes et le baron ne font qu'un.
Si son attention n'eût été concentrée sur M. de Walhofer, Camuflet se serait aperçu du regard dont le couvait Gustave Cabillaud qui, lui, se disait:
--Est-ce cet imbécile, que j'avais enfermé chez le baron, qui possède la lettre perdue par moi après l'avoir volée? Est-ce le baron qui cache son jeu? L'a-t-il lui-même trouvée?
Car Gustave vivait dans une double angoisse résultant de deux problèmes qui se présentaient sans cesse à son esprit: le baron, qui aurait dû s'apercevoir du vol depuis longtemps, n'en soufflait mot et rien, dans sa conversation que Gustave avait adroitement dirigée sur ce point, n'indiquait qu'à sa rentrée chez lui il eût trouvé le prisonnier que l'amant d'Héloïse avait enfermé à double tour.
--Pour avoir voulu nous délivrer du baron qui nous tient, Héloïse et moi, par cette lettre, nous avons rendu notre situation pire. Au premier jour, il nous enverra quelque coup de Jarnac.
Alors un revirement de sa pensée le ramenait à Camuflet.
--Oui, se disait-il, mais si c'est ce polichinelle-là qui a ramassé la lettre... l'a-t-il comprise?... Que veut-il en faire?
Et, pour la centième fois, il se posait cette question:
--Comment a-t-il pu sortir de chez le baron où je l'avais mis sous clé?
De son côté, M. Grandvivier était-il plus attentif que les autres au récit du docteur Cabillaud? On aurait pu le croire à voir son regard fixé sur le conteur pendant que sa main droite roulait machinalement entre ses doigts agiles une boulette de pain de la grosseur d'une noix.
Oui, telle était la direction du regard du juge, mais parfois, et cela n'avait que la durée de l'éclair, ce regard s'abaissait sur le voisin de Ducanif, c'est-à-dire sur M. de Walhofer. Alors l'oeil du magistrat brillait aigu, dur, sinistre, et ses doigts roulaient plus précipitamment la boulette.
Quant au baron, il paraissait écouter, à juger par son maintien. Un peu renversé sur son siège, l'avant-bras droit allongé sur la table, jouant avec son couteau à la pointe duquel il ramassait une à une les miettes de pain qu'il posait ensuite sur le bord de son assiette, il avait les yeux baissés et semblait suivre son passe-temps. Par moments, un léger sourire apparaissait sur ses lèvres. Souriait-il au récit de Cabillaud Père? Non. En son cerveau vivait une pensée qui lui faisait se répéter avec un imperceptible frémissement de joie:
--Je suis dans la place! Il ne me connaît pas!... Tout va bien.
* * * * *
Cependant Cabillaud père continuait son histoire sur Lanlaire:
Mais l'actrice, une fois en paix avec son public, n'eut plus en tête que de retrouver le coupable propriétaire du soulier qu'elle avait emporté chez elle. Elle fit si bien que ce coupable arriva un jour se rouler d'amour à ses genoux.
C'était mon grand-père.
Lanlaire promit de se rendre, mais à la condition que son soupirant, avant son triomphe, aurait mangé sinon tout, du moins partie du soulier.
L'actrice avait un chef de cuisine qui promit de faire une sauce telle que le soulier deviendrait une gourmandise. Mon grand-père, amoureux au possible, accepta la condition.
* * * * *
L'apparition du café, que le domestique apportait, coupa la parole à Cabillaud, fort amateur de moka.
D'un geste, M. Grandvivier arrêta son domestique.
--Non, Augustin, commanda-t-il, servez-nous le café au salon... Puis vous préparerez les tables de jeu.
Et en regardant ses convives:
--Ces messieurs désireront sans doute jouer un peu.
--Je ne déteste pas une partie de whist en digérant, avoua Cabillaud père.
Sur ce, on se leva de table pour passer prendre le café au salon.
Sa tasse prestement vidée, Gontran se rapprocha de l'homme à la verrue, qui, debout dans un coin, humait son café à petites gorgées.
--Si vous m'acheviez votre histoire? demanda-t-il. Vous disiez que votre grand-père avait consenti à manger son soulier...
Sans se faire plus prier, Cabillaud continua:
--Il le mangea, sauf le talon dont Lanlaire lui fit grâce.
--Et la suite? demanda Gontran curieux.
--La suite n'est pas drôle. Quand il voulut toucher la récompense promise, comme il approchait ses lèvres du visage de Lanlaire, celle-ci le repoussa en s'écriant:
--Pouah! vous sentez le vieux cuir! Vous me dégoûtez, vilain malpropre!
Et elle le fit mettre à la porte.
Depuis cette aventure, mon grand-père avait pris les souliers en telle aversion, qu'il ne mit plus jamais que des chaussons.
* * * * *
Cabillaud père avait à peine achevé son récit que Ducanif venait l'entraîner vers une table de jeu où, avec Gustave et Camuflet, ils allaient faire un whist à quatre.
--Je te fais un piquet, proposa, à son neveu, Fraimoulu, qui ne connaissait que ce jeu.
M. Grandvivier et le baron de Walhofer restaient donc seuls en présence.
--Vous n'aimez pas à jouer, monsieur le baron? demanda M. Grandvivier.
Pour toute réponse, Walhofer, en souriant, montra les joueurs d'un signe de tête donnant à entendre que, s'il ne tenait pas les cartes, c'était faute d'avoir trouvé à se caser dans les parties formées.
--Je m'offrirais bien, mais je suis un piètre joueur. C'est tout au plus si j'entends un peu l'écarté, dit le magistrat.
Puis, en indiquant une troisième table de jeu:
--Si je ne craignais d'abuser de votre complaisance, reprit-il, je vous demanderais une leçon.
Le baron crut être agréable au juge.
--Une partie d'écarté? dit-il; je suis à vos ordres.
Le magistrat avait dit vrai en se traitant de piètre joueur. C'était à peine s'il savait battre et donner les cartes et, pendant la partie, il fit faute sur faute.
--Un pigeon qui se ferait facilement plumer! pensa le baron en constatant cette maladresse et cette ignorance.
Il gagna haut la main.
--Vous le voyez, dit le juge, je suis des plus mazettes!
--A ce point que je n'ose vous offrir une revanche, avoua franchement Walhofer.
--Baste! baste! fit gaiement le magistrat, c'est en forgeant qu'on devient forgeron.
Et il offrit le jeu à couper à son adversaire pour une nouvelle partie.
A ce moment s'éleva la voix de Cabillaud père qui disait à la table de whist:
--Nous avons le trick et les honneurs.
Ensuite, profitant du répit laissé par la donne des cartes, il ajouta:
--Savez-vous, messieurs, que nous sommes des parfaits ingrats à l'égard de M. Grandvivier venu si généreusement à notre secours quand nos appétits dévorants n'avaient à se partager qu'un tablier de cuisine? Nous avons oublié de le remercier de son délicieux dîner... d'autant plus remarquable qu'il a été improvisé.