La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères

Chapter 14

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Au lieu de s'engager par une réponse, le docteur s'élança sur le carré en disant:

--Peut-être l'ai-je perdu en montant ce dernier étage.

--Rien! souffla-t-il avec terreur quand il fut arrivé sur le carré de M. de Walhofer.

XVI

Drelin! din! din! faisait la sonnette d'une porte derrière laquelle se tenaient immobiles et souriants un jeune homme et une ravissante femme blonde d'une vingtaine d'années.

Drelin! din! recommença la sonnette.

Pendant ce carillon, la gentille blonde se pencha à l'oreille du jeune homme et lui souffla:

--Gontran, ce n'est pas ton oncle, M. Fraimoulu, qui sonne?

--A quoi le reconnais-tu, mignonne?

--Quand ton oncle a monté nos cinq étages, sa respiration exécute un bruit de trompette qui le trahit.

--Pour plus de sûreté, faisons usage de notre judas, proposa Gontran qui jugeait que deux certitudes valent mieux qu'une.

Ce disant, il avait retiré une cheville plantée dans un trou qui, allant toujours se rétrécissant, permettait au regard, par un orifice à peu près imperceptible sur le carré, de voir qui sonnait.

--Non, ce n'est pas mon oncle. Celui-ci n'a pas la tournure ni la chevelure grisonnante de mon cher parent, déclara Gontran au bout d'un court examen.

--Alors, qui est-ce? demanda la jeune femme après un soupir de satisfaction qui prouva combien elle avait redouté que ce fût Fraimoulu.

--Là-dessus, je ne saurais te renseigner, ma chérie, car notre particulier ne montre que son dos... Il faut attendre qu'il me tourne son visage.

Et tout aussitôt:

--Ah! voici sa figure! annonça Gontran.

--Eh bien? demanda la blonde.

--Non seulement je ne connais pas ce visiteur-là, mais il ne me souvient pas avoir jamais vu sa tête.

Et Gontran quitta son trou en disant:

--Je crois que nous pouvons nous risquer à ouvrir.

La blonde l'arrêta vivement.

--Non, non, dit-elle avec frayeur. Si cet inconnu était un espion envoyé par ton oncle?

--Oh! oh! fit en riant Gontran, sais-tu ma bonne Henriette, que tu fais un ogre de mon oncle qui, pour moi, n'a qu'un tort à ton égard... celui de ne pas te connaître, car il t'aimerait?

--Un vilain homme qui veut nous séparer! prononça la blonde avec des larmes dans les yeux.

--Nous séparer! Tu, tu, tu! Est-ce que je ne suis pas là pour m'y opposer, ma bellotte? dit gentiment le jeune homme en étanchant les larmes sous un baiser.

Pendant ce dialogue à voix basse, le sonneur, de l'autre côté, s'était impatienté.

Drelin! din! din! répéta la sonnette avec un vacarme beaucoup plus accentué.

Immédiatement après, on entendit une voix mécontente qui grognait:

--Que le diable étrangle le portier qui m'a fait inutilement grimper cinq étages!

--Voyons un peu la mine qu'il fait en maudissant le concierge, dit Gontran qui remit son oeil au trou.

Après quoi, tout bas à Henriette, qui s'était rapprochée pour qu'il lui communiquât ses observations:

--C'est un jeune homme, annonça-t-il... Le voici qui écrit au crayon sur un feuillet qu'il a arraché de son carnet... il plie le papier... Maintenant, il se baisse pour le glisser sous la porte... Voilà qui est fait.

Puis, retenant la blonde qui s'élançait déjà pour ramasser le papier:

--Minute! chérie, dit-il; attendons au moins que ce monsieur soit parti.

Ce fut seulement quand le bruit des pas s'était éteint dans la descente de l'escalier que Gontran prit le papier.

Il le lut à haute voix:

«_Venu pour proposer une bonne affaire à M. Gontran Lambert.--Je repasserai demain._

»_Signé:_ FRÉDÉRIC BAZART.»

Ce nom éveilla la mémoire de Gontran.

--Frédéric Bazart! répéta-t-il. N'est-ce pas ainsi que tous les journaux, qui ont rendu compte du double crime, ont appelé celui qu'on accusait d'avoir tué l'entrepreneur Bazart et sa femme?

A ces mots, la belle blonde se mit à trembler et telle était la peur bleue que lui inspirait l'oncle Fraimoulu, qu'elle bégaya:

--Est-ce que ton oncle, pour nous séparer, songerait à me faire assassiner?

XVII

L'accusation était si monstrueusement grotesque, que Gontran éclata de rire en s'écriant:

--Ah! tu n'y vas pas par quatre chemins à suspecter les gens, toi, ma mignonne!... Je vois d'ici mon oncle se promenant avec un sac à la main et arrêtant les passants pour leur demander: «Voulez-vous assassiner la bonne amie de mon neveu? Je vais vous couvrir d'or.» Ah! non, va, ma belle, détrompe-toi! Loin d'être aussi féroce que tu le supposes, mon brave oncle Fraimoulu est le meilleur des hommes!

--C'est qu'il doit être furieux contre moi à cause de ces dix mille francs qu'il t'avait donnés pour rompre et que tu lui as renvoyés... Il peut croire que c'est moi qui t'ai poussé à agir ainsi... et j'en suis pourtant bien innocente puisque tu ne m'as tout conté qu'après avoir rendu la somme.

Le jeune homme prit entre ses mains la gracieuse tête d'Henriette, et, en scandant sa phrase de baisers sur le front de la blonde, débita d'une voix pleine de tendresse:

--Rien ne nous séparera. Tu as été, tu es et tu seras toujours la bien-aimée de mon coeur.

--Oui, mais, à résister, tu perdras les bienfaits de M. Fraimoulu.

--Baste! fit Gontran avec insouciance, les colères de l'oncle sont comme les giboulées, violentes, mais de courte durée... Et puis, est-ce que je n'ai pas trois mille livres de rente? Est-ce que je n'en touche pas autant chez mon patron, l'architecte? N'est-ce pas plus que suffisant pour vivre grandement à l'abri du besoin, surtout quand on a le bonheur de posséder, comme moi, une petite femme bien économe et pas coquette pour quatre sous?... Je n'ai que vingt-cinq ans, ma bellotte, l'âge où l'on commence sa fortune.

--Avec le mariage que t'aurait procuré ton oncle, tu aurais trouvé ta fortune toute faite.

--Ta, ta, ta! fit le jeune homme, en riant, cette fortune-là ne vaudrait pas celle que je veux gagner moi-même, car je compte bientôt me lancer... Je vais, avant peu, quitter mon architecte qui n'a plus rien à m'apprendre. Alors, vogue la galère! J'espère que la Providence des amoureux m'enverra des travaux.

Cela dit, Gontran se pencha vers l'oreille d'Henriette pour ajouter en faisant sa voix des plus tendres:

--Et, alors aussi, s'il y a mariage, ce sera celui de l'architecte débutant avec une gentille blonde adorée que tu connais.

A cette promesse de mariage, la jeune femme pâlit et, après avoir secoué la tête, murmura:

--Jamais!

--Hein! fit le jeune homme en se redressant à ce mot.

--Ta maîtresse, tant qu'il te plaira, mon bon Gontran, mais ta femme jamais! accentua Henriette d'un ton triste, mais résolu.

--Et qui s'y opposerait? s'écria Gontran.

La jeune femme fixa son amant dans les yeux, semblant attendre que, de lui-même, il devinât l'obstacle qui s'opposait à son projet; puis, contrainte à un aveu par le silence du jeune homme dont le regard anxieux l'interrogeait, elle baissa la tête et, d'une voix navrée, prononça ces deux mots:

--Mon passé!

A cette réponse, les deux bras de Gontran s'enlacèrent convulsivement autour de la taille d'Henriette qu'il attira sur son sein et, en couvrant de baisers frénétiques son doux visage ruisselant de larmes, il s'écria avec le plus douloureux accent:

--Ton passé, pauvre chérie! Mais je ne me souvenais plus de ce passé que je croyais t'avoir fait oublier à force d'amour... Est-ce parce qu'un misérable s'est rencontré sur ta route que ta vie doit être perpétuellement condamnée à l'horrible amertume du souvenir?

Comme la jeune femme, qui défaillait, s'était laissée tomber sur une chaise, il se mit à ses genoux, en continuant d'une voix chaude de tendresses infinies:

--Je t'aime! je t'adore, mon Henriette, toi, dont j'ai su apprécier l'amour, le dévouement, la loyauté! toi, dont je veux faire ma femme, car je ne saurais donner mon nom à nulle autre qui m'inspirerait une estime plus profonde!

Puis, d'un ton de doux reproche:

--Oh! la vilaine, qui se refuse au bonheur! qui dit aimer son Gontran et ne paraît pas se douter du désespoir cruel où me plongerait l'impossibilité de pouvoir t'associer à mes projets d'avenir heureux! Oh! oh! oui, la vilaine, que je déteste!

Ce disant, il l'embrassait à pleines lèvres, tout frémissant d'une passion sincère.

Ensuite, en souriant:

--Allons, gentille coupable, faites une de vos belles risettes... et on vous pardonnera, dit-il d'un ton suppliant:

Tant de confiance et d'amour rayonnait sur le visage du jeune homme que sa maîtresse sentit se fondre sa résistance à croire au bonheur de l'avenir.

Un sourire encore un peu triste parut sur sa bouche:

--Oui, mais ton oncle? objecta-t-elle encore timidement.

--Eh bien! quoi, mignonne? Mon oncle, on le domptera, on le musellera, on le forcera à rentrer ses dents et à montrer ce qu'il est sous son apparence grondeuse, c'est-à-dire la crème des hommes et la pâte des oncles, riposta Gontran retrouvant sa gaieté.

--Voilà quinze jours qu'il n'a plus reparu.

--Dame! fit le jeune homme, monter cinq étages, quand on a la cinquantaine et du ventre, pour sonner devant une porte fermée, avoue que cela n'encourage pas à revenir tous les quarts d'heure.

--Tu devrais aller le voir, conseilla Henriette.

--Tu le veux?

--Oui, mais... dit en riant la blonde qui avait oublié son chagrin.

--Mais... quoi?

--N'accepte pas ses dix mille francs.

--Henriette, je te condamne à un baiser pour avoir rappelé ce souvenir, dit Gontran avec une sévérité feinte.

Il tendit sa joue et ajouta de sa grosse voix:

--Condamnée, payez votre amende.

Et quand la condamnée eut payé son amende qu'il lui remboursa aussitôt double, il reprit:

--Puisque tu l'exiges, je vais voir l'oncle.

--Surtout évite bien d'irriter sa colère, recommanda Henriette.

--Sois donc tranquille. L'oncle, je le répète, n'est pas un tigre... Et, fût-il un tigre, je m'engage à te l'amener un jour en le conduisant au bout d'une faveur rose.

--Quinze jours sans te donner de ses nouvelles n'est-ce pas une preuve qu'il boude?

Un souvenir vint à Gontran qui se frappa le front en s'écriant:

--J'y suis! La dernière fois que j'ai vu mon oncle, il pensait à s'installer dans un local plus vaste. Si nous ne l'avons pas vu depuis quinze jours, c'est qu'il a été absorbé par les tracas de son emménagement et, surtout, par le souci de trouver une bonne cuisinière... Ah! si tu l'avais écouté me parlant de la cuisinière qu'il désire! «Une cuisinière dont les plats allécheront les anges du ciel», me disait-il en se promenant la langue sur les lèvres.

--Pars vite! commanda Henriette en tendant son front au baiser d'adieu.

Gontran avait dit vrai. Quinze jours s'étaient passés depuis que Fraimoulu était venu sonner chez son neveu.

--Monsieur Gontran, votre oncle habite, à présent, au second étage sur le devant. Vous arrivez bien, car on pend aujourd'hui la crémaillère. Il y a un festin à tout casser. Ma femme est là-haut pour leur prêter la main, dit le concierge à Gontran lorsqu'il arriva à la maison de son oncle.

Sur ce renseignement, le neveu monta chez Fraimoulu où la porte lui fut ouverte par la concierge qui «prêtait la main», suivant l'expression de son époux.

En voyant entrer son neveu dans le cabinet où, la plume à la main, il se tenait devant son bureau, Fraimoulu s'écria vivement:

--Par Dieu! mon garçon, vous tombez bien à propos, toi et ta belle écriture! Tiens, prends ma place à ce bureau. Il s'agit de me copier à plusieurs exemplaires le menu que je vais te dicter.

--Avec plaisir, mon oncle, dit le jeune homme en s'asseyant devant le bureau où l'attendaient une douzaine de cartons à encadrement gaufré.

L'oncle, son original de menu en main, se mit aussitôt à dicter:

POTAGES: _Au lait lié,--aux laitues purée de navet,--à la bisque._

--Bigre! fit Gontran en écrivant, trois potages! Vous allez bien, mon oncle.

--Attends un peu la suite, tu vas voir. Je veux épater Ducanif, M. Grandvivier et Cabillaud père, qui sont de mes convives. Ils verront que leurs Cydalise, Clarisse et Héloïse ne sont que de la Saint-Jean à côté de ma Nadèje.

--C'est votre nouvelle cuisinière qui porte ce nom russe?

--Elle sort de chez le prince Krapouskoff qui, m'a-t-on dit, a dépensé plus de deux cent mille francs pour lui faire apprendre la cuisine dans toutes les capitales d'Europe.

--Et qui vous a dit ça?

--Ma fruitière, qui me l'a procurée. Nadèje est une encyclopédie culinaire.

Et Fraimoulu reprit sa dictée:

RELEVÉS: _Dalle de saumon génoise.--Brochet à l'indienne.--Cromeski de maquereaux au beurre de Montpellier._

Pendant que le neveu écrivait, l'oncle reprit:

--Figure-toi qu'elle arrive directement de Russie. Je l'ai pincée, pour ainsi dire, à sa descente de wagon. J'ai même été obligé de lui avancer six louis pour dégager ses malles qu'elle avait expédiées en avant et qui l'attendaient à la consigne...

Il s'interrompit pour revenir à son menu.

ENTRÉES: _Côtelettes de mauviettes.--Boudin de faisan au suprême.--Filets de volailles à la Singara.--Chartreuse d'ailerons de dindon._

Mais Fraimoulu était si fier de son cordon bleu qu'il étouffait à n'en pas parler. Il oublia donc le menu pour reprendre:

--Pour dégager ses malles, Nadèje comptait sur l'avance que devait lui faire le Président du Sénat chez qui elle allait entrer... car ce n'est ni plus ni moins qu'au Président du Sénat que je l'ai enlevée... Pour l'attacher à mon service et qu'elle n'allât pas chez le président j'ai procédé généreusement... A titre de denier à Dieu, je lui ai fait cadeau de deux mois d'appointements... Douze louis!

--Douze et six pour les malles, dix-huit, compta tout haut le neveu.

Fraimoulu revint à sa dictée.

--Nous continuons les Entrées, dit-il. _Aspic d'amourettes.--Pain de volailles garni._--C'est tout. Passons à présent aux Rôtis.

--Saperlotte! fit Gontran moqueur. Savez-vous, mon oncle, que vos invités ne risqueront pas de se faire arrêter pour avoir, en sortant de votre table, volé un petit pain chez un boulanger?... Quel balthazar!!!... Et c'est vous qui avez trouvé tous ces plats-là?

--Non, ce menu est de la composition de Nadèje.

--Ça doit coûter gros.

--J'ai remis ce matin à Nadèje vingt louis pour faire sa halle.

--Dix-huit et vingt, trente-huit, additionna encore le neveu.

Et reprenant:

--Alors la cuisine, en ce moment, flambe de tous ses fourneaux? Ce doit être un beau spectacle à aller voir, proposa-t-il, curieux qu'il était de connaître le grand cordon bleu russe.

--Impossible! dit sèchement Fraimoulu.

--Parce que?

--Nadèje a fait la condition _sine qua non_ de son entrée chez moi qu'on la laisserait seule à ses savantes compositions, qu'elle ne serait troublée dans son travail par nul profane... pas même moi... Elle craint un visiteur qui lui volerait ses recettes... Elle s'est donc enfermée dans sa cuisine qui, à l'heure dite, s'ouvrira pour le transport des plats sur la table... Tu le vois, il m'est impossible d'aller contre la foi jurée. Nadèje est capricieuse comme tous les grands artistes. Inclinons-nous donc sans...

La phrase de Fraimoulu lui fut coupée par un retentissant tintamarre de vaisselle cassée.

--En voici un qui a gagné largement sa journée, pensa le neveu.

Ensuite, à haute voix, il demanda:

--Est-ce que Nadèje prépare un fricot à l'éclat de vaisselle!

--Non; ça, c'est mon nouveau domestique.

--Fourni aussi par la fruitière?

--Non, il m'a été procuré par mon boulanger qui m'a affirmé que, dans son genre, il était une perle.

--J'aurais cru qu'il venait de votre marchand de vaisselle, moi.

--Tu comprends qu'il me fallait quelqu'un pour servir à table... pour me coiffer... pour me raser... Pietro--il s'appelle Pietro, mais il est Auvergnat--Pietro a la main un peu lourde, mais il se la fera légère dans la pratique de son nouveau métier.

--Que faisait-il donc avant d'être appelé à vous raser?

--Il était paveur.

Il faut croire que rien n'est plus faux que le dicton: «Un homme averti en vaut deux», puisque Fraimoulu, averti par Ducanif du genre de domestiques que procurent les fournisseurs, était si sincèrement enchanté de s'être adressé, pour monter sa maison, à son boulanger et à sa fruitière... Nadèje, un phénomène! Pietro, une perle! C'était, du premier coup, avoir eu la main prodigieusement heureuse.

--Ces gens-là vieilliront avec moi. On dit que la race des bons serviteurs a disparu: erreur! Ce sont les maîtres qui manquent de nez pour les découvrir, disait-il à son neveu d'un air grave.

--Alors, vous, mon oncle, vous avez eu du nez? demanda Gontran qui doutait qu'à planter des radis on récoltât des truffes.

--Tu verras Nadèje, tu verras Pietro; je ne te dis que ça.

--Si je n'ai pas encore vu Pietro, je l'ai déjà entendu.

--Tais-toi donc, mauvais plaisant! Pour quelques méchantes assiettes cassées!... Je te le répète, Pietro a la main lourde... il se la fera légère à la longue, voilà tout.

--Je n'ai pas de conseil à vous donner; mais, en attendant, moi, à votre place, pour les débuts de Pietro comme barbier, je commencerais par lui faire raser mon portier pendant un an ou deux, débita Gontran sans rire.

Mais Fraimoulu secoua la tête en homme qui dédaigne de répondre à des balivernes.

--Quant à Nadèje, reprit le neveu, je ne l'ai ni vue ni entendue. J'avoue même que j'ai grand appétit de la connaître... du moins ses oeuvres.

--Dans une demi-heure, tu les dégusteras, promit l'oncle après avoir regardé la pendule.

--Sera-t-elle exacte?

--Toujours sur le point! m'a dit la fruitière. Il paraît qu'en Russie, chez le prince Krapouskoff, c'était sur l'exactitude de Nadèje qu'on réglait les pendules.

--Moi, ce que j'en dis, c'est parce que j'ai faim... Il ne faut pas remonter jusqu'avant la grande Révolution pour trouver des cuisinières qui ne soient pas à l'heure.

--Avec Nadèje, n'aie pas ce souci. A sept heures précises, elle ouvrira la porte de sa cuisine. Alors les productions de ce génie culinaire nous seront apportées sur la table par Pietro.

--Bigre! Pourvu que le paveur auvergnat ait la main plus heureuse avec les plats qu'avec les assiettes!!! lâcha Gontran qui s'amusait de la confiance de son oncle.

Aussi revint-il à Nadèje.

--Et toujours, reprit-il, vous respecterez la condition de ne pas entrer dans la cuisine quand votre cordon bleu sera à ses fourneaux?

--Qui veut la fin veut les moyens. Je veux manger de bons morceaux, je dois donc laisser qu'on me les apprête dans ce que l'on peut appeller le silence du cabinet... Je te le redis, les grands artistes ont leurs fantaisies... Je me suis laissé affirmer que Sardou avait écrit ses meilleures pièces enfermé dans une cave.

Et, sur ce renseignement, Fraimoulu reprit la dictée de son menu à Gontran.

Tout était terminé quand apparut le premier convive. C'était le lecteur Cabillaud père, l'homme à la verrue. Il arrivait le bec enfariné par le billet d'invitation qui lui avait annoncé le début de Nadèje... «la célèbre Nadèje que le Président du Sénat voulait s'attacher à prix d'or!» disait ledit billet d'invitation.

Cabillaud père avait été trop fier de sa cuisinière Clarisse devant Fraimoulu pour que l'heureux maître de l'illustre Nadèje ne se vengeât pas un peu.

--Chez le prince Krapouskoff, elle daignait quelquefois confectionner le soufflé d'andouilles pour les chiens de ce noble Russe, lâcha Athanase, sachant que le soufflé d'andouilles était le triomphe de Clarisse.

Après le docteur à la verrue vint Camuflet.

Depuis quinze jours que lui était arrivée l'aventure de se trouver enfermé chez le baron de Walhofer, le triple veuf, autrefois si jovial, était devenu grave et inquiet.

Après l'avoir présenté à Cabillaud père, le premier soin de Fraimoulu fut de demander à l'homme aux trois belles-mères:

--Vos dames vont bien?

--Trop bien! répondit Camuflet d'une voix pleine de sous-entendus et en clignant l'oeil autour duquel une teinte d'un jaune affaibli rappelait encore le pochon reçu.

Fraimoulu avait invité le petit homme par égard pour son nouveau locataire, M. Grandvivier, qu'il voulait attirer à sa table; car, depuis une semaine, le magistrat avait quitté la rue de Turenne pour venir s'installer dans la maison d'Athanase où il occupait, on le sait, l'appartement situé au-dessus de celui du propriétaire.

--Je descends de chez M. Grandvivier qui ne tardera pas à me suivre. Il m'a chargé de l'annoncer, déclara Camuflet.

--Je n'ai risqué mon invitation à votre ami, notre digne magistrat, qu'en apprenant qu'il était délivré de l'instruction sur la mort de votre ex-associé, M. Bazart, dit Fraimoulu.

--Oui, le suicide de mon ancien copain ayant été prouvé, voici déjà une dizaine de jours qu'une ordonnance de non-lieu a remis en liberté le jeune homme prévenu de l'assassinat de Bazart.

--Le neveu du défunt, je crois?

--Son neveu et son héritier. Car, du moment qu'il a été reconnu innocent, il hérite la fortune de son oncle, en vertu d'un testament que Bazart avait écrit quelques heures avant de se tuer... Cinquante mille livres de rente environ.

Occupé qu'il était à transcrire ses menus, Gontran avait dressé l'oreille en entendant parler de celui qui, dans la journée, était venu sonner chez lui et qui, après trois carillons inutiles, avait glissé sous la porte l'écrit par lequel il annonçait son retour pour le lendemain afin de proposer une bonne affaire.

Cependant le dialogue s'était poursuivi.

--Cinquante mille livres de rente! répéta Fraimoulu. Par malheur, cette fortune fondra vite entre les mains de ce garçon auquel, s'il me souvient bien, sa dissipation et son inconduite ont valu le nom de la Godaille.

--Voilà qui vous trompe, dit Camuflet. Est-ce que l'épreuve par laquelle il vient de passer a été une leçon pour lui? Je ne sais, mais la vérité est que le jeune homme est transformé. Quand la fortune de son oncle lui donnerait le moyen de vivre à rien faire, il parle, au contraire, de consacrer sa vie à je ne sais quel but... Je tiens ces détails de M. Grandvivier, que, ce matin même, Frédéric Bazart est venu voir pour le remercier de sa liberté rendue et, en même temps, lui demander des conseils sur son nouveau plan de conduite.

La conversation fut interrompue par Cabillaud père. En homme dont la gourmandise s'impatientait, le porteur de verrue avait déjà consulté deux fois la pendule. Il s'en fallait encore de vingt minutes qu'il fût l'instant de se mettre à table.

Pendant que Camuflet et Fraimoulu avaient causé sur la Godaille, le docteur s'était adroitement échappé pour aller faire un petit tour d'inspection à la cuisine. Mais en plus qu'il s'était cassé le nez sur la porte fermée par Nadèje, il avait été accosté par Pietro, l'Auvergnat paveur. Dans un langage qui, comme sa main, avait aussi besoin de se faire à la longue, le valet de chambre débutant lui avait lâché cette phrase:

--Qu'est-ce que vous me fouchez là? Si vous voulez pas que je vous fache dancher, fouchez-moi le camp au salon attendre la choupe.

De sorte que le gourmand docteur était revenu fort penaud, alors que le triple veuf et Athanase causaient encore de la Godaille. Et comme la pendule lui avait annoncé vingt minutes avant la «choupe», il avait interrompu l'entretien par cette question:

--Serons-nous nombreux à table?

--Huit, le nombre voulu. Plus que les Grâces et moins que les Muses, annonça Fraimoulu qui possédait ses classiques de la table. Rendant à mon ami Ducanif un dîner qu'il m'a dernièrement offert, j'ai cru lui être agréable en invitant aussi les deux convives que j'avais rencontrés à sa table; votre fils Gustave et un baron de Valhofer... Joignez à ces messieurs mon nouveau locataire M. Grandvivier, et nous quatre ici présents, voilà ce nombre huit qui...

La parole fut coupée à Athanase par le vacarme d'un nouveau lot d'assiettes brisées, dans la salle à manger, par Pietro, qui continuait à se faire la main.

--J'en suis toujours pour mon conseil au sujet des débuts de Pietro comme barbier. Pendant une année ou deux, qu'il commence par raser votre concierge, souffla Gontran à son oncle.

Un coup de sonnette se fit entendre.

--Voilà Ducanif et ses amis, annonça Fraimoulu qui, au bruit de pas nombreux dans l'antichambre, devinait la prochaine apparition de plusieurs invités.