La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères

Chapter 13

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Tout désireux de décamper, Camuflet tendait sa fausse adresse au savetier; il était tant impatient de partir qu'il n'avait plus prêté l'oreille aux derniers commérages du portier qui, au lieu de prendre le papier, continua en souriant:

--Il paraît que la Belle Flamande, aujourd'hui, est remontée sur sa bête. Je me suis laissé dire qu'elle avait trouvé le moyen de se loger dans la vie d'un bourgeois imbécile chez qui elle trouve à gogo sa pâtée.

Renonçant à voir le bavard prendre enfin son papier, Camuflet le posa sur une petite table, au milieu de vieilles savates, en disant d'un ton sec:

--Vous voudrez bien remettre cette adresse à votre locataire quand vous le verrez.

Et, sans plus tarder, il enfila l'allée au petit pas de course, poursuivi néanmoins par la voix du savetier, qui, la tête passée par le vasistas de la loge, lui criait:

--C'est pourtant le moins, quand on a fait causer le monde, qu'on offre un verre de vin.

Camuflet n'arrêta sa course qu'à deux cents mètres de la maison d'Alfred, le Tombeur-des-Crânes.

--Ouf! fit-il tout essoufflé, à quoi pensai-je en allant chercher le baron dans cette masure?... Il est vrai que la ressemblance d'Alfred, que j'avais vu fumant à sa fenêtre, répondait tellement au portrait que M. Fraimoulu m'avait fait du baron avec lequel il a dîné hier, que je suis bien excusable d'avoir voulu que les deux personnages fussent un seul et même individu... Car tout y est: cheveux ras, longues moustaches blondes, air mauvais, même cicatrice sur la joue et même âge de trente ans.

En pensant à l'âge, Camuflet eut un sourire.

--M'est avis, pensa-t-il, que, si mes trente ans m'étaient rendus, je ne les emploierais pas à m'amouracher d'une femme de cinquante-cinq... portât-elle l'illustre nom de Buffard des Palombes.

Sur cette réflexion, il pressa le pas.

--A présent, ajouta-t-il, allons rue Caumartin pour voir si l'autre paire de moustaches, dont Fraimoulu m'a donné l'adresse, est bien sur les lèvres du vrai baron.

Il modéra pourtant son pas pour trouver le prétexte sous lequel il se présenterait devant M. Walhofer.

Il ne fut pas long à l'inventer. Son nom d'entrepreneur de travaux publics était assez connu sur la place pour qu'il pût avancer que, sur le point de commencer une grande entreprise par actions, il avait besoin que son conseil de surveillance fût composé de noms à particules, parmi lesquels celui du baron belge ne serait pas déplacé.

Le trou du savetier ne ressemblait guère à la loge de la rue Caumartin. Celle-ci était presque un salon, au milieu duquel se tenait un monsieur en jaquette de velours et pantoufles brodées, qui, en retirant la calotte dont était couverte sa tête chauve, demanda poliment:

--Que désire monsieur?

--Suis-je assez heureux pour que M. le baron de Walhofer soit chez lui? débita Camuflet.

--M. le baron qui s'absente souvent pour aller chasser dans ses terres, se trouve être précisément de retour à Paris depuis hier matin, annonça le concierge.

Sur ce, il s'inclina, en ajoutant:

--Au deuxième étage, la porte en face.

En montant l'escalier, Camuflet, comparant ses deux visites, fit cette réflexion:

--Il paraît que l'un pour aller à la chasse, l'autre pour se rendre à sa salle d'arme, mes deux moustachus s'absentent souvent de leur domicile.

Camuflet était arrivé devant la porte désignée. Il avançait déjà la main vers le cordon de la sonnette quand, au-dessus de lui, à l'étage supérieur, il entendit ouvrir une porte.

--A bientôt, mon cher baron! dit une voix de femme.

--Toujours votre: «à bientôt!» et rien n'arrive, répondit, sèche et mécontente, une voix d'homme.

--N'est-ce pas aussi que vous voulez aller plus vite que les violons? répliqua la femme.

--Vous savez, Héloïse, que pour vous comme pour votre Gustave, il ne ferait pas bon vous jouer de moi, accentua durement l'homme.

--Ne faites donc pas le croquemitaine, mon bon! dit railleusement celle qu'on venait de nommer Héloïse.

Accaparé par la curiosité, Camuflet avait oublié de sonner. Il restait immobile, l'oreille tendue à ces deux voix qui se chamaillaient au-dessus de lui.

Dans sa situation d'écouteur, il y avait un côté dangereux pour Camuflet, planté devant la porte du baron. S'il sonnait, il arriverait qu'au bruit de la sonnette ceux qui causaient là-haut se pencheraient par-dessus la rampe et, en l'apercevant, s'étonneraient de ne pas l'avoir entendu monter et finiraient par en conclure qu'il devait être sur le carré depuis longtemps, l'oreille bien ouverte, en véritable indiscret curieux.

D'après ce qu'il avait entendu, car la femme avait déjà deux fois traité de baron son interlocuteur, il était évident que c'était M. de Walhofer qui sortait d'une visite chez un voisin... et qui en sortait même mécontent, à en juger par les paroles menaçantes qu'il venait de prononcer.

A se demander s'il sonnerait ou ne sonnerait pas, le triple veuf laissa au dialogue le temps de se poursuivre.

Sans relever l'épithète de croquemitaine, le baron avait repris:

--Pourquoi n'est-il pas là, votre Gustave?

--Je vous ai déjà dit qu'il n'était pas encore arrivé, répondit la femme qu'au nom d'Héloïse, que lui avait donné M. de Walhofer, on a dû reconnaître pour la cuisinière de Ducanif.

--Pas arrivé? Vous mentez! dit carrément le baron.

--Ah! dites donc, vous, le mal embouché! fit Héloïse.

--Oui, vous mentez. Car, tout à l'heure, quand de ma fenêtre je guettais le départ de Ducanif pour monter ici, j'ai vu, derrière lui, le beau docteur se glisser tout aussitôt dans la maison.

--Vous aurez mal vu, voilà tout, prononça Héloïse d'une voix qui sembla perdre un peu de son assurance.

--Je suis certain du fait... il a dû me précéder ici des quelques instants que j'ai perdus à l'attendre, en croyant qu'il entrerait d'abord chez moi, ainsi qu'il l'a déjà fait plusieurs fois, alors que je laissais, comme aujourd'hui... elle y est même encore en ce moment... ma clé sur la porte, afin qu'il n'eût pas à sonner. Étant censés ne pas nous connaître, il est inutile qu'un coup de sonnette éveille l'attention d'un voisin.

En entendant ces mots, Camuflet se retourna vers la porte du baron contre laquelle il s'était adossé pour demeurer mieux caché aux deux causeurs du palier supérieur.

--Tiens! c'est vrai! il a laissé sa clé à la serrure, se dit-il en constatant le fait.

Cependant la conversation d'en haut avait continué:

--Si Gustave vous avait précédé ici, vous l'y auriez trouvé à votre arrivée, objecta Héloïse.

--Qui sait si vous n'avez pas fait se cacher le docteur dans quelque coin de l'appartement?

--Voulez-vous visiter le logis? proposa Héloïse.

--Ou, alors, appuya le baron, il a dû s'évader d'ici à la sourdine, pendant que vous me teniez dans le salon.

--Tenez, mon cher, vous êtes absurde avec votre méfiance, articula la cuisinière impatientée. Quand il vous a donné rendez-vous ici, quelle raison aurait Gustave, à votre arrivée, de s'enfuir ou de se cacher?

--Je vous répète que je l'ai vu entrer dans la maison, insista M. de Walhofer.

--Soit! accorda Héloïse, je le veux bien. Mais ne se peut-il pas que Cabillaud, au lieu de monter directement, soit resté à causer dans la loge ou soit entré chez le locataire du premier étage, le vieux podagre dont, vous le savez, M. Ducanif lui a procuré la clientèle?... Au lieu de vous impatienter et de faire vos gros yeux, vous auriez mieux fait d'attendre Gustave... S'il est dans la maison, comme vous l'affirmez, il ne tardera pas à arriver.

Sans doute que ces raisons avaient amené chez le baron un doute qu'Héloïse lut sur sa figure, car elle ajouta d'une voix douce:

--Allons! mauvaise tête, rentrons et causons comme de bons amis en attendant le docteur.

--Oui, mais si Ducanif revenait? dit le baron hésitant.

--Oh! là-dessus, vous pouvez être tranquille. Notre imbécile ne reviendra pas avant cinq heures, répondit en riant la cuisinière.

Tout ce qu'il venait d'entendre, si étrange que cela fût, importait peu à Camuflet. Ce qu'il voulait uniquement, c'était connaître de vue le baron. Il tenait à voir le visage de celui qui faisait palpiter d'amour les cinquante-cinq printemps de madame Buffard des Palombes.

Ayant repris sa position du dos tourné à la porte du logis de M. de Walhofer, il se tenait immobile, le nez en l'air, guettant l'occasion favorable où il pût croire l'attention du baron complètement détournée par Héloïse.

Alors, vite, il avancerait la tête en dehors, dans la cage de l'escalier et lancerait son regard en haut... Un coup d'oeil est si vite donné!

Camuflet, en plus qu'il tournait le dos à la porte, était si profondément occupé à guetter l'instant propice pour couler son regard jusqu'au baron, qu'il n'avait pu remarquer un fait singulier qui se passait derrière lui.

Plusieurs fois la porte de M. de Walhofer s'était entr'ouverte sans bruit, puis elle s'était refermée comme si celui qui voulait sortir si discrètement de chez le baron en eût été empêché par le dos de Camuflet qui lui barrait le passage. A coup sûr, l'inconnu qui faisait ainsi jouer la porte ne tenait pas à être vu opérant sa sortie du logement de M. de Walhofer.

Cependant là-haut la voix de la cuisinière Héloïse avait repris:

--Est-ce décidé? Rentrez-vous pour attendre Gustave?

--Pas plus de vingt minutes, dit le baron faisant ses conditions pour n'avoir pas l'air de céder.

Camuflet comprit que M. de Walhofer, en ce moment, faisait le demi-tour à la suite de la cuisinière.

--C'est l'instant favorable pour apercevoir le bout de son nez sans être vu, pensa-t-il.

Et vivement il s'avança, sur le bout des pieds, vers la rampe, pour se pencher et regarder en l'air.

Mais il n'eut pas le temps d'achever sa manoeuvre. Une série de faits qui se produisirent coup sur coup, en une seconde, empêcha sa curiosité d'être satisfaite.

Le baron devait être plus près de la porte que l'avait conjecturé Camuflet, car ce dernier n'en était encore qu'à son second pas, quand se fit entendre le claquement de la porte que la cuisinière Héloïse refermait sur M. de Walhofer, enfin entré.

Au même moment, au bas de l'escalier, la voix de quelqu'un qui avait déjà monté quelques marches demandait en s'adressant au concierge:

--Pitois, M. le baron de Walhofer est-il sorti?

--Non, monsieur Ducanif.

--Merci. Je vais entrer lui faire une visite en passant devant sa porte... Si vous voyez Héloïse sortir, pour aller aux provisions, prévenez-la de mon retour subit et, avant qu'elle fasse ses achats, dites-lui de venir prendre mes ordres chez le baron, car il m'est tombé pour ce soir des convives inattendus.

--Mademoiselle Héloïse est encore chez vous.

--Guettez-la au passage.

--Oui, monsieur Ducanif.

Camuflet n'avait pas perdu un mot du dialogue.

--Ducanif! c'est le nom de cet ami chez lequel M. Fraimoulu m'a dit avoir dîné avec le baron, se rappela-t-il.

Puis, au souvenir du dialogue de tout à l'heure, il se dit:

--C'est lui que sa cuisinière traitait si cavalièrement d'imbécile... En le croisant sur l'escalier, je vais voir s'il a vraiment l'air aussi bête que cette fille le prétend.

Et Camuflet fit un nouveau pas pour descendre à la rencontre de Ducanif qui montait lentement.

Ce pas fut unique.

Soudainement, le petit homme se sentit la tête enveloppée dans une étoffe épaisse qui l'aveugla. Avant que la surprise lui permît un geste de résistance ou un cri d'appel, il fut saisi à bras-le-corps et enlevé de terre. Son agresseur fit quelques pas, puis le laissa reprendre pied en lâchant prise.

Camuflet ne mit que deux secondes à dégager sa tête de l'enveloppe qui l'étouffait, enveloppe qui n'était autre qu'un tapis de table. Mais, si court qu'eût été le temps, il avait suffi à son ennemi pour disparaître.

Il se trouva dans une chambre, le nez devant une porte qu'on était en train de refermer sur lui, car la serrure fit entendre un double craquement.

Entrée du baron sur les pas d'Héloïse, apparition de Ducanif et emprisonnement de Camuflet, tout s'était passé en une demi-minute.

--Où suis-je? se demanda le prisonnier en promenant son regard dans cette chambre inconnue, au milieu de laquelle se trouvait le guéridon qui avait fourni le tapis dont l'inconnu avait entouré la tête du captif.

Il ne fut pas long à deviner où il était.

Il se trouvait toujours le nez bien en face de la porte du baron.

Seulement, il avait changé de côté.

Naguère, il se tenait devant.

A présent, il se voyait derrière.

Bref, on l'avait transporté et enfermé dans le logis de M. de Walhofer.

--Quel est le fumiste qui m'a joué cette farce? se demanda-t-il tout d'abord.

Puis, avec le sentiment de sa situation, la peur le saisit.

Celui qui l'avait assailli à l'improviste sortait incontestablement du logis du baron. Que faisait-il en ce local pendant l'absence du maître? Ce devait être un voleur qui, entré dans la maison en cherchant aventure, avait profité de l'occasion offerte par la clef que le baron avait laissée sur sa porte.

Après son coup fait, le malfaiteur, au moment de sortir, avait aperçu Camuflet sur le carré, et, à l'aide du tapis et du tour de clef, il avait mis ce témoin dans l'impossibilité de le reconnaître et de le poursuivre.

--Me voici dans de jolis draps! se dit le prisonnier en pensant que, quand on viendrait le délivrer, ce serait pour le conduire devant un commissaire de police avec une jolie accusation de vol sur le dos.

Et pas le moyen de sortir!

La serrure fermée à double tour s'y opposait formellement.

--Bigre de bigre! maugréait-il.

Il eut l'espoir que, sur l'escalier de service, la sortie pouvait s'ouvrir du dedans. Mais le local était un logement de garçon, sans cuisine et, partant, sans escalier de service.

En vingt enjambées, il eut vite parcouru les trois petites pièces qui composaient le logis, pièces meublées avec ce luxe criard et tout en clinquant que les tapissiers vous fournissent dans les vingt-quatre heures. Un seul coup d'oeil suffisait pour reconnaître que le baron avait usé de ce procédé expéditif pour s'installer. Rien dans cet intérieur n'attestait la vie intime, pleine de souvenirs et d'objets aimés qui s'accrochent lentement aux murailles.

Le voleur... car dans l'idée de Camuflet, il ne pouvait avoir eu affaire qu'à un voleur..., avait-il manqué du temps nécessaire pour exécuter son vol? Ou bien possédait-il la clé des meubles? Le fait était que nulle trace d'effraction n'apparaissait. Mieux encore, rien n'était dérangé dans l'appartement. Il eût été impossible de préciser à quel meuble s'était attaqué celui qui venait de s'évader du logement après y avoir enfermé l'homme aux trois belles-mères.

--Bigre de bigre! n'en répétait pas moins Camuflet, fort alarmé de se voir en si vilaine passe.

Que répondrait-il à ceux qui le trouveraient se promenant dans le logis du baron?

La vérité même n'était pas croyable.

Nul, à commencer par lui-même, ne pourrait signaler l'aimable farceur qui mettait ainsi les gens sous clé.

--Si, si, pourtant! pensa le petit homme.

Quelqu'un pouvait avoir vu le voleur dont Camuflet était devenu le répondant. Le malfaiteur, en fuyant, devait s'être croisé avec M. Ducanif qui, à ce moment, montait l'escalier.

Tout ce qui vient d'être dit des terreurs et des affolements de Camuflet s'était passé en dix fois moins de temps qu'il en a fallu pour le détailler. La preuve en est que le petit homme fut tiré de ses réflexions par le grincement de la clé dans la serrure.

C'était Ducanif qui, comme il l'avait annoncé au concierge, venait en passant devant sa porte, rendre visite à M. de Walhofer.

Il avait vu la clé sur la serrure, il l'avait tournée et c'était seulement après la porte ouverte que, par une réflexion tardive, il s'était étonné que le baron fut chez lui avec sa porte fermée à double tour et la clé en dehors.

Il était encore en pleine surprise quand il se trouva nez à nez avec Camuflet accouru près de la porte de sortie.

Il n'y avait pas là de quoi faire cesser son étonnement.

--Que fait ce monsieur enfermé chez le baron? se demanda-t-il en rendant le profond salut que lui adressait le petit homme.

--En voilà un qui va prendre ma place, pensa de son côté Camuflet.

XV

Nous laisserons momentanément Camuflet et Ducanif nez à nez dans l'appartement du baron de Walhofer pour monter à l'étage au-dessus où nous avons vu Héloïse faire rentrer le baron, qui en était sorti mécontent de n'avoir pas rencontré le jeune Gustave Cabillaud au rendez-vous que celui-ci lui avait donné chez Ducanif en l'absence de ce dernier.

--Je vous répète que je n'attendrai pas plus de vingt minutes, avait annoncé le baron quand il eut suivi la cuisinière dans le salon où il avait déjà fait une première pause inutile.

--Gustave ne peut tarder d'arriver, si, comme vous l'affirmez, il est dans la maison... ce que je ne crois pas, du reste, dit la cuisinière.

--Je suis certain de l'avoir vu, de ma fenêtre, se glisser dans la maison, derrière Ducanif qui s'en allait.

Cette affirmation devait avoir quelque chose qui contrariait Héloïse, car elle riposta d'un ton impatient:

--Bon! bon! ne recommençons pas à nous chicaner sur ce point. Le docteur nous mettra d'accord sur ce qui en est lorsqu'il sera venu.

Elle achevait quand un coup de sonnette discret se fit entendre.

--Tenez, le voici! dit-elle en se levant pour aller ouvrir.

--Au lieu du docteur, si c'était Ducanif? avança le baron en la retenant.

Elle se dégagea en disant d'une voix gaie:

--Mazette! vous avez la tête dure, vous! Voilà dix fois que je vous répète que notre imbécile, suivant son habitude, ne reparaîtra pas avant cinq heures. Et il n'en est pas encore deux.

--Oui, mais si, par impossible, c'était Ducanif!

--Vous le saurez par quelques mots dont je saluerai à haute voix l'arrivée du crétin. Alors vous filerez par le couloir et, sitôt que je l'aurai amené ici, vous décamperez par la porte du carré que j'aurai laissée entr'ouverte.

--Convenu! fit M. de Walhofer en la laissant partir.

Héloïse courut à la porte et ouvrit.

C'était en effet Gustave Cabillaud.

--As-tu trouvé le papier? demanda vivement la cuisinière à voix très basse.

--Je l'ai dans ma poche, souffla Gustave.

Puis en montrant le salon:

--Est-il toujours là?

--Oui... et j'ai eu assez de peine à l'empêcher de redescendre chez lui... Il a deviné sans peine que tu te trouvais dans l'appartement quand il est arrivé et que tu avais filé pendant que je le gardais ici.

Sur ces paroles rapidement échangées, le docteur écarta Héloïse qui barrait le passage et s'élança vers le salon.

--Vite! vite! fit-il au baron, redescendez chez vous. Ducanif monte l'escalier derrière moi. Je l'ai entendu dire au concierge qu'il allait vous rendre visite.

--Ducanif rentrant à cette heure, c'est impossible! s'écria Héloïse.

Mais, parut-il, le temps ne permettait pas les explications et il y avait danger à ce que Ducanif, en rentrant chez lui, y trouvât le baron, car Gustave poussa Walhofer par le coude en répétant avec insistance:

--Vite! vite!

Et, pour refermer la porte derrière lui, il suivit le baron qui, comprenant sans doute, sans en demander plus, la nécessité d'une prompte retraite, partait à pas précipités.

Quand Gustave eut refermé doucement la porte de l'appartement sur les talons du fugitif, il fut rejoint par la cuisinière qui riait.

--Pourquoi lui as-tu conté cette blague du retour de Ducanif? demanda-t-elle.

--C'est la vérité. Ducanif, en ce moment, monte l'escalier et va entrer chez le baron... Je ne sais ce qui lui est arrivé, mais le fait est qu'il revient et que, ce soir, il l'a annoncé au concierge Pitois, il aura du monde à dîner.

Et, sans laisser la cuisinière parler, il appliqua son oreille à la porte qu'il venait d'entre-bâiller avec précaution et souffla:

--Chut! chut!

--Qu'écoutes-tu ainsi? demanda Héloïse après quelques secondes de silence.

--Le vacarme que va faire le baron.

--Quel vacarme?

--En rentrant chez lui pour y attendre Ducanif.

--Est-ce que tu as laissé des traces qui l'avertiront tout de suite de ton exploit?

--Avant de connaître le vol, il trouvera le voleur, dit Gustave en souriant.

Héloïse ouvrit des yeux étonnés.

--Oui, reprit le docteur avant qu'elle eût questionné, j'ai enfermé chez le baron je ne sais quel individu qui, pendant un quart d'heure, s'est tenu sur le carré, devant la porte, m'empêchant de sortir sans être vu.

--Alors cet homme pourra te reconnaître et te dénoncer au baron?

--Non; à l'aide d'un tapis de table, je l'avais mis dans l'impossibilité d'y voir.

Remettant à plus tard les explications détaillées, Gustave Cabillaud répéta:

--Chut! Chut!

On entendait le pas du baron résonner sur les marches de l'escalier.

--Au lieu d'entrer chez lui, Walhofer a continué de descendre, annonça-t-il.

--Il aura feint de sortir de chez lui pour se croiser sur l'escalier avec Ducanif. Il va remonter à son logis en ramenant mon bourgeois, supposa Héloïse.

Ils écoutèrent encore.

--C'est drôle! Le baron aurait dû déjà rencontrer Ducanif, dit le docteur qui, si promptement qu'il eût agi, ne s'était pas assez rendu compte du temps écoulé pour comprendre que Ducanif pouvait être arrivé chez M. de Walhofer.

Héloïse ne voulait pas démordre de son idée que Ducanif, réglé en ses habitudes mieux qu'un papier de musique, pût être revenu à la maison avant cinq heures.

--Tu te seras trompé en croyant reconnaître la voix de notre crétin, avança-t-elle.

--Non, fit le docteur certain de son fait. Je l'ai parfaitement entendu chargeant Pitois de te guetter au passage pour t'envoyer le rejoindre chez le baron où il allait entrer, afin de t'y donner ses ordres pour le dîner de ce soir.

--Mais il ne m'avait pas annoncé de dîner pour ce soir!

--Alors, c'est un dîner impromptu... C'est, probablement à cause de lui que Ducanif est revenu plus tôt que d'habitude, expliqua Gustave.

Ensuite, après encore avoir écouté, il reprit tout surpris:

--Que peut bien être devenu Ducanif? Voici le baron qui, ne l'ayant pas rencontré, remonte seul.

Étant enfin convaincue que son amant ne s'était pas trompé à propos de son bourgeois, la cuisinière avança cette supposition:

--Ducanif sera sans doute redescendu pour aller commander les gâteaux du dessert chez le pâtissier voisin... Affaire de cinq minutes... Il va remonter derrière les talons du Walhofer.

--Et le trouvera en train de se colleter avec le prétendu voleur qu'il aura surpris au nid, ajouta Gustave en riant:

--Crois-tu que ton homme l'aura attendu?

--Je l'ai enfermé à double tour... Quand le baron se sera aperçu du tour que je lui ai joué, il mettra infailliblement la chose sur le dos de l'autre.

Et vivement:

--Chut! chut! reprit Gustave; voici le baron remonté devant sa porte, qui met la main sur la clé... Écoutons la scène.

Mais Héloïse, prise de curiosité, demanda:

--Alors, tu as la lettre?

--Oui.

--Montre-la-moi!

--Oh! l'impatiente! fit moqueusement le docteur qui, tout en tendant l'oreille à l'ouverture de la porte, plongea deux doigts dans une des poches de son gilet.

Soudain, il se releva, l'oeil surpris, le visage inquiet.

Chacune de ses mains, alors, fouilla fébrilement l'une et l'autre poche du gilet, et ce fut quand il eut constaté l'inutilité de ses recherches que, pâle et frémissant de colère, il murmura entre ses dents:

--Tonnerre du ciel! je l'ai perdue!

A cet instant monta le bruit du claquement de la porte refermée par le baron de Walhofer en rentrant chez lui.

Alors Gustave et Héloïse se regardèrent l'un et l'autre, livides, tremblants, atterrés.

--Entre les mains du baron, cet écrit était déjà des plus dangereux pour nous... commença Gustave.

--Et du moment qu'il est tombé en celles d'un autre, nous sommes tout à fait perdus! acheva Héloïse.

Alors, d'une voix lente et sinistre:

--Cet homme, que tu as enfermé, es-tu sûr de pouvoir le reconnaître? demanda-t-elle.

--Très sûr, fit Gustave.

--Et lui, dis-tu, n'a pas vu ton visage?

--Il n'en a pas eu le temps.

--Eh bien! comme il se peut que cet homme ait trouvé le papier, il faudra le tuer s'il nous est prouvé qu'il n'en ait pas parlé ou ne l'ait pas rendu au baron.