La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères

Chapter 12

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Par expérience, Camuflet n'ignorait pas que les douces personnes agissaient envers lui comme les cochers de fiacre qui, dans une dispute entre collègues, soulagent leur rage en tombant à coups de fouet sur un de leurs voyageurs.

--Je ferais bien de décamper, se dit-il.

Et, sans se le répéter à quatre fois, il gagna doucement la porte du carré et fila comme un lièvre.

--Eh! monsieur Camuflet! lui cria la Crotin comme il passait devant la loge.

Quand il se fut arrêté, elle lui tendit trois lettres en disant avec le plus profond mépris:

--Voici trois lettres que le facteur vient d'apporter pour vos propres à rien. Vous les leur remettrez vous-même, car, dorénavant, je ne veux plus avoir de rapports avec ces créatures.

Elle se tourna vers son époux qui, dans un coin de la loge, ingurgitait une tasse de chocolat.

--Es-tu de mon avis, Pancrace?

--Le mieux est de ne plus se commettre avec de telles espèces, déclara dédaigneusement Pancrace.

Camuflet plaça les trois lettres dans une poche de son portefeuille et, d'une autre, il sortit un billet de cinquante francs qu'il offrit à la Crotin.

--Croyez, dit-il, que je suis au regret de l'accident arrivé. Voici de quoi payer la peine de celui qui épongera les marches.

La portière prit le billet, puis avec un attendrissement dans la voix:

--Vous êtes tout de même une vraie bête du bon Dieu... C'est pitié de voir qu'on vous en pende tant au nez! dit-elle.

Après une petite pause de réflexion:

--Venez donc causer de temps en temps avec moi, ajouta-t-elle.

--Je n'y manquerai pas, chère madame Crotin, promit Camuflet, comprenant que l'ancienne alliée de ses belles-mères passait dans son camp.

Il avait fait trois pas, quand elle le rappela:

--Accepteriez-vous un bon conseil? demanda-t-elle.

--Deux même.

--Eh bien! aussitôt que vous serez couché, ce soir, ne vous endormez pas.

--Parce que?

--Parce que, ce soir, ce sera le tour des _piiouit_.

Et, sur ce renseignement énigmatique, elle retourna à son fourneau sur lequel chauffait sa part de chocolat.

Camuflet prit dans son portefeuille un second billet et le tendit à la femme.

--Voulez-vous avoir l'obligeance de porter cette somme à un de mes amis? demanda-t-il.

--Sans doute. Où demeure-t-il?

--Je n'ai jamais su son adresse, déclara Camuflet qui décampa sans reprendre son billet.

--Il n'est pas déjà si bête, cet imbécile! pensa la portière en empochant le cadeau.

«Qui veut la fin veut les moyens», dit un proverbe. Puisque Camuflet avait accepté de la concierge les trois lettres adressées à ses belles-mères, ce n'était pas pour les garder intactes dans son portefeuille. Sa curiosité était d'autant plus justifiable que, depuis deux jours que sa méfiance avait été éveillée, il en découvrait de belles sur le compte des bonnes dames. Odeur de pipe chez l'une! empreintes boueuses de pieds énormes chez l'autre! carte de baron dans la poche de la troisième!... Et voilà que, tout à l'heure, on lui avait appris que ces dames connaissaient de mystérieux _piiouit_ qui, la nuit, les faisaient descendre dans la rue, ou que, le jour, elles allaient rejoindre dans les crémeries ou chez les marchands de vin du quartier.

Dire qu'il les avait crues seules au monde sans la plus petite parenté, sans même un ami qui s'intéressât à elles... et il avait, à présent dans son portefeuille, la preuve que chacune était en correspondance réglée... Oui, avec qui?

--Ce ne doit être qu'avec des amoureux venus depuis peu, se répondait Camuflet qui se rappelait les cent fois que le trio lui avait affirmé ne plus connaître personne en cette vallée de misère qu'on appelle l'existence.

Des amoureux! à leur âge! Mais quand il les aurait appelées vieilles folles, cela n'en ferait pas moins que les amoureux existaient, qu'ils écrivaient, et que lui, Camuflet, allait se régaler de leur prose... car, tout en réfléchissant ainsi, il venait de retirer de son portefeuille les trois lettres d'amour.

Ils ne payaient pas de mine, ces billets doux qui devaient contenir un cri du coeur! L'un empoisonnait l'odeur de pipe. L'autre avait son enveloppe maculée de taches de vin. Le dernier portait la marque des doigts crasseux qui l'avaient plié... Et quelle écriture, quelle orthographe trahissait l'adresse de ces poulets.

--Mes belles-mères n'ont pas placé leur coeur dans les hautes classes! pensa Camuflet en ouvrant la première lettre.

Fichtre! non, ce n'était pas dans les hautes classes qu'aimaient ces dames!... Elles avaient même attrapé en plein dans le mille, si leur intention première avait été de viser parmi les archi-sans le sou, car, ainsi qu'on l'a vu en un chapitre précédent, toutes ces lettres, dans un style plus ou moins impérieux, réclamaient de l'argent.

--Comment! c'est ainsi que peut écrire un baron! se demanda Camuflet après avoir lu l'écrit destiné à madame Buffard des Palombes.

Pour Camuflet, cette lettre devait émaner d'autant plus infailliblement du baron qu'elle n'était pas signée, preuve certaine, selon lui, que le noble correspondant n'avait pas voulu compromettre le blason de ses pères!

--Un vieux roué, se dit Camuflet, que le fait de soupirer pour une dame de l'âge respectable de madame Buffard des Palombes ancrait dans cette conviction que l'amoureux devait avoir la soixantaine bien sonnée.

Et, au lieu de s'affliger de ce que ces lettres n'étaient que des demandes d'argent, Camuflet en était heureux.

--Tous ces soupirants qui tirent la langue après un écu vont se jeter sur la petite dot que j'offrirai, et, avant peu, un triple mariage m'aura débarrassé de mes trois belles-mères, se disait il en se frottant les mains.

Cette perspective d'un triple mariage lui souriait. A lui, homme doux, elle plaisait d'autant mieux qu'elle l'exemptait de demander la séparation à des moyens violents. Aussi, tout en marchant par les rues à l'aventure, semblable à la Jeannette de la fable de la _Laitière et le Pot au lait_, il faisait mille doux projets sur l'emploi de sa liberté reconquise. Le plus pressé était de faciliter le mariage du vieux baron avec le no 3. Aussitôt les nos 1 et 2, jaloux, et envieux, sauteraient d'eux-mêmes dans le conjungo... et alors, lui, libre! libre! libre!

Soudain, dans ce ciel bleu que l'espérance lui montrait, Camuflet vit apparaître un petit nuage noir. Que signifiait donc le dernier paragraphe du billet adressé à madame Buffard des Palombes?

Camuflet, reprenant l'épître dans sa poche, relut lentement la phrase énigmatique:

_«J'ai deux grues couchées en joue. Laquelle? De l'une ou de l'autre, il y aura toujours des picaillons à fricoter.»_

--Je consulterai M. Grandvivier, se dit le petit homme à bout d'efforts pour comprendre.

Alors il pensa à reconnaître en quel endroit le hasard de sa marche l'avait conduit. Il se trouvait à l'entrée de la rue Vivienne. Il était donc tout porté pour aller visiter ce nouvel appartement, loué par M. Grandvivier, dans lequel il avait quelques travaux à diriger.

Et voilà comment Camuflet, après avoir inspecté le local, avait rendu visite au propriétaire, M. Fraimoulu, qu'il avait trouvé achevant un exécrable déjeuner, à son retour de l'expédition chez son neveu, qui n'avait eu d'autre résultat que de le faire inutilement carillonner devant la porte de Gontran obstinément fermée.

A celui que, la veille, il avait transformé en commissaire de police pour qu'il l'aidât à échapper à ses belles-mères, Camuflet, tout heureux de la possession de ses lettres, en avait fait la lecture. Il espérait que Fraimoulu l'aiderait à déchiffrer l'énigme qui terminait la lettre adressée à dame Buffard de Palombes.

--Comprenez-vous? avait-il demandé.

A quoi, on s'en souvient, Fraimoulu avait négativement répondu. Puis, comme les affaires du petit homme l'intéressaient moins que les siennes, il reprit:

--Le travail à exécuter dans l'appartement que M. Grandvivier m'a loué sera-t-il de longue durée?

--Du tout. Avec quelques carreaux de plâtre et vingt ou trente heures de travail, ce sera chose bâclée.

--Mon nouveau locataire m'a parlé vaguement de cloisons, sans m'en préciser la place, dit Fraimoulu pour obtenir du veuf plus de détails.

--Oui, deux. Une qui doit diminuer une pièce de débarras au profit d'un cabinet de toilette.

--Et l'autre?

--Ah! fit Camuflet en haussant les épaules, pour celle-là, je ne comprends guère M. Grandvivier. Dans le logement qu'il va quitter, la cuisine est étroite et à ce point si mal aérée que sa cuisinière Cydalise en est malade.

--Dans la cuisine qu'il va trouver ici, il en sera autrement, car la pièce est vaste. La cuisinière y respirera à pleins poumons, avança Fraimoulu.

--Justement! Justement! répéta vivement Camuflet. Eh bien! croiriez-vous que c'est cette cuisine que M. Grandvivier veut diminuer avec sa cloison? «Cela fera une office pour Cydalise», a-t-il répondu à mon observation.

--Mais la cuisine, de l'autre côté du couloir, possède déjà une office, objecta Fraimoulu.

--C'est aussi ce que j'ai dit au magistrat qui m'a répliqué que cette office était trop loin et trop séparée de la cuisine. «Dans la nouvelle, Cydalise aura tout sous la main», m'a-t-il répliqué.

En somme, c'était le locataire qui payait les travaux. Il était donc maître d'en agir à son caprice et c'était là chose sur laquelle il n'y avait rien à voir pour les autres.

--Après tout, ça le regarde, dit Fraimoulu.

--Oui, mais cela diminue la cuisine d'un bon tiers... oh! oui, d'un bon tiers... et, après le travail, elle ne sera plus qu'un long boyau incommode, répliqua le triple veuf.

Il porta la main à sa poche.

--Au fait, fit-il, vous allez en juger. J'ai inscrit mes mesures et tracé une espèce de plan sur un papier que j'ai là.

Il tendit le plan à Fraimoulu en ajoutant:

--Tenez, là, au dos de cette carte de visite.

Seulement, il la présenta sur la face contraire, ce qui permit à Athanase de voir le nom.

--Baron de Walhofer, lut-il.

Et, pris de l'avide curiosité d'avoir des renseignements sur cet homme qu'il avait rencontré, la veille, à la table de Ducanif, il s'écria:

--Connaissez-vous ce baron?

--Nullement.

Comme le regard d'Athanase, qui se reportait de lui à la carte, était plein d'interrogation, Camuflet se hâta d'ajouter:

--Pas autrement que de nom... par cette carte trouvée dans la poche de ma belle-mère n° 3.

Il frappa sur la poche qui contenait les lettres.

--Et, reprit-il, j'ai tout lieu de croire que c'est de lui que vient la missive où se trouve le paragraphe incompréhensible des deux grues couchées en joue.

Style, écriture et orthographe répondaient si mal à ce jeune homme avec lequel il avait dîné que Fraimoulu haussa les épaules.

--Ne croyez donc pas cela! fit-il avec l'accent convaincu.

A ce ton, une espérance subite vint à l'esprit de Camuflet. Est-ce que son heureuse chance voulait qu'il fût en présence de quelqu'un qui pût lui donner sur le baron ces renseignements qu'il désirait si ardemment, mais qu'il ne savait où prendre.

--Connaissez-vous donc ce M. de Walhofer? demanda-t-il.

--Hier soir, nous nous sommes rencontrés à la table d'un de mes amis, avoua Athanase.

Dans le thème qu'il s'était créé, Camuflet, on le sait, voyait le soupirant de madame Buffard des Palombes sous les traits d'un vieillard. A cette rose de cinquante-cinq ans ne pouvait convenir qu'un rosier de soixante années. De là vint donc qu'il s'écria:

--Ah! vous connaissez ce vieillard?

--Quel vieillard? fit Fraimoulu dérouté.

--Le baron, parbleu!

--Le baron n'est pas un vieillard. C'est un jeune homme de trente ans au plus, affirma Athanase.

Le petit homme tenait trop à son idée pour en démordre.

--Alors, fit-il, c'est du fils que vous parlez?

--Je ne sais plus à propos de quoi j'ai entendu le baron avancer qu'il était orphelin, affirma Fraimoulu.

Ensuite, à l'appui de son dire, il continua:

--Mon baron est un blond, à chevelure coupée ras, ce qui contraste avec ses moustaches qu'il porte fort longues. Ce serait un fort beau garçon, sans certain pli, entre les sourcils, qui lui fait la visage dur... sans compter une balafre sur la joue gauche.

A mesure que Fraimoulu avait parlé, la face de Camuflet s'était empreinte de surprise. Le propriétaire était en train, trait pour trait, de lui faire le portrait de ce jeune homme que, trois jours auparavant, il avait vu fumant sa pipe, en tenue déguenillée, à la fenêtre d'une des masures qui s'éclairaient sur le jardin de M. Grandvivier.

Il confondit si bien dans sa pensée le fumeur avec le personnage dont parlait Fraimoulu, qu'il repartit:

--Je comprends que, dans ses lettres, ce baron demande deux billets de mille francs à une femme. C'est sans doute pour s'habiller, car il a triste apparence sous sa blouse en loques.

Ce fut au tour de Fraimoulu d'ouvrir des yeux étonnés.

--Une blouse! répéta-t-il. Loin d'exhiber la blouse en loques que vous lui prêtez, je vous jure que ce jeune homme, malgré sa tenue un peu raide, avait fort bon air sous l'habit noir qu'il portait chez mon ami.

--Et vous êtes certain que c'était le baron? insista Camuflet s'entêtant.

--Pour tel il m'a été présenté par le maître de la maison et tel je l'ai entendu désigner tout le long du repas par ce dernier qui, au dessert, a fini par lui donner son petit nom.

--Qui était? demanda Camuflet jugeant qu'il n'est aucun renseignement inutile à prendre.

--Alfred, s'il m'en souvient bien.

Le triple veuf avait trop à coeur de renoncer à son idée pour ne pas revenir à l'assaut.

--Est-ce qu'il ne demeure pas du côté de la rue de Turenne, votre baron? demanda-t-il.

--Nullement. Il habite le numéro 4 de la rue Caumartin, dans la maison même où j'ai dîné.

Battu sur tous les points, Camuflet se rendit. Comme depuis son lever il ne s'était pas mis une seule bouchée dans son estomac qui faisait rage, il songea à aller déjeuner.

--Pardon! je vous reprends cette carte au dos de laquelle sont mes mesures pour les cloisons, dit-il en retirant le carton des mains d'Athanase.

Puis, en le retournant sur le bon sens où s'étalait le nom du baron sans aucune adresse:

--A tant faire que d'avoir des cartes, on devrait au moins y faire imprimer aussi son domicile, dit-il.

--Donner sa carte avec une adresse, c'est se mettre à la disposition du premier venu auquel il plairait de venir vous ennuyer de sa visite... Probablement que le baron a voulu écarter ces gêneurs-là, répondit Fraimoulu.

Cinq minutes après, le triple veuf était attablé dans un restaurant. Son déjeuner fut des plus brefs, car une idée, qui s'était logée en sa tête, lui fit mettre les bouchées doubles.

--Je n'aurai pas le démenti sur cette ressemblance, se dit-il, quand il se retrouva sur le trottoir.

De son pas accéléré, il gagna la rue de Turenne. Aux environs de la demeure de M. Grandvivier, il chercha dans les rues adjacentes à retrouver les masures qui, sur leurs façades de derrière, devaient clore le jardin du magistrat.

--Ce doit être là, pensa-t-il en s'engageant dans une allée sombre et puante au bout de laquelle, dans un trou infect, il vit le portier occupé du ressemelage d'un soulier.

--Alfred est-il là-haut? demanda-t-il en se rappelant le nom de baptême appris de Fraimoulu.

--Alfred? dit le savetier. Quel Alfred? Il y en a deux dans la maison... Est-ce Boîte-à-Poivre ou bien le Tombeur-des-Crânes?

--Le blond à longues moustaches, dit Camuflet se tirant d'embarras entre ces deux sobriquets.

--Ah! bon! fit le portier. Alors le Tombeur-des-Crânes?

Après avoir prononcé le nom du Tombeur-des-Crânes avec une emphase qui attestait combien il était fier de posséder un tel locataire, le portier qui, tout en parlant, avait été occupé à enfoncer des clous dans sa semelle, releva la tête et regarda mieux Camuflet.

Alors il sourit, et d'une voix goguenarde:

--Que je suis bête, dit-il, de vous avoir demandé auquel de mes deux Alfred vous avez affaire! dit-il.

--Pourquoi? fit le petit homme.

--Parce qu'il suffisait simplement de vous regarder pour savoir tout de suite que c'est le Tombeur-des-Crânes que vous cherchez.

--Bah! Et à quoi, s'il vous plaît, voit-on ça en me regardant?

--A votre pochon. Ah! le gaillard qui vous a collé cette tape-là sur l'oeil ne vous a pas ménagé la marchandise! Il vous a copieusement servi!

Avant que Camuflet pût demander quel rapport existait entre le Tombeur-des-Crânes et le coup de poing qui lui avait enjolivé l'oeil, le savetier continua de son ton toujours gouailleur:

--Comme ça, mon bonhomme, nous disons donc que vous avez le trac?

--Quel trac? dit Camuflet.

--Ne faites donc pas celui qui ne comprend pas! Si vous aimez mieux, je dirai que vous n'avez pas de coeur au ventre... que vous refoulez devant l'occasion de montrer que vous êtes un gas à poil... Hein! C'est ça? Pas vrai?

Camuflet, ahuri, ne répondant pas, faute de deviner ce que parler voulait dire, le portier prit ce silence pour un aveu et continua en son langage qui n'avait rien de celui des cours.

--Faut pas en rougir. Tous les jours ça arrive, quoi! un particulier vous allonge une mornifle sur la frime. On ne demanderait pas mieux, en manière de rebiffe, que de lui crever la paillasse... Malheureusement, nib de courage... Alors, qu'est-ce qu'on fait?

--Oui, qu'est-ce qu'on fait? répéta Camuflet de plus en plus ébaubi.

--Alors on vient trouver le Tombeur-des-Crânes et on lui dit: «Je ne regarde pas au prix, flanquez-moi donc mon ennemi les quatre fers en l'air... Réglez-lui mon compte.» Et le Tombeur-des-Crânes, qui est bon garçon et très complaisant pour qui lui aboule des monacos, fait votre commission.

Emerveillé par l'industrie du jeune homme aux moustaches blondes, Camuflet restait bouche béante. Le savetier put continuer à son aise:

--Vous savez, le Tombeur-des-Crânes n'est pas regardant. Il règle le compte à ce que vous voulez: au sabre, à l'épée, au bâton, à la savate.

Sur ce dernier mot, le portier hocha un peu la tête d'un air triste et continua:

--La savate, ce n'est plus trop son fort depuis un mauvais atout, reçu dans le temps, qui lui alourdit la jambe... Non pas qu'il rechigne à la savate, car il y trouverait difficilement son maître, seulement il aime mieux jouer d'autre chose... C'est comme pour moi la morue. Oui, j'en mange... mais je lui préfère le gigot à l'ail.

Le savetier, après cette confession sur la morue, frappa familièrement sur le ventre de Camuflet en lui disant d'un ton paternel:

--Soyez tranquille, mon petit. Pourvu que vous ayez seulement du courage à la poche, le Tombeur-des-Crânes liquidera si amplement votre pochon, que l'autre aura du retour.

Le bavardage du savetier avait eu un bon côté, celui de fournir à Camuflet, qui n'y avait pas d'abord pensé, le prétexte pour aborder son jeune homme aux moustaches blondes. Bien que, par les renseignements du portier, il eût reconnu que le Tombeur-des-Crânes ne pouvait être le baron de Walhofer, il lui fallait, devant le savetier, motiver sa visite dans la maison à la recherche d'un des deux Alfred qui l'habitaient.

En conséquence, il remua négativement la tête en disant:

--Je ne viens pas pour mon pochon, attendu que ce coup m'est arrivé par une chute de l'impériale d'un omnibus et je ne sache pas que votre locataire se charge de corriger les omnibus.

--Ça, c'est vrai.

--Après tout le bien que j'avais entendu dire du talent à l'escrime de M. Alfred, dit le Tombeur-des-Crânes, je venais pour m'entendre avec lui sur des leçons à donner à deux de mes fils.

En avançant ce mensonge, l'intention de Camuflet était, pour tromper le savetier qui allait lui indiquer la porte et l'étage du Tombeur-des-Crânes, de faire une pause dans les escaliers, puis de redescendre, au bout d'un quart d'heure, comme s'il avait vu le locataire. Il se trouverait ainsi dégagé de la fausse piste sur laquelle l'avait lancé la ressemblance du fumeur aux moustaches, qu'il avait aperçu de chez M. Grandvivier, avec le portrait de Walhofer que lui avait fait Fraimoulu, disant avoir dîné, la veille, avec le baron.

Camuflet fut exempté de la station qu'il se proposait de faire dans l'escalier.

Le portier, qui aurait dû, s'il n'en avait été détourné par le pochon, commencer par cette déclaration, lâcha ces mots:

--Mon locataire n'est pas chez lui. Laissez votre nom et votre adresse. Je les lui remettrai la première fois que je le verrai... un de ces soirs.

--Il ne rentre donc pas régulièrement chaque jour?

--Non. Depuis qu'il a ouvert une salle d'armes par là-bas, dans les beaux quartiers, je ne le vois revenir que bien rarement dans sa chambre qu'il a conservée.

Forcé par son mensonge d'avoir l'air d'être pressé de trouver le professeur d'escrime qu'il voulait donner à ses prétendus fils, Camuflet ne put faire autrement que de demander:

--Où se trouve cette salle?

--Là-dessus je ne saurais vous répondre. D'abord le Tombeur n'aime pas trop à conter ses affaires par le menu. Ensuite, cela ne m'intéresse guère. Tout ce que je sais, c'est qu'il reparaît ici de loin en loin... Tenez, pas plus tard qu'il y a deux jours, vous seriez venu que vous l'auriez trouvé... Il a passé quarante-huit heures dans sa chambrette qu'il lui peine toujours de quitter...

A cette fin de phrase, le savetier cligna de l'oeil, puis, avec un sourire malin il articula:

--Et pour cause.

Le portier était de ces bavards qui n'attendent pas qu'on leur tire les vers du nez. Aussi, son écouteur n'ayant témoigné nulle curiosité à ce: «Et pour cause», il se hâta de dire à Camuflet, d'une voix basse, qui par suite de la proximité du nez à l'oreille, envoya aux narines du petit homme tout un parfum de chique et d'échalotes combinées:

--Oui, et pour cause, car il paraît qu'il en tient ferme pour une cuisinière du voisinage... Rien qu'un mur à sauter et il est chez sa belle.

--En vérité, dit machinalement Camuflet qui, loin de penser que ce mur franchi pouvait bien être celui qui fermait le jardin de M. Grandvivier, poursuivait une autre idée.

Il faisait bon être des locataires du savetier, car il ne rechignait pas à les faire mousser.

--Voyez-vous, reprit-il, c'est moi qui vous le dis, s'il n'arrive pas malheur à ce gaillard-là, il fera son chemin par les femmes.

L'idée qu'avait le petit homme en tête lui était soufflé par un dernier doute: Si péremptoirement qu'il lui fût prouvé qu'il s'était trompé en se mettant aux trousses du Tombeur-des-Crânes, quand il poursuivait le baron, Camuflet ne voulait pas se résigner.

En somme, «Alfred» était un petit nom, et le «Tombeur des Crânes» un sobriquet. Quel mal pouvait-il résulter de ce que, entre ce prénom et ce sobriquet, il laissât tomber le nom de Walhofer.

Il arracha donc un feuillet de son portefeuille et, tout en traçant au crayon deux renseignements faux, il dit au savetier:

--Voici mon nom et mon adresse que je vous prie, quand vous le verrez, de remettre à M. Walhofer.

A ce nom, le portier ouvrit des yeux surpris.

--Walhofer? répéta-t-il. Qui appelez-vous Walhofer?... Votre chien?

--Je croyais que, de son nom de famille, votre locataire s'appelle ainsi.

--Lui! pas le moins du monde! C'est un Dupicant, du nom de sa brave farceuse de mère... surnommée la Belle Flamande... Une rude gaillarde, allez! qui n'avait pas sa pareille pour attirer le public dans les foires... Fallait la voir avaler des cailloux et des lapins vivants!

Ensuite, tristement:

--Mais la gloire n'a qu'un temps, poursuivit-il. A cette heure, la Belle Flamande qui, entre nous, doit être fièrement dégommée, est revenue de tous ces triomphes... La déveine lui était arrivée à la suite de la mort de son homme, un hercule qui s'était cassé un ressort dans le coffre en voulant soulever une charrette trop chargée de militaires... J'étais là, quand ça lui est arrivé. Il a d'abord fait: «Hein!» puis il a lâché. «Aïe!» il a vomi le sang pas seulement de quoi remplir ce soulier d'enfant que vous voyez là... C'était la fin. Il était toisé. La veuve Dupicant en a vu de dures alors. Mais c'était une fine mouche qui s'est bien vite rattrapée aux branches.