La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères
Chapter 10
Si Ducanif ne lui avait pas déjà annoncé qu'il s'adressait trop tard à lui, car il avait déjà disposé de la main de sa fille, Fraimoulu n'aurait pas manqué de se demander s'il était prudent de faire entrer son neveu dans une famille où la mère et la fille vivaient d'un côté, pendant que, de l'autre, le père était accaparé par un trio de coquins.
Tout en s'habillant, Athanase repassait dans sa mémoire ses observations de la veille.
--Oui, pensait-il, Ducanif, à n'en pas douter, est entre les pattes de ce trio qui s'entend, comme larrons en foire, pour le dépiauter. Les gredins sont déjà parvenus à l'isoler en le séparant de sa femme et de sa fille... La fortune de Ducanif va la danser!
Là-dessus, Athanase Fraimoulu, en se rappelant les détails, résumait la situation. Selon lui, la cuisinière Héloïse et son amant, le docteur Cabillaud fils, le beau Gustave, devaient avoir été seuls d'abord à essayer le coup. Ensuite, soit qu'ils eussent eu besoin de s'adjoindre un auxiliaire en appelant le baron, soit que M. Walhofer fût venu de lui-même, en dogue affamé et menaçant qui a senti une copieuse pâtée, et se fût imposé, le trio s'était complété. Le bon accord régnerait-il toujours entre eux?
A cette question qu'il s'adressait, Fraimoulu secouait la tête. Heu! heu! Walhofer lui avait semblé être un mâtin qui, à l'heure du partage, montrerait de terribles crocs à ses associés Gustave et Héloïse. Il serait le troisième larron qui volerait l'âne. Quel rôle s'était-il donné dans la comédie, ce baron qui, pour mieux surveiller le pigeon à plumer, était venu se loger dans la maison de Ducanif!
Quand Fraimoulu avait proposé son neveu Gontran pour gendre à Ducanif, ce dernier n'avait-il pas annoncé qu'il avait engagé déjà sa parole ailleurs? Est-ce que le baron ne serait pas, par hasard, celui qui devait épouser la fille?
Fraimoulu n'avait pas la prétention de se poser en devin, mais il pouvait prédire que mademoiselle Ducanif n'aurait pas une existence de miel avec ce baron de Walhofer qui, la veille, avait mangé fort, bu sec et très peu parlé. Malgré cette tenue prudente de celui dans lequel il suspectait un aventurier, Athanase n'en avait pas moins éprouvé la plus mauvaise impression.
Quand il eut achevé sa toilette, Fraimoulu avait pris résolument son parti de l'échec subi par son projet de marier son neveu Gontran à mademoiselle Ducanif.
--Baste! fit-il, le monde ne manque pas d'autres filles à marier...
Un souvenir lui donna sa fin de phrase:
--... Quand ce ne serait que la fille de mon très prochain locataire, M. Grandvivier. L'intention où il est, a-t-il dit, de donner des bals et des dîners dans son nouveau logement laisse à supposer que mademoiselle Grandvivier, complètement guérie, va revenir près de son père... Je n'ai pas compté avec le magistrat, mais j'ai l'idée que Gontran trouverait des écus de ce côté-là.
En pointant ainsi ses visées, Athanase pensa combien un magistrat, sur la décence et les moeurs, devait chercher la petite bête, et il s'applaudit fort d'avoir exigé de Gontran qu'il menât une existence moins irrégulière.
Oui, mais ce dernier s'était-il résigné? Un doute vint à l'esprit de Fraimoulu en se rappelant cette exclamation de Ducanif, alors qu'il lui proposait Gontran pour gendre: «Eh! mon cher, pouvais-je supposer que ton neveu voulait de ma fille, lui qui vit maritalement avec une maîtresse!...» Et comme il avait répliqué en affirmant que cette liaison était rompue, Ducanif avait ajouté: «Alors, pas depuis longtemps, car il y a tout au plus deux heures que j'ai rencontré Gontran avec sa particulière au bras... Une personne très jolie et fort distinguée».
Du moment que son neveu avait accepté les dix mille francs qui devaient faciliter la rupture, Fraimoulu était convaincu que Gontran avait obéi; mais comme deux certitudes valent encore mieux qu'une seule, l'oncle, dont la toilette était terminée, mit son chapeau en se disant:
--Je vais aller chez Gontran pour voir si la place est nette.
Fraimoulu, en partant, trouva la cour encombrée de meubles. C'était le déménagement de M. Picador, ce locataire tant pressé de décamper qu'il avait offert l'abandon de ses six mois d'avance si Athanase voulait lui résilier son bail; ce à quoi le propriétaire avait consenti puisque, contraint par ordre des médecins à modifier sa vie, il lui fallait un appartement plus confortable que l'exigu local de célibataire, ne mangeant jamais chez lui, qui lui avait suffi jusqu'à ce jour.
Cet appartement, situé au-dessous de celui que M. Grandvivier avait loué la veille, était bien vaste pour lui; mais ne se pouvait-il pas qu'une fois Gontran marié, celui-ci consentît à venir vivre avec sa femme sous le toit de son oncle.
A cette perspective qui promettait une existence moins sombre au vieux diable se faisant ermite, l'oncle secoua la tête en répétant son refrain:
--Mais, pour que Gontran se marie, il faut qu'il ait quitté sa maîtresse.
Il se mit donc en route pour aller au domicile de son neveu, situé sur le boulevard Saint-Martin.
Chemin faisant, il continua ses réflexions. Après tout, si son neveu et sa future femme ne voulaient pas habiter avec lui, il égayerait son existence par la société de quelques bons amis qu'il traiterait de son mieux. Oui, mais pour faire festoyer ses amis il lui fallait cette introuvable bonne cuisinière. Où la dénicherait-il? La veille, il avait pensé à détourner celle de son prochain, mais son envie était sinon éteinte, du moins fort refroidie. A coup sûr il n'irait pas prendre une des trois cuisinières de M. Camuflet qu'on lui avait dit en posséder trois. En plus qu'il savait maintenant à quel titre elles étaient chez ce monsieur, il croyait sentir encore l'odeur des ragoûts infects qui l'auraient asphyxié, si Camuflet n'avait pas ouvert la fenêtre.
Il avait aussi songé à soudoyer Héloïse, le cordon bleu de Ducanif. Mais à celle-là il croyait prudent de renoncer. La gaillarde n'aurait pas lâché la proie pour l'ombre. Cette proie, elle la tenait en la personne de son maître le placeur, et Fraimoulu prévoyait dans l'avenir de Ducanif une catastrophe où seraient mêlés le baron de Walhofer et le médecin Cabillaud fils.
Des cuisinières émérites qui lui avaient été citées, restait encore Clarisse et Cydalise.
Clarisse au docteur Cabillaud père, le savant à la verrue? Il serait toujours temps de s'occuper de celle-là quand il aurait échoué près de cette fameuse Cydalise, la cuisinière du juge, que Ducanif lui avait tant prônée lorsqu'il lui avait annoncé en confidence qu'elle allait quitter son maître. Quand M. Grandvivier serait venu habiter sa maison, Fraimoulu aurait cette fille bien à portée pour l'attirer à son service. Du moment que Cydalise ne voulait plus rester chez le juge, il se dit que ce ne serait pas tâche difficile que de s'attacher l'illustre cordon bleu.
Et, tout certain de son triomphe, Fraimoulu se léchait d'avance les babines à la pensée des plats succulents qui, dans l'avenir, se succéderaient sur sa table.
Tout en réfléchissant, il avait atteint la maison où habitait Gontran Lambert, son neveu.
Il monta, d'un pas alourdi par la cinquantaine, les cinq étages qui conduisaient au logement du jeune homme. D'habitude, il donnait un coup de sonnette brutal, qui produisait un vacarme de sonnerie. Les dix dernières fois qu'il s'était présenté, Fraimoulu s'était si bien cassé le nez devant la porte toujours obstinément fermée, malgré ses coups de sonnette réitérés, qu'il s'était dit:
--Si mon bandit de neveu et sa drôlesse n'ont pas quelque trou par lequel ils puissent apercevoir qui sonne et, par cela, juger s'ils doivent ouvrir, c'est qu'ils me reconnaissent à mon coup de sonnette.
Cette fois, son coup de sonnette fut doux, presque timide. Tout en souriant de sa ruse, il attendit en tendant l'oreille.
--On vient ouvrir. Mazette! ce n'est nullement un pas d'homme, car il est diantrement léger, pensa-t-il en soufflant comme un phoque, car s'il avait l'oreille fine, il possédait, par contre, une respiration courte, qui s'était mal accordée des cinq raides étages qu'il lui avait fallu grimper.
Donc, soit qu'il se fût trompé en croyant entendre un pas léger, soit que les rauques sifflements de sa respiration eussent annoncé l'ennemi à la personne qui allait ouvrir, la porte demeura fermée.
Après deux autres coups de sonnette, demeurés inutiles, Fraimoulu se résigna au seul parti qu'il avait à prendre, celui de descendre les cinq étages si péniblement montés. Ah! dame! il n'était pas précisément à la gaieté, ce pauvre Athanase, et il n'eût pas fallu lui marcher fort sur le pied pour le mettre hors de lui. Quoi! ce gamin de Gontran le faisait poser!
Quand il passa devant la loge, il crut indigne de faire bavarder le concierge qui, du reste, l'ayant vu déjà plus de vingt fois, le connaissait pour l'oncle de son locataire.
--Vous direz à mon neveu que je suis venu pour le voir, se contenta-t-il de dire.
Quand il fut sur le trottoir, Athanase consulta sa montre, qui lui accusa neuf heures.
--Mon neveu ne va chez son architecte qu'à dix heures... il ne pourra donc pas me prétendre qu'il était déjà parti à son bureau.
Et, en forme de conclusion, il ajouta:
--Le brigand n'a pas congédié sa princesse!... Ils vont rire de moi en gobelotant avec les dix mille francs que j'ai donnés comme un vrai serin.
Mais Fraimoulu connaissait son neveu bien à fond; il se rétracta aussitôt:
--Non, non, pensa-t-il. Gontran est un honnête garçon qui m'eût renvoyé mon argent si sa résolution eût été de ne pas rompre... Or, pas de restitution... donc, rupture.
A sa rentrée dans sa maison, le portier, qui causait avec le facteur sur le pas de la loge, s'écria en l'apercevant:
--Tenez! voilà justement monsieur!... il va vous donner la signature que vous demandez.
--Lettre recommandée! annonça le facteur à Athanase en lui présentant son livret à signer.
Au pied de l'escalier Fraimoulu ouvrit la lettre. Elle contenait dix billets de mille francs et la carte de Gontran avec ces mots écrits sous le nom:
«Mon cher oncle,
»Je vous renvoie les billets de banque, oubliés par vous, dans le restaurant où nous déjeunions hier quand vous m'avez quitté si précipitamment pour rejoindre mademoiselle Pistache.»
A cette restitution, qui parlait d'elle-même, Athanase fut pris d'un accès de colère qu'il exhala en ces mots:
--Mon satané polisson a gardé sa poupée!... J'irai, moi, la faire décamper!!!
Pour un rien, il y serait même allé tout de suite: mais il réfléchit que c'était avoir une prétention niaise que de vouloir surprendre un ennemi sur ses gardes. Cela, en somme, ne le mènerait qu'à venir carillonner sur le carré, comme ce matin. Pour faire déguerpir quelqu'un d'un endroit, il faut soi-même se trouver dans cet endroit. Or il ne pouvait pas regarder son expédition de la matinée comme une entrée dans la place. Il était donc à présumer qu'il en serait de même à tout nouvel assaut.
Fraimoulu était un de ces têtus qui, une fois qu'ils veulent n'importe quoi, le veulent bien et que les obstacles à vaincre rendent ingénieux. Son ardent désir de se trouver en face de la femme qu'il se promettait d'expulser lui souffla une ruse de guerre.
--Dussé-je me déguiser en charbonnier, j'entrerai la première fois en me présentant par l'escalier de service! se promit-il.
Il déjeuna chez lui de plats que le concierge avait été lui chercher dans un restaurant voisin.
C'était d'autant plus exécrable que le portier, en passant devant la loge, avait emprunté la sauce de chaque mets pour se corser un certain ragoût de veau qu'il trouvait un peu fade et dont, après ce mélange, il se promettait une fête.
Ce déjeuner lui fit oublier son neveu pour ressusciter plus vive son ambition de posséder un cordon bleu.
--Quand j'aurai Cydalise!!! pensa-t-il, ne doutant pas de la facilité qu'il trouverait à s'attacher cette fille, qui voulait quitter son maître actuel.
Le portier lui apporta son café.
--Pourquoi les pauvres gens n'auraient-ils pas aussi des douceurs? s'était dit ce fonctionnaire en passant encore devant sa loge. Il s'était donc mis de côté une demi-tasse à déguster à la suite de son ragoût «corsé», puis, après avoir comblé le vide dans la cafetière du propriétaire par une addition d'eau chaude qu'il avait sur le feu pour sa barbe, il avait monté ce café baptisé, qu'il plaça devant Fraimoulu en annonçant:
--Il y a en bas un monsieur qui demande à vous parler. Dois-je le faire monter?
Sa mésaventure avec son neveu ne laissait pas à Fraimoulu assez de patience pour écouter le premier venu.
--Un importun, sans doute? dit-il au portier pour qu'il complétât ses renseignements sur celui qui demandait audience.
--C'est un monsieur qui m'a d'abord demandé à visiter l'appartement qu'a loué hier M. Grandvivier, afin, a-t-il dit, de se rendre compte de petits travaux à exécuter pour le locataire et autorisés par vous. Après cette visite, il s'est informé si vous étiez visible.
--C'est le monsieur Camuflet qui vient pour les cloisons, se dit le propriétaire en pensant au petit homme qui, la veille, quand il lui avait rendu visite, l'avait transformé en commissaire de police afin de pouvoir échapper à ses belles-mères.
Le concierge, sur le «oui» répondu par Fraimoulu, n'eut pas besoin de redescendre, car celui qu'il annonçait était monté sur ses talons et, tout aussitôt, du seuil de la chambre, se fit entendre une voix gaie qui demandait:
--Comment se porte mon libérateur? Hein! je ne suis pas long à rendre les visites qu'on m'a faites?
C'était bien Camuflet. Il s'avança en tendant la main à Athanase.
En prenant dans la sienne la main qui lui était offerte, le propriétaire eut un mouvement de surprise.
--Oh! oh! fit-il. Que vous est-il donc arrivé? Avez-vous eu une explication un peu vive avec vos belles-mères?
--Ah! oui, dit tranquillement Camuflet, vous dites cela à cause de mon oeil? Ça se voit, n'est-ce pas?
--C'est un superbe pochon.
En effet, l'oeil droit du triple veuf était entouré d'un large cercle du plus beau noir qui, s'il provenait d'un coup de poing, attestait chez celui qui l'avait octroyé un biceps de première force.
--Non, reprit Camuflet tout guilleret, ce n'est pas à mes dames que je dois ce pochon. Je l'ai attrapé dans une attaque nocturne.
--Et c'est cela qui vous rend si joyeux? demanda Fraimoulu qui venait de remarquer sur le visage de son visiteur un air de contentement qui faisait même rayonner son pochon.
--Ah! c'est que je vais vous dire... commença Camuflet.
Ensuite, après l'immense soupir de satisfaction d'un homme qui sent sa poitrine soulagée du poids de tout un monde, il s'écria:
--Je vais être délivré de mes belles-mères!!
--Par la police?
--Non, par l'amour, ou, pour mieux dire, par le mariage!
--Ah! vous allez encore vous marier? demanda Fraimoulu au hasard.
--Du tout! du tout! pas moi! Ce sont mes belles-mères qui vont se marier.
--A leur âge!
Camuflet éclata de rire.
--Oui, à leur âge... C'est aussi ce que je me suis écrié quand M. Grandvivier a fait luire à mes yeux cet espoir de délivrance. Je ne voulais pas y croire; cela me paraissait n'être qu'un conte de fées... car, du diable si je pouvais m'imaginer que chacune de mes trois vieilles folles avait son amoureux!
Et, en frappant sur un côté de sa redingote, Camuflet ajouta:
--Là, dans ma poche, j'ai une lettre de chacun des soupirants de mes belles-mères... D'un seul coup de filet, j'ai amené cette correspondance.
Tout en fouillant dans sa poche, Camuflet continua avec une feinte gravité:
--Je dois rendre cette justice à mes belles-mères que, chez elles, si le coeur a parlé, ce n'est pas pour les millions des paladins qui les courtisent... Ecoutez plutôt...
Ce disant, le veuf avait tiré trois lettres de sa poche; il en ouvrit une en poursuivant:
--Celle-ci est adressée à madame Craquefer, mon numéro 1... Elle est d'un laconisme éloquent.
Et Camuflet lut:
«_Tu sais, la vieille, que j'ai besoin d'argent. Je te l'ai dit déjà une fois; je te le répète... Aboule vite, ou sinon gare à la danse...
Signé:_ TON ANTOINE.»
--Vous aviez raison. Ce paladin-là ne me semble pas, comme vous l'avanciez, posséder des millions, avança Fraimoulu après cette lecture.
--Et il en est de même pour le galant chevalier de madame Giraudon, mon numéro 2. Écoutez ce billet d'amour, dit Camuflet.
Il avait déplié la deuxième lettre et se mit à lire:
«_Eh! la mère, est-ce qu'on oublie son Boniface dont la bourse est à sec, oh! mais à sec, que ça en fait pitié à tous les camarades! Tâche donc d'expédier au plus vite des monacos à ton chéri._»
--Mazette! fit Fraimoulu, en voici encore un qui ne nage pas dans l'or!
--Pas plus que l'amoureux de la noble Belge Buffard des Palombes dont je vais vous lire l'épître, répliqua Camuflet qui ouvrit la troisième lettre:
«_Il me faut deux billets de mille francs ou je sombre au port. Prouve-moi ainsi cette affection sans bornes que tu prétends toujours éprouver pour moi..._»
Comme Camuflet s'était arrêté, Fraimoulu demanda:
--C'est tout?
--Non, cela se termine par une phrase assez énigmatique, répondit Camuflet qui se remit à lire:
«_J'ai deux grues couchées en joue. Laquelle? De l'une ou de l'autre, il y aura toujours des picaillons à fricoter._»
Cela lu, Camuflet regarda Fraimoulu.
--Comprenez-vous? demanda-t-il.
--Non, fit Athanase.
Mais, la curiosité l'excitant:
--Comment avez-vous pu vous procurer ces trois lettres étranges? reprit-il.
Camuflet se redressa tout fiérot et avec un sourire malin:
--En pratiquant un précepte bien connu.
--Lequel?
--_Diviser pour régner_.
Camuflet disait la vérité. Mais, pour connaître l'exploit qui l'avait rendu maître de ces lettres et la circonstance qui lui avait valu ce superbe coup de poing sur l'oeil, il faut remonter de trente-six heures en arrière.
L'avant-veille, quand il avait quitté M. Grandvivier, après que celui-ci lui eut fait entrevoir la possibilité d'être délivré de son esclavage en mariant ses trois belles-mères, il était parti en se promettant d'arriver à découvrir, en chair et en os, ce baron de Walhofer qu'il ne connaissait encore que par le nom de la carte trouvée dans la poche du tablier de haute dame Buffard des Palombes.
--Oui, se disait-il en marchant, le conseil du juge est bon. Le tout est de donner le branle. Or, en favorisant l'union de l'illustre dame avec le baron, je verrai mes numéros 1 et 2, en vrais moutons de Panurge, courir au conjungo.
Il avait promis de revenir le lendemain chez le magistrat, qui l'attendait encore à dîner, pour lui donner des nouvelles du baron. A l'heure dite, il reparut, mais avec la mine du renard qui a manqué sa poule.
--Rien de neuf sur le Walhofer, annonça-t-il, pendant que mes mégères étaient allées aux provisions,--car chacune fait son marché séparément, tant elle aurait peur de manger quelque chose acheté par l'autre,--j'ai fureté dans tous les coins, et meubles de la chambre de madame des Palombes avec l'espoir de dénicher un portrait, une lettre, ou l'indice quelconque de la voie à suivre... Rien! rien!
Puis en riant:
--Si mauvais résultat que j'aie à vous annoncer, j'ai encore failli ne pas pouvoir venir vous en faire part. Mes trois gaillardes, qui sont à court d'argent, faisaient si bonne garde autour de moi pour m'empêcher de m'évader avant d'avoir regarni leurs porte-monnaie, que je n'aurais pu m'enfuir s'il ne s'était présenté un M. Fraimoulu se disant propriétaire d'une maison où, paraît-il, vous avez loué, ce matin, un appartement.
--C'est vrai. J'ai terminé avec M. Fraimoulu, après qu'il a été convenu de certains travaux à exécuter, pour lesquels je vous ai désigné au propriétaire.
--C'est aussi ce que m'a dit ce monsieur. Sa visite avait pour but de s'entendre avec moi sur la prompte exécution de ces travaux qu'il s'imaginait être fort pressés. A quoi j'ai répondu qu'il faisait erreur, car votre intention était de n'emménager qu'après que vous seriez parfaitement libre de l'instruction de l'affaire la Godaille... ce qui demanderait peut-être un mois.
--Sur ce point, vous vous êtes trompé, mon cher Camuflet.
--C'est pourtant vous-même qui m'avez annoncé ce délai.
--Oui, mais depuis quarante-huit heures des faits se sont présentés à moi, qui feront probablement que cette instruction, qui s'annonçait devoir être si longue, se terminera par une ordonnance de non lieu.
--Alors l'assassin de mon associé Bazart serait donc autre que son neveu le saltimbanque?
--Il n'y a pas d'assassin, pour cette raison qu'il n'y a pas d'assassinat. J'ai acquis la conviction que je me trouvais devant un suicide... Dans deux ou trois jours, je l'espère, la Godaille sera remis en liberté.
--Mais l'affaire du cadavre de madame Bazart trouvé sous un plancher?
--Tout certifie que c'est Bazart lui-même qui a vengé son honneur de mari outragé.
--Diable! il n'y allait pas de main morte à se débarrasser de ceux qui le gênaient!!! S'il avait eu trois belles-mères, lui! Voyez-vous ça d'ici?
Cette réflexion de Camuflet l'ayant ramené à ses moutons, il fit au juge le récit de sa ruse, pour prendre sa volée, d'avoir travesti Fraimoulu en commissaire de police venant l'arrêter comme complice de l'assassinat de la femme Bazart.
Ensuite, revenant à la question présente:
--Avec tout ça, continua-t-il, je ne vois pas trop comment j'arriverai à découvrir le baron de Walhofer, ce vieux soupirant de mon numéro trois.
L'intérêt mystérieux qu'avait M. Grandvivier à faire de Camuflet, à l'insu de ce dernier, un espion qu'il mettrait aux trousses du baron, lui fit jouer la comédie; il parut réfléchir, puis, en secouant la tête:
--Peut-être vous y prenez-vous mal, mon cher ami, dit-il. A votre place, je chercherais à apprendre la vérité par les deux autres belles-mères. Dans la vie commune que mènent ces dames, elles ne sont pas sans avoir surpris leurs secrets mutuels.
--Possible! Mais, voyez-vous, pour ce qui est de m'en dire un mot, jamais!... Sans qu'elles soient convenues de rien, il y a entre elles, sur ce point, une alliance complète.
--Heu! heu! fit M. Grandvivier d'un ton de doute, il n'est si ferme alliance qu'on ne puisse rompre quand on sait mettre en pratique certain précepte.
--Quel précepte!
--Diviser pour régner.
--Non, non, mes gaillardes s'entendent trop bien, je le répète, sur cet unique point: me fourrer dedans! dit Camuflet convaincu.
--Alors cherchez autour d'elles, conseilla le magistrat qui, en voyant le veuf le regarder sans comprendre, s'empressa d'ajouter: Souvent une alliance n'est pas toujours seulement défensive. Quelquefois elle est neutre. C'est-à-dire qu'à côté de ceux qui se sont engagés à se défendre mutuellement, il y a aussi cette sorte d'alliance qui consiste à regarder faire, sans prendre parti pour personne... Cherchez parmi ceux-là.
Camuflet devint rêveur.
Soudain il tressaillit en s'écriant:
--Si je couvrais d'or ma concierge. Elle doit en savoir long sur le trio.
--La concierge prendrait votre or et n'ouvrirait la bouche que pour vous berner au profit de l'ennemi... Non pas que je condamne votre idée d'employer cette femme, car elle est bonne. Seulement vous la mettez mal en pratique; il faut agir, mais sans que vous paraissiez en scène.
--Alors, comment...?
--Je vous l'ai dit: diviser pour régner.
--C'est-à-dire les mettre à couteaux tirés, sans paraître y être pour rien.
--Parfaitement.
A la fin de la soirée, le magistrat dit à Camuflet sur le point de partir:
--Vous savez du reste combien je m'intéresse à vous. N'oubliez pas de me tenir au courant de vos découvertes. Je n'ai pas besoin de vous recommander le secret sur les quelques conseils que je vous ai donnés.
--On m'arracherait plutôt le nez que de m'en tirer les vers, répondit naïvement le veuf.
Il s'en allait lentement, l'esprit à la recherche d'un moyen d'utiliser sa portière, quand, à cinquante mètres de la demeure du magistrat, un homme sortit d'une rue latérale et se mit à suivre la rue de Turenne, dans la même direction que Camuflet qui le précédait.