La Confession de Talleyrand, V. 1-5 Mémoires du Prince de Talleyrand

Chapter 8

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«Et vous avez prétendu, monsieur, s'écria Napoléon en plein Conseil, à son retour d'Espagne en 1809, que vous êtes étranger à la mort du duc d'Enghien? Je ne le connaissais pas, je ne savais pas où il était; c'est vous qui êtes venu me le dénoncer, le charger. Mais oubliez-vous donc que vous m'avez conseillé sa mort par écrit? Et vous allez en gémir partout, comme si vous n'aviez été qu'un aveugle instrument; cela vous va bien[5].

[Note 5: Le document qui a circulé est de la fabrique de Perrey, qui excellait à imiter et à contrefaire l'écriture de Talleyrand; mais malgré le soin que celui-ci mettait toujours à faire disparaître les papiers compromettants, _scripta manent_. L'original du Rapport, écrit en entier de la main du ministre, a échappé à la destruction de ces papiers et a été recueilli par le baron de Méneval, qui relate le fait dans ses _Souvenirs historiques_.]

Bien des années écoulées, je croyais être délivré du poids de cette faute de Bonaparte, dont j'avais été le conseiller secret et l'instrument invisible; mais le vieux prince de Condé n'entendait pas de cette oreille-là. Je voulus en avoir le coeur net, et un jour je me fais annoncer: «Monsieur de Talleyrand-Périgord.»

Il se lève, me reçoit, me reconnaît, puis feignant de me prendre pour mon oncle l'archevêque de Reims, alors Grand-aumônier de la Maison du Roi, autrefois son compagnon d'exil en Angleterre, il me dit avec effusion:

--Ah! monsieur l'archevêque, que je suis aise de vous voir.

Il s'empare de la conversation, et je le laisse aller à tout son train contre la Révolution, l'Empire et ceux qui les avaient servis.

--Je suis fâché de le dire, mais de tous ces coquins, le plus odieux est sans conteste monsieur votre neveu, doublement apostat comme gentilhomme et comme prêtre, et ministre exécuteur de Bonaparte, lors de l'assassinat de mon petit-fils le duc d'Enghien.

Je reçus cette averse comme jadis celles de Napoléon dans ses vilaines lunes, et je me levai pour prendre congé de l'irascible prince.

--Adieu, monsieur l'archevêque, me dit-il, venez me voir demain; mais je vous en conjure, ne m'amenez jamais le drôle que vous avez le malheur d'avoir pour neveu, car s'il avait le front de paraître ici, je me verrais obligé de le faire jeter par les fenêtres.

On ne dit pas ces choses-là, on les fait; mais si les yeux étaient des pistolets, j'étais un homme exterminé.

Voilà un des deux crimes qu'on me reproche; je parlerai en son temps de l'_Affaire Maubreuil_.

NAPOLÉON

Le Mariage impérial.

_1804._--Bonaparte crut que plus il s'élèverait, moins on pourrait l'atteindre; en fondant une dynastie héréditaire, sa mort ne serait plus le signal d'une révolution républicaine ou monarchique, les conspirateurs se décourageraient et les ennemis de la France accepteraient son nouveau souverain. Il n'y a que deux formes de gouvernement, la Royauté et la République; tout le reste est bâtard.

Le Pape vint à Paris pour la cérémonie du sacre. Tout était prêt, la date fixée au 2 Décembre, quand un aveu de Joséphine révéla que son union civile du 9 mars 1796 n'avait pas été suivie du mariage religieux.

Dans une entrevue avec Napoléon, Pie VII lui déclara que l'Église ne recherchait pas l'état de conscience des Empereurs pour les couronner et qu'il était disposé à le sacrer, mais qu'il lui était impossible de couronner Joséphine sans la consécration divine de son alliance. Si vivement contrarié qu'il fût par l'obstacle et surtout par l'observation du Pape, le briseur de sceptres dut s'incliner.

Le cardinal Fesch, son oncle, fut appelé aux Tuileries, et donna, dans la Chapelle, la bénédiction nuptiale aux époux. Je fus, avec Berthier, le témoin de Napoléon et de Joséphine; mais madame Grand ne fut pas invitée. Le lendemain, par un froid rigoureux, je pus voir la _Petite Créole_ couronnée impératrice par les mains de ce petit Bonaparte que son notaire l'avait engagée à ne pas épouser, parce qu'il n'avait que la cape et l'épée.

Il faut, pour le séduire, étonner le vulgaire; Ce qui brille l'attire aux filets du pouvoir, Ainsi que l'alouette il se prend au miroir.

Quand je regarde la vaste toile de David, où il a représenté cette cérémonie à Notre-Dame, je songe au mot de Shakespeare: «L'avenir est plein de choses absurdes.»

L'Épée et la Plume.

_1805._--Napoléon est Empereur de France et Roi d'Italie. L'Aigle tient l'Europe dans ses serres, et mon oeil le suit à vue comme la Paix suit la Victoire.

La France est la seule puissance parfaite, parce que seule elle réunit les deux éléments de grandeur inégalement répartis entre les autres, les richesses et les hommes. La Russie est une puissance factice, cauteleuse, qui ne s'associera jamais à une généreuse entreprise sans y être directement intéressée. L'Autriche est un boulevard suffisant contre le Nord, et il faut créer le Royaume de Pologne. L'Eau à l'Angleterre, la Terre à la France: voilà la solution du problème européen.

À Austerlitz, je propose à Napoléon un projet d'Équilibre qui assure la paix du monde pour un siècle:

Il ne m'appartient pas, sire, de rechercher quel était le meilleur système de guerre; Votre Majesté le révèle en ce moment à l'Europe étonnée. Mais voulant lui offrir un tribut de mon zèle, j'ai médité sur la paix future, objet qui, étant dans l'ordre de mes fonctions, a de plus un attrait particulier pour moi, puisqu'il se lie plus étroitement au bonheur de Votre Majesté.

Il ne m'écoute pas, et, quand il m'écoute, c'est comme si je chantais. Il connaît pourtant la maxime orientale: «_On veut et tu ne veux pas; tu voudras et on ne voudra plus._» Ce désaccord creuse plus large et plus profond le fossé qui nous sépare et dans lequel il finira par tomber. Les trêves qu'il signe dans ses haltes ne marquent que les étapes de sa marche, et il se condamne à toujours combattre ceux qu'il ne pourra toujours soumettre. Une guerre engendra l'autre; il abat le vaincu sans le dompter, sans le gagner et sans le détruire; il sème la haine sur ses pas et la coalition se referme derrière lui. Il n'aspirera jamais à descendre, il sera précipité.

Au commencement, nous avions bien cordé ensemble: lui, l'action, l'oeil à la victoire; moi, le conseil et l'oeil au danger. Il était inventif, impétueux, hardi et méfiant; j'étais avisé, lent, prudent et frondeur; mon esprit servait de moule à ses idées, il a fini par le briser.

Je savais lui faire perdre du temps quand il voulait tout brusquer; mais ce n'était pas toujours facile; son impatience dérangeait mes calculs quand sa volonté ne les annulait pas, et il a souvent compromis les affaires en faisant une heure plus tôt ce que je conseillais de faire une heure plus tard. Son cheval caracolait sur l'échiquier européen comme dans une boutique de porcelaine, et ce joueur irascible, après avoir renversé les pièces, le cassait sur la tête de son adversaire, ou sur la mienne. Il tordait des hommes de fer et brisait des hommes d'acier; mais j'étais d'une autre trempe et d'un autre métal. À l'entendre, j'étais un hypocrite et un traître, ourdissant des perfidies politiques, même contre lui, et jetant du ridicule sur ceux que je n'osais pas attaquer. À cela je répondais que je n'avais pas à ma disposition l'_ultima ratio regum_, le canon, ni le privilège d'insulter gratuitement tout le monde sans que personne ait le droit de me répondre. Les crises passées, nous revenions l'un à l'autre après les brouilles et les ruptures, parce que nous nous complétions.

Si le nez de Cléopâtre eût été plus court, la face du monde aurait changé, dit Pascal. À quoi tient le sort de l'Europe? À la vie, à la santé, à l'humeur d'un homme. Qu'une journée de soleil soit remplacée par un jour de pluie, tous les événements prennent un autre cours et la marche de l'univers en est modifiée. Mais SI est Sa Majesté l'Hypothèse, et il est inutile de raisonner dans le vide sur des choses qui n'existent pas. Si j'avais eu les jambes droites, je commanderais une armée.

J'étais une des rares personnes de la nouvelle cour ayant les traditions de l'ancienne aristocratie, l'oreille des ambassadeurs et la clef des chancelleries. Je savais me faire une arme de cette politesse qui est l'insolence bien maniée, et mon empire sur moi-même ne m'abandonnait jamais, ni dans les grandes circonstances, ni dans les actes les moins importants de la vie.

Mon impassibilité et mon mutisme, qui exaspéraient d'abord Napoléon, finissaient par le calmer, comme un cheval indompté qu'on ne cherche plus à contenir et à diriger; mais on ne savait jamais où s'arrêterait ce Corse sauvage, qui faisait arrêter un pape et fusiller un prince du sang.

J'étais souvent, comme disent les Orientaux, _à cheval sur le dos du tigre_ et harponné par la griffe impériale. Il y eut des scènes effroyables de violence, des orages et des tempêtes, des grondements et des éclats de tonnerre, des fureurs et des colères blanches, des débordements d'injures, des salves d'avanies, des bordées d'insultes et d'invectives.

J'avais fini par m'y habituer, et tant que cela se passait en conversations, j'attendais la fin de l'averse, qui glissait sur moi comme la pluie sur le dos d'un canard. J'étais cuirassé à fond, rien n'avait aucune prise et ne mordait; je dévorais les affronts et je mâchais le mépris, gardant le silence absolu et une implacable sérénité. De temps en temps, je laissais percer un de ces sourires qui valent une réplique, et quand il faisait mine de vouloir me manger, il y avait des arêtes.

--Les rois, vos rois, qu'est-ce qu'un roi?

--Sire, c'est un des mots de mon dictionnaire, que j'ai trouvé dans Corneille:

Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose.

--Corneille? À la place de Louis XIV, j'en aurais fait un prince, au lieu de nommer ministre un professeur de billard. Ce monarque est l'imbécile le plus solennel de toute l'histoire, avec sa perruque et sa grandeur qui l'attachaient au rivage, et ce n'est pas comme cela qu'on passe le Rubicon.

--La Politesse est votre ennemie personnelle; si vous pouviez vous en défaire à coups de canon, il y a beau temps qu'elle n'existerait plus.

Tout cela s'entendait et, en traversant les galeries, au milieu des officiers et des courtisans étonnés, curieux et malveillants, je me donnai le plaisir de leur dire: «_Vous avez là, messieurs, un grand homme bien mal élevé._»

--C'est Ésope à la cour, dit une voix.

--Le parallèle est flatteur; Ésope faisait parler les bêtes.

C'était vraiment une ménagerie, où on mettait en action la fable des _Animaux malades de la peste_.

Je n'en finirais pas avec ces litanies du _Comediante-Tragediante_; mais si la plume a plus de fil que l'épée, la langue a plus de fil que la plume. Un taureau peut fouler un pâtre désarmé, il écume en vain contre les banderilles, et celles que j'ai plantées sont restées dans la blessure.

Pendant que je préparais le Traité de Presbourg, la Part du Lion, et que je remaniais la carte d'Europe, après Austerlitz, tous les roitelets de l'Almanach de Gotha cherchaient à passer à travers les mailles du filet et allaient se plaindre de moi à Napoléon, qui répondait: «_Combien Talleyrand vous a-t-il coûté?_»

Dans ces opérations, qui se font toujours de la main à la main, il y avait des gens qui tenaient à s'assurer que l'argent ne s'égarait pas en chemin et arrivait bien à son adresse. Je convenais alors d'une phrase insignifiante et, à la première rencontre, je disais à l'intéressé: «_Comment va Madame?_» ou: «_Avez-vous des nouvelles de M. X...?_» C'était le reçu.

L'empereur me renvoya à Paris, malgré le besoin qu'il avait encore de moi.

--Sire, lui dis-je en prenant congé, vous me sacrifiez à l'intérêt de vos généraux; vous vous rabaissez en parlant leur langage, quand vous pourriez être, comme César, un grand capitaine et un grand politique.

--Que voulez-vous dire? L'or est votre chancre, et je ne vous permettrai pas de trafiquer des dépouilles opimes.

--Vous voilà bien, Sire. Vous vous êtes adjugé la France et une partie des autres nations, vous distribuez les trônes comme des bureaux de tabac, et vous trouvez mauvais que moi, votre ministre, qui fais toute cette cuisine et qu'on appelle le _Bourreau de l'Europe_, je m'attribue une misère, un rien, quelques millions. Vous ne me laissez pas même les miettes du festin, vous me défendez de glaner après la moisson de lauriers.

--Oui, quand l'aigle a quitté le champ de bataille, il y a assez de corbeaux sans vous.

Un jour qu'il était de bonne humeur, chose aussi rare que le soleil à Londres, il me posa cette question:

--Voyons, _Talran_, la main sur la conscience, combien avez-vous gagné avec moi?

--Le chiffre que vous demandez est comme celui de l'âge d'une femme, qui n'avoue que l'âge des autres.

--Il y en a qui ne peuvent pas le cacher, ce sont les reines; mais une femme n'aurait-elle pas intérêt à dire la vérité? En la dissimulant, elle s'expose à être vieillie, comme vous à être chargé par la _Cavalerie de Saint-George_ de l'Angleterre.

On sait que les guinées portent l'effigie de Saint-George à cheval.

--Eh bien, Sire, en bloc, soixante millions.

--Ce ne serait pas trop cher, si le chiffre était vrai.

_1806._--Je reçois en don le fief impérial de la Principauté de Bénévent, détachée des États-pontificaux.

Napoléon fait la Campagne d'Allemagne et me met tout sur les bras.

Voici un colosse qui m'assomme de l'importance du roi son maître, des troupes, des finances du roi son maître. Quel géant dans une antichambre! Ce qu'on veut lui prendre, c'est la ville natale, le berceau du roi son maître.

--Eh bien? quand l'enfant a grandi, on jette le berceau.

Un autre est dans son lit, et il n'y a de constitutionnel dans le royaume que la maladie du prince.

Enfin un ministre vient d'échapper à un attentat. Tirer sur le ministre, c'est manquer de politesse envers le roi.

_1807._--_Varsovie._--En partant pour Posen, il m'arrive un accident de voiture versée, dont je retrouve le souvenir dans ce billet à une amie:

Je vous réponds du milieu des boues de Pologne; peut-être l'année prochaine vous écrirai-je des sables de je ne sais quel pays. Je me recommande à vos prières.

C'est en Pologne que je fis connaissance avec la princesse de Tieskiewitz, soeur du prince Poniatowski, qui vint se fixer à Paris. Elle avait quarante-cinq ans, sans parler d'un oeil de verre, et se montrait, comme madame de Senfit, une belle âme, fort jalouse de mes préférences, ce qui fit dire à madame de Rémusat que «c'était une infirmité d'avoir de l'amour pour Monsieur de Talleyrand.» Merci.

L'Empereur finira par me faire prendre en grippe les formes rondes, pour lesquelles j'ai toujours eu une grande prédilection, à cause de l'abus qu'il fait des boulets de canon, et nous finirons par ne plus nous entendre.

Je suis condamné à la politique de Pénélope, et après le Traité de Tilsitt, l'Aigle est perdu dans les nuages.

Séparation.

La place n'est plus tenable et nous ne nous entendons plus. Je demande à changer mon fauteuil de ministre contre le siège de Vice-Grand-Électeur.

Napoléon s'en étonne.

--Je ne comprends pas, me dit-il, votre impatience à quitter, pour un titre de vanité, un poste où vous avez acquis de l'importance et où je n'ignore pas que vous avez recueilli de grands avantages. Vous devez savoir que ces deux charges sont incompatibles, et que je ne veux pas qu'on soit à la fois grand dignitaire et ministre.

J'insiste, je suis fatigué, j'ai besoin de repos, et cette fois, il cède. Je conserve mon titre de Grand Chambellan, et j'obtiens celui de Vice-Grand-Électeur,--un vice de plus,--avec le traitement de 500,000 francs.

Nous sommes séparés, mais nous ne sommes pas brouillés, et il me consulte toujours familièrement sur les questions graves et les affaires épineuses.

En remettant le Portefeuille des Affaires étrangères à mon successeur, M. de Champagny, je lui présentai le personnel de mes bureaux.

--Monsieur, lui dis-je, voici bien des gens recommandables et dont vous serez content; ils sont fidèles, exacts; mais, grâce à mes soins, nullement zélés.

Comme il témoignait quelque surprise de ce singulier éloge, j'expliquai ma pensée:

--Oui, monsieur; hors quelques petits expéditionnaires qui font, je pense, leurs enveloppes avec un peu de précipitation, tous ici travaillent avec le plus grand calme et se sont déshabitués de l'empressement dans l'étude et l'examen des questions importantes. Quand vous aurez eu à traiter un peu de temps des intérêts de l'Europe avec l'Empereur, vous verrez combien il est nécessaire de ne point se hâter de sceller et d'expédier trop vite ses volontés.

J'amusai beaucoup Napoléon de ce récit et de l'air ébahi de mon successeur, qui ne sera pas assis sur des roses.

C'était un de mes principes appliqué à mes commis: «Messieurs, je vous défends deux choses, le zèle et le dévouement trop absolus, parce que cela compromet les personnes et les affaires.

Narbonne en est un des exemples. Il avait plus d'esprit que moi, cent fois plus; mais il s'attachait et se passionnait, il avait trop de zèle, il se dévouait sans mesure dans un temps qu'on est trop porté à le faire et à en abuser. Cela ne vaut rien. Il faut, en politique comme ailleurs, ne pas engager tout son coeur, ne pas trop aimer; cela embrouille, cela obscurcit la clarté des vues et n'est pas toujours compté à bien. Cette excessive préoccupation d'autrui, ce dévouement qui s'oublie trop lui-même, nuit souvent à l'objet aimé et toujours à l'objet aimant, qu'il rend moins mesuré, moins adroit et moins persuasif.

Lord Chesterfield disait à son fils: «_Doucement, doucement._»

Il y a encore le vers de Gresset:

Le zèle n'est pas tout, il faut de la prudence.

Trois mots: _Pas de zèle_.

Après ma sortie du Ministère, j'étais allé habiter ma maison de la rue d'Anjou-Saint-Honoré. J'y recevais mes amis et mes amies, la princesse de Vaudemont, la duchesse de Luynes, la duchesse de Fleury, mesdames de Bellegarde, de K..., de Brignole, Génoise, de Souza, qui avait été madame de Flahaut, auteur de jolis romans. Il y avait des soirées, des bals d'enfants, des fêtes, avec madame Grassini et Crescentini, Talma et madame Talma, Saint-Prix, Lafon, etc.

La maison était trop petite pour les réceptions, et j'achetai l'Hôtel Monaco, rue de Varennes, où je menai plus grand train. Ma société devint assez éclectique, composée de grands seigneurs de l'ancien régime et du nouveau, assez étonnés de se rencontrer, d'étrangers de marque, d'hommes célèbres dont la réputation, chez quelques-uns, était inférieure au talent, et de femmes qui, si elles n'étaient pas toutes des anges, méritaient bien le titre d'amies. Il y avait même, dans le nombre, certains familiers qui n'étaient pas en odeur de vertu, et qui firent comparer mon salon à une caverne où j'élevais des reptiles.

En 1812, la banqueroute d'un gros financier embarrassa mes affaires. Napoléon me racheta l'hôtel 1,280,000 francs, pour remettre ma barque à flot, dont quittance, et j'achetai l'Hôtel de l'Infantado, rue Saint-Florentin, qu'on appelait aussi la _Petite rue des Tuileries_.

Comoedia.

Depuis que l'Aigle ne m'emporte plus sur les hauteurs, je végète dans une vie de loisir et de jeu, menant de front les affaires et les plaisirs, et je regarde la comédie en attendant la tragédie. J'ai vu de près le bonheur des rois et des grands; quelle misère!

Napoléon a fait 9 princes, 32 ducs, 388 comtes, 1,090 barons.

La Restauration a fait 17 ducs, 70 marquis, 83 comtes, 62 vicomtes, 215 barons, et a accordé 785 Lettres de noblesse.

Madame de X..., nommée à une charge de la cour, fait ses visites officielles en toilette plus convenable pour une soirée que pour une audience. Un homme se demande: _Que dirai-je?_ Une femme songe: _Que mettrai-je?_ C'est égal, voilà une jupe bien courte pour un serment de fidélité.

Le Chambellan d'une princesse, ancien duc et pair, a été fait comte et je l'en ai félicité, car il faut espérer qu'à la prochaine fournée il sera créé baron.

Voici le bouquet. Il y a Maret qui vient d'être bombardé duc de Bassano. Je ne connais pas de plus grande bête que Maret, si ce n'est le duc de Bassano.

Bonaparte prenait des leçons de Talma. Plus tard, il lui dit après une représentation de _La Mort de Pompée_:

«Tu entres en scène au milieu des licteurs et l'arrivée de César ne produit aucun effet; viens demain matin aux Tuileries.»

Talma s'y rend et se mêle aux courtisans, rangés sur deux haies, comparses de la figuration impériale. Les portes s'ouvrent et les chambellans défilent à pas comptés, précédant les princes, les maréchaux, les ministres, les dignitaires. Une voix sonore de héraut annonce: _L'Empereur_. Il apparaît seul, d'un pas rapide, et jette au passage un coup d'oeil de triomphe à Talma.

Je pense au mot du Pape: _Comediante, Tragediante_.

Il y a de singuliers échantillons du sexe faible dans les réceptions officielles. On me fait admirer une belle femme athlétique; mais nous avons mieux dans les grenadiers de la garde.

La noblesse impériale donna lieu à bien des scènes, qui me rappelaient la petite phrase ironique de Napoléon: «_Qu'en dira le Faubourg Saint-Germain?_»

En voici une de la collection:

Un soir qu'il y avait cercle, la maréchale Lefebvre arriva en grande toilette de gala, couverte de diamants, de perles, de plumes, de fleurs, d'argent, d'or, etc., car elle voulait avoir _de tout sur elle_.

M. de Beaumont, chambellan de service, annonça: «Madame la maréchale Lefebvre.»

L'Empereur alla au-devant d'elle et lui dit: «Bonjour, madame la maréchale, duchesse de Dantzick», titre que M. de Beaumont avait oublié.

Elle se retourna précipitamment du côté de ce dernier, en riant, et lui cria à tue-tête: «_Ah! ça te la coupe, cadet!_»

Une autre fois, à dîner chez moi, elle me fit ce compliment dénué d'artifice:

--Bon Dieu, vous nous avez donné un fier fricot; cela a dû vous coûter gros.

Je ne voulus pas être en reste:

--Ah! madame, vous être _ben_ honnête, ce n'est pas le Pérou.

Ce jour-là, le général M... arriva en retard. Attendre empêche de dîner, mais dîner n'empêche pas d'attendre.

--Eh bien, eh bien, vous, venir le dernier; on voit bien, mon cher Bayard, qu'un dîner n'est pas pour vous un champ de bataille.

L'Empereur considère les femmes comme des joujoux, et il les casse. Il règle toutes les fêtes, veut qu'on s'amuse à la cour et s'étonne de voir des visages allongés; mais le plaisir ne se mène pas au tambour et les dames comme des grenadiers. Je plains les chambellans, qui s'évertuent à amuser l'inamusable: «Mesdames, l'Empereur ne badine pas; il veut qu'on s'amuse: En avant, marche!»

Dans ses moments familiers d'abandon, Napoléon aimait encore à tourmenter tout le monde par des questions:

--Si je venais à mourir, que dirait l'Europe?

Et quand on s'est bien ingénié à montrer quel vide il laisserait dans l'univers, il ajoute tranquillement:

--L'Europe dirait: _Ouf!_

_1808._--Je remplis les fonctions de Vice-Chancelier d'État, dont le titulaire en nom est le Prince Eugène, Vice-roi d'Italie, et c'est M. de Champagny, mon successeur, qui me remplace aux Conférences de Bayonne.

Napoléon, qui ne perd jamais une occasion de me taquiner, m'a envoyé à Valençay les enfants du roi d'Espagne, pour leur faire passer le temps agréablement. Je les ai reçus princièrement et leur conduite a été royale: ils ont mis à sac le château. Il y avait des foires dans le voisinage où ils achetaient des jouets à toutes les boutiques, et quand un pauvre leur demandait l'aumône, ils lui donnaient généreusement un pantin.

_Entrevue d'Erfurth._--Napoléon et Alexandre, les deux arbitres du monde, se sont entendus. J'ai fait les honneurs aux rois et aux princes souverains, qui gravitaient comme des satellites autour de ces astres de première grandeur.