La Confession de Talleyrand, V. 1-5 Mémoires du Prince de Talleyrand

Chapter 7

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Un jour que j'avais à dîner sir George Robinson, madame Grand, désirant placer quelques compliments à son adresse, me demande une relation de ses voyages, et je lui donne _Robinson Crusoé_, qu'elle s'empresse de parcourir.

On se met à table, la conversation s'engage; elle cause avec M. Robinson, lui demande des nouvelles de son domestique _Friday (Vendredi)_, et du perroquet, parle du chapeau pointu, et exprime son horreur sur le festin des Cannibales.

Je crois que cet échantillon suffira. À ce degré, la bêtise devient un cas intéressant qu'il convient d'admirer, comme un type qu'il faut garder complet.

J'aurais pris mon parti de cette bêtise amère, si le caractère difficile et l'humeur insupportable de madame Grand n'avaient broché sur le tout. Le ridicule ne tue pas, car elle en serait morte, et moi du même coup.

Pour échapper à cette servitude imposée et me distraire de mes ennuis journaliers, je fis venir de Londres ma petite Charlotte, qu'on a cru ma fille et qui la devint en effet. Sa mère était mon amie; elle me l'avait pour ainsi dire léguée en mourant, et je n'eus pas à m'en repentir. Je m'attachai à cette enfant, affectueuse et bien douée, je la fis élever sous mes yeux, surveillant de près son éducation. À dix-sept ans, je l'adoptai en lui donnant mon nom, et je la mariai à un de mes cousins. Toute la famille désapprouva cette mésalliance; mais Charlotte avait été à l'école de la patience; elle sut se faire bien venir des Talleyrand, qui finirent par ratifier son choix et le mien.

Cependant madame Grand me donnait plus de fil à retordre que toute la diplomatie de l'Europe. Son humeur acariâtre s'aigrissait à mesure que sa beauté passée se perdait dans l'envahissement d'un embonpoint excessif. Elle prenait en aversion tous mes amis et toutes mes amies; mais elle avait beau tenir le haut du cercle et faire parade de ses toilettes trop riches, elle était à peu près étrangère à tout le monde. Je ne m'occupais guère plus d'elle que si elle n'avait pas existé, je ne lui parlais jamais, je l'écoutais encore moins, et je ne m'inquiétais pas davantage des distractions qu'on l'accusait de chercher dans son entourage.

L'empereur appuyait sur la chanterelle, par la façon dont il subissait sa présence à la cour.

Elle était parfois l'objet de ses plaisanteries de mauvais goût; il ne se gênait pas pour nommer ses sigisbés, et il alla même jusqu'à me demander si j'en étais jaloux.

--J'ignorais, sire, répondis-je avec indifférence, que les sigisbés de cour pouvaient intéresser la gloire du règne de Votre Majesté.

Je ne sais si cette réflexion éveilla en lui le souvenir des Muscadins de la Malmaison, mais l'incident en resta là pour cette fois.

Je bus le calice d'amertume jusqu'à la lie. Au retour d'Espagne, où il me retira mon titre de Grand chambellan, madame Grand fut exclue des invitations. Son favori, le duc de San-Carlos, fut exilé à Bourg-en-Bresse, et elle se retira quelques mois dans une terre en Artois.

Le Corse me faisait manger du fer; le _Roi Nichard_, sobriquet de ma fabrique décerné à Louis XVIII, me fit avaler des couleuvres et des vipères. Dans le temps qu'il ordonnait à Châteaubriand de reprendre sa femme, il m'accordait la faveur de renvoyer la mienne dans l'Île de sir George Robinson, ce qui nous a valu cette épigramme:

Au diable soient les moeurs, disait Châteaubriand, Il faut auprès de moi que ma femme revienne; Je rends grâces aux moeurs, répliquait Talleyrand, Je puis enfin répudier la mienne.

Madame Grand retourna donc en Angleterre avec une pension de 60,000 livres.

Un beau jour, sous le ministère du duc Decazes, elle revint à Paris.

C'était encore une malice du _Roi Nichard_. Il ne manqua pas de m'en parler avec intérêt, en me demandant si la nouvelle de son retour était vraie.

--Rien de plus vrai, sire; il fallait bien que, moi aussi, j'eusse mon Vingt-mars.

Depuis 1815, j'ai vécu absolument séparé de madame Grand, et l'inscription funéraire de sa tombe n'indique que le lien purement civil qui nous a unis[3].

[Note 3: La tombe de madame Grand se trouve au cimetière Montparnasse, à gauche, près de l'entrée, 2e division, 1re section, 7e ligne, Nord. Elle a 1m 50 de largeur sur 2 mètres de longueur, et est entourée d'une grille massive en fer forgé, où on voit une couronne de perles noires. Il n'y a plus ni pierre ni inscription, et sur la terre nue, légèrement sablée, pointent quelques brins d'herbe. (_Février 1891._)]

BONAPARTE

L'homme a besoin d'enthousiasme, d'illusion, de merveilleux; le Français ne peut s'en passer et il veut du nouveau, une chose ou un homme. Quand on ne croit plus aux idées, il faut bien qu'on croie aux personnes.

Les dominateurs ne sont ni de grands génies, ni de grands savants, mais des hommes d'action qui ont un but visible, une pensée fixe, la volonté et la persévérance.

Le monde est à Bonaparte. C'est le jeune héros de la France, l'idole de Paris.

Le vainqueur de l'Italie et de l'Autriche est forcé de penser vite et d'agir rapidement; il manoeuvre ses soldats et décide du sort des peuples et des rois sur une carte, en une heure, et il reste maître de lui dans les plus terribles moments.

La pensée de Richelieu est réalisée: «_Jusqu'où allait la Gaule, jusque-là doit aller la France._» Nous avons pris; maintenant il faut garder, s'établir solidement dans ces limites, ne plus en sortir, et faire mentir le proverbe: «_Ayez le Franc pour ami, non pour voisin._»

La Campagne d'Égypte.

_1798._--Le Directoire est caduc, sa politique tortueuse et passionnée. Il sent son maître et cherche déjà à s'en affranchir ou à le supprimer. Je vire de bord, toute ma toile au vent. Loin de redouter l'ambition de Bonaparte, je la favorise, sachant bien qu'à l'heure du danger, il faudra la solliciter pour nous sauver.

Le 18 Fructidor a courbé la tête des royalistes et le 19 a relevé celle des jacobins.

La Liberté, l'Égalité et la Fraternité sont trois soeurs jumelles que les républicains ont étouffées au berceau. La Révolution ne tend pas à élever les petits, mais à abaisser les grands; loin de favoriser l'avènement des capacités, elle en prend ombrage et les supprime. En se faisant petit, on ne grandit pas les autres, mais on reste inaperçu. Quiconque est supérieur, intelligent, beau, riche, honnête, aimé, heureux, humilie la foule; une tête qui dépasse son niveau doit être fauchée; c'est l'histoire des Pavots de Tarquin.

La République d'Athènes était une démocratie gouvernée par des aristocrates auxquels elle faisait payer cher l'orgueil de la commander. Elle ne se contentait pas de frapper un général vaincu, elle ne pardonnait guère aux victorieux. Depuis Aristide le Juste jusqu'à Bonaparte, c'est l'éternelle comédie renouvelée des Grecs, comme le jeu de l'Oie.

Après Campo-Formio, où la victoire était consacrée par une paix à la Bonaparte, le jeune César fut condamné à l'ostracisme, et on lui donna le commandement de l'Expédition d'Égypte.

Je l'encourageai de mon mieux et j'allai jusqu'à lui promettre que je partirais dans les vingt-quatre heures comme ambassadeur à Constantinople, d'où je lui enverrais les clefs du Caire. Il s'embarqua avec cette illusion, aussi décevante que le mirage du désert qu'il allait traverser.

Il était sans argent. Je lui prêtai cent mille francs qui dormaient dans un tiroir de mon secrétaire, et sans ce subside, il serait arrivé les poches vides en Égypte. Comme il ne croyait pas à la générosité politique, et surtout à la mienne, il en chercha les motifs. Quand il n'y a pas une raison, il y a une cause et la voici:

Toutes les passions sont des soeurs jumelles qui se ressemblent. Demandez à un joueur quel est le plus grand plaisir après celui de gagner, il répondra: perdre; à un amant quel est le plus grand bonheur après celui d'être aimé, il répondra: être haï. La passion malheureuse est préférable à l'indifférence du coeur, et l'insensibilité est le pire de tous les maux. Le bonheur et le malheur, la joie et la douleur sont des mots vides. Gagner ou perdre, être ou n'être pas aimé, sont des genres d'émotions différentes; l'âme est dans sa plénitude d'activité. Jouer, aimer, tout est là, et le reste n'est rien.

Mes cent mille francs étaient fort aventurés, non sur le hasard d'un coup de dés, mais sur la chance d'une combinaison de cartes.

Bonaparte avait trente ans; il était ambitieux, illustre, à la tête d'une armée. J'avais quarante-cinq ans; j'étais ambitieux comme lui, à la remorque de Barras, dont le rôle était fini. Si Bonaparte trouvait son tombeau dans la crypte des Pharaons, ma créance mourait avec lui; mais si le triomphateur du Capitole revenait avec la légende orientale des Pyramides, sa couronne de lauriers était nimbée d'une auréole d'or, et César me reconnaîtrait pour un des siens. C'était une belle partie à jouer.

Ma Fortune.

J'ai fait, défait et refait ma fortune plusieurs fois, et par tous les moyens à ma disposition, en vertu de ce principe que les dupes ne sont que des fripons maladroits.

J'ai les mains percées et elles semblent avoir la propriété de volatiliser les métaux. Je dépense beaucoup, j'ai un train de grande maison, le meilleur cuisinier de Paris,

Carême, puisqu'il faut l'appeler par son nom.

Tout cela ne se paie pas avec des tabatières, des brillants et des portraits de souverains, mais en louis d'or sonnants et en écus trébuchants. Je n'ai jamais aimé les assignats. Je considérais ma situation comme une mine d'or; je ne vendais pas le bon droit, je faisais payer mes services. De là les accusations de concussion, de corruption, de vénalité, de trahison et de brigandage, toutes les herbes de la Saint-Jean.

Cela a commencé en juillet 1799, au sujet de la saisie des navires américains. Je ne m'étonne pas facilement; mais ces bons Yankees qui s'indignent parce que Sainte-Foix leur demande de l'argent, 1,200,000 francs, on n'est pas plus Anglais que cela. Il est heureux que je n'aie pas eu le Portefeuille des Finances. On ne m'en a pas moins forcé de donner ma démission, pour ne pas froisser l'opinion publique. J'ai remis mon portefeuille à Reinhard, Wurtembergeois, bègue et fidèle. Il a tenu les cartes, j'ai continué la partie, et quatre mois après, il a quitté le jeu en me les remettant dans la main.

Madame de Staël fut encore plus austère et plus indignée que les Américains. Elle ne pouvait en croire ni ses yeux ni ses oreilles; elle me fit une scène éloquente à mourir de rire, et voilà comment, après une amitié de dix ans, nous avons été brouillés et à couteaux tirés pour la vie. _Corinne_ ne prévoyait pas que Bonaparte serait Empereur de France et Roi d'Italie, qu'il m'appellerait au Capitole et la précipiterait de la Roche tarpéïenne. Mais ce n'était là que le commencement.

Le Dix-huit Brumaire.

_1799._--J'ai gagné. Bonaparte est revenu. Il est dieu.

Le Directoire avait confisqué le pouvoir, Bonaparte a confisqué le Directoire. Un usurpateur est celui qui met les républiques dedans; un libérateur est celui qui les met dehors.

Chaque mot a son poids; il fallait sortir un instant de la Constitution pour y rentrer définitivement.

Après le coup d'État du 18 Brumaire, le jeune général me fit appeler au Luxembourg avec Roederer et Volney. Il nous remercia, au nom de la patrie, de notre concours actif à la nouvelle révolution, et je lui adressai une question qui n'appelait pas de réponse:

«Où est le tyran qui nous rendra la liberté?»

Montrond.

Le 19 Brumaire, je me rendis à Saint-Cloud avec Montrond, qui me servait d'aide-de-camp. Bonaparte pâlit en apprenant qu'il était mis _hors la loi_. Montrond avait surpris cette impression, et je l'entendis répéter entre ses dents, à dîner et pendant la soirée: «_Général Bonaparte, cela n'est pas correct._» C'était le seul à qui cette observation pouvait être permise, car, au physique et au moral, il n'a jamais connu cette émotion qu'on appelle la peur, et on l'avait surnommé _Talleyrand à cheval_.

Achille avait Patrocle; Oreste, Pylade; Énée, Achate; Nisus, Euryale; Saint-Louis, Joinville; Bayard, le Loyal Serviteur; Henri IV, Sully; j'avais Montrond.

Je l'aimais parce qu'il n'avait pas beaucoup de préjugés, et il m'aimait parce que je n'en avais pas du tout. Quand on disait de l'un: «_Il est si aimable_», l'autre ajoutait: «_Il est si vicieux._» Nous nous comprenions et nous nous entendions comme si nous avions eu chacun une double clef de nos pensées. C'était mon bras droit, je dirais mon âme damnée, si ce n'était assez de la mienne pour le Diable.

Montrond était un gentilhomme aventurier égaré dans une révolution, jeune, beau, élégant, spirituel, frondeur, Don Juan de la grande école, duelliste à l'épée enchantée, se battant sous la lanterne en plein midi, intrigant de haut vol, joueur comme les cartes, bourreau d'argent et panier percé à décourager les Danaïdes; avec cela, continuellement en opposition déclarée avec le gouvernement et sous le coup de l'exil ou d'une mauvaise affaire. Je l'ai toujours défendu envers et contre tous, avec une persévérance qui m'a parfois coûté cher; mais il ne me donna jamais lieu de m'en repentir; il me pardonnait mes bienfaits, ce qui est la marque d'un esprit supérieur.

Un seul trait:

--Montrond, avez-vous placé les deux cent mille francs que je vous ai donnés?

--Sans doute.

--Où cela?

--Dans mes poches.

--Mais c'est un poids, deux cent mille francs en or.

--J'ai commencé par dépenser ce qui n'aurait pu tenir.

Six mois après, il était à sec.

Il avait épousé mademoiselle Aimée de Coigny, qui inspira au poète André Chénier, prisonnier avec elle, l'ode à la _Jeune captive_. Après son divorce, elle devint duchesse de Fleury, puis reprit son nom de jeune fille[4].

[Note 4: Claude-Philibert-Hippolyte de Mouret, comte de Montrond, n'est pas mort en 1842, comme on le croit généralement, mais beaucoup plus tard, le 30 décembre 1885, à l'Institution Sainte-Périne. Il était dans un complet dénuement, et il ne pouvait payer la pension réglementaire de 1,200 francs qu'au moyen d'une rente viagère que lui servaient d'anciens protecteurs ou d'anciens obligés, ayant pu utiliser les services que M. de Montrond avait l'habitude de rendre plus on moins gratuitement, et même souvent sans y être invité, mais en les imposant parfois à ceux qui aimaient le silence.]

Je passais tout à Montrond, comme à un enfant gâté; mais avec le commun des mortels quémandeurs de places et de faveurs, j'avais une méthode qui m'a épargné bien des ennuis.

Pour un compliment à un artiste, formule unique:

--Je n'ai jamais rien vu de plus beau.

Pour un solliciteur:

--C'est juste, mais indiquez-moi quelque chose qui vous convienne et qui soit à donner; vous conviendrez avec moi que je n'ai pas le temps de chercher une place pour vous.

Il revenait radieux et signalait une vacance:

--Eh bien! que voulez-vous que j'y fasse? Sachez, monsieur, que quand une place est vacante, elle est déjà donnée.

--Il faut cependant bien que je vive.

--Je n'en vois pas la nécessité. Serviteur _ben humbe_.

Le Consulat.

Le Directoire a vécu. Bonaparte est Premier consul pour dix ans et me rend le portefeuille des Relations extérieures. Je monte à côté de lui sur le siège du char de l'État; il pique l'attelage de la pointe de l'épée, moi du bec de la plume, et fouette, cocher!

J'aime la force parce que je sais m'en servir, et l'État ne doit pas être gouverné par des hommes vertueux. L'Europe est résignée, et je joue sur le velours du tapis des chancelleries. Avec Bonaparte on peut tout oser, et nous osons tout.

Lors de la création du Consulat, je trouvais fort incommode la formule officielle de: «Citoyen Premier consul, citoyen Deuxième consul, citoyen Troisième consul.» Je l'abrégeai en la remplaçant par trois mots latins: _Hic_, _Hæc_, _Hoc_, dont la traduction de Montrond caractérisait le rôle dans la Trinité gouvernementale: _Hic_ pour le masculin: Bonaparte; _Hæc_ pour le féminin: Cambacérès, et _Hoc_ pour le neutre: Lebrun.

_1800._--Après la seconde Campagne d'Italie de Bonaparte, c'est Roederer qui est chargé de la Constitution cisalpine. Il prépare deux projets, l'un court et clair, l'autre détaillé et confus, qu'il me soumet.

Il tenait pour le premier, disant qu'une constitution doit être courte...

--Oui, c'est bien cela, courte et obscure.

Dans l'été de 1801, je suis obligé d'aller aux eaux, et j'écris à Bonaparte, de Bourbon-l'Archambault:

Je pars avec le regret de m'éloigner de vous, car mon dévouement aux grandes vues qui vous animent n'est pas inutile à leur accomplissement. Du reste, quand ce que vous pensez, ce que vous méditez et ce que je vous vois faire ne serait qu'un spectacle, je sens que l'absence que je vais faire serait pour moi la plus sensible des privations.

_1801._--_Traité de Lunéville._--La mort de l'empereur de Russie, Paul Ier, empêche la marche de l'armée franco-russe contre les Colonies anglaises.

Toujours des apoplexies; ils devraient bien changer un peu.

C'est avec une escadre qu'il faut parler à l'Angleterre.

_1802._--L'omelette du _Concordat_ ne s'est pas faite sans casser des oeufs.

J'y gagne le retrait de l'excommunication lancée sur ma tête depuis la Révolution. Un bref du pape me donne l'autorisation, que je m'étais accordée tout seul, de rentrer dans la vie civile; mais le sous-entendu de mon mariage a été désavoué.

Bonaparte est Consul à vie.

J'ai toujours joué à la Bourse avec des nouvelles sûres, et cela ne m'empêchait pas de perdre quelquefois. C'est ce qui m'arriva pour le _Traité d'Amiens_. C'était mon oeuvre; je jouai à la hausse sur cette carte maîtresse, et la Bourse baissa de 10 francs. Voilà un exemple rare du résultat des calculs de la prudence humaine. Quelle loterie que ce monde. Enfin il y a des numéros gagnants, puisqu'on y perd.

La nouvelle amusa le consul, qui me demanda:

--Comment avez-vous fait pour devenir si riche?

--J'ai acheté du Trois pour cent consolidé le 17 Brumaire et je l'ai revendu le 19.

Quand le bruit de la mort de Paul Ier se répandit dans Paris, il ne manqua pas de financiers pour me demander si la nouvelle était vraie. J'avais une réponse toute prête: «Les uns disent que l'empereur de Russie est mort, les autres, qu'il n'est pas mort; je ne crois ni les uns ni les autres, ceci bien entre nous; profitez-en, et surtout ne me compromettez pas.»

La Malmaison.

La Malmaison, résidence favorite de l'impératrice Joséphine, était singulièrement choisie. C'était le château habité par le bourreau du cardinal de Richelieu. Ce séjour, de superstitieuse mémoire, lui valut le nom de Maison du Diable, Maison maudite, _Mala domus_, Maison du mal, dont on a fait _Malmaison_, et avec Bonaparte elle ne démentit pas sa réputation tragique. Malgré cette origine, elle eut ses heures agréables.

Au sujet de la _Correspondance_ du Consul, je tiens les détails suivants de madame de Genlis:

«L'impératrice Joséphine avait beaucoup de lettres de Bonaparte, écrites pendant la Campagne d'Italie; elle les laissait traîner et avait même oublié la cassette ouverte qui les renfermait. Un valet de chambre les offrit à madame de Courlande, qui me les confia pour en prendre copie. L'écriture était presque illisible et il y avait des choses très curieuses de ce genre: «_La nature t'a fait une âme de coton, elle m'en a donné une d'acier._» Il montrait beaucoup de jalousie sur la société de Joséphine et il lui ordonnait d'expulser ses jeunes Muscadins. Comme elle se plaignait continuellement de sa santé et de ses nerfs, Bonaparte attribua cet état maladif à l'ennui; il lui écrivit qu'il aimait mieux être jaloux et souffrir que de la savoir malade, et qu'il lui permettait de rappeler les Muscadins.»

On sait que madame de Genlis était une Précieuse ridicule; âme de _coton_ était trop vulgaire, et elle mettait dans la copie: âme de _dentelle_. Toute la littérature de l'Empire est là.

À la Malmaison, un soir, il fut question de la nomination d'un ambassadeur en Angleterre. Bonaparte mit plusieurs noms en avant et ajouta:

--J'ai envie de nommer Andreossi.

--André aussi? Quel est donc cet André?

--Je ne parle d'un André, je parle d'Andreossi. Est-ce que vous ne le connaissez pas? Andreossi, général d'artillerie.

--Andreossi; ah! oui, c'est vrai, Andreossi; je n'y pensais pas; je cherchais dans la diplomatie et je ne trouvais pas ce nom-là; en effet, il est dans l'artillerie.

Andreossi eut l'ambassade d'Angleterre après le Traité d'Amiens et revint au bout de quelques mois. Il n'y avait pas grand'chose à faire; cela lui convenait, et il n'y fit rien.

Mes Crimes.

_1804._--Le Duc D'Enghien.

En politique, les explications sont inutiles et les justifications ne valent rien. Tout mauvais cas est niable. Au sujet de la mort du duc d'Enghien, je ne parlerai que du fait lui-même, dont on me charge en nombreuse compagnie, et je dois reconnaître que j'ai été le conseiller et le complice de Bonaparte.

Après l'attentat de la _Machine infernale_, il voulait une _Loi des otages_ contre les Jacobins et les Émigrés. Comment la faire adopter? La réponse était simple: «À quoi sert le Sénat, s'il ne fait rien?» Il a servi.

Les royalistes prennent le désir pour la volonté et l'espérance pour la réalisation; ils croient à l'existence de ce qu'ils souhaitent et parlent toujours, non de ce qui est, mais de ce qu'ils voudraient qui fût; ils sont confiants et imprudents dans leurs entreprises.

Georges Cadoudal avait parlé de l'arrivée en France d'un Bourbon. Je trouvai Napoléon, seul, à la table où il venait de dîner, et achevant de prendre une tasse de café. Je lui annonçai que le duc d'Enghien se tenait sur la frontière, qu'il avait paru à Strasbourg, et qu'il était peut-être venu à Paris.

Au Conseil, Cambacérès et Lebrun étaient opposés à la violence; j'étais d'avis avec Fouché de frapper un grand coup: les Jacobins exigeaient un gage contre la monarchie, et les royalistes, désillusionnés de l'idée de voir Bonaparte jouer le rôle de Monck, avaient besoin d'un avertissement significatif.

--La famille des Bourbons veut me faire assassiner, dit Bonaparte; c'est la _vendetta_, et si j'en prends un, je le ferai fusiller.

Je fus chargé de rédiger la Lettre motivée, hautaine et impérative, notifiant au grand-duc de Bade l'ordre d'arrestation et d'enlèvement du duc. On sait le reste.

Dans la nuit de l'exécution, j'étais dans le salon de M. de Laval; la pendule sonna deux heures du matin et je consultai ma montre: «En ce moment, le dernier Condé a probablement vécu.»

Le soir, j'ai donné un bal.

Un monarque n'est jamais cruel sans nécessité; les gouvernements commettent des fautes, jamais de crimes. Un criminel ne redevient dangereux que lorsqu'il est gracié; il n'y a que les morts qui ne racontent pas d'histoires et qui ne reviennent pas. Quant au remords, c'est l'indigestion finale des imbéciles qui manquent d'estomac.

Devais-je donner ma démission? Si Bonaparte a commis un crime ou une faute, ce n'était pas une raison pour que je fisse une sottise.

Comment me dérober à la responsabilité de cette exécution sommaire, dont Bonaparte se faisait un grief contre moi, comme plus tard de la guerre d'Espagne, que j'avais conseillée et déconseillée, selon le temps et les circonstances. Il y eut des explications d'une extrême violence sur ces deux fautes: