La Confession de Talleyrand, V. 1-5 Mémoires du Prince de Talleyrand
Chapter 6
C'est un autre député qui a crié: «_Nous ne sortirons que par la force des baïonnettes._»
Mirabeau se pencha vers Lameth et ajouta: «_Et puis, si elles viennent, nous f... le camp._»
D'ailleurs, presque tous les mots historiques ont été fabriqués ou arrangés après coup; à la Foire aux mensonges, l'histoire est encore le magasin le mieux approvisionné. Les actes et les discours officiels ne sont que le décor de la scène où se joue la _Grande Farce_, et le Dieu de la machine est toujours dans la coulisse.
_Avril 1791._--Mirabeau chancelle comme le gladiateur vaincu sur le sable du cirque. Au premier signe de la Mort, il comprit qu'il fallait la suivre.
Il désira me voir et je me rendis au chevet de son lit: «Une moitié de Paris reste en permanence à votre porte; j'y suis venu comme l'autre moitié, trois fois par jour, pour avoir de vos nouvelles, en regrettant chaque fois de ne pouvoir la franchir.»
Je restai deux heures avec lui. Nous étions réconciliés, et je fus, avec La Marck, son exécuteur testamentaire. Il me remit son discours sur la _Loi des successions_, pour le lire à l'Assemblée.
Le lendemain, quelques heures après sa mort, je montai à la tribune: «M. Mirabeau n'est plus. Je vous apporte son dernier ouvrage, et telle était la réunion de son sentiment et de sa pensée, également voués à la chose publique, qu'en l'écoutant vous assistez presque à son dernier soupir.»
ANGLETERRE
Je songe à ce mot d'un diplomate, arrivant à Londres: «Au bout de huit jours, je me proposai d'écrire mes impressions sur l'Angleterre; au bout de huit mois, j'ai vu que ce serait difficile, et au bout de huit ans j'y ai renoncé.»
C'est l'histoire des Moutons anglais. En sortant de Douvres, ils sont blancs; en approchant de Londres, gris, et plus près, noirs. Si on les tondait, on verrait que tous ces moutons sont blancs; la coloration progressive de leur toison vient de l'action combinée de la suie, de la fumée et du brouillard.
Toutes les fois que j'observe les hommes et les choses, je pense aux moutons anglais; il faut regarder sous la peau.
_Février 1792._--Je vais en mission à Londres avec Lauzun (le duc de Biron), mon ami et mon confident. Pour rendre hommage à la vérité, notre vie n'était pas édifiante; mais si l'hypocrisie était contagieuse, je lui offrirais en même temps l'hommage qu'elle rend à la vertu anglaise. L'aristocratie ouverte et fermée ne me pardonna pas de braver le kant, et je revins bredouille.
Dans un dîner, je me trouvai avec Fox, qui ne cessait de s'entretenir avec son enfant sourd-muet. N'est-ce pas étrange de dîner avec le plus grand orateur de l'Europe, et de le voir parler avec ses doigts?
_Mai 1792._--Comme député de la Constituante, je ne puis recevoir le titre officiel d'ambassadeur, conféré à Chauvelin, et sous son couvert, je reprends les négociations pour établir une _Entente nationale_ contre le _Pacte de famille_ noué par la Cour avec les Maisons d'Autriche et de Bourbon. La situation politique ne me permettait pas d'espérer l'alliance, mais je gagnai la neutralité.
_L'Alliance anglaise_ a été le pivot de ma carrière diplomatique, dont le cercle se referme à quarante ans de distance à la _Conférence de Londres_ par l'_Entente cordiale_, sur le même programme, avec le même but, dans le même pays.
_10 août 1792._--Je suis revenu à temps pour voir cette journée. Le jour où Hérault de Séchelles prononça la déchéance de la royauté, je lui fis passer cette note: «_Envoyez-les à la Tour du Temple._»
Après les persécuteurs, je ne connais rien de plus haïssable que les martyrs.
La République a été faite par des monarchistes intelligents et défaite par des républicains imbéciles. La Révolution, commencée par des sages honnêtes, a été achevée par des brigands insensés.
Je suis des Jacobins et des Feuillants, et il n'y a plus de place ici pour moi que dans une prison, dont la porte de sortie donne de plain-pied sur l'échafaud. Je retourne en Angleterre, avec une nouvelle mission que je dois à Danton.
Depuis mon installation à Londres, si je n'ai plus voix délibérative au chapitre, j'ai encore voix consultative. Je conseille donc la sagesse et la modération dans le triomphe. La France est assez grande et assez forte dans ses limites naturelles pour l'accomplissement de ses destinées. Pas de conquêtes; toute annexion est un boulet rivé au pied, une contradiction des principes de la Révolution, qui a promis non d'acquérir des territoires, mais d'émanciper les nations.
Malgré mes bonnes intentions, je me vois en butte aux vexations des Émigrés royalistes et aux accusations des Jacobins. Je suis entre l'Enclume de France et le Marteau d'Angleterre, ou plus justement entre le Billot et la Hache. Au début, les Anglais appelaient la Révolution une fièvre de croissance et les Russes un cancer; mais ses excès indignent l'Europe. Tous les royaumes me sont fermés, et sur une lettre de M. de Laporte intendant de la Liste civile, qui me signale en qualité de négociateur disposé à servir le roi, Robespierre me fait décréter d'accusation comme émigré. On le serait à moins. J'essaie de m'en tirer, comme la Chauve-souris, avec les Jacobins et lord Grenville:
Je suis oiseau, voyez mes ailes; Je suis souris, vivent les rats!
J'écris aux Jacobins:
J'ai été envoyé à Londres le 7 septembre 1792 par le Conseil exécutif provisoire, et j'ai en original mon passeport, signé des six noms, conçu en ces termes: «_Laissez passer Ch.-Maurice Talleyrand, allant à Londres par nos ordres._»
Il faut dire que je l'avais escamoté à Danton, qui s'était laissé faire dans un moment d'abandon.
Dans le même temps, j'écris à lord Grenville, qui me considérait comme un hôte dangereux:
Je suis venu à Londres pour y jouir de la paix et de la sûreté personnelle, à l'abri d'une constitution protectrice de la liberté et de la propriété. J'y existe, comme je l'ai toujours été, étranger à toutes les discussions et à tous les intérêts de parti, et n'ayant pas plus à redouter devant les hommes justes la publicité d'une seule de mes opinions politiques que la connaissance d'une seule de mes actions.
L'habileté est une jolie chose quand elle s'appuie sur la force. Au lendemain, Pitt m'applique l'_Alien Bill_ sans autre forme de procès, et ne me donne que vingt-quatre heures pour quitter le territoire anglais, où il n'y a de poli que l'acier. Comme si les Anglais ne nous avaient pas donné l'exemple de Charles Ier.
J'appelle Courtiade, mon valet de chambre, et connaissant ses manies formalistes, je brusque la situation.
--Ma malle est-elle bouclée?
--Oui, Monseigneur.
--Je pars sur l'heure; vous pourrez faire tranquillement vos adieux à votre femme, et vous me rejoindrez par le premier paquebot.
--Non, non, Monseigneur, je vous suivrai, je ne vous laisserai pas partir seul; je ne demande qu'un court délai, jusqu'à demain.
--Les heures sont comptées pour moi; prenez vos dispositions.
--C'est bien de cela qu'il s'agit! s'écrie Courtiade, pleurant et gesticulant; cette maudite blanchisseuse a emporté toutes vos chemises fines et vos cravates de mousseline; quelle figure Monseigneur ferait-il dans un pays étranger?
Ceci est du tragi-comique à la Shakespeare.
Les nations étrangères, aveugles et jalouses, ont laissé la France se noyer dans la boue et le sang, sans comprendre que leur intérêt était de sauver la royauté. La République est contagieuse et elle a inoculé la Révolution à l'Europe, qui est en faillite et suivra son exemple. Mais que serait-il advenu de la France enfermée dans un cercle de monarchies, sans les victoires de la République et celles de Napoléon? En 1795, les émigrés de 1815 avaient vingt ans de moins. Beau sujet de réflexions.
AMÉRIQUE
_Février 1794._--Je m'embarque pour l'Amérique, avec Beaumetz et La Rochefoucauld-Liancourt, sur un vaisseau danois. Une frégate anglaise vient faire une visite à bord, et je me déguise en cuisinier. C'est le commencement de mon Odyssée; mais j'en ai vu bien d'autres; j'ai eu plus de vicissitudes et de traverses qu'Ulysse, le Père de la diplomatie, moins Pénélope.
L'Amérique est une fille de l'Angleterre, qui s'est affranchie de la tutelle de sa mère. Les Américains savent trop de politique pour croire, de nation à nation, à la vertu qu'on appelle reconnaissance, et ils en savent assez pour pratiquer l'ingratitude.
J'ai trouvé à New-York quelques débris de la Constituante qui n'avaient pas l'air de se consoler entre eux. La politique ne nourrissant pas son homme, dans ce pays où il y a trente-deux religions et un seul plat, je m'établis épicier, profession qui exige des connaissances encyclopédiques.
C'est en cette qualité que je fis la rencontre, dans le marché aux légumes de New-York, de la belle madame de la Tour-du-Pin, fermière aux environs, assise sur son âne, en costume de paysanne, apportant ses légumes et ses fruits à vendre à messieurs les républicains d'Amérique. Nous renouâmes connaissance, et elle n'envisageait pas la situation sous son côté mélancolique.
--Et que faites-vous ici?
--Hélas! madame, je suis épicier; je m'ennuie et je vieillis.
--Moi, vous voyez, je suis fermière, comme à Trianon; on ne peut pas vieillir tout le temps, et je le passe à rajeunir en attendant l'heure du berger.
--Et celle de la bergère?
--Pas moi; il vaut mieux envoyer les hommes paître que de les y mener.
Cette rencontre me rappela le souvenir de madame de Brionne: «Paysanne tant qu'on voudra, bourgeoise, jamais.»
On ne m'y reprendra plus à faire des révolutions pour les autres.
LE DIRECTOIRE
Madame de Staël.
_Juin 1795._--Au bout de deux ans d'exil, d'inaction et d'ennui, à la veille de passer aux Grandes-Indes, Thermidor apparaît comme un arc-en-ciel, mieux, comme une aurore boréale. Le dernier coup de bascule a décapité Robespierre. Le volcan révolutionnaire ne crache plus, mais une colonne de fumée légère témoigne qu'il n'est pas éteint. J'adresse à la Convention une pétition pour obtenir ma rentrée en France, et j'écris à madame de Staël, très en faveur auprès du Directoire:
«_Si je reste encore ici un an, j'y meurs._»
Elle est touchée, fait appuyer ma requête par Marie-Joseph Chénier, l'un des deux _frères ennemis_ de la tragédie révolutionnaire, dont les _Hymnes_ n'ont pu effacer les _Iambes_ d'André. M. J. Chénier fait un rapport, rappelle mes services et, plus heureux pour ma cause que pour celle de son frère, obtient un décret de rentrée qui termine mon exil; aussi, c'est de bon coeur que je lui pardonne son épigramme:
L'adroit Maurice, en boitant avec grâce, Aux plus dispos pouvait donner leçons; À front d'airain unissant coeur de glace, Fait, comme on dit, son thème en deux façons. Dans le parti du pouvoir arbitraire, Furtivement il glisse un pied honteux; L'autre est toujours dans le parti contraire, Mais c'est le pied dont Maurice est boiteux.
L'heureuse enfance et l'adolescence de mademoiselle Necker (madame de Staël) avaient été si parfaitement dirigées du côté de la pudeur, qu'elle ne voulait pas faire sa toilette devant le petit chien de sa mère; mais, pour la chienne de son papa, c'était différent; à raison du genre femelle, elle s'habillait en sa présence et sans la moindre difficulté.
Le culte de madame de Staël pour son père était sincère; mais elle l'affichait avec une sensibilité théâtrale qui pouvait sembler exagérée, car sa place était auprès de lui pour consoler sa vieillesse dans sa retraite, au lieu de rechercher des succès de salon. Il est vrai que
La solitude effraie une âme de vingt ans,
mais elle les avait plutôt deux fois qu'une.
Comme épistolière, la Sévigné de Genève ne fut pas aveuglée par les différents soleils qui brillèrent dans son ciel. Le style, c'est l'homme,--avec lequel elle avait causé. Dans son salon, à l'encontre de mademoiselle de Lespinasse, dont l'art était de faire briller tous ses fidèles, elle les éteignait et prenait le dé de la conversation. Elle s'y préparait comme l'orateur s'exerce à l'effet d'un discours à la tribune, et ce travail lui occasionnait une fatigue qui hâta sa fin.
_1796._--Le véritable exil n'est pas d'être privé de sa patrie, c'est d'y vivre et de ne plus rien y trouver de ce qui la faisait aimer. Où la chèvre est attachée, elle broute à la longueur de sa corde, et je n'ai pas trop à me plaindre. Aux circonstances comme aux circonstances, au temps comme au temps,
Le malheur est partout, mais le bonheur aussi.
Depuis mon retour, j'étais sans influence et sans argent, ce qui est pour moi le comble du malheur. On me rencontrait boitant dans les rues; mais je n'en avais pas moins tous les matins quarante personnes dans mon antichambre, et mon lever était celui d'un prince.
Je n'avais qu'une corde à mon arc, madame de Staël, et je lui parlai à coeur ouvert.
--Ma chère enfant, je n'ai plus que vingt-cinq louis; il n'y a pas de quoi aller un mois; vous savez que je ne marche pas et qu'il me faut une voiture. Si vous ne me trouvez pas un moyen de me créer une position convenable, je me brûlerai la cervelle. Arrangez-vous là-dessus; si vous m'aimez, voyez ce que vous avez à faire.
Le _Bréviaire du coadjuteur_ et les _Burettes de l'abbé Maury_, qui m'avaient si bien réussi avec Gobel, me servirent encore mieux avec madame de Staël, et la voilà aux champs.
--Ne prenez aucune détermination avant de me revoir; je remuerai ciel et terre, et pour commencer, je cours chez Barras. Que faut-il demander?
--Un poste au ministère des Relations extérieures; une fois dans la place, je saurai bien trouver le portefeuille.
Elle se met en campagne.
Barras a besoin de me voir, avant d'en parler à ses collègues, et je me rends à Suresnes où il avait une petite maison de plaisance. Il m'accueille fort bien et nous commençons à causer en attendant le dîner. Il me montre la difficulté de faire accepter par le Directoire un aristocrate, un prince, un évêque. Au cours de la conversation, on lui annonce à brûle-pourpoint que son favori vient de se noyer en se baignant dans la rivière, et il se livre, sans retenue devant moi, à un violent accès de désespoir.
Je restai alors silencieux, sans essayer de placer une parole de condoléance; mais à mon attitude réservée, à mes regards, il comprit que je respectais sa douleur. Il finit par se calmer par degrés, revint à moi, et une fois à table, la conversation politique opéra une diversion qui le décida en ma faveur.
De 1792 à 1795, il n'y avait pas eu de diplomatie; le mécanisme et la langue de cet instrument étaient alors aussi inutiles que la boussole sur un navire désemparé, battu par la tempête. Ceux qui parlaient au nom de la France s'appelaient Charles Delacroix, Buchot, Deforgues, Lebrun-Tondu, qu'on rétribuait comme des pelés.
Buchot, ancien maître d'école, fut commis d'octroi au quai de la Tournelle. En 1808, il m'écrivit qu'il était malade et sans ressources à l'Hôtel-Dieu, et je lui fis allouer une pension de 6,000 francs. J'étais payé pour savoir qu'il ne faut pas gâter le métier, et nul ne prévoit si la Fortune ne l'écrasera pas un jour sous sa roue.
Le ministre Charles Delacroix ne réussissait guère; les ambassadeurs et les diplomates étrangers étaient mal à l'aise avec les façons et les moeurs révolutionnaires. La France avait des généraux vainqueurs, il lui fallait des diplomates. L'Épée et la Plume ne vont pas l'une sans l'autre, et Charlemagne scellait ses ordres avec le pommeau du glaive.
Barras fit valoir ces raisons, insista sur ma capacité reconnue, et je fus nommé ministre des Relations extérieures.
_1797._--Me voilà réinstallé à Paris, rue du Bac, à l'Hôtel Galliffet, vaste et bien aménagé.
Dans le même temps, l'Institut m'ouvre ses portes, se souvenant que j'étais le promoteur de sa création, et m'élit membre de la classe des Sciences morales et politiques, dont je deviens le secrétaire. Comme tribut de bienvenue, je fis deux mémoires: _Les Relations commerciales des États-Unis avec l'Angleterre_, et le _Tableau de l'Amérique du Nord, avantages à retirer des colonies nouvelles après les révolutions_. En voici l'argument: «Remplacer les anciennes colonies perdues, et ouvrir des routes et des débouchés à tant d'hommes agités qui ont besoin de projets et d'activité, à tant de malheureux qui ont besoin d'espérance.»
Cela me rappelle le temps où je m'ennuyais ferme à New-York en compagnie d'un collègue de la Constituante, le marquis de Blacous. Pour nous distraire, nous avions parcouru ensemble toutes les villes d'Amérique. Étant ministre, j'engageai mon compagnon d'exil et d'infortune à revenir en France. Blacous était homme d'esprit et joueur forcené; réduit aux expédients, il me demanda une place de six cents livres, je négligeai de le recevoir et de lui répondre, et j'appris que, fatigué de la vie et de ses créanciers, il s'était brûlé la cervelle. Un ami commun m'en fit de vifs reproches: «Vous êtes pourtant cause de la mort de Blacous.» Je lui répondis en bâillant, le dos à la cheminée: «Pauvre Blacous!»
Je m'entends bien au Directoire avec Barras; mais Rewbell me contrecarre et dérange mon jeu. Il ne sait que s'asseoir dans les plateaux de cette balance à faux poids, où un coup de pouce suffit pour faire osciller l'équilibre européen.
Au cours d'une séance orageuse du Directoire, il me jette une écritoire à la tête en criant: «_Vil émigré, tu n'as pas le sens plus droit que le pied._»
À quelque temps de là, Rewbell, qui était louche, me demande comment vont les affaires:--«_De travers, comme vous voyez._»
La Reveillère-Lépeaux est d'un autre genre de comique. Il a lu, en 1794, à l'Institut, un mémoire sur la _Théophilanthropie_ et la forme à donner au nouveau culte. Je n'ai qu'une observation à faire sur cette manie: Jésus-Christ, pour fonder sa religion, a été crucifié et est ressuscité; La Reveillère devrait tâcher d'en faire autant.
Barras prépara avec eux le coup d'État du 18 Fructidor, en sacrifiant Barthélemy qui louvoyait et Carnot qui s'opposait.
Madame de Staël fut tenue à l'écart. Elle avait des opinions républicaines et des amitiés aristocratiques, et son indiscrétion dans les affaires la fit éloigner. Si elle a travaillé au 18 Fructidor, elle n'a pas fait le 19. Compromise dans les deux camps, sa conduite fut plus courageuse qu'habile, et elle repêcha ses amis après les avoir jetés à l'eau.
La première fête que j'ai donnée à Bonaparte a été marquée par un incident qui donna lieu à une foule de commentaires.
Madame de Staël, au milieu d'un grand cercle, provoqua le jeune César à rompre une lance:
--Général, quelle est à vos yeux la première femme du monde, morte ou vivante?
Lui, avec son humeur guerrière, lui renvoya ce compliment:
--Celle qui a fait le plus d'enfants.
Voilà deux coups de raquette, et le volant par terre. Il valait la peine d'être ramassé.
Une autre fois, j'étais à souper entre madame de Staël, ombrageuse comme Hermione, et madame Récamier, souriante comme la chaste Aricie, qui ne se laissait aimer qu'en buste par cinq cents de ses amis, mais qui se faisait peindre en pied par Gérard
.....Dans le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
Sur ce portrait, elle a l'air de l'Innocence qui sait à quoi s'en tenir là-dessus. Dans celui de David, elle a le visage sérieux, pour ne pas dire grognon, comme si elle songeait déjà au mot de Fontenelle: «Les jolies femmes meurent deux fois.» Je me la figure ainsi, quand Benjamin Constant la menaçait de mourir à ses pieds.
--Mourez d'abord, nous verrons après.
Je perdais ma diplomatie à tenir la balance égale entre l'Esprit et la Beauté; elle penchait peut-être un peu du côté de la seconde.
--Enfin, voyons, dit madame de Staël avec une nuance de dépit, si nous tombions toutes deux à la rivière, à qui porteriez-vous secours la première?
Je parai le coup:
--Oh! baronne, je suis sûr que vous nagez comme un ange.
Quand elle donna son roman de _Delphine_, on voulut la reconnaître dans l'héroïne, et moi sous les traits de madame de Vernon, femme avide, coquette et artificieuse. Elle me demanda ce que je pensais de son ouvrage, et je lui répondis:
«On m'assure que nous y sommes vous et moi, déguisés en femme.»
Bien des années plus tard, madame George Sand, qui a adopté un nom d'homme, m'a fort maltraité aussi dans ses _Lettres d'un Voyageur_, où elle a fait de moi le type de la laideur.
On a fait une caricature où je suis représenté en Cupidon boiteux, assistant à la toilette de madame de Staël en Vénus, et promenant mes regards des beaux yeux du tarif des assignats aux charmes de l'ambassadrice.
Le jour où elle m'annonça sa séparation, je soupirai: «_Hélas!_»
Plus tard, elle me confia qu'elle allait se remarier, je criai: «_Bravo!_»
Elle désira que cette union restât secrète; mais elle fut aussi connue que si elle eût épousé le seigneur Polichinelle.
Je ne fus point ingrat envers madame de Staël; mais justement il faut avoir aimé une femme de génie pour goûter le bonheur d'aimer une femme bête.
Madame Grand
Le bonheur d'aimer une femme bête m'était réservé dans toute sa plénitude; mais, hélas! il n'est point en ce monde de félicité parfaite.
En revenant en France par Hambourg, le hasard me fit rencontrer dans cette ville madame Grand, dont le nom de famille était Worlhee. Elle était née dans les Indes-Orientales, et vivait séparée de son mari, fixé en Angleterre. Bien qu'approchant de la quarantaine, elle conservait encore le charme d'une beauté célèbre, et je m'en épris à première vue. Ce qui me séduisit, c'était un nez à la Roxelane, court et pointu comme le mien, qui lui donnait avec moi comme un air de famille.
Cette illusion ne me permit pas de voir tout d'abord ses défauts. Elle était ignorante, sotte et méchante, trois qualités qui vont bien ensemble, la voix désagréable, les manières sèches, malveillante à l'égard de tout le monde, et bête avec délices. Je pensais qu'une femme d'esprit compromet souvent son mari et qu'une femme bête ne compromet qu'elle-même; sous ce rapport, je ne pouvais espérer trouver une femme mieux douée.
À Paris, elle vint au ministère me demander un passeport pour l'Angleterre, que j'eus la faiblesse de ne pas lui accorder séance tenante; elle revint, et de fil en aiguille, elle finit par loger chez moi.
Cette liaison ne tarda pas à amener des complications. Les ambassadeurs s'arrangeaient assez volontiers du voisinage de _la Belle et la Bête_; mais les ambassadrices ne furent pas d'aussi bonne composition, ce qui envenima les choses.
Napoléon, toujours expéditif, me donna vingt-quatre heures pour me décider: rupture ou mariage. J'avais toujours considéré le Mariage comme un sacrement qui fait double emploi avec la Pénitence; mais l'empereur se donnait le malin plaisir de me faire entrer dans le régiment des maris, et l'impératrice, qui ne savait rien refuser à personne, y employa toute son influence contre le _maudit boiteux_.
Je trouvai un prêtre, dans un village de la vallée de Montmorency, qui légalisa mon union, et madame Grand arbora mon nom comme un écriteau.
Pour que la confession soit complète, j'étais faible, et elle avait quelques-uns de mes secrets. La sottise a toujours assez de finasserie pour nuire, et c'est une de mes maximes que toutes les bêtes sont méchantes.
M. Grand fit comme le Chien du jardinier; il ne voulait plus être le mari de sa femme, mais il ne voulait pas non plus qu'elle en prît un autre, et l'estime qu'il avait d'elle se traduisit par une évaluation fort chère en argent.
Les naïvetés de madame Grand ont défrayé les gazettes; par exemple, cette réponse immortelle à sir Moore, l'ami de lord Byron: _Je suis d'Inde_.
J'avoue que je favorisais parfois les manifestations de cette bêtise proverbiale avec un plaisir qui n'était pas exempt de férocité.