La Confession de Talleyrand, V. 1-5 Mémoires du Prince de Talleyrand
Chapter 3
L'argent, dont on fait un dieu, n'a qu'un pouvoir bien limité, si on considère les choses qu'il ne procure à aucun prix. Les misérables voient le bonheur dans la fortune, et malgré ses réels avantages, les riches ne l'y trouvent jamais. Né dans cet état si envié, je n'ai pas tardé à reconnaître que les biens véritables, incontestés, sont à tout le monde: la jeunesse, la santé, l'intelligence, la beauté, l'amour; pour ces biens-là, pas de classe privilégiée; le plus pauvre peut les avoir, le plus riche ne peut pas les acheter. On a beau dire:
Jamais surintendant ne trouva de cruelles.
Quand cela serait, il en a toujours pour son argent.
Il y a certainement de nobles créatures qui relèvent la vie et honorent l'humanité, des êtres bons, justes, honnêtes, supérieurs, qui devraient être les chiens de berger des troupeaux humains. Mais si on interroge l'histoire et si on observe le monde, on constatera que l'ostracisme, la persécution et la mort n'en ont jamais épargné un. C'est une conspiration générale. Le génie, la vertu, le caractère, la beauté, tout ce qui constitue l'aristocratie personnelle, la seule vraie, est la bête noire de ces moutons stupides, absurdes, odieux et ridicules; c'est pourquoi ils sont manoeuvrés par les loups et victimes des animaux de carnage, tondus, écorchés, tués et dévorés. Ils proscrivent Aristide, acclament César, et tombent à genoux devant Attila.
_Odi profanum vulgus et arceo._--À une certaine hauteur, le mépris du vulgaire fait presque l'illusion d'une vertu.
Il n'y a qu'une puissance souveraine: S. M. La Mort, la Fiancée de l'homme, la Reine du monde. L'homme est un condamné à mort avec sursis, qui se promène dans le préau en attendant l'appel de son nom. Il peut lire cet avertissement sur le cadran de sa geôle: _Omnes vulnerant, ultima necat_. Toutes les heures blessent, la dernière tue.
Tout peut s'ajourner, excepté l'heure de la mort.
Si l'expérience des autres pouvait servir à quelque chose, il suffirait de se faire un _Bréviaire_ comme celui-ci pour marcher d'un pied sûr dans la vie; et l'expérience personnelle est un médecin qui arrive toujours après la maladie, une étoile qui se lève quand on va se coucher.
Voilà, comme dit Ménalque, toutes les pantoufles que j'ai sur moi.
L'école Des Diplomates.
Je n'ai jamais eu d'autre Égérie que le bon sens, et trois maîtres, que j'appelle mes trois _La_, parce qu'ils me donnent le diapason: La Fontaine, La Bruyère et La Rochefoucauld.
La Bruyère est un penseur profond, un observateur sagace et pénétrant, qui a touché à tous les problèmes de l'esprit et du coeur humain.
La Rochefoucauld est le _Docteur Tant-Pis_, qui diffame l'humanité entre deux accès de goutte, et dit la vérité à son malade sans dorer la pilule.
Les _Fables_ de La Fontaine pourraient s'appeler la _Diplomatie en action_, et elles renferment ce qu'on a appelé mes _Treize principes_.
Depuis que j'épèle l'Alphabet de la Politique, je n'ai jamais eu d'autre maître, et je dois à ses leçons mon initiation à une science qui est le secret des dieux, des augures et de Polichinelle. Tout est là. Je le sais par coeur, je le relis sans cesse et j'y trouve toujours quelque chose de nouveau; c'est la magie de ce génie familier, qui fait dire ici à son élève en cheveux gris, comme le vieux Michel-Ange: «_J'apprends encore._»
Il est vrai que La Fontaine a composé ses Fables _ad usum Delphini_, pour un futur monarque; mais celui qu'on appelle le Bonhomme était d'une remarquable férocité, comme Machiavel, et sans cet égoïsme profond, il n'y a pas de diplomate.
La philosophie de La Fontaine est amère, comme tout ce qui est vrai. Il expose les systèmes les plus nouveaux, les théories les plus audacieuses, les doctrines les plus désolantes, les principes les plus dangereux, avec ce sans-gêne, ce laisser-aller, cette grâce négligente qui est la grande manière, ce qu'on appelle la grande École. Nul n'a sondé le coeur humain à une plus grande profondeur, et c'est le premier livre qu'on met entre les mains des enfants, inoffensif en apparence, comme le _Catéchisme_, dont les premières questions renferment les plus vastes problèmes posés à l'homme, l'énigme redoutable devant laquelle s'humiliait Pascal.
Si, avec ses Fables dans la tête, j'avais eu le masque honnête du Bonhomme au lieu du rictus de messire Satanas au pied fourchu, j'aurais trompé plus facilement les hommes et les nations, car il n'est pas un événement de l'histoire auquel on ne puisse appliquer une Fable de La Fontaine.
Ceci dit et compris, on aura la clef de ma politique, et on ne s'étonnera pas de la facilité avec laquelle on me verra sortir des passes les plus difficiles, comme le Renard, sans y laisser ma queue. J'avais mon Talisman. Dans toutes les situations, favorables ou critiques, je cherchais la Fable, et j'en trouvais toujours une qui me servait d'oracle ou me tirait d'affaire; comme le Chat, je n'avais qu'un tour dans mon sac, mais il était bon: Je grimpais sur l'arbre, et j'y suis encore.
Pendant un demi-siècle, j'ai manoeuvré les grandes affaires de l'Europe au milieu des orages et des tempêtes qui ont bouleversé le monde. J'ai été le pilote du Vaisseau que Paris a dans ses armes: «_Fluctuat nec mergitur._» Dieu merci, s'il a été désemparé, dématé, rasé, criblé, crevé, tout a été et sera réparé; l'Arche du monde n'a pas sombré dans le grand naufrage.
Il ne faut pas se mêler de gouverner un vaisseau sur lequel on n'est que passager, et celui qui n'obéit pas au gouvernail obéit à l'écueil. Dans la tempête, on ne choisit pas le meilleur gentilhomme pour lui confier le commandement, et j'ai payé de ma personne. J'étais un pilote; j'ai pris ma place, personne ne me l'a donnée. On ne remonte pas les courants comme les truites; celui de la Révolution portait au large et je m'abandonnai aux éléments; ils ont toujours disposé de moi; mais j'avais la main à la barre et l'oeil à l'étoile polaire. La manoeuvre ne m'a jamais fatigué; l'âme était absente et la tête seule était occupée; c'est par le coeur que la machine s'use le plus vite. Prévoyant les événements, j'en disposais sans les devancer; un léger coup de barre au gouvernail lui imprimait au début une direction à peine sensible, qui devenait un écart considérable au terme d'arrêt. J'ai vu clair, vrai, juste et loin; mais après la conception et la vue d'ensemble, je ne m'occupais plus des détails. C'est l'envers de mes qualités et je connais mes défauts; je n'ai pas l'âme _immodérée à la Richelieu_, ni l'esprit actif de Mazarin; chez moi, la mollesse et le décousu vont jusqu'à la faiblesse dans l'exécution, et je connais mieux l'art de préparer une surprise que celui de donner un assaut.
L'étude de la Théologie, par la force et la souplesse du raisonnement, par la logique et la finesse qu'elle donne à la pensée, est la gymnastique de la politique et l'escrime de la diplomatie. Les prêtres sont d'habiles négociateurs; pour avoir un bon Secrétaire d'état à Rome, il faut prendre un mauvais cardinal, et quand Rome a parlé, la cause est entendue.
L'Église calma mon ardeur par la lenteur de ses moyens d'action, _Stare, Perseverando_, prendre le temps sans le devancer, profiter des circonstances, attendre les occasions, saisir les à-propos, utiliser les volontés, la main légère et sans bruit. Le silence est, après la parole, la seconde puissance du monde, je sais parler et me taire. À défaut de la chaîne d'or qui sort de la bouche de l'Éloquence et va enlacer l'auditeur captivé, j'ai sur les lèvres la flèche acérée et légère qui vole droit au but.
Je n'ai été ni loup ni mouton, ni monarchiste ni républicain, ni marteau ni enclume, ni ministre de Dieu ou du Diable. Libre du joug de la multitude comme de celui des rois, je me suis maintenu dans le juste milieu, à cheval sur le fléau de la balance à faux poids, appuyant tantôt sur un plateau, tantôt sur l'autre, quand leur équilibre menaçait d'être rompu par le glaive ou la croix.
J'ai tenu les fils des pantins et des marionnettes dont les dieux s'amusent; j'étais dans leur secret; seul je savais d'avance ce que le monde devait vouloir plus tard, et je préparais le mot qui allait caractériser l'événement prévu et le fait accompli. Je ne suis plus que le spectateur de la comédie; je la trouve assez intéressante pour la suivre jusqu'à la fin, et ce qu'on peut encore tirer de meilleur d'un vieux diable qui ne veut pas se faire ermite, c'est un souvenir et un conseil.
JEUNESSE
Ma Naissance.
Je suivrai le conseil du satirique:
Pour moi, j'aimerais mieux qu'il déclinât son nom, Et dît: «Je suis Oreste ou bien Agamemnon.»
Je m'appelle Charles-Maurice Talleyrand-Périgord, et je suis né à Paris, le 2 février 1754.
Il serait puéril de vouloir accréditer une fable adoptée sans autre examen. Ce n'est pas à la suite d'un accident, d'une chute vers l'âge d'un an, que je restai estropié, boiteux, infirme pour toute la vie. J'apportai cette difformité héréditaire en venant au monde avec un pied arrondi en sabot de cheval, auquel on donne le nom de pied-bot _équin_.
J'étais l'aîné de la famille, destiné à en être le chef, avec les titres, biens et privilèges que me conférait le droit d'aînesse; mais toutes les espérances placées sur ma tête étaient détruites par mon infirmité. Ne pouvant entrer droit dans la vie par la haute porte des Armes, il fallut me courber pour passer sous la porte basse de l'Église; au lieu de perpétuer mon nom et ma race, je fus voué à la stérilité.
Ma famille me considéra dès lors comme un être de rebut, un objet de dégoût et d'humiliation. Mon père était au service, ma mère avait une charge à la Cour; personne ne voulut me voir. On m'abandonna à la négligence d'une nourrice dans un faubourg de Paris, où je fus oublié pendant plus de quatre ans.
Mon Enfance.
À Sparte, difforme et chétif, on m'aurait noyé comme un vilain chat; mais le chat a sept vies, et j'ai vécu longtemps, comme Voltaire, oui, «_Comme Voltaire_», les dernières paroles énigmatiques de Talma avant d'expirer.
Des mains de la nourrice du faubourg, on m'expédia en Périgord, chez ma grand'mère, bonne femme qui me gâta comme son chat et son perroquet.
À la fin de ce second exil, on m'interna au collège d'Harcourt, avec l'ordre formel de me préparer à l'état ecclésiastique. C'est là que je commençai mes études, continuées à Reims, sous la direction de mon oncle, qui occupait le siège archiépiscopal, puis à Saint-Sulpice, où je passai trois ans, et terminées à la Sorbonne deux ans plus tard, en 1777.
Personne ne consulta, je ne dirai pas ma vocation, mais mon goût, ma préférence; on disposa de moi comme d'un être sans volonté et sans avenir. Quelle valeur peut avoir un engagement que j'ai subi sans l'accepter, dans une carrière imposée comme une disgrâce par une famille marâtre, une loi odieuse, une société décomposée?
J'aurais peut-être été sensible si on m'avait traité comme un enfant, et cette première expérience fait que je n'ai jamais eu le regret de n'avoir pas connu le sentiment de la paternité.[2]
[Note 2: On sait que Talleyrand est le père naturel du comte de Flahaut, qui eut un fils de la reine Hortense, le duc de Morny.
Le duc avait pour armes parlantes une moitié d'Aigle et un Hortensia brisé, avec cette devise: «_Tais-toi, mais souviens-toi._»
Cette filiation lui permettait de dire: «J'appelle mon père, Comte; ma fille, Princesse; mon frère, Sire; je suis Duc, et tout cela est naturel.»]
Mes parents n'ont eu pour moi aucune affection, aucune tendresse, ni même ce soin de prévoyance qu'on a pour les plus humbles de ce monde et les plus disgraciés de la nature. Je ne veux accuser personne de cette indifférence; mais je ne puis m'empêcher de constater que l'homme a le privilège de toutes les vanités. On admire comme des vertus rares, des actions héroïques, le dévouement maternel, par exemple, les dons instinctifs qu'on ne daigne pas même remarquer chez les animaux, auxquels on refuse une âme. Quelques pouces de plus ou de moins font un nain ou un géant, quelques idées, un _caput mortuum_ ou un génie, le génie, un peu de phosphore dans une boite qui n'est pas même en ivoire. Au moral comme au physique, les hommes donnent ainsi leur mesure, et je ne fais que me servir de leur aune pour les toiser.
Depuis l'heure de ma naissance, je n'avais pas couché sous le toit de ceux à qui je la devais. Ils avaient banni et renié leur enfant, ils ne l'avaient pas connu. Quand il me fut accordé de paraître devant ma famille, on me reçut plus froidement qu'un étranger déplaisant dont on est obligé de subir la présence. Jamais je n'ai entendu une parole affectueuse, reçu une caresse, une marque de pitié, un témoignage de consolation. Tout était morne dans cette demeure inhospitalière, glaciale comme l'accueil de ses maîtres.
Voilà toute mon enfance et toute ma jeunesse.
Je compris tout de suite que prier, pleurer, gémir, se plaindre, serait également lâche, et de plus inutile. Mon infirmité me condamnait presque à la solitude cellulaire. Incapable de rester debout sans fatigue et sans faiblesse, je ne pouvais me mêler aux jeux et aux exercices des récréations. Seul, à l'écart, oublié de ma famille, dédaigné de mes condisciples, je grandissais, ou plutôt je vieillissais avant l'âge dans le silence et l'abandon. L'âme humaine ne fleurit pas à l'ombre, la mienne se replia, sans air et sans soleil. Mon intelligence voilée, nourrie d'études arides, était semblable à la surface assombrie d'un lac mort reflétant le ciel comme un miroir d'acier; ma seule distraction était la lecture; je lisais beaucoup, mais sans ordre et sans méthode, des romans, des voyages et des Mémoires.
Mon enfance abandonnée s'était écoulée chez la nourrice d'un faubourg de Paris et la vieille grand'mère d'un coin de province; ma jeunesse maladive et mélancolique s'étiola dans la retraite des séminaires, comme une fleur pâle desséchée entre les feuilles jaunies d'un livre d'heures. L'ennui ne se raconte pas.
La vie est une pensée de la jeunesse exécutée par l'âge mûr. Les premières impressions laissent une empreinte ineffaçable au coeur de l'homme. Dans cette situation, le coeur se brise ou se bronze; il fallait mourir de chagrin ou s'engourdir, de manière à ne plus rien sentir de ce qui me manquait.
Qu'est-ce que ce monde? Pourquoi y suis-je? Qu'ai-je à y faire? Si je meurs, qui me regrettera? Ma mort exaucerait peut-être quelque voeu secret. Les Pères ont fait de la _Désespérance_ le huitième péché capital. Acteur ou spectateur, il vaut la peine de vivre, ne serait-ce que par curiosité. Je sens une haine froide, implacable; je la nourris et je la cultive comme une fleur vénéneuse dont les racines plongent au plus profond de mon âme empoisonnée; je me vengerai, mais la vengeance est un mets divin qui se mange froid.
L'homme a trois caractères: celui qu'il montre, celui qu'il a et celui qu'il croit avoir.
Je me suis refait seul, corps et âme; j'ai pétri de mes propres mains l'argile dont j'étais formé, et j'ai distillé l'essence qu'elle renfermait. J'ai forgé l'_æs triplex circa pectus_ du stoïcien, je l'ai recouvert d'une surface de glace polie, sans transparence, et cette cuirasse est si étroitement soudée à ma chair que je ne pourrais l'enlever qu'avec elle. J'ai refoulé et concentré mes sentiments dans mon coeur, comme j'ai accumulé et condensé mes idées dans ma tête, puis j'ai semé l'ivraie pour étouffer le bon grain. J'ai dépouillé le vieil enfant au point que tout ce qui est humain m'est étranger, et je me suis endormi par indifférence naturelle, par système et par habitude. Si quelque velléité sentimentale semble vouloir se réveiller et troubler cette implacable sérénité d'égoïsme, je m'empresse de l'exorciser pour en être dépossédé, et je me suis pétrifié dans l'eau bénite.
Je me suis fait ainsi une âme artificielle, une seconde nature d'abord superposée à la première, puis si bien fondue et identifiée avec elle que je n'aurais pu les dédoubler, et qui a fini par étouffer et absorber la véritable. Les sentiments vrais me sont devenus tellement étrangers que je les considère avec la curiosité d'un botaniste qui a étudié la nature dans les serres et les herbiers du _Museum_, et pour qui les fleurs vivantes des champs et des bois sont inconnues. Il m'est resté cependant un coin vulnérable, une sensibilité particulière et délicate dont je n'ai pu me défaire. La souffrance me répugne, la misère me dégoûte, tout ce qui est laid et vulgaire m'inspire une insurmontable répulsion.
Je pense souvent à ce mot de madame de Rémusat: «Bon Dieu! quel dommage que vous vous soyiez gâté à plaisir! car, enfin, il me semble que vous valez mieux que vous.»
Oui, je valais mieux que moi quand j'étais encore de chair, avant l'engourdissement, et j'avais quelques bonnes qualités, puisque je les ai supprimées.
Cette insouciance d'âme, cette glace du coeur, cette insensibilité, cette indifférence, cet ennui universel des hommes et des choses, en m'affranchissant des autres, m'a dégoûté de moi-même au point de ne pas y prendre beaucoup d'intérêt. Ces principes négatifs du bien et du mal font que rien au monde ne me semble mériter une pensée sérieuse et la peine d'un effort; aucune ambition réalisée ne vaut le prix qu'elle a coûté. Ils sont cause aussi que je n'ai jamais éprouvé de grandes joies ni de grands chagrins; aucune perte ne m'a sensiblement affligé, et je n'ai jamais vivement regretté quelque chose; mais si je n'ai point assez aimé, je ne me suis guère aimé non plus.
Je veux bien convenir que j'eus tort. Il eût peut-être mieux valu souffrir et conserver des facultés de sentir; car la douleur est préférable à l'insensibilité de l'existence végétative, qui rappelle la réponse de Le Nôtre à Innocent XI: «Donnez-moi des passions; c'est le stimulant sans lequel on ne peut faire de grandes choses.»
Sur le tard, j'ai douté des principes de ma philosophie, après en avoir pesé les avantages et les inconvénients. En toutes choses, il y a du pour et du contre. Faut-il attribuer ce symptôme de faiblesse à la décroissance progressive de la force vitale, à l'humiliation des facultés intellectuelles moins actives contre l'ennui qui creuse jusqu'au tuf une âme indifférente, un coeur froid, un esprit blasé, un corps chétif et débile? Je ne saurais trop le dire. La lame qui a subi la double trempe de la glace théologique et du feu charnel redresse son fourreau; mais l'abstraction des qualités morales a laissé des vides, des lacunes au fond d'une vie décolorée, pleine d'amertume et de désenchantement. Aussi, je n'érige pas mon système personnel en principe absolu pour ceux qui seraient tentés de l'imiter. J'ai toujours considéré l'inertie comme une vertu et l'activité comme un vice, et je ne fais aucune dépense de l'énergie qui tend les ressorts des nerfs et de la réflexion; de là une indolence de corps et une paresse d'esprit que rien ne peut réveiller ou exciter, et je me sens aussi incapable d'un mouvement passionné que d'un exercice violent. Quand j'ai l'air de perdre du temps, c'est que j'attends l'occasion; je suis prêt et sûr d'agir à l'heure où elle passe.
À la suite de cette métamorphose de mon être, j'arrivai à me dominer, à me commander, à me posséder entièrement. Je me suis fait une âme que les passions ne peuvent émouvoir, un front qui ne rougit jamais, un oeil qu'aucune vision ne trouble, un masque de sphinx impassible que rien n'altère et ne fait sourciller. Avec cette armure sans défaut, rayée, criblée, bosselée, mais non entamée, j'ai été maître de moi, des autres et de l'univers; réfractaire aux poisons, comme Mithridate, j'avalais les couleuvres et les vipères, les crapauds et les scorpions comme des dragées. Dans la représentation officielle ou dans le commerce privé, je n'étais pas un acteur jouant un rôle sur le théâtre et, rentré dans la coulisse, essuyant son fard, dépouillant son costume et reprenant sa personnalité; le comédien s'était incarné dans l'homme; je changeais de peau, mais je restais serpent.
Je voulus arriver à la discipline parfaite, celle du corps comme celle de l'âme. Le corps est une machine obéissante quand on ne lui demande qu'un fonctionnement régulier; j'y suis parvenu par une application soutenue, avec la constance de la volonté.
Si je ne m'amuse guère, je ne m'ennuie jamais; je suis de ces âmes à la Montaigne qui se font compagnie à elles-mêmes. Toutes les fois qu'il m'est arrivé de m'entendre dire, en sortant d'un salon: «Vous êtes-vous bien ennuyé?» j'ai répondu invariablement: «Non, j'y étais.»
À défaut de passions, d'émotions, de sensations, j'ai cherché des armes contre cet Ennui, qu'un poète appelle le signe le plus éclatant de la grandeur de l'homme, le plus noble attribut de la nature mortelle. J'en ai trouvé trois: La Politique, les Femmes, le Jeu. Rien ne peut m'intéresser ou me distraire, en dehors de ces trois Vertus peu théologales qu'on peut appeler l'_École de l'immoralité_.
Ce que j'admire chez Scarron, ce raccourci de la misère humaine, ce n'est pas son esprit, tout le monde en a, c'est sa belle humeur, chose rare et précieuse entre toutes. Les Stoïciens niaient la douleur; lui s'en moquait, comme du reste, ce qui est l'essence suprême de la philosophie. J'ai tout appris, même à souffrir; mais la gaieté, la joie, le plaisir, ne peuvent s'acquérir à aucun prix et par aucun moyen.
J'avais un condisciple qui, sous ce rapport, n'engendrait pas la mélancolie. Tout lui apparaissait sous des aspects comiques et, entre mille, j'en citerai quelques traits empruntés à la Bible ou aux textes sacrés.
Pendant la leçon, comme il traduisait à haute voix le chapitre de la Création, il s'étonna que Dieu se fût reposé le septième jour, comme s'il était fatigué. Il ne comprenait pas non plus qu'il eût créé l'homme à son image, puisqu'il y en avait de si laids.
Une autre fois, il tourna deux feuillets de son livre et se mit à expliquer couramment: _Dieu créa la première femme... elle était goudronnée en dedans_. Passant ensuite au Déluge, où Noé embarquait un couple de tous les animaux, il s'interrompit en disant au professeur: «_Monsieur, je crois qu'il y avait plus de deux puces dans l'arche_».
Il faisait des réflexions peu orthodoxes, par exemple sur ce vers:
_L'enfer_, comme le ciel, _prouve_ un Dieu juste et _bon_.
Comme il soutenait la thèse qu'on devrait plutôt prier Dieu sur une échelle qu'à genoux, le professeur lui dit avec douceur: «_Prenez-vous Dieu pour un sourd?_»
C'était un aimable compagnon, qui a dû faire un bon curé de campagne à Meudon.
Cette note du Père Anselme, mon professeur de Théologie, renferme l'horoscope de ma destinée: