La Confession de Talleyrand, V. 1-5 Mémoires du Prince de Talleyrand
Chapter 12
Du Voltaire, doucement. C'était ma représentation d'_Irène_; mais le peuple n'en était pas pour dételer mes chevaux et traîner ma voiture. Voltaire pouvait dire: _Est deus in nobis_. Sa vie fut un combat et la mienne une partie de whist; il a assisté à son apothéose et est entré vivant dans la postérité; je suis rentré fourbu dans mon hôtel, escorté par les insulteurs qui accompagnent tous les chars de triomphe. Châteaubriand a dit: «_C'est à dégoûter de l'honneur_»; et Royer-Collard: «_C'est à dégoûter de la vertu._» J'ajouterai: «C'est à dégoûter des _Éloges._»
La dernière scène.
Quand l'éternel laboureur trace ses sillons, il en creuse plus au coeur qu'au visage, et on dit que le coeur n'a pas de rides, parce qu'elles sont invisibles. C'est un aphorisme aussi commode qu'il est faux. On devrait composer un dictionnaire avec un choix de ces expressions ridicules, flatteuses et mensongères, comme toutes les fausses monnaies; elles circulent librement dans le monde, où la vraie se cache et se garde précieusement, car les hommes dans leurs marchés, leurs trafics et leurs spéculations, acceptent encore assez volontiers de l'or pur contre du cuivre plus ou moins bien doré. Oui, l'homme vieillit tout entier, et le coeur se dessèche plus vite que le parchemin du visage.
Quand les passions sont amorties, les ambitions éteintes, les plaisirs défendus, quand on ne peut plus commettre ni crimes ni fautes, on a l'air d'être bon et on n'est qu'usé; ce _démon de Retz_ était devenu _ce bon cardinal_, et de Maistre pourrait aujourd'hui m'appeler dans un autre sens «_ce bon sujet de Talleyrand_.» Si, au déclin de la vie, à cette limite qu'on appelle la seconde enfance et qui n'en a que la faiblesse, le coeur du vieillard semble s'amollir, bien loin d'y voir un retour à la tendresse, on n'y observe que l'humiliation des facultés. C'est là le signe indélébile de la déchéance humaine, le sceau de sa misère. Il y a des trésors de générosité dans la jeunesse; les trésors des vieillards sont d'un autre métal.
On me tourmente beaucoup pour prendre mes dernières dispositions.
Sieyès est mort il y a deux ans, fidèle au Tiers et à la Révolution; il n'était pas de l'ordre de la Noblesse et du Clergé, et chacun prêche pour son saint; mais je n'ai jamais renié mes dieux, Voltaire et la Révolution française.
Je sens que je dois me mettre mieux avec l'Église. Ces temps derniers, la duchesse de Dino, souffrante à la campagne, a demandé les sacrements, et la trouvant passablement, je m'en étais étonné: «_Que voulez-vous, c'est d'un bon effet pour les gens._» Cette réponse m'a rappelé un mot heureux de Rivarol: «_L'impiété est la plus grande des indiscrétions._» Il est vrai qu'il n'y a pas de sentiment moins aristocratique que l'incrédulité, et Montrond rit d'avance de ce qu'il appelle «un miracle entre deux saintes.»
Dans cette pensée, j'avais invité à dîner l'abbé Dupanloup, et ma nièce m'apprit que ce jeune prêtre s'était excusé, sous le prétexte qu'il n'était pas homme du monde. «Ma chère enfant, lui dis-je, cet homme ne sait pas son métier.»
L'abjuration des erreurs est facile; ce qui l'est moins, c'est leur réparation effective. Heureusement l'Église a le privilège de digérer le bien mal acquis, et en rentrant dans le giron de cette bonne mère, je garderai le mien.
Je refermerai le dernier cercle religieux comme les autres, et je finirai comme j'ai commencé. Le projet de ma soumission au Pape a été approuvé, et elle portera la date de l'_Éloge de Reinhard_. Qu'on me laisse donc en repos; on peut être tranquille, je jouerai ma dernière scène convenablement et à propos; je ferai le nécessaire quand le moment sera venu, et je mourrai en homme qui sait vivre. Nous n'en sommes pas encore là; je ne me suis jamais pressé et je suis toujours arrivé à temps.
Ne baissez pas le rideau, la farce n'est pas finie:
_Coetera desiderantur._
Paris, Mars 1891.
FIN
TABLE
AVERTISSEMENT
MA CONFESSION Pourquoi j'écris mes Souvenirs
MON BRÉVIAIRE L'École des Diplomates
JEUNESSE Ma naissance Mon enfance
VOLTAIRE
LE CERCLE DE MME DU BARRY L'Assemblée des Notables
LA RÉVOLUTION FRANÇAISE Les États-Généraux La Messe de la Fédération Mirabeau
ANGLETERRE
AMÉRIQUE
LE DIRECTOIRE Madame de Staël Madame Grand
BONAPARTE La Campagne d'Égypte Ma Fortune Le Dix-huit Brumaire Montrond Le Consulat La Malmaison Mes Crimes Le Duc d'Enghien
NAPOLÉON Le Mariage impérial L'Épée et la Plume Séparation Comoedia Tragoedia L'Invasion
LA RESTAURATION Maubreuil
LE CONGRÈS DE VIENNE
LES CENT-JOURS Le Roi Nichard L'Hôtel Talleyrand Le Grand Bourgeois
CHARLES X
LA MONARCHIE DE JUILLET La Conférence de Londres
RETRAITE L'Éloge de Reinhard La Dernière scène
ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE BAGNY