La Confession de Talleyrand, V. 1-5 Mémoires du Prince de Talleyrand

Chapter 1

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[Note: Définition de "cant": Mot anglais signifiant, entre autre, le jargon d'un monde affectant l'apparence d'une haute religion ou d'une haute sévérité de moeurs.]

LA CONFESSION

DE

TALLEYRAND

1754-1838

C'est là le vrai Talleyrand. (_Le Figaro_, 7 mars 1891.)

PARIS L. SAUVAITRE, ÉDITEUR LIBRAIRIE GÉNÉRALE 72, BOULEVARD HAUSSMANN, 72

1891 Tous droits réservés.

ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE BAGNY

AVERTISSEMENT

La _Confession de Talleyrand_ a été composée avant la publication de ses _Mémoires_; le _Figaro_ en a donné des fragments anecdotiques dans son _Supplément littéraire_ du 7 mars 1891, et l'Épigraphe du journal résume l'esprit du livre: _C'est là le vrai Talleyrand_.

Le lendemain, le _Figaro_ publiait la lettre suivante de M. de Broglie:

Monsieur, je lis dans le _Supplément du Figaro_ de ce matin, 7 mars, un article intitulé: _Confession de M. de Talleyrand au diable_ et signé TALLEYRAND.

Ce document n'a aucun caractère d'authenticité. Vous me permettrez d'en avertir vos lecteurs, bien que je croie qu'ils n'ont pu se faire d'illusion à cet égard.

Veuillez, etc. BROGLIE 7 mars 1891.

Cette lettre était suivie de ce commentaire du _Figaro_:

M. le duc de Broglie nous semble prêter un peu trop de naïveté à nos lecteurs. Tout le monde a parfaitement compris que nous avons publié un simple pastiche, fruit de longues recherches à travers les bibliothèques d'histoire et de mémoires, et composé avec des extraits de tout ce qui a été écrit par et sur Talleyrand.

Il n'entrait pas dans la pensée de l'auteur de donner la _Confession de Talleyrand_ comme un manuscrit original. Cette curiosité littéraire n'était pas non plus son premier ouvrage en ce genre, et si la Comédie-Française avait joué, comme elle l'avait promis, _Le Mariage d'Alceste_, comédie qu'on a appelée _Le Sixième acte du Misanthrope_, on aurait trouvé tout naturel qu'après un pastiche en vers de Molière, il ait eu la fantaisie de composer un pastiche en prose de Talleyrand. Mais puisque M. de Broglie a cru devoir enlever cette illusion au public, qui en a si peu, nous profiterons à notre tour du droit de réponse pour éclairer la question.

Les _Mémoires de Talleyrand_ devaient paraître trente ans après sa mort, c'est-à-dire, le 17 mai 1868. L'ajournement indéfini de leur publication mit les chercheurs sur la piste de tous les documents qui pouvaient donner quelque aliment à la curiosité du public, et à défaut des _Mémoires_, la vie et la carrière du diplomate ont été divulguées sous toutes les formes d'études historiques, littéraires et biographiques, ou de révélations personnelles.

Un article du _Times_, du 29 mai 1890, fut reproduit dans le _Figaro_ du 30 mai, précédé de la note suivante:

M. de Blowitz publie dans le _Times_ un article fort intéressant sur les _Mémoires de Talleyrand_. Son but est non pas de déflorer le dépôt dont M. le duc de Broglie a reçu la garde après feu Andral, mais de prouver, par quelques citations qui seront continuées, que les détenteurs de ces fameux mémoires ne sont plus les maîtres d'en priver leurs contemporains. H. de Blowitz a-t-il eu connaissance du manuscrit de ces _Mémoires_ qui existe, paraît-il, en Angleterre, et dont une copie seulement existe et France? Cela semble probable. En tout cas, son initiative nous permet de fournir des indications précises sur une oeuvre qui sollicite depuis si longtemps la curiosité des lettrés.

L'indiscrétion du _Times_ eut pour effet de provoquer une protestation de M. de Broglie, où il annonça enfin l'apparition des _Mémoires de Talleyrand_. Cette note fut suivie de la lettre suivante, insérée dans le _Figaro_:

La publication de fragments des Mémoires de M. de Talleyrand, faite dans le numéro du _Times_ du 20 mai et reproduite dans le numéro du _Figaro_ du 30, a donné lieu à divers commentaires dans les organes de la presse.

Vous avez déjà bien voulu protester, au nom des légataires des papiers de M. de Talleyrand, contre la forme donnée à cette publication.

Quelques éclaircissements de plus, à cet égard, me paraissent indispensables, et je vous serais obligé de les porter à la connaissance de vos lecteurs.

Tous les papiers de M. de Talleyrand ont été légués par lui à sa nièce, madame la duchesse de Dino, qui les a transmis par testament à M. de Bacourt, ancien ambassadeur, qui avait rempli le poste de premier secrétaire pendant l'ambassade du prince à Londres. M. de Bacourt, à son tour, les a légués à MM. Andral et Chatelain, et M. Andral m'a désigné comme légataire de la part de cette propriété qui lui appartenait.

Aucune partie de ce legs n'a pu en être distraite sans le consentement des propriétaires.

Nous ignorons donc absolument, M. Chatelain et moi, quelles peuvent être la nature et l'origine du manuscrit dont l'auteur de l'article du _Times_ a eu connaissance.

Tous ceux qui ont été en relation avec M. de Talleyrand lui-même ou ses héritiers savent que beaucoup des papiers du prince avaient été dérobés, de son vivant, par un secrétaire infidèle qui, ayant acquis l'art de contrefaire habilement son écriture, ne s'est pas fait scrupule de les altérer et d'y mêler des pièces entièrement fausses.

Le fait est rapporté avec des détails tout à fait exacts dans le fragment des Souvenirs de M. de Barante inséré dans le numéro du 15 mai de la _Revue des Deux-Mondes_, et il suffit pour mettre les lecteurs en garde contre tous les documents de source inconnue qui pourraient être mis en circulation sous le nom de M. de Talleyrand.

D'ailleurs, les dispositions testamentaires de M. de Talleyrand sont si explicites qu'aucun de ses papiers ne peut être publié sans le concours de ses légataires. Tout essai de publication de ce genre serait légalement interdit.

BROGLIE. 2 juin 1890.

_Grand' Maman_,--c'est le nom du _Times_ dans la Cité,--n'a pas l'illusion de croire qu'il a eu la primeur des _Mémoires de Talleyrand_. Bien d'autres avant lui ont eu cette bonne fortune, et les _Mémoires de Madame de Rémusat_ en ont donné un avant-goût.

La constante préoccupation du Prince-diplomate a été le _kant_ anglais: «_Je n'ai qu'une peur, c'est celle des inconvenances._» Cette crainte, _Canaille, tant qu'on voudra, mauvais genre, jamais_, a été le principe de ses actes et la règle de sa vie, et sa fin ne l'a pas démentie: «M. de Talleyrand est mort en homme qui sait vivre.»

Il était facile de prévoir que ses _Mémoires_ montreraient une figure de cire, le masque blafard du comédien politique sur la scène et du courtisan gentilhomme en costume de cour, engoncé dans l'entonnoir blanc d'un vaste col émergeant de la haute cravate du Directoire, comme un bouquet fané dans son cornet de papier, avec la grimace figée d'un singe sacerdotal, la pose disloquée d'un clown glacial, arrangé, coiffé, grimé, la quille raide devant l'histoire et la postérité, sur le seuil du vingtième siècle. Cette prévision s'est réalisée, et ces souvenirs du Vétéran de la diplomatie ne sont autre chose que le Mémorial des cours européennes, le Bulletin des cabinets et les Annales des chancelleries.

Si on veut connaître Talleyrand, il ne faut pas le chercher dans la _Copie_ de ses _Mémoires_, il n'y est pas, et il ne sera pas davantage dans le _Manuscrit autographe_, s'il se retrouve, mais dans les Mémoires et les Souvenirs de ses contemporains, qui l'ont connu et qui l'ont jugé. C'est là que nous l'avons découvert, comme on peut s'en assurer en consultant les ouvrages suivants:

_Extraits des Mémoires de Talleyrand_ (Apocriphes). Paris, 1838.--_Mémoires tirés des papiers d'un Homme d'État._--_Mémoires_ de Châteaubriand, Beugnot, Madame de Rémusat, Rovigo, Roederer, Mio de Mélito, Guizot, etc.--Méneval, _Napoléon et Marie-Louise_.--Capefigue, _Les Cent-Jours_ et _Les Diplomates européens_.--Divers historiens: Louis Blanc, _Histoire de dix ans_; Thiers, _Le Consulat et l'Empire_, etc.--Barante, _Études historiques_.--Mignet, _Notices et Portraits. Éloge académique de M. de Talleyrand_.--Salle, _Vie politique du Prince de Talleyrand_.--Dufour de la Thuilerie, _Histoire de la vie et de la mort du Prince de Talleyrand_.--L. Bastide, _Vie politique et religieuse de Talleyrand_.--F. D. Comte de ***, _Le Prince de Talleyrand_.--Gagern, _Ma part dans la politique, Talleyrand et ses rapports avec les Allemands_.--Lamartine, _Cours familier de littérature, M. de Talleyrand_.--Sainte-Beuve, _Monsieur de Talleyrand_.--Sarrat et Saint-Edme, Loménie, Rabbe, etc.--_Le Prince de Talleyrand et La Maison d'Orléans._--Le _Journal de Thomas Raikes_, Londres, 1857.--_Essai sur Talleyrand_, par sir Henry Lytton-Bulwer, etc.

Dans sa _Confession_, il se laisse voir en déshabillé, en _chenille_, tel qu'il est, à visage découvert et en pleine lumière, et non comme il se présente, maquillé, dans le demi-jour discret d'un salon de douairière. À côté de l'histoire morte, solennelle et menteuse des _Mémoires_, elle offre la chronique vivante, naturelle et vraie des confidences; il dit tout ce qu'il devait taire, il révèle tout ce qu'il devait tenir à dissimuler, en vertu de son principe d'hygiène: «_Le grand jour ne me convient pas._»

Ce n'est pas seulement le pastiche d'une Autobiographie, c'est le Roman mouvant et vivant des Hommes et des Choses du dix-huitième et du dix-neuvième siècles, au milieu desquels il a vécu, de 1754 à 1838, de Louis XV à Louis-Philippe. C'est aussi la notation historique de la partie d'échecs jouée sur le damier européen par la France républicaine contre la coalition des monarchies, dans une série de combinaisons présentées sous une forme substantielle et condensée, claire et rapide, qui marquent à vol d'oiseau tous les jalons de l'histoire contemporaine, toutes les phases de la carrière accidentée et les évolutions de la vie politique de Talleyrand.

Si la _Confession de Talleyrand_ n'est pas authentique, elle a pour elle une qualité qu'il serait difficile de lui contester, l'exactitude, la vérité et la franchise de son origine. C'est une mosaïque composée d'éléments épars de toutes les couleurs, rassemblés, groupés et fondus dans un dessin général, de façon à produire le trompe-l'oeil d'une _Autobiographie_; il a paru d'un relief assez saisissant pour être offert aux lecteurs du _Figaro_ sous le pavillon de TALLEYRAND, et la lettre de M. de Broglie n'aura d'autre résultat que de provoquer le développement de cette _Préface_, où l'auteur se serait borné à avertir le lecteur d'un procédé littéraire en usage chez les écrivains anciens et modernes.

On refuse donc à la _Confession de Talleyrand_ un caractère d'_authenticité_ à laquelle l'auteur n'a jamais songé; il aurait, en vérité, trop beau jeu pour contester cet avantage aux _Mémoires du Prince de Talleyrand_.

La presse, qui est l'arsenal de l'opinion publique, a constaté la déception profonde qui a suivi leur apparition, et ce n'était vraiment pas la peine de laisser moisir pendant cinquante-trois ans ces lourds et indigestes tomes plus ou moins historiques.

Après avoir roué ses contemporains pendant sa vie et essayé de rouer Dieu lui-même le jour de sa mort, Talleyrand n'a pas roué les hommes d'un siècle trop vieux pour le lire; mais on peut dire qu'il les a profondément ennuyés, ce qui doit être compté comme une suprême mystification de ce _Mercadet_ diplomatique surfait, que Châteaubriand a démasqué, percé à jour et marqué d'infamie.

Non seulement ses _Mémoires_ sont insignifiants et vides, sans valeur et sans intérêt; mais ils sont faux. Ils commencent par un mensonge parfaitement inutile sur son infirmité, qu'on ne lui aurait assurément pas reproché de passer sous silence.

Et non seulement ils sont faux, mais ils ne sont pas _authentiques_, et nous usons simplement du droit d'historien pour résumer la polémique générale des journaux par les Questions suivantes:

M. de Broglie a-t-il le _Manuscrit autographe_ des _Mémoires de Talleyrand_?

Non. Il est le légataire d'un legs qui n'existe que sous bénéfice d'_authenticité_, ou qui n'existe pas du tout.

Le Manuscrit autographe de Talleyrand existe-t-il?

On l'ignore.

Quel est le Manuscrit dont le _Times_ a donné des fragments? Quel en est le détenteur qui l'a communiqué? Pourquoi la publication a-t-elle été interrompue?

Mystère.

Les _Mémoires_ ont été imprimés d'après une _Copie_ de la main de M. de Bacourt, formant quatre volumes reliés en peau.

M. de Bacourt a-t-il transcrit le _Manuscrit autographe_, le texte original? Sa copie est-elle complète, fidèle et littérale? Est-ce une version tronquée, arrangée et interprétative?

Cruelle énigme.

M. de Bacourt a-t-il détruit le Manuscrit autographe de Talleyrand? De quel droit, en vertu de quelle disposition?

Dans cette hypothèse, c'est que la copie n'était pas conforme à l'original, et qu'il en faisait ainsi disparaître la preuve.

On sera bien avancé quand on aura contemplé, dans une Bibliothèque, les quatre volumes en peau de l'écriture de M. de Bacourt. Ils doivent être tenus en suspicion tant qu'on ne pourra pas collationner sa _Copie_ avec l'_Original_ de Talleyrand.

Voilà ce qu'il faut savoir et ce qu'on ne dit pas. Voilà la Question, et il n'y en a pas d'autre.

Les _Mémoires de M. de Bacourt_ n'intéressent personne; ce ne sont pas là les _Mémoires de Talleyrand_. M. de Broglie répond à cela: «_La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a._» Erreur: _Elle donne ce qu'elle n'a pas ou ce qu'elle n'a plus_. Le manuscrit autographe, c'est le _Capital_; la copie, ce n'est pas même l'usufruit ou le revenu.

D'où je conclus que si la _Confession de Talleyrand_ n'est pas _authentique_, les _Mémoires du Prince de Talleyrand_ le sont encore moins.

Lamartine a dit sentimentalement:

Son cercueil est fermé, Dieu l'a jugé, silence!

Ce silence, est-ce bien Talleyrand qui vient de le rompre? C'est à lui qu'on doit la formule devenue un axiome de loi: _La vie privée doit être murée_.

La mort ne l'est pas.

LA CONFESSION DE TALLEYRAND

MA CONFESSION

Pourquoi J'écris Mes Souvenirs.

J'écris ces Souvenirs intimes pour moi, pour mon agrément, je dirais pour nuire à l'histoire de mon temps, et peut-être à la mienne, s'ils étaient destinés à me survivre; mais ils disparaîtront avec moi.

On m'a rapporté un mot de mon voisin de campagne, le Grand Bourgeois, M. Royer-Collard: «_Monsieur de Talleyrand n'invente plus, il se raconte._» Si j'ai inventé, je n'en tire aucune vanité, et à l'âge auquel je suis arrivé, on ne vit guère que de souvenirs.

J'aime à raconter, je radote même assez volontiers, et mademoiselle Raucourt l'a fort bien dit au foyer de la Comédie-Française: «Si vous le questionnez, c'est une boite de fer-blanc dont vous ne tirerez pas un mot; si vous ne lui demandez rien, bientôt vous ne saurez comment l'arrêter, et il bavardera comme une vieille commère.» À la bonne heure, voilà qui est franchement dit; mais je me permettrai de citer l'opinion de Dumont, qui écrivait à madame R. que j'étais «délicieux en voyage dans le petit espace carré d'une voiture fermée.»

Si ces notes étaient seulement destinées à me raconter, je les mettrais au jour; mais je n'en recueillerai ni la louange ni l'injure, et je n'ai jamais été mon propre thuriféraire.

Cependant ce n'est point sans une secrète satisfaction que je donnerais la clef de l'énigme de ma vie. Si l'hypocrisie venait à mourir, la modestie devrait prendre au moins le petit deuil.

Un doute m'arrête. Si je dis la vérité, qui voudra me croire? J'ai eu plus d'une fois l'occasion d'en faire l'expérience, et je songe à l'exorde du discours de Tibère au sénat romain: «Dois-je le dire? Comment le dire? Pourquoi le dire?»

Ma vie, au cours d'une longue carrière fournie jusqu'au bout sans arrêt, sans trêve, sans repos, agitée par une série ininterrompue de révolutions, a été si intimement liée aux événements que ma biographie sera la Chronique de l'Europe, et il est à remarquer que les événements historiques étonnent plus ceux qui les lisent que ceux qui en ont été les témoins, comme les souvenirs émeuvent davantage que les faits. Mais ce monde est un cercle vicieux; tout finit et tout recommence; on jouera toujours la même pièce, en politique comme en amour, avec d'autres décors et d'autres personnages. Les hommes et les choses ont changé avec moi depuis le temps où j'avais toutes mes plumes; j'en ai laissé un peu partout, des blanches et des noires, et il ne m'en reste plus guère qu'une pour en parler. Malgré tout, je ne me plaindrais pas d'avoir des souliers percés si j'avais les jambes d'aplomb, de manquer de pain si j'avais de l'appétit, d'être sans un sou vaillant si l'avenir était devant moi; enfin je ne me plaindrais de rien ni de personne si je n'avais passé le temps d'aimer.

Plutarque jugeait les hommes illustres, non d'après les actes de leur vie publique, où ils jouent un rôle comme des comédiens sur le théâtre, mais d'après les faits de leur existence journalière, où ils se montrent tels qu'ils sont. C'est ainsi que je me raconterai et que je raconterai les autres, en cicérone impartial d'une galerie où je figure dans une compagnie un peu mêlée, et où il convient de placer chaque portrait à sa place dans le cadre des événements qui vont se dérouler comme un tableau panoramique.

Voici le mien:

Ce jeune abbé de vingt ans est très élégant dans son petit collet; sa figure, sans être belle, est singulièrement attrayante par sa physionomie douce, impudente et spirituelle.

La miniature d'Isabey reproduit assez bien ce portrait à la plume de Madame du Barry.

Mon vrai portrait est celui où j'ai la perruque frisée, les yeux clairs, le nez pointu et retroussé, la lèvre plissée, et le menton sur la dentelle du jabot. C'est moi, _Satanas_[1].

[Note 1: Rien en lui n'était flatteur: une face morte, sans grimace ni sourire, livide et marbrée de taches, sur laquelle se détachaient des sourcils touffus ombrageant le regard perçant de ses yeux gris, le nez en pointe insolemment retroussé, la lèvre inférieure avançant et débordant sur la supérieure, et sa petite figure semblait encore diminuée sous la perruque frisée. Comme il avait mâché beaucoup de mépris, il s'en était imprégné et l'avait placé dans les deux coins pendants de sa bouche. Talleyrand avait la physionomie morale de son portrait.]

Je sais à peu près ce qu'on pourra dire de moi dans un Éloge académique. Les opinions des cours, des salons et des journaux méritent d'être recueillies à titre de matériaux pour cette oraison funèbre:

Le dernier Représentant du dix-huitième siècle. Le Patriarche de la politique. Le Vétéran de la diplomatie. Le Bourreau de l'Europe. Le Singe de Mazarin. Le Sosie du Cardinal Dubois. L'Abbé malgré lui. L'Évêque pour rire. Le Bâtard de Voltaire. La Demi-voix de Mirabeau. Ésope en habit de cour. L'Ambassadeur du Diable boiteux. Le Moutardier du Pape. Le Champion de l'Angleterre. L'Impresario de Napoléon. Le Cicérone d'Alexandre. L'Évangéliste de la Restauration. Le Porte-parapluie de Louis-Philippe, etc.

Mes patrons sont illustres, et le dilemme de Saint Charles Borromée aux évêques aura toujours son application:

«_Aut pares, aut impares_: Si vous êtes capables, pourquoi êtes-vous négligents; si vous êtes incapables, pourquoi êtes-vous ambitieux?»

ARMES: De gueules à trois Lions d'or lampassés, armés et couronnés d'azur, la couronne de prince sur l'écu et la couronne ducale sur le manteau.

DEVISE DE FAMILLE: _Re que Diou_.

Il n'y a de roi que Dieu. Dieu seul est roi. Dieu est le Roi des Rois.

«Rien que Dieu», serait une interprétation erronée.

MA DEVISE: _Par pari refertur_.

La pareille rendue par la pareille.--OEil pour oeil, dent pour dent. À latin grec. Bon chat, bon rat.--C'est le Talion de la Loi de Moïse.

On me donne de l'Altesse. Je suis moins, et peut-être plus; on peut m'appeler Monseigneur, ou mieux, Monsieur de Talleyrand.

J'ai vu treize gouvernements: Louis XV, Louis XVI, la Révolution, la République, le Directoire, le Consulat, l'Empire et les Cent-Jours, le Gouvernement provisoire de 1814, les deux Restaurations, Charles X, et Louis-Philippe, qui me regardait comme un augure. Je me donnai le plaisir de lui dire: «_Hé! hé! Sire, c'est le treizième._» Et je comptais bien ne pas rester sur ce vilain nombre.

Quelque temps avant, j'avais rencontré le général d'Andigné dans un salon, et comme nous échangions quelques souvenirs du temps jadis, on ne disait plus le bon temps, je lui demandai combien de fois il avait été en prison.

--Douze fois.

--C'est précisément le nombre de mes serments; c'est étonnant comme les choses se rencontrent.

Le serment engage les actes et n'engage pas les convictions. C'est une contremarque qu'on prend dans une salle de spectacle afin de pouvoir y rentrer. L'homme absurde est celui qui ne change jamais. Renier une erreur, est-ce une apostasie? Toujours la même tige avec une autre fleur. Le Caméléon est l'emblème de la politique. La Diplomatie a pour devise le _Stylo et Gladio_ des _Commentaires_ de César. Je préférerais une Clef, ou la devise de Ninon: Une Girouette: «_Ce n'est pas elle qui change, c'est le vent._» Toutefois il ne faut pas prendre la Girouette pour une boussole et la Rose des vents pour un tourniquet.

J'ai rendu à César ce qui était à la République et à Louis ce qui était à César. Je ne demande pas de compliment; mais si j'ai servi les pouvoirs sans m'attacher et sans me dévouer, j'ai servi la France sans sacrifier ses intérêts aux gouvernements qui lui donnaient leur étiquette, comme je l'écrivais à Montalivet:

«Ma politique a toujours été française, nationale et raisonnable, selon la nécessité des temps, et j'ai été fidèle aux personnes aussi longtemps qu'elles ont obéi au sens commun. Si vous jugez toutes mes actions à la lumière de cette règle, vous verrez que, malgré les apparences, on n'y trouvera aucune contradiction et que j'ai toujours été conséquent.»

Les rois changent de ministres, j'ai changé de rois.

J'ai toujours tenu mes affaires en ordre et mes comptes en règle, _Doit et Avoir_, c'est de principe. Je ne répondrai pas comme ce ministre à qui on demandait: «_Pardonnez-vous à vos ennemis?--Je n'en ai plus, je les ai tous fait fusiller._» Malgré tout, je ne suis pas en reste avec eux; chaque chose sera dite ici, en son lieu et à son heure. Mais ce n'est pas quand la pièce se joue et que les acteurs sont encore sur la scène qu'il convient d'exposer l'action, de démêler l'intrigue et de démasquer les personnages dont le masque est mieux que leur visage. Aujourd'hui la vérité serait dangereuse pour quelques-uns, scandaleuse pour d'autres, inutile pour tout le monde.

Mes _Mémoires_ suffiront. Il me semble que ma voix est un dernier écho qui résonnera avec une vibration tombale dans la sonorité du vide. Alors le rideau sera tombé sur les comédies sinistres et les tragédies ridicules. On écoutera sans passion ces histoires devenues légendaires dont les acteurs et les témoins auront disparu.