La confession d'un abbé

Chapter 8

Chapter 83,917 wordsPublic domain

Je sentis en effet le sang m'envahir les joues.

--Encore une fois, Gaston, tu es absurde, avec tes suppositions.

--Vrai? dit-il, en se levant et en envoyant des bouffées de tabac au plafond, vous n'avez pas de rendez-vous au jardin, à la bibliothèque, ailleurs, que sais-je? Si tu pouvais te rendre compte de l'étrangeté de votre attitude! Vous vous parliez trop peu devant le monde, il y a quelques jours, pour n'avoir pas trop de choses à vous dire en tête-à-tête; à moins que le dialogue ne soit remplacé par la correspondance. Pendant ce temps-là Reine trouvait bien le moyen de m'extraire des détails sur ton compte. Maintenant elle en sait assez; tu as complété les renseignements... Montre-moi un de ses billets doux!

--Gaston! Gaston!

--Tu t'emportes, parce que je vois dans ton jeu.

--Il n'y a pas de jeu, et je ne m'emporte pas. Je te le répète, mes sentiments pour mademoiselle de Chavanges ne sont pas des mystères pour toi. Dès le premier jour, je te les ai avoués et tu as été le premier à m'encourager.

--C'est possible; mais tu es ingrat.

--Je t'affirme sur l'honneur!...

Il redoubla de gaieté:

--Diable! tu en es là? Tu jures sur l'honneur? En pareille matière, plus un serment est gros, plus il cache de secrets. Quand on offre son honneur pour caution, c'est qu'on est en train d'ébrécher celui...

J'étais indigné:

--Gaston! je te défends de continuer.

--Ah! ah! les choses en sont à ce point? Eh bien, au lieu de me fâcher, je vais te donner un conseil. Tu commets une grande maladresse. Tu me refuses pour allié; prends garde de m'avoir pour adversaire!

--Je veux te garder pour ami.

--C'est en ami que je te parle, en ami de Reine aussi. Pourquoi ne pas recourir à ma vieille expérience? Je vous aiderais; je serais un excellent confident. Vous vous y prenez mal.

Je voulus protester; Gaston m'arrêta d'un geste.

--Quand je te dis qu'on ne peut pas me tromper. J'ai le flair de l'amour. Lorsqu'il commence à fleurir quelque part, je le sens tout de suite, et cela me rend amoureux. Méfie-toi! Je me contenterais de vous voir cueillir la fleur éclose; si tu prétends me la cacher, je la cueillerai pour moi. Tu entends!

--C'est à propos de mademoiselle de Chavanges, que tu parles ainsi? murmurai-je avec stupeur.

--Pourquoi pas? Reine sera une femme comme les autres, plus jolie, plus désirable que bien d'autres! Elle ne voudrait de moi, pour mari, qu'à la dernière extrémité, et que si sainte Catherine la menaçait. Je ne sais pas trop si, à ce moment-là, je me déciderais à l'épouser. Je ne tiens pas à la reconnaissance des vieilles filles; je tiens davantage à la discrétion des jeunes. Sans être présomptueux, je crois que si je le voulais bien... comme je sais vouloir, avec une nature aussi complète que celle de mademoiselle de Chavanges, il ne me faudrait pas beaucoup d'efforts pour la faire rire de ce qui la rend rêveuse, et pour incruster un solide baiser sur cette jolie bouche...

A la grossièreté de ce propos, je me sentis pris d'une fureur sacrée.

--Tais-toi, misérable! C'est abominable de parler ainsi. Pas un mot de plus, où nous nous fâcherons.

J'étais pâle; je tremblais de tous mes membres. Je me croyais tout entier à l'indignation que me causait cette impiété, ce cynisme. Depuis, en repassant mes souvenirs, j'ai compris que ces paroles brutales évoquaient précisément cette scène de tentation, d'ardeur, du fond du jardin qui, pendant une seconde, m'avait fait tenir mademoiselle de Chavanges dans mes bras. Le baiser dont il parlait avec impudence, ne l'avais-je pas souhaité? N'en sentais-je pas encore la fièvre irritante sur la lèvre? Je me croyais scandalisé; je n'étais que jaloux.

Gaston, plus expert que moi, vit mieux dans ma conscience.

--Je te fais venir l'eau à la bouche, me dit-il en ricanant.

Je m'avançai sur lui, sans trop savoir ce que je voulais, agitant la main, la levant.

L'aurais-je frappé? Pour le tuer, peut-être; non pour me contenter d'une insulte.

Il me saisit prestement, fortement, le poignet, sans paraître se défendre, et me maintenant ainsi, en me regardant avec ses beaux yeux qui rayonnaient:

--Encore une fois ne me mets pas au défi!

Il pâlissait à son tour, malgré son air de sang-froid.

--Au défi de commettre un crime? demandai-je solennellement.

--Au défi de te supplanter, d'aller plus vite que toi en besogne. Reine est embarrassée; c'est visible. Tu l'ennuies, autant que tu l'intéresses. Elle ne peut pas te demander d'avoir moins de respect; mais elle souffre d'être une madone. Elle craint de chercher une comparaison... prends garde que je ne la lui offre... Je te l'ai déjà dit, fais la cour à miss Sharp. Voilà une fille sentimentale qui te convient tout à fait.

L'idée de miss Sharp le remit en gaieté. Il me lâcha le poignet et se laissant tomber dans le fauteuil:

--Sais-tu qu'elle est jolie miss Sharp, délicate, blonde. Ah! les blondes, voilà ton affaire. Laisse-moi les brunes!

Son rire, devenu gros, secouait sa poitrine. J'avais repris un peu de sang-froid. Je devinais confusément que ma colère était une maladresse. J'aurais dû me mettre au ton de ses railleries. Je l'avais blessé; il me garderait rancune.

J'essayai de regagner un peu du terrain perdu. Je voulus le flatter.

--Mon cher Gaston, je ne te mettrai jamais au défi d'être plus aimable que moi; tu n'as pas de preuves à me donner de ta supériorité. Ne luttons pas. Je ne t'ai fait tort auprès de personne; ne me fais pas plus de tort que ma gaucherie ne m'en donne. Quant à miss Sharp, je l'estime...

--Tu dis cela bien froidement. Tu m'en as parlé avec plus de chaleur!

--C'est possible.

--Je sais qu'elle te trouve poli, aimable.

--Eh bien, je veux qu'elle garde cette bonne opinion de moi.

--A ton aise! Pourtant, avec elle, ton voeu de chasteté eût été plus facile, moins gênant.

Je tressaillis. Gaston allait-il se permettre sur le compte de mademoiselle de Chavanges un de ces commentaires impudiques dont il ne se privait guère.

Avec un fanfaron de vices et un vicieux assez intrépide pour tenir la gageure de ses fanfaronnades, tout était possible, tout était dangereux.

Je lui aurais sauté à la gorge, s'il avait continué. Mais il jugea inutile de me torturer davantage.

--Ainsi, ce n'est pas toi qui es cause des grands airs que prend avec moi mademoiselle de Chavanges?

--Non.

--Alors, c'est elle qui me le paiera.

Il paraissait adouci; mais la raillerie qui pétillait dans ses yeux, sans me provoquer davantage, me menaçait tout autant.

Il me quitta, en sifflotant, et sans me donner la main. La loyauté lui défendait de dissimuler tout à fait avec moi, et de me traiter autrement qu'en rival.

Il est parfaitement admis dans le meilleur monde qu'il est moins lâche de mentir aux femmes qu'aux hommes. Gaston voulait garder une certaine sincérité de rancune avec moi.

Voilà du moins ce que je pensai ce matin-là.

XI

De cette conversation data la crise qui me perdit.

Elle commença la vie d'appréhensions folles, de jalousie, plus douloureuse que celle d'Othello, car j'étais à moi-même Iago.

Je connus alors toute l'ardeur de ma passion. L'être ardent qui se concentrait dans l'amour, qui ne voulait en distraire aucune étincelle, s'agrandit, doubla ses forces et son feu dans un foyer de haine.

Il n'est pas vrai qu'en dehors de l'amour évangélique qui se crucifie sur le Christ, et qui ne suffit pas à me rendre miséricordieux, aucun autre amour rende bon. Tout ce qui est humain et qui trempe ses racines au plus profond de notre égoïsme, se sent fragile, tremble et se défend par un combat.

Gaston voulait me disputer Reine. Il me l'avait dit; il me l'avait fait comprendre plus encore qu'il ne me l'avait dit, et il était surtout capable de le faire, sans avoir besoin de le dire.

Une phrase de lui m'avait particulièrement frappé. C'était cette vanterie, à propos de son flair en amour. Il se vantait; pourtant il n'était que juste. Par des confidences antérieures, je savais que dans plusieurs circonstances, il n'avait songé tout à coup à certaines conquêtes que pour supplanter des gens dont le bonheur épanoui l'avait tenté. Pourquoi respecterait-il mon espérance?

Pauvre fou que j'étais! Pauvre novice! Je ne savais pas que dans certains cas la crainte d'un danger est un appel au malheur. Ce que nous prenons pour un pressentiment n'est souvent que la lâcheté de notre coeur, qui, en admettant la possibilité d'un mal improbable, le rend tout à coup vraisemblable.

Je devais défendre celle que j'aimais d'un si ardent amour, en l'aimant davantage, uniquement, avec une confiance enivrée, plutôt qu'en soupçonnant Gaston, et en tremblant qu'il n'en fût écouté.

Je l'épiai, quand il se retrouva devant moi avec Reine, il vit que je l'épiais, et il s'en amusa.

Il avait sur moi, auprès d'elle, la supériorité d'une intimité qui datait de l'enfance. C'était un avantage considérable que de la tutoyer. Tout à coup le tutoiement me sembla une sorte de baiser invisible qui s'échangeait impunément devant des témoins, pour le supplice des jaloux, sans qu'on pût l'intercepter au passage.

Lorsque Reine se refusait à causer, à donner la réplique à Gaston; lorsque, sans se douter de ce qui s'était passé entre lui et moi, elle hésitait à me laisser à l'écart de leur entretien, et ne savait comment m'y mêler, il évoquait soudainement une histoire de leurs jeunes années.

--Te souviens-tu? lui demandait-il gaiement.

Elle se souvenait, et à son tour, elle évoquait une scène qui les faisait rire, qui les rapprochait, qui renouait les enlacements enfantins, elle la bouche épanouie de ce rire charmant, lui la bouche avide.

C'est de l'amitié! balbutiait ma raison; mais mon amour se demandait, si cette belle amitié-là ne l'eût pas enivré. D'ailleurs ne savais-je pas que Gaston, en remuant la mémoire, voulait remuer le coeur, et éveiller les sens? En rappelant les jours où l'on se prenait à bras-le-corps pour rouler sur l'herbe, il prenait les mains, les serrait, regardait la jeune fille avec une effronterie que l'innocence d'autrefois paraissait protéger, en s'efforçant de répandre dans l'atmosphère qu'elle respirait, l'arôme, le charme, le magnétisme d'un attendrissement corrupteur.

--Que faire?

Je n'osais plus me confier à miss Sharp. Elle voyait bien ce que je souffrais. Elle-même me semblait inquiète, et, plus d'une fois, je la surpris, s'approchant pour les séparer, sous un prétexte quelconque, ou les entourant de ses évolutions, quand elle les voyait engagés dans une conversation trop sérieuse.

Elle hésitait à me parler, de peur d'aviver mes blessures; mais en passant près de moi, elle soupirait. Gaston eût été capable d'une raillerie éhontée, s'il avait pu soupçonner la moindre confidence entre miss Sharp et moi. Il m'eût rendu ridicule aux yeux de Reine.

Plusieurs fois, je fus tenté de m'adresser à mademoiselle de Chavanges; de la conjurer d'abréger l'épreuve; de la rendre moins atroce, d'être généreuse au moins, si elle ne pouvait m'aimer; mais d'un mot, d'un regard, Reine, sans me consoler, sans me persuader, me ramenait à la soumission; elle déconcertait mon désespoir.

Si elle prévoyait de ma part des paroles sérieuses, elle élevait, en souriant, la main à la hauteur de ses yeux, et comptait avec ses doigts, sans dire un mot, les jours de silence qu'elle avait encore à m'imposer. Alors, navré, haletant, je souriais, et je m'en allais bien vite, dans un coin du parc, me faire ronger à l'aise par cette jalousie que je tenais assez cachée, pour lui épargner quelque maladresse suprême.

Gaston ne m'évitait pas, mais ne me parlait plus qu'aux repas ou dans les conversations générales. Il jouait avec mon coeur, négligemment, et le tiraillait, sans paraître avoir aucune attention méchante. Par un mot familier dit de certaine façon à Reine, ou par une affectation subite de respect, comme pour dissimuler une intimité compromettante, il savait me pincer les fibres les plus tendres, les plus secrètes, et m'épouvanter.

Enfin, je n'avais plus qu'un jour, qu'une nuit à attendre la réponse de mademoiselle de Chavanges. J'étais décidé à ne plus accorder de délai, si Reine m'en demandait un nouveau. J'avais préparé des paroles décisives. Il était impossible qu'elle ne fût pas obligée de s'expliquer. Je me répétais:

--Si elle ne m'aime pas, j'aurai le courage de partir, sans larmes, sans plaintes, fièrement. Je dévouerai ma vie à cet amour méprisé, ou bien je tâcherai de me persuader qu'elle n'était pas digne de me comprendre.

La veille de ce jour-là, je m'étais levé avec les plus belles résolutions de courage, d'héroïsme. Je me faisais une armure de raisons et de raisonnements.

Il va sans dire que je n'avais pas dormi. Comme ces héros qui vont en guerre, je montai à cheval de grand matin, pour n'avoir pas l'allure en marchant, en piétinant, d'un rêveur sentimental qui redoute l'exercice et qui n'a pas de jarrets. Je parcourus tous les pays d'alentour; je galopai dans la forêt, jusqu'au déjeuner. Je ne rentrai que quelques minutes avant qu'on sonnât la cloche, et je m'excusai auprès de la marquise de garder mon habit de cheval. Je tenais à me donner une sorte de rusticité qui fortifiât mon coeur.

Reine parut surprise d'abord; puis elle sourit comme si elle m'eût deviné; mais je trouvai de la gêne dans son sourire. Il est vrai qu'elle se plaignit d'un peu de migraine. Elle avait, en effet, une pâleur palpitante, pour ainsi dire, qu'un afflux de sang soulevait par intervalle, et je crus remarquer (est-ce une illusion qui m'est entrée depuis dans le souvenir?) qu'elle jetait de temps à autre à Gaston, des regards d'effroi ou de prière.

Lui demandait-elle grâce pour des méchancetés impitoyablement débitées sur mon compte? Ou bien, se défendait-elle d'une fascination, alarmante pour sa conscience, à la veille d'une démarche décisive?

Quant à Gaston, il rayonnait, avec une discrétion affectée, pleine de fatuité.

Peut-être pourtant avait-elle la migraine, peut-être n'était-elle pas effrayée, et peut-être Gaston n'était-il ce jour-là que ce qu'il était toujours, beau et vaniteux!

Pendant le déjeuner, le duc de Thorvilliers parla de notre prochain départ. La marquise se récria, demanda une prolongation de séjour, et, cherchant des alliés autour d'elle, me regarda avec une offre de complicité visible.

Pourquoi eus-je l'idée d'être de l'avis du duc?

--Moi, madame, dis-je en m'inclinant, je n'attendrai peut-être pas le départ de M. de Thorvilliers.

Reine leva la tête, fronça le sourcil. Elle jugeait ma menace ou ma mise en demeure de fort mauvais goût. Gaston eut un écarquillement des yeux fort ironique.

Miss Sharp fit voleter vers moi un regard qui s'abattit avec compassion sur le mien.

--Qu'est-ce qui vous rappelle à Paris? demanda le duc. Avez-vous projeté avec Gaston quelque autre voyage?

--Moi, je reste tant qu'on voudra de moi! s'écria Gaston.

--Il y a longtemps, répondis-je, en mentant à demi, que j'ai promis une visite à mon vieil ami l'abbé Cabirand.

--Attendez au moins qu'il soit en vacances! repartit le duc.

--C'est pour aller à confesse que vous partirez avant tout le monde? dit la marquise avec un rire moqueur et en regardant malignement sa petite-fille.

Reine, encouragée par sa grand'mère, dit, à son tour:

--Vous n'êtes pas galant, monsieur d'Altenbourg.

C'était la formule, je l'ai raconté, des reproches de soeur qu'elle m'adressait deux ans auparavant. Elle l'avait proférée avec sa bonté d'autrefois.

Je parus, confus, repentant; mais, au dedans, je me félicitais d'avoir mérité cette chère gronderie de mademoiselle de Chavanges. Elle m'avertissait de ne pas désespérer, comme je l'avais avertie que je n'espérais plus.

On n'insista pas.

En sortant de table, la marquise refusa le bras du duc et prit le mien, pour se faire conduire au salon, jusqu'à la chaise longue qui d'ordinaire berçait sa sieste. On comprit qu'en me faisant cet honneur, la marquise songeait à me parler en tête-à-tête; on nous suivait à distance. Quand nous fûmes bien en avant, madame de Chavanges qui pesait un peu sur mon bras, me pinça le poignet et de sa voix chevrotante que la gaieté fêlait davantage:

--Mauvais sujet! vous voulez donc m'enlever ma petite fille?

--Moi, madame!

--Eh bien, si vous ne l'enlevez pas, pourquoi partez-vous?

Je la regardai. Sa petite figure plissée s'était illuminée dans tous ses plis; ses yeux clignotaient. Elle me sembla tout à coup une de ces bonnes vieilles fées, qui rajeunissent subitement, en mariant la jeunesse, au dénouement des pièces. Je fus tenté de lui prendre la main, de la porter à mes lèvres. Elle continua gaiement:

--Je sais tout!

--Reine vous a dit...

--Que vous attendiez une réponse pour demain? Oui, ne fallait-il pas que je fusse consultée? Eh bien! vous l'aurez.

--Je l'ai déjà! balbutiai-je à demi étranglé par la joie.

--Oh! oh! pas si vite! d'ici demain, on peut changer d'avis. Moi toute la première. D'ailleurs, je ne suis pas chargée de vous prévenir; Reine me gronderait.

Nous parlions à mi-voix; la marquise retira son bras et s'étendit dans la chaise longue.

Reine nous avait rejoints, sans nous écouter, elle se substitua à moi, et aida sa grand'mère à s'étendre. Elle lui mit un coussin sous la tête, ramena sur les pieds, coquettement chaussés de souliers à boucles, une couverture de soie brodée qui servait quotidiennement à cet usage, et s'agenouilla pour sourire à la vieille enfant gâtée, sans que celle-ci eût besoin de lever la tête.

J'avais bien envie de m'agenouiller de l'autre côté de ce lit de repos.

Je me reculais, en extase; je me trouvais profane d'usurper sur le bonheur promis, en savourant de trop près ce tableau de famille, en restant dans l'auréole de ce groupe charmant.

Gaston et son père n'avaient fait que traverser le salon et étaient dans le jardin. Je ne voulus pas les suivre; je ne voulais pas non plus rester, pour demander à Reine d'augmenter par un mot, par un serrement de main, ce bonheur immense; je reculai presque jusqu'à la porte et je montai chez moi, pour cacher l'orgueil et la joie qui me jaillissaient du coeur et des yeux.

Je restai plus de deux heures, plongé dans l'avenir. Quand je redescendis au salon, la marquise était éveillée, un peu redressée sur la chaise longue, et de ses ongles, qui n'avaient jamais déchiré personne, elle parfilait de la soie, pour se faire d'autres coussins de fauteuil. Miss Sharp lui faisait la lecture; Reine était sortie; le salon n'avait plus qu'une lumière paisible, banale. J'en sortis sans que madame de Chavanges se fût même aperçue que j'y étais entré.

J'allai au jardin. Je me dirigeai tout droit vers le parterre des roses où le pacte avait été conclu avec Reine. J'espérais l'y trouver. Elle n'y était pas.

J'allais chercher ailleurs, quand il me sembla entendre des voix, sous le couvert de tilleuls dont j'ai parlé, qui fermait le parterre.

C'était la voix de Reine; c'était aussi la voix de Gaston.

On riait, mais les rires s'interrompirent subitement. Un cri fut jeté. Je courus.

Reine, semblant s'échapper d'une étreinte, parut hors des arbres.

--Qu'avez-vous? demandai-je, tout haletant.

Reine ne m'avait pas entendu venir.

--Vous étiez là? Vous écoutiez? me demanda-t-elle avec cette vivacité hautaine qu'elle n'avait pas eue depuis longtemps avec moi.

Elle rajustait une manchette autour de son poignet. Le bandeau de ses cheveux était dérangé sur son front.

--Je n'écoutais pas, répondis-je; j'étais dans le parterre, j'ai entendu un cri...

Gaston, à son tour, sans se hâter, émergea de l'ombre épaisse des tilleuls. Il tenait à la main une des roses que sans doute mademoiselle de Chavanges avait cueillies, et qu'il lui avait prise.

--Vous vous êtes trompé, repartit Reine. Pourquoi aurais-je crié? De qui, de quoi aurais-je eu peur? Vous êtes trop chevaleresque, monsieur d'Altenbourg je vous remercie.

Elle dit cela, en déchiquetant les mots, et, m'écartant d'un petit geste de la main, elle passa agitée, impatiente.

Était-ce contre moi qu'elle devait avoir de la colère? Il était inutile de la suivre. Gaston, d'ailleurs, resté en face de moi me retenait et m'attirait.

J'allai à lui.

--Toi, tu vas me dire ce qui s'est passé.

Il eut un dandinement, insolent, effleura son nez avec la rose et me répondit:

--Il faut te dire tout?

--Oui, tout.

--Et si je refuse?

--C'est que tu as peur!

Un éclair traversa ses yeux; il haussa les épaules.

--Tu es fou! me dit-il. Si je suis discret, c'est qu'il me plaît de l'être. Reine n'avait pas plus peur que moi, et elle ne t'a rien dit. Je ne te donnerai pas la revanche de son silence.

--Gaston, ce persiflage n'est plus possible entre nous. Je veux savoir ce qui vient de se passer.

Gaston se croisa les bras, et s'avançant à son tour jusqu'à me heurter, ses yeux dans les miens:

--Ah! tu veux savoir!... Eh bien, tant pis pour toi. Je disais à Reine qu'elle allait faire une sottise, en te laissant croire qu'elle serait un jour ta femme; que je l'aime...

--C'est tout?

--Non, et que j'irais le lui répéter ce soir, cette nuit, chez elle!

--C'est pour cela qu'elle a crié.

--Pas tout à fait, c'est parce que j'ai voulu prendre l'acompte d'un baiser.

--Misérable!

Gaston se recula devant la menace de mon regard, mais il était sur la défensive.

Je fermai mes poings et les tins baissés le long de mon corps. J'avais le temps de le souffleter; je voulais savoir jusqu'où il pousserait l'impudence.

Mon mépris retenait ma colère.

--Tu viens de dire un mot que tu rétracteras, reprit Gaston froidement.

--Non.

--Alors tu le paieras cher!

--Je suis prêt, battons-nous.

--Pas à coups de poing, je pense!

--Avec les armes que tu choisiras.

--Plus tard, demain, si tu veux; laisse-moi cette nuit.

--Menteur!

Il ne parut pas offensé de ma nouvelle injure; mais ricanant:

--Viens-y voir, si tu doutes!

--C'est infâme ce que tu dis là.

--C'est bien ridicule ce que tu fais là.

--Tu as osé lui demander un rendez-vous?

--J'ai osé ce que tu n'oses pas, et ce dont tu meurs d'envie.

--Tu prétends me faire croire qu'elle n'a pas répondu avec mépris?

--Je prétends que j'irai au rendez-vous et que je serai reçu!

L'effronterie de Gaston devait me désarmer. J'eus la conscience qu'en discutant avec lui la possibilité même d'une tentative d'outrage envers mademoiselle de Chavanges, j'outrageais celle-ci. Je lui tournai le dos et fis quelques pas pour m'éloigner.

--Je t'avais prévenu, me dit-il d'une voix aiguë; c'est de ta faute.

Je ne répliquai pas. Je l'entendis marcher derrière moi sur le sable qu'il faisait crier.

--Alors, tu ne me crois pas? reprit-il avec une insistance moqueuse.

Je fis une dénégation de la tête. Ce qu'il disait ne valait pas la peine d'une réponse parlée.

--Tu ne me crois pas? répéta-t-il avec menace.

Cette fois, impatienté, je me retournai:

--Non!

--Veux-tu me donner ta parole d'honneur de ne pas crier au feu ou au voleur, si tu me vois cette nuit monter par ce balcon?

Ce qu'il me disait devait me paraître encore plus insensé que tout le reste. Pourquoi sentis-je dans mes cheveux un frisson d'épouvante? Pourquoi eus-je au front une sueur subite? Pourquoi le souvenir de Ruy-Blas me frappa-t-il tout à coup d'un pressentiment absurde, mais atroce? Reine lui avait-elle aussi parlé, comme à moi, de cette singulière épreuve; mais avait-il pris au mot un défi que je n'avais pas compris?

Est-ce que je devenais fou?

J'avais si peur que je me mis à rire:

--Je te donne ma parole d'honneur que je n'appellerai personne, puisque je ne ferai pas le guet.

--J'aime autant cela! reprit-il.

--Oui, lui dis-je, la mort dans l'âme, en redoublant de gaieté, cela doit t'arranger, tu pourras raconter ensuite ce que tu voudras.

Je marchai plus vite pour lui échapper. Si je m'étais retourné, s'il avait dit un mot de plus, je me serais jeté sur lui. En le fuyant, je voulais fuir aussi l'idée saugrenue, qui voulait me tenailler.

Je rentrai dans le château. Si j'avais rencontré Reine, je n'aurais pu m'empêcher de lui raconter cette monstrueuse calomnie.