La confession d'un abbé

Chapter 7

Chapter 73,966 wordsPublic domain

--Moi, je suis un paysan.

--Oh! un paysan qui fait des vers!

--Une campagnarde qui admire Victor Hugo et qui traduit Byron!

--J'ai fini mes lectures et mes études.

--Et moi, mademoiselle, j'ai suivi votre conseil: je ne fais plus que de la prose.

Elle porta sa botte de roses à son visage pour les respirer et ne répliqua pas. Je m'enhardis, et, montrant les fleurs:

--Est-ce que vous avez encore une vente de charité?

--Non.

--Tant pis.

--Pourquoi?

--Je vous achèterais votre récolte.

--Tout cela? Ce serait bien cher!

Sa voix s'était légèrement voilée, et, se masquant avec les roses, elle fit quelques pas dans l'allée.

Le sang me battait dans les tempes, avec force. Je marchais à côté d'elle. J'eus peur qu'elle ne rentrât bientôt, et, m'arrêtant, pour l'inviter à s'arrêter, du ton le plus léger, ou le moins fort que je pus prendre, je lui dis:

--Si vous n'en vendez pas, en donnez-vous?

Elle se démasqua, et, me regardant pendant une seconde, de ses yeux noirs, profonds et clairs.

--A ceux qui sont mes amis? Oui, volontiers.

--A ce titre, je puis prétendre...

--Oh! s'écria-t-elle, avec un rire qui vibra sans amertume, ne prononcez pas ce vilain mot, _prétendre_! Je l'ai pris en horreur. Êtes-vous mon ami? Dites-le moi, simplement, sans prétention.

J'essayai de mettre toute mon âme dans une réponse banale:

--Oui, je le suis.

--Eh bien, voilà une rose!

--Merci.

Nous fîmes encore quelques pas. Nous allions nous trouver hors du parterre, dans la place nue et sablée qui séparait le jardin de la maison. Elle s'arrêta, hésita, puis se retournant et rentrant dans l'allée:

--Gaston n'est pas descendu avec vous?

--Non.

--Le paresseux! il dort encore; il ne s'éveille avec l'aurore que les jours de grande chasse. Mais, au fait, vous ne m'avez pas dit pourquoi vous êtes descendu de si grand matin?

Le nom de Gaston m'avait rendu jaloux. Je devins intrépide.

--Si je vous le dis, vous vous fâcherez peut-être!

Reine me regarda, mais de côté, non plus directement. Ses sourcils se froncèrent, puis se détendirent. Elle prit cet air de dignité qui lui allait si bien dans ses hardiesses, qui la défendait mieux que toutes les réserves.

--Que pourriez-vous me dire, monsieur d'Altenbourg, qui pût me fâcher?

Cette fierté, tempérée par un sourire, au lieu de m'intimider, me rassura.

--Si je vous disais, par exemple, que je n'ai pas eu de peine à m'éveiller, parce que je n'ai pas dormi, et que, sans espérer vous rencontrer, j'avais hâte de venir dans cette partie du jardin où vous venez si souvent!

Je suffoquais; je m'arrêtai.

Elle eut un sourire plus doux et sa voix se fondit dans son sourire.

--Il n'y a rien là-dedans qui puisse me fâcher.

--Et si je vous dis que je vous aime?

Elle me frappa légèrement le bras, avec la botte de roses, pour m'interrompre et essayant de plaisanter:

--Vous m'avez déjà dit que vous étiez mon ami.

--Votre ami, oh! oui, je vous le jure; car je puis l'être, même malgré vous... mais, votre... mari?

Elle eut un petit rire et un petit frissonnement:

--Oh! cela! c'est plus sérieux!

--Cela vous effraye?

--Non.

--Cela vous étonne?

--Eh bien, non! Mais je m'imaginais que vous m'auriez dit cela autrement, moins vite, moins brusquement.

--Vous voulez de la prose!

Mon aveu lancé, je me sentais devenir brave. Elle avait baissé la tête. Je ne voyais pas sa figure; mais dans l'ombre projetée par son chapeau de jardin, je distinguais la rougeur qui envahissait son cou.

Après un court silence qui me parut bien long, elle se redressa:

--Après tout, vous avez raison de me parler ainsi, et vous auriez bien tort d'ajouter quoi que ce soit. J'accepte l'amitié, j'y compte, et je vous donne franchement la mienne. Je vous en avertis; elle a plus de prix que mes roses; car je n'ai pas eu jusqu'ici un ami. Tous ces jeunes gens qui défilent, qui demanderaient ma main à cause du million qu'on peut y mettre, ne voudraient pas de mon amitié, sans dot. Nous avons des raisons pour être amis. Cela suffit-il pour être mari et femme? Je vous scandalise, n'est-ce pas?

Je n'étais pas scandalisé, j'étais inquiet.

Elle continua:

--Que voulez-vous? On m'a tant parlé du mariage que je suis tout à la fois blasée sur cette idée et mise en défiance pourtant. Depuis deux ou trois ans, à chaque coup de chapeau qu'on nous donne dans la rue, à chaque invitation qu'on m'adresse dans un bal, je me dis:--Ah! mon Dieu, en voilà encore un qui va demander ma main!--Je laisse bonne maman grossir le nombre des prétendants, espérant tout ensemble qu'il y en aura tant, que je ne pourrai choisir, et que dans cette quantité, j'en trouverai peut-être un.

Reine affectait la gaieté; mais la tristesse se montrait. Je voyais distinctement toutes sortes d'idées voltiger comme des papillons autour d'elles, en faisant mouvoir leur reflet sur son visage. Pour la première fois, cette jeune fille qui disait ordinairement tout ce qu'elle voulait, était agitée de la volonté fière de dire ce qu'elle avait toujours réservé. Son instinct pudique, sa raison hâtivement mûrie, et aussi sa jeunesse qui s'épanouissait au soleil levant, la troublaient, l'agitaient, lui donnaient un embarras qu'elle savourait, tout en essayant de s'en affranchir.

Elle marcha plus vite. L'allée du parterre aboutissait à un couvert de tilleuls. Nous allâmes jusque-là, et nous nous arrêtâmes devant l'ombre trop épaisse. Reine retira son chapeau, le laissa tomber sur un banc de pierre qui était adossé aux tilleuls, passa la main sur le bandeau de ses cheveux, et me regardant en face:

--Je comprends que vous ne pouvez pas me demander autre chose que de devenir comtesse d'Altenbourg. Vous êtes obligé de me dire ce que tous ces messieurs me diraient s'ils n'avaient pas peur que je leur rie au nez; ce que Gaston me débite pour se moquer de moi. Oui, c'est dans l'ordre, et pourtant cela ne me rassure pas. Dans les romans, au théâtre, le mariage est un dénouement; dans la vie réelle, il est un commencement. Je redoute ce commencement, et j'aurais honte d'avoir dénoué mon petit roman sans l'avoir commencé... C'est bien hardi ce que je vous dis là. Mais j'ai été si mal élevée. Vous devez vous en douter.

Elle eut un rire nerveux. Les roses la gênaient; elle les jeta sur le banc, à côté de son chapeau, et joignant les deux mains avec force:

--Encore, si l'on ne m'avait jamais parlé que de mariage! Je l'accepterais comme un hasard qui ne doit pas effrayer une âme vaillante, et je me dirais que je suis résolue à être, quand même, une honnête femme, comme ma mère. Mais, si vous saviez! si vous saviez! Bonne maman ne retient pas tous ses souvenirs. Elle en laisse s'envoler qui sont de singuliers avertissements pour une jeune fille, et de singulières leçons pour une jeune femme. Elle a parfois des repentirs qui sont aussi profanes que ses gaietés; et puis miss Sharp, la sentimentale miss Sharp ne veut pas que je me marie, sans être bien sûre d'aimer mon mari, comme un héros; et puis, il y a les poètes dont on ne se méfie pas; et puis, il y a cela, tenez, ce soleil, ces roses, je ne sais quoi encore qui me conseille le bonheur, sans me le montrer, en me faisant redouter de l'accueillir trop vite, trop tôt... Puisque vous êtes mon ami, je ne me gêne pas avec vous; eh bien, la vérité, c'est que je souffre et que je sens que je ne dois pas souffrir. Qu'avez-vous à me dire pour me consoler et me rassurer?

Elle était resplendissante et son beau visage était comme un ciel ouvert où l'on voyait combattre des dieux. Elle avait fait un grand effort pour me dire cela. Son front était rougi, ses yeux pétillaient d'un rire moqueur ou d'une larme.

Moi, ébloui, enivré, j'aurais voulu la prendre entre mes bras et dans un baiser lui donner l'initiation au bonheur sacré qu'elle rêvait et que mon amour sacré lui eût gardé!

J'étais sans doute très pâle, dans l'extase ardente qui accumulait le sang au coeur et qui m'étouffait.

Elle m'observait et se trompa à cette pâleur.

--Vous aussi, vous souffrez, me dit-elle avec une candeur d'enfant. Je vous fais de la peine. Ce n'est pourtant pas ma volonté; mais il faut bien que nous nous expliquions.

Ce qu'il y avait d'innocence radieuse, en elle, autour d'elle, sur son front, dans ses yeux, me pénétra. Mon coeur battit avec moins de violence; je lui souris d'un sourire fraternel, me croyant bien fort, parce qu'elle était bien pure, malgré tout.

Elle s'assit sur le banc, en repoussant les roses, et, me montrant une place à côté d'elle:

--Causons raisonnablement; voulez-vous?

--Ce n'est donc pas raisonnable, ce que nous avons dit?

Elle reprit en secouant la tête:

--Je suis toujours plus romanesque que je ne veux l'être; c'est un défaut qui me vient de bonne maman. Je voudrais avoir le sang-froid de miss Sharp... Je vous propose de ne plus parler de tout cela, au moins pendant huit jours; voulez-vous?

--Je veux tout ce que vous voudrez.

--C'est une réponse de prétendant.

--C'est la soumission d'un coeur qui vous aime.

Elle eut un battement des paupières, sur ses yeux noirs qui se rallumaient et qu'elle voulait éteindre.

--Avec quelle facilité, vous autres hommes, vous prononcez certains mots! Eh bien, moi, monsieur mon ami, je vous estime beaucoup, mais je ne sais que vous répondre, pour ne pas forcer la vérité. Ne dites rien à bonne maman. N'allez pas me demander en mariage; je refuserais. Faisons-nous un secret à nous deux de cette promenade. Restez avec moi ce que vous étiez hier, bon, simple, confiant. Quand j'aurai pris mon parti, je vous le dirai loyalement. Est-ce convenu?

Elle me tendit la main que je saisis, que je gardai et qu'elle n'essaya pas de retirer.

--Si je vous renvoie, ajouta-t-elle, vous vous en irez sans me maudire?

--En vous aimant toujours.

--Ah! voilà que vous contrevenez déjà à la convention!

Elle pencha la tête, qu'elle secoua pour me gronder. Elle était adorable de grâce.

--Et si vous ne me renvoyez pas? lui demandai-je doucement.

Elle rougit de nouveau, voulut rire; mais son rire était factice:

--Si je ne vous renvoie pas, vous vous en irez par condescendance, parce que vous me gêneriez.

Je me serrai un peu contre elle:

--Pourquoi?

Elle se tourna vers moi. Ses yeux parurent se troubler; elle me dit lentement, presque confuse de ce qu'elle avait entrepris de dire:

--Parce que celui auquel je laisserais deviner que je l'aime ne recevra de moi, tout haut, cet aveu que le jour de notre mariage.

--Ah! si je devinais jamais cet aveu! dis-je en portant sa main à mes lèvres et en la couvrant de baisers.

Sa main frémit dans la mienne mais se détendit, et les doigts s'allongèrent sous la caresse. Reine était un peu pressée contre moi; je crus qu'elle s'appuyait; je l'enlaçai pour la soutenir. Le vertige du sacrilège m'affolait. Je penchai mon visage sur le sien qui se renversait. Ses yeux qui s'étaient fermés avec langueur, palpitèrent, se rouvrirent, flamboyèrent. Elle se redressa, se dégagea, et, debout, à deux pas, indignée contre elle autant que contre moi, elle me dit, les dents serrées:

--Vous feriez bien de partir tout de suite.

J'allais protester, m'excuser. Elle m'interrompit d'un geste énergique:

--Non, non, pas un mot, je vous en conjure! C'est ma faute encore plus que la vôtre.

--Comme je vous aime! m'écriai-je, sans calculer si ce cri d'amour n'était pas, dans ce moment même, un redoublement d'offense.

Mais cette imprudence parut me donner la victoire.

Elle s'approcha de moi, et plongeant ses yeux dans les miens:

--Si je vous en disais autant, me laisseriez-vous? partiriez-vous?

Je crus que j'allais tomber à ses pieds.

--Vous m'aimez?

Elle pencha la tête, se croisa les bras, se refroidit dans cette attitude pendant deux secondes, puis se redressant avec un soupir de lassitude, d'une voix étonnée, comme si elle venait de peser et de juger les paroles d'une autre:

--Franchement, je ne sais pas... Tenons-nous en à la trêve conclue.

Elle ramassa son chapeau de paille, ne le remit pas sur sa tête et s'avança dans le parterre.

Moi, tout décontenancé par ces brusques variations, sans remords d'avoir contredit notre amitié fraternelle, que démentaient inconsciemment ses précautions pudiques, agité, malgré tout, d'un espoir immense, incertain de ce que je pouvais dire pour ne pas la blesser dans cet état de surexcitation nerveuse, je ramassai naïvement les roses.

--Vous oubliez vos fleurs.

--Je n'en veux plus! laissez-les là.

Elle était redevenue la jeune fille despotique, hautaine, qui me désespérait si souvent; l'autre, qui avait rayonné et palpité d'une vie si vraie, si logique dans ses inconséquences, avait disparu.

Je jetai sur le tas de roses qu'elle laissait à terre la rose qu'elle m'avait donnée et que j'avais mise à ma boutonnière.

Elle se dirigeait vers le château, mais sans se hâter. Je me tins quelques instants en arrière, puis, l'ayant rejointe, je marchai à côté d'elle. La moitié de ce retour se fit en silence; pourtant, en arrivant à l'extrémité, du parterre de roses, elle me dit, tout à coup, d'une voix calme, limpide, presque gaie.

--Avez-vous lu _Ruy-Blas_, monsieur d'Altenbourg?

--Je l'ai vu jouer.

Le drame de Victor Hugo avait été représenté au mois de novembre précédent, pendant que Reine et la marquise étaient à Rome, et j'avais assisté à la première représentation. La pièce imprimée était sur une table, dans le salon du château. C'était Gaston qui l'avait apportée.

Comme mademoiselle de Chavanges s'était interrompue, je l'interrogeai à mon tour.

--Pourquoi me demandez-vous cela?

--Parce que miss Sharp voulait me persuader de n'accepter pour mari que le soupirant assez agile pour escalader, comme Ruy-Blas, ce balcon, là-bas, qui donne accès à la bibliothèque, et accrocher sa correspondance à la fenêtre. Mais comme ce héros ne courrait ni le risque d'une hallebarde, ni le danger de broussailles en fer, j'ai dit à miss Sharp que le moyen n'aurait rien d'héroïque. Une échelle de jardinier suffirait; on monterait chez moi, comme à la cueillette des pommes... Pourquoi faire? Je ne suis _reine_ que par le prénom, pas même par le nom... On peut me parler, sans en mourir, me toucher même, sans en être foudroyé, et, à moins d'inspirer une passion à un valet de chambre...

Elle partit d'un éclat de rire étourdi. Cette gaieté m'attristait comme une cruauté envers elle et envers moi.

Elle poursuivit:

--Bonne maman ne trouvait pas l'idée absurde. Seulement elle n'a pas lu _Ruy-Blas_. De son temps, quand on escaladait un balcon, la fenêtre s'ouvrait. C'était bien plus grave. Je ne suis pas Juliette; vous n'êtes pas Roméo; aucun Montagu et nul Capulet ne nous gênent. La sérénade, l'échelle sont inutiles. Si je changeais d'avis, je vous le dirais, monsieur, mon ami. Au revoir!

Elle s'échappa, rentra au château. Moi j'errai encore dans le jardin, ravi d'avoir osé faire mon aveu, honteux de ce qui l'avait suivi, déconcerté du sang-froid de cette singulière fille, tour à tour si charmante et si effrontée.

N'était-il pas extraordinaire qu'elle eût pensé, de même que miss Sharp, à Roméo et Juliette? L'Anglaise lui avait-elle parlé de moi, en citant Shakespeare?

X

Ai-je besoin de répéter l'excuse que j'ai déjà invoquée?

Le vieillard ne raconte cette scène de jeunesse, de passion naïve, que pour faire mieux comprendre le désespoir qu'elle a amené, le malheur dont elle est la cause. Je ne cherche à ranimer aucune étincelle dans ces cendres. Mon âme tout entière est à ma fille. Mais qui sait si ma fille, un jour, ne lira pas ces pages! Je veux qu'en apprenant de quel amour coupable elle est née, elle sache aussi de quel amour innocent et sublime l'adultère a été la revanche désespérée.

Au déjeuner qui suivit notre rencontre dans le jardin, Reine, sans affectation, ne m'adressa pas une seule fois directement la parole. Elle taquina M. de Thorvilliers, causa avec Gaston, avec tout le monde, librement, gaiement.

Je me dis qu'il y avait dans cette réserve une sorte de pudeur rétrospective et une précaution. Elle m'avertissait que je ne devais me prévaloir d'aucun droit, et qu'il fallait expier les témérités de notre promenade. Elle ne savait, d'ailleurs, comment me parler, pour rester simple et discrète. Si elle était familière, le serait-elle trop pour les autres qu'elle renseignerait, pour moi dont elle encouragerait la présomption? Enfin, elle commençait l'exécution du contrat. Ne pas se parler était le meilleur moyen de ne pas trahir les conventions.

Je fus donc calme et rassuré.

Quand je me retrouvai seul, j'analysai les émotions de ma promenade, et j'en conclus, avec fierté, que si je n'étais aimé déjà, je le serais bientôt; qu'un combat s'était livré entre la pureté et la jeunesse, entre la raison d'une jeune fille émancipée par la sagesse mondaine et ses instincts féminins; qu'elle s'était défendue sincèrement, comme elle s'était exposée candidement; que les influences de sa grand'mère, de miss Sharp et les élans de sa nature motivaient ces ondulations de caractère qui effaraient parfois ma logique, et, qu'après tout, elle était intelligente, bonne et admirablement belle.

Je n'avais à m'effrayer que de l'immensité du bonheur entrevu. Je n'avais pas assez souffert pour le mériter.

Mais le lendemain et le surlendemain, quand, poursuivant la même tactique, Reine ne m'adressa pas davantage la parole, affecta de causer avec Gaston, devint presque tendre, câline avec lui, je commençai à m'alarmer. La stratégie ne me paraissait pas devoir aller jusque-là. Je n'étais pas encore jaloux; je comprenais que je pouvais l'être avec frénésie.

Je donnai un prétexte à cette inquiétude. Je connaissais la témérité de Gaston. Il n'avait guère de principes que ceux qui suffisent pour se tenir bien dans la bonne compagnie. Le décorum le retenait, sans l'obliger; mais il rusait continuellement avec la morale. Il avait un esprit si habile à se risquer; il trouvait des sous-entendus si ingénieux pour ménager les oreilles, le goût, en piquant la curiosité la plus équivoque; je lui avais si souvent entendu répéter que dans le monde, dans le meilleur, il ne faut jamais craindre, même sans plan arrêté, d'amorcer à tout hasard, le coeur et les sens des jeunes femmes et des jeunes filles, comme on amorce, en passant devant une belle eau, les poissons qu'on n'a pas l'intention de pêcher; je connaissais si intimement sa perversité élégante, parfaitement gantée, qu'en lui voyant prendre plus fréquemment la main de Reine; qu'en le voyant se pencher à son oreille, pour lui murmurer je ne savais quelles paroles qui faisaient rire parfois et parfois rougir mademoiselle de Chavanges, je sentis sourdre en moi un dépit nouveau et s'amasser de la colère.

Si Reine avait ajourné nos fiançailles, moi je les avais accomplies. Je ne voulais permettre à personne de mettre une ombre sur cette âme que je m'adjugeais, d'alarmer une pudeur qui était celle de ma femme, de jeter dans cette nature abondante et saine, aucun ferment dangereux.

Le souvenir même de cette langueur dans le jardin me faisait supposer des périls, des surprises, de la part d'un mauvais sujet sans scrupules comme Gaston.

Au bout de huit jours, j'étais tout à fait au supplice.

On devait le voir. Reine s'en aperçut, mais elle s'offensa de cette inquiétude, comme d'un manque de confiance; elle la bravait en l'irritant.

Sans me parler davantage, elle me décochait indirectement des traits que seul, d'abord, je reconnaissais pour être à mon adresse, et qui parurent ensuite, à tout le monde, m'être trop manifestement destinés, quand, à plusieurs reprises, je me trahis.

Miss Sharp, qui ne savait rien sans doute de la scène du jardin, et qui pendant ce dernier séjour de moi au château, était restée dans une réserve complète à mon égard, me prit cependant en pitié.

Un soir, dans le salon, après dîner, nous nous trouvâmes pendant quelques instants isolés.

Les portes-fenêtres ouvrant sur le jardin étaient ouvertes. On avait roulé sur le perron le grand fauteuil de la marquise. Reine sur un tabouret, aux genoux de sa grand'mère, caquetait gentiment avec M. de Thorvilliers et Gaston.

Miss Sharp était près de se retirer, selon sa coutume. Elle me rencontra accoudé à l'angle du piano. J'écoutais de loin, avant de m'approcher, le bavardage qui s'envolait dans le jardin. Il faisait sombre dans la partie où j'étais; je ne pouvais être vu. Je fis un geste de douleur ou de dépit. Miss Sharp qui passait à côté de moi s'arrêta et me murmura:

--Prenez garde! Vous êtes jaloux!

Je tressaillis; je voulus nier.

--Oui, oui, vous êtes jaloux, reprit-elle, en me touchant le bras: je le sais, je le comprends. Soyez-le beaucoup, si vous voulez, mais ne le laissez pas voir. Vous le deviendriez avec raison; tandis que vous n'avez encore aucune raison pour le devenir.

Elle n'attendit pas ma réponse et disparut sans bruit.

Cette sympathie de miss Sharp me fortifia; ce conseil me plut. Je rejoignis la groupe des causeurs. Je m'appuyai au dossier du fauteuil de la marquise; je fis ma partie dans le caquetage entamé; il paraît que j'eus de la verve, plus que d'habitude; Gaston le constata en riant et m'en félicita.

Un peu plus tard, la marquise étant remontée chez elle, reconduite par sa petite-fille, le duc de Thorvilliers et Gaston étant descendus dans le parc, je guettai le retour de Reine, et seul avec elle, quand elle redescendit, je l'abordai résolument et lui dis:

--Voilà les huit jours expirés; dois-je partir? dois-je rester?

--Déjà! répondit-elle gaiement. Oh! comme le temps passe! Est-ce qu'il vous a paru long?

--Vous voyez que je l'ai compté!

--Si je vous demandais de me faire crédit?

--Je consentirais; à une condition...

J'allais, maladroitement, lui parler de Gaston, de son jeu avec lui. Elle m'interrompit:

--Oh! sans condition! Je croirais que le courage va vous manquer.

--Vous avez raison, répliquai-je, j'aurais l'air de douter de vous. Sans condition!

--Merci, et je vais vous prouver que je vous estime. Huit jours ne me suffisent plus, il m'en faut quinze.

--Tant que cela?

--Oui, tant que cela. Cela prouve au moins l'importance que vous avez dans mon esprit, et c'est pour vous punir. Prenez garde qu'à l'échéance je ne vous demande un mois!

Je me soumis de bonne grâce. Les jours suivants, elle me parla davantage, elle parla moins à Gaston.

J'étais ravi. Mais Gaston n'était pas homme à laisser diminuer la petite importance qu'il avait prise pendant huit jours. Je crus m'apercevoir qu'il se révoltait; qu'il insistait à toute occasion; qu'il menaçait même.

Trois jours après ce renouvellement du pacte, entre Reine et moi, un matin, avant le déjeuner, Gaston entra dans ma chambre, gai, moqueur comme d'habitude, le cigare à la bouche, une rose à la boutonnière; mais sa gaieté, à certains moments, vibrait; ses yeux avaient des reflets d'acier qui en changeaient la couleur.

Il ne me dit pas bonjour; s'assit familièrement sur le bras d'un grand fauteuil, huma par trois fois son cigare, et me dit brusquement:

--Est-ce que c'est toi qui défends à Reine d'être avec moi comme par le passé?

Mon coeur tressauta; j'étais surpris et, dans le premier moment, plus fier qu'alarmé de cette plainte, qui me reconnaissait des avantages.

--Tu es fou, lui dis-je avec bonté.

--Ne t'évade pas. Réponds nettement.

--Je réponds non. J'ajoute que c'est me supposer fat que de m'attribuer cette prétention, et c'est faire injure à mademoiselle de Chavanges.

--Jésuite, va!

--Quel jésuitisme vois-tu là dedans?

--Est-ce que je ne sais pas bien que tu fais la cour à mon ancienne camarade?

--Tu n'as pas de mérite à deviner que je l'aime. Qu'as-tu donc ce matin?

Il partit d'un grand éclat de rire.

--Je n'ai rien. Je m'amuse de la comédie que vous me donnez depuis huit jours, Reine et toi, et je voudrais être dans la coulisse. Qu'est-ce qui s'est passé entre vous? Voyons, je suis ton ami, presque ton frère, tu me dois une confidence. Je la veux, je l'exige.

--Il ne s'est rien passé!

--Tu me dis cela, en face? Répète-le devant la glace. Tu n'oseras pas; tu te verrais rougir.