La confession d'un abbé

Chapter 4

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Elle était grande, mince, mais admirablement faite, avec des cheveux noirs, en bandeaux légèrement renflés, au-dessus d'un front correct, blanc, uni, qui rayonnait d'innocence simple, fière, hardie. Les yeux étaient noirs; ils cherchaient le regard, plus qu'ils ne l'attiraient; ils avaient une lumière paisible, intense, qui vivait de son foyer et ne s'attisait d'aucune coquetterie, ayant le charme suprême. Le sourire de sa bouche étonnait. On eût dit que la vendeuse de roses avait mangé une de ses fleurs, en gardant une feuille serrée et retroussée entre ses dents...

Mais voilà que je la décris et que je me complais dans cette évocation! Je la vis, je l'aimai, et ce fut tout.

Avec une grâce sans minauderie, avec une hardiesse d'ingénue qui se sait comprise d'avance, et qui n'a pas de précautions à prendre, elle fit un pas vers moi, m'offrit une rose et me dit:

--Pour les pauvres!

Je pris la fleur, je saluai, je me prosternai en intention, et me tenant toujours au bras de Gaston, je voulus l'entraîner; je ne voulais pas contempler cette apparition.

--Eh bien! tu ne paies pas? me dit Gaston, en riant.

C'était vrai. Je ne songeais pas que cette fleur dût être payée.

La jeune fille, à peine étonnée, souriait. Je tirai un louis; je le déposai dans la main blanche qu'on me tendait, au nom des pauvres et je balbutiai un mot d'excuse.

Gaston riait toujours.

--Bonjour, Reine, dit-il familièrement à ma vision.

Je fus choqué, comme je l'aurais été depuis, quand je fus prêtre, si un sacrilège m'avait arraché des mains l'hostie que j'allais consacrer. Je me retournai vers mon ami.

--Bonjour, Gaston, répondit mademoiselle Reine d'une voix mélodieuse que j'entends encore, que j'entendrai toujours.

Ils se mirent à causer de choses simples, de la recette que la jeune fille avait faite comme marchande, de celle qu'elle espérait encore. Ils s'étaient pris, serré, et abandonné les mains. J'écoutais avidement.

Je crois que j'aurais poussé un cri de fureur et de haine, si le moindre mot, non de galanterie, mais seulement de politesse affectueuse eût été prononcé entre Gaston et la jeune fille. Ils se parlaient en camarades, presque en bons garçons.

--Tu ne m'achètes rien? demanda-t-elle.

--Tu ne vends pas de cigares? répliqua Gaston.

--Si tu veux, j'en emprunterai à la boutique de madame de Ville-sur-Terre. C'est cinq louis le paquet.

--Merci, j'aime mieux une rose.

--Tiens! en voilà deux.

--Combien?

--Cinq louis, comme le paquet de cigares.

--Pourquoi me les fais-tu payer plus cher, à moi qu'à lui?

--Parce que tu marchandes.

--Je ne marchande pas; je proteste.

--Gros avare!

--Je ne suis pas avare; je ne veux pas être dupe.

La jeune fille n'insista pas; un mouvement de tête, légèrement hautain et dédaigneux, exprima sa pensée.

Gaston était sensible au reproche.

--Tu vois comme ces dames nous exploitent! me dit-il assez niaisement.

Il s'exécuta toutefois et tira de son portefeuille en cuir de Russie un billet de cent francs qu'il agita triomphalement dans ses doigts.

La jeune fille enleva prestement l'offrande pour empêcher l'avaricieux de se raviser, et d'une voix moqueuse, qui érailla comme d'une pointe de diamant le cristal derrière lequel elle m'était apparue:

--Ah! si l'on ne t'exploite jamais autrement!...

Je regardai alors fixement mademoiselle Reine, croyant que j'allais la trouver moins belle. Ses yeux noirs s'étaient illuminés de malice. Je ne cessai pas de la trouver adorable; mais je souffris de la soupçonner maligne. Cette plaisanterie, dont je m'exagérai l'importance, me paraissait une déchéance; l'ange était une demoiselle mondaine habile à la réplique. Elle n'avait ni pâli, ni rougi. Elle avait dit cela, tout uniment, en remettant de l'ordre dans son joli étalage, en passant ses doigts effilés sur les roses qu'elle redressait et qu'elle faisait refleurir.

--Je me plaindrai à ta grand'mère! riposta Gaston du ton d'un écolier.

--Plains-toi tout de suite... Tu entends! bonne maman.

Elle se haussa, se pencha par-dessus ses roses, et je vis alors que derrière le guéridon une dame, très âgée, était assise sur une chaise basse, gardant la jolie marchande. Elle se leva, s'approcha; et sa vieille tête ridée, mais dont chaque pli était comme la marque d'un sourire, enveloppée de mèches grises, apparut, ainsi qu'un hiver doux et badin, au-dessus de cette jonchée de printemps.

Gaston s'inclina avec courtoisie:

--Vous allez bien, marquise? Excusez-moi de ne pas vous avoir devinée, derrière ces fleurs de vos jardins.

--Je vais aussi bien que vous, mauvais sujet. Qu'avez-vous à dire contre ma petite-fille?

--Qu'elle se moque toujours du monde.

--C'est son droit.

--Dans une vente de charité, ce n'est pas son devoir.

--Avec vous? Si, vraiment!

--Ah! marquise, elle est bien votre petite-fille! Mais nous verrons, quand elle sera ma femme!

La grand'mère et la jeune fille partirent ensemble du même éclat de rire, qui me rassura.

La note ailée, aérienne, d'une moquerie innocente, palpitait sur les lèvres roses; la note basse, chevrotante, frissonna gaiement sur les lèvres décolorées de la douairière.

--Toi, mon mari? s'écria mademoiselle Reine.

--Je l'ai été!

--Oh! il y a si longtemps de cela! Tu étais encore en robe, et l'on me portait!

--C'est égal, c'est un titre.

--Il est avec mes vieux joujoux.

--Avisez-vous donc de me la demander! dit à son tour la marquise.

--Ne m'en défiez pas.

Malgré son ton inoffensif, ce verbiage commençait à me déplaire.

Reine, au lieu de continuer cette dispute, se tourna vers moi et me prenant à témoin, avec une moue de grande enfant.

--Quel fou!

--Ah! si tu me calomnies auprès de mon ami, dit Gaston en plantant les roses dans sa boutonnière, je me fâcherai!

Puis, se souvenant qu'il ne m'avait pas présenté, il répara son oubli, et gracieusement, avec une sorte de solennité, jouée et enjouée:

--Madame la marquise, je vous présente M. Louis d'Altenbourg, le pupille de mon père. Mademoiselle Reine de Chavanges, je vous présente mon frère, votre futur beau-frère.

Je m'inclinai. Mademoiselle de Chavanges, tout en me faisant la révérence, dit à Gaston, d'un air plus sérieux et d'un ton plus net:

--Mon cher, tu en veux trop pour ton argent. Moi, ta femme! j'aimerais mieux vendre des roses, pour deux sous, dans Paris.

Gaston était, après tout, un jeune homme du monde. Il n'était sot que par une sorte de débraillé de son esprit. Il comprit que la plaisanterie avait assez duré. D'un geste vague il indiqua qu'il n'insistait plus et que la taquinerie était remise à une autre rencontre.

Pendant ce temps-là, la marquise me disait avec une nuance de mélancolie, un peu banale:

--J'ai beaucoup connu votre père. C'était un homme charmant! Vous lui ressemblez...

Le compliment, dans un autre moment, m'eût choqué. Par quel éveil de fatuité honteuse et sournoise me donna-t-il de l'orgueil?

Je crus que mademoiselle Reine, redevenant sérieuse, me regardait cependant avec indulgence.

La marquise ajouta en continuant de me regarder:

--Oui, oui, vous ressemblez fort à votre père. Je n'ai pas connu votre mère.

Elle prit sa petite-fille à témoin:

--_Reinette_, voilà un orphelin comme toi; mais il n'a pas, comme toi, une grand'maman qui vit par miracle, pour l'aimer, et pour ne pas le laisser seul.

Elle joua l'attendrissement; c'est-à-dire qu'elle fit claquer ses lèvres comme pour avaler un soupir, et que sa voix avait eu un trémolo discret.

Reine ouvrit tout grands ses yeux noirs, et m'enveloppa d'un regard profond, curieux, sans émotion apparente.

Je me sentis brûlé par ce regard froid au dehors.

Cette conversation courte, subitement tournée au grave, me paraissait aussi étrange que quand elle était gaie. On avait plaisanté avec étourderie sur les fiançailles enfantines de Gaston et de mademoiselle Reine. Voilà que tout à coup, à première vue, la marquise de Chavanges avait l'air de vouloir me fiancer à sa petite-fille, moi qu'elle n'avait jamais vu, qui passais!

J'avais le coeur gonflé. Mademoiselle Reine me regardait toujours. Elle avait pris une rose et, machinalement, par la tige, la faisait tourner entre ses doigts. Si elle me l'avait offerte, j'aurais cru qu'elle m'acceptait pour mari.

Je remerciai la marquise. Je promis d'aller la voir. Pendant que je la saluais, mademoiselle Reine, elle, fermait à demi les yeux, pour continuer à m'observer, avec attention, sans baisser son regard.

Je ne sais trop ce que dit Gaston. Je remarquai seulement qu'il ne donna pas la main à mademoiselle Reine. Celle-ci, d'ailleurs, avait les deux mains occupées par la rose qu'elle faisait tourner. Ils se dirent adieu avec un petit rire de camarades qui ne m'offensa plus, et nous partîmes...

VI

Dans la rue de Grenelle,--je vois encore l'endroit où commença cet entretien qui enchaîna ma vie; c'était devant une haute porte, un lion tenant dans sa gueule un serpent enroulé servait de marteau,--Gaston, sans attendre une question, passa son bras sous le mien et me dit gaiement:

--Te voilà sur la liste des prétendants!

--Quels prétendants?

--Hypocrite! Tu n'as pas entendu la marquise?

--Elle a été aimable, gracieuse.

--Oui, mais elle t'a étiqueté! C'est son idée fixe, à la pauvre femme! Voilà pourquoi je me suis amusé à la taquiner. Je savais bien qu'au fond je flattais sa manie. Moi, je n'ai pas assez de vocation.

Je répliquai assez vivement:

--Il est assez naturel qu'elle veuille marier sa petite-fille et qu'elle soit inquiète...

--Elle, inquiète! de quoi donc? de la mort? Elle n'y croit que tout juste pour donner, à l'occasion, à sa voix, toujours un peu criarde, un son plus doux. De la jeunesse de sa petite-fille? Elle la respire comme un bouquet qui ne doit jamais se faner. De ce que Reine pourrait demeurer seule au monde? Elle ne peut pas croire cela. Si elle songeait à son départ, ce serait pour regretter de ne pas voir, le lendemain, les princes de féerie qui viendront faire cortège à sa petite-fille. Non, elle racole des soupirants, par tradition, pour se dédommager de n'en plus voir à ses genoux et pour se venger des airs dédaigneux de Reine. Ne te laisse pas prendre à cette sentimentalité ridicule... La marquise est la plus grande _marieuse_ du faubourg Saint-Germain. Voilà ce que c'est que d'avoir été la plus enragée _démarieuse_ de son temps.

Je regardai Gaston, sans comprendre.

--Ah ça! tu ne connais donc rien? Ton père, qui était un homme aimable, ne t'a donc jamais parlé, de la marquise de Chavanges?

--Jamais.

--Eh bien, on a respecté ton innocence. Cette vénérable dame a été la plus folle, la plus étourdie des coquettes. On assure que le pauvre marquis, son mari, n'osait plus courir les cerfs, de peur de mettre trop de dépit dans la poursuite, et tant ses oreilles tintaient d'un hallali perpétuel. La marquise s'est mariée à dix-huit ans. Reine en a plus de dix-sept, et elle trouve que Reine est en retard. A vingt-deux ans, elle s'est fait enlever par le chevalier de Mettrais. A trente-cinq ans, elle a enlevé, à son tour, un pianiste (c'était la mode), mais elle l'a lâché sur la route d'Italie, oh! pas bien loin, à Fontainebleau; plus tard, pendant une crise de dévotion, vers cinquante ans, elle a voulu aller à Rome, confesser ses péchés au pape lui-même. Elle s'était fait accompagner par un jeune abbé, qui n'est jamais revenu à Saint-Thomas d'Aquin, et qu'elle a lancé à Rome. Il paraît que le pape lui avait donné un approvisionnement d'absolutions; car elle en a distribué à toutes ses amies et elle a gaspillé le reste. Elle avait un fils qui, par bonheur ou par hasard, ressemblait au marquis. Il s'est honnêtement marié à une femme honnête. Voilà ce qui explique quelque chose du caractère de Reine. Ce couple vertueux est mort du choléra. La marquise, veuve déjà, a eu un peu de chagrin, car elle est bonne, au fond et à la surface. Mais elle a été bientôt ravie d'avoir une belle petite-fille à habiller, à gâter, à faire aimer. Elle s'était garée de la manie des épagneuls, du goût des cartes; elle attendait inactive qu'on remît des ailes à son pauvre coeur alourdi. Reine lui a ramené les zéphirs. Comme il avait neigé sur les roses de son teint, elle s'est barbouillée des baisers de sa petite-fille et a planté des roses vraies dans toutes ses corbeilles. La petite boutique de la vente de charité est un rêve de Watteau qu'elle a tenu à réaliser. Le monde a pardonné à cette pécheresse, poudrée de grâce maternelle. Rien d'ailleurs dans cette tutelle n'est de nature à scandaliser le monde, notre monde. La marquise fait les choses, comme il faut les faire, et toutes celles qu'il faut faire. Elle va à la messe. Elle s'y tient, comme tu l'as vue à l'instant. Je crois bien même qu'elle fait de bonne foi des minauderies au bon Dieu, et qu'elle lui brûle des petites bougies roses, pour qu'il envoie des maris à sa petite-fille. Après avoir tant fourragé le mariage, la bonne vieille ne voudrait pas s'en aller, sans avoir arrangé, béni un joli petit mariage. Voilà, mon cher, pourquoi je l'ai mise si facilement sur ce chapitre-là; pourquoi du premier coup, elle t'a _reluqué_, inscrit sur sa liste, et voilà pourquoi te voyant un peu ténébreux, elle t'a joué un petit air de tristesse.

Je me souviens des paroles de Gaston comme de toutes celles qui ont pour la première fois ensemencé mon coeur. Elles pétillaient en moi. Je voulus répondre en plaisantant aussi:

--Et toi, quel rang as-tu parmi les prétendants?

--Moi! je suis un en-cas, mais peu sérieux. J'ai été élevé avec Reine; sa mère était une amie, un peu cousine de la mienne. Elle me connaît à fond. Nous nous sommes fièrement battus dans le château de Chavanges! Reine a gardé l'habitude de me maltraiter. Quand elle me donne une poignée de main, c'est encore une tape sur les doigts. Nous avons été si camarades que nous ne pouvons pas nous aimer; or, je suis sûr que Reine voudra aimer son mari.

Je me mordis la lèvre, pour empêcher un spasme qui me montait de la poitrine. Gaston, comme s'il eût deviné cet espoir subit, ajouta:

--Tu ferais bien mieux son affaire, toi... Mais je t'avertis qu'elle n'aime pas les bigots.

--Est-ce que je le suis?

--Peut-être pas; mais tu t'en donnes la mine. Après tout, mon cher, cela te regarde. Tu es présenté; on t'a invité; Reine, je m'y connais, t'a admis dans sa collection. Nous irons demain rendre notre visite, et quand ces dames seront à Chavanges, nous irons passer quelques jours au château.

--Comment? Elles reçoivent des jeunes gens?

--Et aussi quelques vieux... Mais oui, la marquise est trop grande dame pour ne pas recevoir qui elle veut. Cela ne semble pas plus extraordinaire et cela paraît aussi innocent que le reste. Quant à Reine, elle est avec les danseurs, les visiteurs, comme tu l'as vue avec les acheteurs, toujours la même, simple, ou terriblement coquette, hardie, libre, point sentimentale, positive et tiède... Entre nous, pour être franc, je t'avouerai que je ne la comprends pas tout à fait. Elle a une belle santé, un appétit de la vie qui jaillit de ses yeux, assez peu d'illusions, car sa grand'maman en les lui caressant les étouffe sous ses caresses; pourtant, par instants, on la dirait fixée, emprisonnée dans une candeur marmoréenne, comme ces statues qui ne sont des femmes que jusqu'au buste et qui finissent en termes de marbre. Tu vois comme elle a été élevée, pas bégueule, pas fière, et pourtant il serait impossible de pousser avec elle la gaminerie un peu loin. C'est bien à elle seule, ou à une influence de race honnête qui aura passé par-dessus la grand'maman, qu'elle doit ce qu'elle vaut. Si elle a des petites idées malsaines, blotties quelque part, crois bien que c'est sa grand'mère qui les a nichées ou laissées se nicher là. Te voilà mis au courant. Je résume mon opinion sur Reine de Chavanges. Belle et bonne personne, poussée droit et non maintenue droite par un tuteur, charmante à voir, à entendre, facile à fréquenter, difficile à séduire, plus difficile encore à épouser, qui redoute d'être dupe d'elle-même et dupe des autres, qui vous regarde, qui se garde, et à qui, lorsqu'on est un platonique comme toi, il faut prendre bien garde!

Gaston continua à me donner sur la famille de Chavanges, sur sa fortune, plus de détails que je ne lui en demandais. Sur la fortune surtout, il était exactement informé. Si la jolie marchande de roses avait un peu exagéré, en reprochant à mon ami son avarice, il n'en était pas moins vrai que Gaston aimait l'argent, les belles propriétés, les gros revenus. Il en parlait volontiers. Il supputait sur le bout du doigt les dots qui méritaient d'être considérées dans le faubourg Saint-Germain, et même ailleurs. Il les énumérait avec le plaisir d'un musicien qui se chante des airs de musique.

Je l'écoutais mal. Il me plaisait qu'il fît à côté de moi un bruit dans lequel le nom de Reine de Chavanges tintait avec sonorité. Cela me suffisait pour rêver; je ne l'interrompais plus; je n'avais plus besoin de l'interroger.

Je suis de ceux qui croient au chemin de Damas. Je le cherchais; je l'avais rencontré.

Je devais revoir mademoiselle de Chavanges; je pouvais concevoir l'espérance d'en être aimé, d'en être choisi. J'étais de son monde. J'ignorais au juste ce que la succession paternelle, liquidée, me laisserait de fortune; mais, je ne voyais pas là d'obstacle; au surplus, je ne voulais pas en voir.

Je sentais sourdre une volonté, une vocation. Il s'y mêlait, à coup sûr, une ivresse physique; mais, par pudeur, je n'en rêvais que plus vivement la possession d'une âme fière, indépendante, retenue, froissée dans un milieu qui l'alarmait.

Je serais pour elle un mari honnête, comme l'avait été son père. Je lui apporterais un amour fidèle qui avait manqué à ma mère. Je m'imaginais qu'en me faisant connaître, qu'en amenant la confiance entre mademoiselle Reine et moi, je dégagerais sa pensée hésitante qui cherchait, sans doute, comme la mienne, à s'affranchir de certains souvenirs de famille.

Ce que j'avais retenu avec un empressement jaloux, c'était cet hommage sincère rendu par Gaston à la pureté de cette pupille d'une vieille femme légère. J'y croyais avec extase. Les antécédents mythologiques de son aïeule la maintenaient chaste, comme les gaîtés de mon père m'avaient rendu triste. Nos consciences d'orphelins étaient fraternelles.

Pauvre enfant! je la devinais, je la lisais dans mon coeur. Je l'aiderais à rentrer en possession de la belle vie régulière, dans un devoir doux et partagé, à laquelle, sans s'en douter, peut-être, elle aspirait comme moi.

Elle semblait coquette à un être frivole comme Gaston; mais sa coquetterie était la bravoure de sa mélancolie. Elle se défendait contre les convoitises banales, par ses beaux éclats de rire. Quel homme heureux serait celui qui amènerait des larmes dans ces yeux noirs, et qui, s'agenouillant quand elle pleurerait, lui prendrait les mains et lui dirait doucement:--Ma chère femme!--provoquant ainsi le sourire immuable des amours profondes et vraies!...

Je remuais confusément ces idées, en revenant à l'hôtel de Thorvilliers.

Une lumière attendue, espérée, mais inconnue pourtant, descendait en moi et me révélait à moi-même.

Mes dispositions mystiques, poétiques, n'étaient que l'aurore brumeuse de cette vocation conjugale qui m'apparaissait un apostolat. Mari! père! Ces deux idées jaillissaient avant toutes les autres, purifiant la voie sur laquelle d'autres rêves profanes viendraient ensuite...

Encore une fois, je n'écris pas un roman; je ne veux pas non plus me défendre. J'explique comment j'aurais été un chef de famille, aussi ardent que j'ai été depuis un missionnaire célèbre; comment cette timidité, que mes camarades calomniaient, était sincère; comment, avec une prédisposition à recevoir les coups du ciel, je ne luttai pas contre ce foudroiement d'un amour absolu, qui a été bien torturé, bien égaré, bien puni, et qui, maudit par les autres, condamné même par moi, n'a pu s'éteindre à aucune heure de ma vie, et s'alimente de mes remords, des angoisses de ma douloureuse paternité. Je veux que l'on comprenne bien mon droit mystérieux, humain, que les hommes me nient, que Dieu m'a donné...

A plusieurs reprises dans la journée et dans la soirée, Gaston me reparla de Reine de Chavanges. Y mettait-il de la raillerie? Se doutait-il de cette possession qui commençait? Étais-je plus pâle que d'habitude, ou bien étais-je trahi par ma rougeur? Une joie qui bouillonnait en moi me rendait-elle, par crainte, plus triste d'apparence, ou bien laissais-je voir que j'étais jeune aussi, et plus amoureux que tous mes camarades?

VII

J'allai avec Gaston, et je retournai seul, chez la marquise de Chavanges.

J'acquis par moi-même la preuve de ce que mon ami m'avait affirmé.

La grand'mère avait augmenté d'un nom la liste des prétendants, et Reine acceptait, avec son indifférence habituelle, ce soupirant de plus à écouter, à éconduire.

Avec indifférence? non. Avec curiosité? à coup sûr. Avec dédain? peut-être.

En effet, les regards de la jeune fille, vagues et d'une politesse égale pour tout le monde, se concentraient et se durcissaient, quand je la saluais.

Elle ne me disait rien de désagréable; au contraire; sa façon de parler, rieuse, étourdie, libre, se calmait, se contraignait, pour m'interroger ou me répondre. Il y avait dans ses moindres mots une bonne volonté polie; mais le regard trahissait la méfiance.

Je tirais de cette attitude une raison d'espérer, autant qu'une raison de craindre. Ce qui se montrait de sérieux et de grave m'enchantait et prouvait bien que cette jeune fille pouvait devenir une femme sérieuse. Mais ce qui se laissait voir de gracieux en elle n'était que l'effort de sa pitié pour mieux voiler son dédain, son antipathie...

Ah! c'était bien l'amour qui était entré en moi, puisque la douleur y était entrée aussitôt. J'aimais cette douleur et j'attisais cet amour lointain, immense, jaloux, muet...

Ces dames quittèrent Paris pour le château de Chavanges, un mois après notre première rencontre. On ne m'invita pas directement à une visite; mais Gaston, vers l'époque des chasses, ayant reçu un petit mot de la marquise, me le montra. J'étais, en post-scriptum, prié d'accompagner mon ami.

--L'idée de m'avoir pour tuer son gibier vient de la marquise, me dit Gaston; l'idée de te voir à Chavanges vient de Reine, j'en suis sûr. C'est elle qui a dicté le post-scriptum.

Le coeur me battit bien fort à cette remarque. Quand mon ami me donnait une espérance, je le croyais sincère. Peut-être se moquait-il de moi, cependant. Mais je pensais que l'ironie est, pour certaines natures, une façon involontaire de céder à la vérité...

Je partis avec Gaston.

Nous n'étions pas les seuls hôtes de Chavanges. La marquise, moins par sentiment de convenance que pour avoir plus de bruit autour d'elle, invitait des amis de tous les âges. Seulement, elle n'acceptait que des vieilles femmes de son caractère, voulant que Reine exerçât sans lutte et despotiquement, tout son pouvoir.

Le château de la marquise, situé dans les Ardennes, en avant d'une belle forêt, et en amphithéâtre au-dessus de la Meuse, était très gai, de face, quand on y arrivait par une belle avenue; quand on voyait rire le soleil dans les grandes fenêtres à petites vitres et étinceler les toits en ardoises. Mais il était sévère et un peu triste, quand on sortait par l'autre côté, pour entrer dans le parc qui montait vers la forêt. Une vaste pièce d'eau, carrée, s'encadrant comme un miroir dans une pelouse assombrie par l'ombre projetée de la maison, rappelait la pièce d'eau du château paternel. C'était une cause de plus d'attendrissement. Seulement, comme cette pièce d'eau était plus élevée que la cour d'honneur, dépavée et plantée de massifs, située entre la façade et la grille d'entrée, elle alimentait un jet d'eau, figuré par un grand cygne battant de l'aile et tendant le cou au ciel, au milieu d'un bassin.