La confession d'un abbé

Chapter 3

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--Ne craignez rien, monsieur, je n'abuserai pas de la faveur que vous m'avez faite ce matin. J'ai préparé, pour le jour où je rencontrerais un homme de coeur, de bonne volonté, qui pût m'aider, une confession écrite, que je me permets de vous laisser. Ce sera, si je meurs désespéré, mon testament moral. En tout cas, monsieur, je le jure devant Dieu, en qui je crois encore, c'est l'exacte vérité. J'ai voulu de très bonne foi me juger... Vous ne pourrez pas être plus sévère pour moi que je ne l'ai été moi-même, et cette sévérité-là m'a fait supporter le mépris de mes supérieurs... En me faisant descendre de la chaire où j'ai prêché, il y a vingt ans, avec succès, on m'a affranchi de l'obligation d'un mensonge qui m'eût accablé... C'était, bien assez du deuil effroyable que je portais... Vous verrez pourquoi je traite de deuil ce que d'autres appelleraient le remords; mais le repentir est-il autre chose que le regret d'une vertu flétrie, d'une illusion morte dans l'âme?... Voici, monsieur, ce manuscrit... Je voudrais qu'il fût plus court; mais j'ai tenu à expliquer tout... Je l'ai écrit sans vanité littéraire; lisez-le sans méfiance. Laissez-moi vous dire, en toute franchise, que je ne doute pas de vous; je veux que vous ne doutiez pas de moi. Cette confiance réciproque nous donnera une force et une inspiration qui n'auraient pu se dégager de relations vagues. Remarquez, monsieur, que je ne prétends pas usurper sur votre conscience. Ce n'est pas moi qui ai franchi le premier les limites d'une audience officielle. En demandant si vite à la préfecture de police ces renseignements sur moi, en manifestant une curiosité, dont je vous remercie, vous avez engagé un peu de votre coeur. Vous aviez la volonté de ne pas me traiter comme un importun et vous ne comprenez pas encore quel crime je vous dénonce. Vous ne me considérez plus comme un fou, de vous l'avoir dénoncé. C'est quelque chose. Ma démarche vous surprend; mais ma figure ne vous a pas donné l'indice d'un malhonnête homme. Je comprends la surprise; je suis touché de la présomption favorable. Ma situation de déclassé vous a causé un certain effroi. Bien qu'il ne s'agisse pas d'une protection publique, ni d'une protestation contre la sentence qui m'a frappé, vous vous demandez s'il n'y a pas une antithèse trop forte, trop brutale, entre le sous-secrétaire d'État au ministère des cultes et le prêtre interdit. J'espère, monsieur, que ces hésitations de votre part disparaîtront à la lecture de ces pages. J'en attends, non pas plus d'estime pour moi, mais plus de pitié pour mon malheur... Je suis bien malheureux! Nul homme ne peut l'être autant que moi!... Il y a un mot qui m'est interdit; car en quittant par force le costume de prêtre, je n'ai pas abjuré toute ma foi, c'est le mot de fatalité... Si je croyais que mon malheur fût fatal, je fléchirais sous le fardeau; mais je le subis comme une épreuve. Je me crois le droit de lutter, comme une créature punie, mais soumise au châtiment, en ne voulant pas que la méchanceté des hommes s'étende à une créature innocente. Sauvez ma fille; je vous en conjure, puisqu'elle va payer pour un coupable... Je reviendrai, monsieur, quand votre conviction sera faite, et elle se fera... Je vous renouvelle mes remerciements, de votre accueil, de votre enquête. J'en aurai d'autres à vous offrir, j'en suis sûr.

M. Herment laissa tomber sa voix, alourdie par des larmes retenues, sur ces derniers mots.

Peu à peu, en parlant, il s'était soulevé, il s'était levé. Ce fut debout et en tendant le manuscrit au sous-secrétaire d'État qu'il acheva ce petit discours.

M. Barbier l'avait écouté avec émotion, avec ce battement de coeur, tout à la fois égoïste et généreux, qui tient à la recherche d'un secret dramatique et au désir de se mêler d'une grande infortune à corriger.

M. Herment grandissait, au lieu de se diminuer, par ses fautes mêmes; il se redressait sans audace, mais noblement, pour laisser voir toutes les brûlures de la foudre, et, maintenant que le secret de son état se trouvait divulgué, il n'avait plus à prendre ces précautions qui lui donnaient des façons indécises.

Tout s'expliquait dans son aspect extérieur, son attitude, son geste, sa parole, par ses antécédents, par ses habitudes de prédication. Sa paternité tragique donnait à sa tristesse une majesté invincible; il restait fier par ce côté divin, sous les humiliations méritées par le prêtre.

M. Barbier ne refusa pas la confession qui lui était offerte; il promit de la lire, fixa un rendez-vous nouveau à quelques jours de là, et, se levant de son fauteuil en même temps que son visiteur, non avant lui, il le reconduisit avec respect jusqu'à l'antichambre.

Seul, revenu à sa place, M. Barbier souleva, soupesa, à plusieurs reprises, le manuscrit déposé, sans oser l'ouvrir, de crainte de se laisser prendre immédiatement au piège de cette lecture. Il se promettait la volupté de ce travail pour le soir, la solitude. Car, de bonne foi, il s'engageait à étudier ce drame.

En attendant, il enferma le rouleau de papier dans un tiroir; mais il ouvrit plusieurs fois le tiroir dans la journée, et à travers ses audiences, ses conversations avec le ministre, auquel il cacha cette visite, il ne cessa de penser à cet homme pâle, triste, doux et solennel, qui devait avoir beaucoup souffert.

Il se rendait compte du charme multiple et spontané de ce visiteur, qui était de grande race, de grande éducation, qui avait traversé les orages de la passion et en gardait l'électricité domptée, qui, après des épreuves, encore inconnues, mais vraisemblablement bien douloureuses, s'était réfugié, comme sur un cap suprême au-dessus d'un abîme, dans l'amour qui contient et résume tous les autres, dans le plus pur, même quand son origine est impure.

M. Barbier se croyait toujours aussi convaincu de ne pouvoir venir en aide à ce solliciteur intéressant; mais il se disait en soupirant:--C'est dommage!

Ce regret, uni à la curiosité de connaître le secret; de l'abbé Hermann d'Altenbourg l'agita toute la journée d'une petite fièvre, dont il s'enorgueillit, pour la gloire de sa fonction.

Louis Hermann d'Altenbourg! M. Barbier se répéta si souvent ce nom qu'il finit par croire qu'il se le rappelait, pour l'avoir entendu répéter autrefois.

Il fit faire des recherches dans les collections de journaux ecclésiastiques, notamment dans la _Semaine religieuse_, et il trouva que vingt ans auparavant, en effet, monseigneur Hermann d'Altenbourg, prélat romain, chanoine primicier de Saint-Denis, avait prêché, pendant tout un carême, à Notre-Dame de Paris. Son auditoire était toujours illustre et nombreux. Le prédicateur à la mode, au moins pendant ce printemps-là, avait été appelé aux Tuileries pour y prêcher; mais il ne semblait pas qu'il eût réussi devant ce parterre mondain. La véhémence de ses anathèmes contre les frivolités du siècle et la malencontreuse idée qu'il eut un jour de tonner contre le parjure paraissaient avoir déplu à la cour.

Le journal des confréries le laissait entendre pour l'en blâmer.

Qui donc aurait pu savoir, à cette époque et dans ce monde-là, que la colère méprisante du grand orateur chrétien n'était que le cri d'un amour crucifié?

Le soir, chez lui, la porte rigoureusement close, M. Barbier commença la lecture de cette confession d'un prêtre faite à un laïque, confession dont il a gardé le manuscrit, et dont il a permis de prendre une copie exacte, en changeant quelque chose aux noms.

La voici:

MA CONFESSION

IV

Je suis le fils unique du comte François Hermann d'Altenbourg. Ma famille est originaire du Danemark. Un de mes ancêtres, ambassadeur à Vienne, et devenu prince du Saint-Empire, hérita de grands biens en Alsace, par la mort d'un oncle, évêque-électeur de Strasbourg. Toutefois, ma famille ne quitta Copenhague, qu'à l'époque du procès fait au grand chancelier Greffenfield. Depuis, elle résida en Autriche.

Mon grand-père fut un de ceux qui protestèrent, comme princes étrangers, dans un mémoire adressé à l'Assemblée nationale de 1789, contre le décret qui abolissait les droits féodaux en Alsace, et qui prétendait, malgré les stipulations faites avec Louis XVI, astreindre ces propriétaires, d'une espèce particulière, aux impôts et aux contributions dont étaient frappés les Alsaciens possesseurs de biens-fonds.

La réclamation fut écartée. Mon père, qui était imbu des idées nouvelles, et qui ne partageait pas les idées, c'est-à-dire les préjugés de mon aïeul, protesta contre la protestation, se rallia violemment à la Révolution, se fit naturaliser Français, perdit à cette révolte une assez grosse portion de la fortune des d'Altenbourg, acheta un château aux environs de Saverne, s'y installa, et mena, dès lors, une existence fort agitée; il s'y maria, à la Restauration, pour rentrer en grâce auprès des princes.

On se souvient encore, dans le pays, de ses grandes chasses, de ses grands démêlés avec ses voisins, de ses grandes démonstrations libérales sous la République, égalées seulement par ses grands enthousiasmes sous l'Empire...

Ce n'est pas pour juger mon père que j'expose les griefs de la conscience publique à son égard; c'est pour me faire juger moi-même.

Ce n'est pas, non plus, par orgueil, pour faire excuser mon insoumission à mes voeux d'humilité que je cite la prétention et les origines de ma famille; c'est pour faire mieux comprendre en moi les influences héréditaires. Je suis le dernier des d'Altenbourg; je les confesse, en me confessant.

Ne peut-on pas dire que je dois à ces ancêtres, venus du pays d'Hamlet, les brumes de mélancolie qui auraient fait de moi un mauvais poète, si le souvenir de quelques évêques-électeurs, de mon nom, dont j'ai vu les portraits me regarder longtemps, dans mon enfance, n'avait peut-être décidé de ma vocation de mauvais prêtre?

Je dois aux passions paternelles le feu qui, dans ce brouillard, s'allume parfois et fait explosion; je dois à ma mère, la tendresse de coeur, la vocation _maternelle_ qui survit à toutes mes passions éteintes.

Pauvre mère! je l'ai connue, en réalité, et il me semble, à chaque douleur plus aiguë de moi, que je la connais un peu plus. J'étais un enfant, quand elle est morte.

Mourut-elle par un accident involontaire, par un suicide? Le doute m'est venu depuis que je réfléchis. Quand j'avais quatre ans, on ne me donna aucun détail; quand je fus grand, je n'en demandai pas; je m'interrogeai.

Un soir d'été, tout le château fut en alerte. La comtesse d'Altenbourg, sortie pour une promenade dans le parc, ne rentra pas à l'heure du dîner. On la chercha longtemps, quand, enfin, on s'avisa de fouiller une pièce d'eau qui semblait attendre les désespérés, sous la voûte sombre des grands arbres.

Il est possible que ma mère, trompée par l'opacité de l'allée couverte dans laquelle sa rêverie l'égarait, soit tombée brusquement, n'ait pu appeler au secours, et n'ait pu se sauver, à cause des bords droits et maçonnés de la rive...

J'ai voulu, il y a un an, visiter ce château, dont je n'ai pas hérité et que je n'ai pas eu la douleur de vendre. J'ai retrouvé la pièce d'eau, sous l'allée épaisse; de grands nénufars flottent sur la tombe de cette Ophélie conjugale.

Était-ce uniquement l'influence d'Hamlet qui me faisait évoquer, dans cette solitude, une ombre légère, passant comme un souffle devant moi, pour s'engloutir dans cette eau mystérieuse qui porte des fleurs depuis sa chute?

Mon père s'était marié, par contrition politique, plutôt que par repentir de sa jeunesse. Il était incapable de rendre ma mère heureuse. Il eut du chagrin de sa perte, des remords aussi; il se consola cependant, et ce fut alors qu'il se débarrassa du château.

Les pères joyeux font souvent les enfants tristes. Hérouard raconte, dans ses mémoires naïfs sur l'enfance de Louis XIII, que comme on demandait au fils de Henri IV, âgé de six ans à peu près, et initié déjà à toutes sortes de licences, s'il serait plus tard un _vert-galant_, un bon vivant comme son père, l'enfant, visiblement choqué dans ses pudeurs instinctives par les attitudes obscènes dont le Béarnais ne s'abstenait pas devant lui, répondit vivement:--Oh non!

Le caractère de ce grand ennuyé qui n'était qu'un grand dégoûté, se trouve ainsi expliqué.

J'ai prétendu agir autrement que mon père; ai-je mieux agi? Le portrait que je suis obligé de tracer de moi va devenir plus facile à faire et plus facile à comprendre.

Enfant songeur, silencieux, voué au deuil par une vision vague, lointaine, mais persistante, d'une mère si vite disparue, qui revient aujourd'hui et qui se précise, depuis que j'ai une fille; enfant violent et brusque, quand on me contraignait à un effort, je paraissais un sournois, à cause de ces échappées hors de mon état naturel, et mon père fut le premier qui me traita d'hypocrite.

Mon éducation n'aida pas ma franchise à s'émanciper.

Le comte d'Altenbourg, qui se croyait athée, mais qui allait à la messe du roi Charles X, quand il faisait un voyage à Paris, me confia tout enfant à un bon prêtre, l'abbé Cabirand, excellent homme, émerveillé des évêques que l'on comptait dans ma famille et ne rêvant pas pour moi de destinée plus belle. C'était un homme pur, qui n'ignorait pas le mal chez les autres, mais qui le traitait comme un adversaire, dont il croyait triompher par des duels mystiques.

Il me trouvait l'innocence nécessaire. Quand je laissais voir un peu de fougue dans cette douceur de surface, il pensait que la prière et la méditation achèveraient de parfumer pour le ciel ce coeur où le feu était prédestiné à consumer l'encens.

Comme j'avais douze ans, mon père, dont la fortune mal administrée se trouvait réduite, vendit ses terres et vint se fixer à Paris. L'abbé Cabirand fut congédié. Il me quitta avec douleur, me fit promettre de lui écrire, me fit jurer de rester à Paris un bon chrétien, et fut nommé deux mois après notre départ d'Alsace, professeur de rhétorique au séminaire de Strasbourg.

Je fus mis dans une grande institution du faubourg Saint-Germain.

Ma candeur y fut scandalisée; ma dévotion persista d'autant plus. J'eus des succès, et, comme dans ce temps-là les élèves étaient très fiers de la gloire de leurs camarades, mes couronnes du grand concours me donnaient une considération qui compensait l'estime insuffisante que l'on avait pour mon caractère.

Je souffrais beaucoup d'être, non pas méconnu, mais inconnu de mes jeunes contemporains. Je faisais de mon mieux pour être à leur niveau; mais, ne m'ayant jamais tout à fait comme complice, et m'ayant souvent comme censeur, ils se faisaient de ma connivence passagère une arme pour attaquer mon rigorisme de béat.

A mesure que je montai en âge, en grade, en succès, je souffris de ce malentendu. Je m'entêtais, par probité de croyant, à protester contre des exemples qui suscitaient en moi des colères très sincères, et pourtant qui remuaient aussi d'effroyables tentations...

J'abrège autant que je le peux ces préliminaires. Ce n'est pas pour me raconter, c'est pour me confesser mieux, que je dis tout cela.

La sève montait et m'étourdissait. A dix-huit ans, j'avais une chasteté relative qui ne me faisait grâce d'aucun mauvais rêve. Peut-être n'étais-je que timide!

A l'âge des premières escapades viriles et des débauches qui émancipent fièrement les écoliers, j'écoutais, avec un demi-sourire, les confidences, les vanteries de mes camarades. Je me repaissais de ces confessions; mais quand je voulais à mon tour me débaucher; quand j'avais promis ma part de ce que je croyais une orgie; à la première sortie, j'hésitais, j'avais peur. J'essayais de pactiser avec ma honte. Je voulais parfois me hasarder tout seul, mystérieusement, dans une aventure que je poétisais d'avance; mais un dégoût subit, invincible, m'assaillait et me faisait reculer dès les premiers pas. Je fuyais, je me sentais souillé par mes désirs; je courais dans une église; je me prosternais, et, dans des invocations éplorées à un amour surhumain, je dépensais, je fatiguais une énergie, haletante sous une pudeur réelle, qui voulait être surprise et ne voulait pas se rendre.

On épouse son âme, comme on épouse une femme. Je ne voulais pas violer la mienne; je désirais un hymen impossible de ma chair et de mon esprit.

J'étais grand, fort, de bonne santé. La lutte n'en était que plus rude, et l'énigme ne paraissait que plus invraisemblable. On m'appelait Tartufe; je haussais les épaules, et me consolais par des vers.

Ces vers, que je faisais avec sincérité, me paraissaient très bons; mes camarades s'en moquaient, et fortifiaient ainsi, avec ma prétendue vocation, un goût héroïque pour supporter l'injustice. N'osant me proclamer martyr de mes tentations, je me posais en martyr de la poésie.

Je n'en veux pas à ces chers tyrans de ma jeunesse. Comment m'eussent-ils compris, moi qui me perdais à me chercher? Je les trouvais logiques dans leurs injustices, et me voyant sans rancune sous leurs sarcasmes, comme j'étais sans orgueil sous mes couronnes universitaires, ils avaient des trêves d'indulgence et de pitié, qui me réconfortaient et me donnaient des rayonnements d'esprit et de gaieté.

Mon père s'occupait fort peu de moi, et, quand il mourut, je pus porter au dehors le deuil que je portais au dedans. Ce fut le seul changement sérieux de mon existence.

V

J'avais dix-neuf ans; je venais d'être reçu bachelier. J'étais hésitant au seuil du monde. Rien ne m'y appelait; rien ne m'en détournait. La société que mon père fréquentait, sans s'épurer, avait vieilli, et j'avais ainsi deux raisons, au lieu d'une, pour ne point la rechercher.

Mes camarades allaient à leur ambition, à leurs affaires, à leurs plaisirs. Moi, je n'avais pas de but, et je n'osais prendre pour un appel de la vie ecclésiastique cet ennui qui m'enchaînait devant la vie grande ouverte, et m'effrayait, quand je voulais la contempler.

J'étais resté en correspondance avec mon maître, l'abbé Cabirand. Il me donnait d'excellents conseils; mais il était plutôt guidé par l'instinct droit de son coeur que par l'expérience. Loin de m'encourager à embrasser la même carrière que lui, il me répétait que mon nom, ma fortune m'obligeaient à un rôle actif. Je servirais mieux l'Église, en restant chrétien dans le monde. Ces raisons-là ne répondaient à aucune des inquiétudes de mon esprit; mais je les acceptais, par le besoin que j'avais de me soumettre à un avis.

Il me restait assez de fortune pour être indépendant et pour choisir librement un état. Lequel prendre? Je me fis inscrire à l'école de droit; mais je suivis les cours du collège de France. Parler, instruire, du haut d'une tribune, répandre sur une foule ce que je sentais bouillonner en moi, c'était la seule chose qui me parût tentante...

Je griffonnais toujours des vers; j'essayais de la prose; je ne redoutais plus les indiscrétions de mes camarades; mais cette sécurité ne suppléait pas à mon peu de talent.

Je me disposais à voyager, quand, soudainement, dans cette brume, je crus voir une étoile. Je rencontrai ma muse.

M. le duc de Thorvilliers, le père du duc actuel, un peu parent de ma mère, m'avait été donné comme tuteur.

Il ne prit guère au sérieux une tutelle qui s'exerçait, si tard pour lui qui était vieux et goutteux, si tard pour moi, qui étais en âge d'être émancipé.

J'aurais pu réclamer cette émancipation. Je la méritais. A quoi bon? J'avais plutôt peur qu'envie de cette nouvelle indépendance, succédant à celle que l'insouciance paternelle m'avait laissée.

Par politesse, pour aider à l'effusion de cette paternité passagère, gracieusement acceptée, je devins un convive régulier du duc, et l'ami de son fils.

Gaston de Thorvilliers avait été élevé chez son père. Je ne l'avais rencontré que rarement. C'était alors un beau jeune homme, au regard rayonnant, aux joues pleines et roses, aux cheveux noirs, épais, faciles à boucler, à la prestance fière, un de ceux qui naissent et vivent cambrés, busqués.

N'ayant jamais eu besoin de se soumettre à un règlement, à une discipline, à un pauvre devenu un maître, de compter avec des condisciples plus forts ou plus habiles que lui; n'ayant subi aucun contact qui eût émoussé son caractère; n'ayant pas eu de rivaux qui stimulassent son goût capricieux pour l'étude, il était resté, et avait fleuri dans toute la candeur de sa force, de son orgueil d'être beau et d'être riche, dans toute l'ingénuité d'une ignorance vernie.

Il riait de tous et de toutes choses. Il se croyait bon, parce qu'il n'avait jamais été tenté d'être méchant, et parce qu'il était gai. Il ne doutait pas de son esprit, réel, mais intermittent, parce qu'il avait la moquerie facile; sa verve l'éblouissait tout le premier.

Je fus charmé de cet appétit universel des sens, et de cette bonne humeur de la conscience; secrètement même j'en fus jaloux. Je me comparais et je me sentais moins homme, moins gentilhomme. J'avais le même âge. J'avais droit, sinon aux mêmes prétentions de fortune, du moins à la même fierté pour ma race. J'avais, de plus, le sentiment de mes succès universitaires, la conscience d'une valeur morale qui pouvait s'épanouir avec éclat. Si j'étais froid en apparence; si l'épiderme plus épais laissait moins venir à fleur de peau le sang qui fleurissait les joues de Gaston, j'avais peut-être un brasier plus ardent au coeur.

Pourquoi n'étais-je pas comme lui? Pourquoi, en m'habillant de même, gardais-je avec mes vêtements pareils, une sorte d'allure ecclésiastique dont il me raillait avec bienveillance, pour que je devinsse un compagnon tout à fait digne de lui et de mon nom?

Gaston n'attendit pas une intimité, qui s'affirma bien vite par le tutoiement échangé sans résistance, pour me demander des confidences, pour m'en faire.

Il parut fort surpris qu'à dix-neuf ans, je n'eusse pas de maîtresse. Il m'offrit de m'en désigner une, à prendre dans le monde. C'était si facile! Il ne comprenait pas qu'une femme bien née pût se défendre longtemps contre des beaux cavaliers de notre espèce. Quant aux maîtresses qu'on entretient et qui sont de luxe, comme l'écurie, il les prévoyait dans son budget; mais ne les admettait pas encore, par coquetterie de mondain, peut-être bien par économie; lui qui aimait tout, il aimait aussi beaucoup l'argent.

J'aurais peut-être été corrompu par ce mauvais sujet naïf dont les vices embaumaient, si je n'avais rencontré celle qui a disposé de toute ma vie.

C'était à une vente de charité, dans le faubourg Saint-Germain. J'y étais allé par déférence pour des invitations reçues; Gaston m'accompagnait, surtout pour voir des marquises et des duchesses, bourgeoisement installées devant des comptoirs. Cela lui semblait un travestissement piquant.

Nous avions parcouru divers salons et fait quelques emplettes de politesse, nous sortions, quand, à la porte d'entrée, comme un dernier piège, je vis une jeune fille, debout, à côté d'un guéridon sur lequel s'amoncelaient des roses...

Je ne me permettrai aucune comparaison poétique; je n'aurai recours à aucun agrément littéraire, pour raconter mon impression souveraine, ineffaçable, éternelle.

Tout ce qui s'est passé depuis, le drame, le deuil, la honte, le supplice de ma vie, disparaissent, quand j'évoque cette vision. Mon coeur recommence à battre, comme il a battu dans cet instant qui a embrasé tout mon être. Je ressens quelque chose de foudroyant et d'ineffable qui me mord la poitrine, qui me met un éclair au cerveau, et qui infiltre dans mes veines une langueur accablante.

Je dus pâlir. Je me souviens que je m'appuyai fortement au bras de Gaston de Thorvilliers.