Chapter 24
Louise était restée debout, pétrifiée en apparence, mais palpitant au dedans, elle-même, ne laissant rien voir de son agitation, assistant à ce duel entre deux hommes qui tenaient, l'un son âme, l'autre sa destinée; redoutant d'obéir à son père, et souhaitant, avec un élan filial, d'obéir à ce maître transfiguré, à ce prêtre inattendu qui se révélait, sans qu'elle se rendit compte de cette métamorphose.
--Vous prêchez la désobéissance à ma fille! reprit le duc affolé.
--A votre fille! répliqua l'abbé dont les lèvres se gonflèrent; puis il continua:
--Je défends l'innocence de cette enfant et votre honneur, monsieur le duc.
--Mon honneur!... vous, qui ne vivez que pour me déshonorer!
L'évêque, qui n'avait plus de rôle, se leva pour intervenir. Cet esclandre avait trop duré. On écoutait avec une avidité cruelle qui forçait au silence.
--J'ai les preuves de ce que je dis, s'écria l'abbé avec une autorité qui s'imposait; ce n'est pas ici le lieu de les produire; mais je les montrerai à qui voudra les voir.
Un petit cri se fit entendre. Le prince de Lévigny, à bout de forces et de traitement, s'évanouissait: il se coucha sur le bras de son fauteuil.
Louise, à ce cri, se détourna de sa contemplation. Elle regarda cet homme foudroyé par la malédiction de son maître, et, pour mieux voir, elle leva son voile. Alors, elle apparut dans toute sa beauté, dans toute la splendeur de sa jeunesse, de sa douleur, de son angoisse. Une lumière s'alluma dans ses yeux; une horreur visible s'y peignit. Elle devinait ce qu'elle avait pressenti; c'est que cet homme était infâme; peu lui importait de savoir pour quelle cause. La répugnance de son instinct virginal était justifiée. Il avouait tout, en s'anéantissant sous l'anathème. Il devenait hideux, avec sa lividité sous son rouge. Sa boue transsudait.
Louise se redressa et se recula, fuyant le contact de l'air même qui passait entre elle et lui.
Le suisse, le bedeau ramassaient le prince, plié sur son fauteuil, et l'emportaient vers la sacristie. Le duc les suivit, cédant autant à l'impatience de se soustraire aux regards de la foule qu'à sa sollicitude pour son gendre.
Les assistants s'agitaient dans un tumulte qu'on ne pouvait réprimer.
L'évêque de X... se retira processionnellement, avec le diacre qui portait sa mitre et celui qui portait son bougeoir.
Louise, abandonnée, était restée à sa place. Les deux demoiselles d'honneur s'avancèrent pour la conduire à la sacristie, mais n'osèrent pas lui parler, la déranger. Elle s'était remise à genoux, et, les mains jointes, le regard attaché sur l'abbé d'Altenbourg, elle l'interrogeait des yeux, avec une supplication désespérée. Elle le remerciait aussi d'être venu. Elle semblait lui demander de ne pas la quitter.
Le duc l'avait oubliée dans ce désarroi dramatique.
L'abbé, avec une dignité farouche, jouissant en justicier de ce coup de foudre qu'il n'avait pas vainement invoqué, s'était reculé d'abord jusqu'à l'autel, laissant passer ceux qui fuyaient. Il se trouva bientôt seul avec Louise. Pendant que les gens de la noce, tournés vers la sacristie, se pressant, dérangeant les chaises, cherchaient à deviner ce qui se passait ailleurs, l'abbé s'avança vers la jeune fille, souriant, à mesure qu'il s'approchait, l'enveloppant, la couronnant de son sourire.
--Mon père! murmura Louise, quand il fut à deux pas, expliquez-moi ce qui se passe.
L'abbé leva les doigts pour s'apprêter à bénir, et les arrêta un instant sur sa bouche, en commandant le silence.
--Ma fille! répondit-il, en mettant toute sa tendresse dans ces mots qu'il donnait tout haut, pour la première fois à Louise, la remerciant ainsi de ce qu'elle l'avait appelé: mon père!--Ma fille, ne cherchez pas à comprendre, et remerciez Dieu qui m'exauce.
--Je n'ai que vous d'ami dans ce monde! reprit-elle d'une voix tremblante.
--Il est vrai que je vous aime bien, ma fille, répondit le prêtre, rougissant de cet aveu qui le consolait de sa vie de supplice.
--Ne m'abandonnez pas, ajouta-t-elle doucement, en retenant ses larmes.
--Je me suis rapproché de Dieu, pour veiller de plus haut sur vous, répondit l'abbé.
On sortait de la sacristie. Le duc se souvenait de sa fille et venait la chercher.
L'abbé d'Altenbourg la bénit lentement, et dit d'une voix étouffée:
--Adieu, Louise!
--Je vous reverrai, mon père!...
L'abbé secoua la tête, la regarda une dernière fois, parut l'emporter dans son souvenir, et, grave, les mains jointes, s'éloigna par un des côtés du choeur, pendant que le duc de Thorvilliers entrait par l'autre côté.
Gaston marcha vers sa fille, la prit durement par la main, la força à se lever, l'entraîna presque.
--Que vous a dit cet homme? murmurait-il, à travers ses dents serrées.
--Il m'a dit de prier et il m'a bénie! répondit Louise simplement.
--Vous mentez!
La jeune fille eut un mouvement de révolte.
--Monsieur!
Instinctivement, le mot _monsieur_ était venu à ses lèvres, en parlant au duc, comme le mot _père_ avait jailli de son coeur devant son vieil ami.
--Au surplus, repartit M. de Thorvilliers, ce qu'on vous a dit m'est égal... Je ne crains rien: vous êtes mariée; nous reviendrons ici pour la cérémonie, ou nous irons ailleurs. Cet homme est fou! il a été interdit pendant vingt ans. Je le ferai interdire encore... On ne peut casser votre mariage. Quant à votre mari...
--Comment va-t-il? demanda ingénument et froidement Louise.
--Il va mieux; ce ne sera rien. Sa voiture le reconduit... Nous rentrons.
On avait, en effet, emporté le prince, à moitié sorti de son évanouissement, dans sa voiture de noces. Celle du duc, amenée devant une grille latérale de la Madeleine, l'attendait.
Louise rentra à l'hôtel de Thorvilliers, bien qu'elle fût légalement la princesse de Lévigny.
Ce fut elle qui défit son voile, et quand elle eut retiré son bouquet et sa couronne de mariée, elle regarda ces fleurs avec un tressaillement involontaire de peur rétrospective et d'espérance.
Était-elle sauvée?
XXVII
Huit mois après le grand scandale de la Madeleine M. Barbier, qui n'était plus sous-secrétaire d'État au ministère de la justice, rencontra le préfet de police qui devait bientôt cesser de l'être, et après l'échange naturel de confidences politiques, c'est-à-dire de doléances sur l'instabilité des hautes fonctions, M. Barbier demanda tout à coup:
--Savez-vous ce qu'est devenu l'abbé d'Altenbourg?
--Mettriez-vous quelque malice dans cette question?
--Pourquoi le supposer?
--C'est que je me souviens de vos railleries, à propos des sondages que j'ai fait faire dans la Seine, le jour où l'abbé a disparu de son domicile des Batignolles. Je m'étais trompé, je l'avoue. Pendant que je l'attendais à la Morgue, il opérait lui-même à la Madeleine, et de la bonne façon. C'est un fier homme!
--Où est-il?
--J'aurais le droit de ne pas le savoir, puisque je n'ai plus le devoir de le surveiller. Mais, vous m'avez piqué au jeu. Ce mémoire que j'ai lu m'a provoqué. C'est bien le moins que nous regardions continuer et gagner par d'autres les parties que nous avons perdues... J'ai fait de la police internationale pour mon propre compte. Si le conseil municipal savait cela!... L'abbé est en Italie, au mont Cassin. Y restera-t-il? Je n'en sais rien. Il est libre d'en sortir; mais, là, ou ailleurs, il vivra isolé, dans le recueillement. Il a un grand courage. Il est père par toutes les fibres de son être, et il se refuse au bonheur de jouir de plus près de sa paternité. Il se condamne au renoncement. Il croit acheter ainsi l'avenir de sa fille. Il a peur de trahir son secret devant elle, de troubler dans cette belle âme le souvenir d'une amitié tendre qui deviendra filiale, à la condition qu'il n'avouera pas son titre de père. C'est superbe: mais combien peu de gens comprendraient ainsi l'égoïsme du dévouement! Il a fait deux heureux et n'a pas voulu l'être.
--Deux heureux! Comment?
--Ah ça, mon cher, d'où venez-vous?
--De la Chambre des députés.
--Alors, vous ne savez rien.
--Que voulez-vous! Le lendemain de cet esclandre à la Madeleine, la crise ministérielle commençait à sévir. Je me suis occupé de moi et j'ai négligé les autres; mais depuis quelque temps j'ai des remords de mon indifférence. Je m'étais tant intéressé à cette histoire douloureuse!
--Vous avez su au moins la mort du prince de Lévigny?
--Ma foi non.
--C'est pourtant ce qu'il y a de plus beau, de plus nécessaire, de plus providentiel dans l'aventure. Le malheureux prince ne s'est pas remis du coup terrible reçu en plein choeur de la Madeleine. Il y avait de quoi. J'ai su par un médecin qui est venu me trouver, pour me dénoncer un marchand d'orviétan, comment le petit prince avait pu se tenir debout, jusqu'au moment où il a été foudroyé. Il s'était adressé à un médecin allemand, qui n'est pas médecin et qui a fait venir ses grades et ses drogues d'Amérique. Celui-ci a la spécialité de pilules, soi-disant reconstituantes, qui galvanisent les morts et achèvent les vivants, lorsque ceux-ci vivent si peu. Il paraît que la quantité d'incurables qui meurent, après huit jours de guérison, grâce à ces pilules, est fort rassurante pour l'hygiène publique.
--Comment? Vous tolérez cela! Si j'étais encore au ministère de la justice!...
--Bah! vous laisseriez en paix ces tueurs sans brevets. Ils ne font de mal à personne, au contraire; ils hâtent la liquidation des pourritures sociales. Ne me parliez-vous pas, il y a huit mois, de certains personnages de Balzac qui se font coupe-jarrets, au service de la Providence? Il nous est interdit d'avoir ces opérateurs à notre solde. Mais quand ils existent et quand ils exercent, nous aurions bien tort de les supprimer.
--Vous êtes cynique, mon cher préfet.
--C'est que je suis encore préfet, et que je suis écoeuré. Quand je rentrerai dans l'opposition, peut-être rentrerai-je dans la théorie morale, sans aller jamais, pourtant, jusqu'à demander qu'on supprime le bureau des moeurs, la prostitution et les égouts. En attendant, je songe aux honnêtes gens en bonne santé physique et morale; cela me rend indulgent pour ceux qui suppriment les foyers d'infection.
--De sorte que le prince de Lévigny?...
--Supprimé. Je suis sûr qu'il résistera à l'embaumement. Il a suffi du souffle de l'abbé d'Altenbourg, pour renverser ce pestiféré chancelant. La drogue avait fait merveille. Peut-être en avait-il trop pris. Elle lui eût donné un jour ou deux, et une ou deux nuits. C'était trop pour l'innocence! On l'a emporté de la sacristie dans un état piteux; huit jours après, il vomissait sa petite âme.
--Et sa veuve?
--Mademoiselle de Thorvilliers? Je ne sais pas si elle a porté le deuil. Mais il ne l'empêcherait pas, en tout cas, de devenir comtesse de Soulaignes.
--Le duc de Thorvilliers consentirait?...
--Belle question! D'abord, si peu qu'elle ait été mariée, par le fait seul de sa promenade à la mairie, Louise de Thorvilliers a été émancipée. Elle échappe à l'autorité du duc, et son caractère, qui s'est trempé aux larmes de l'abbé d'Altenbourg, lui donnerait, en tout cas, maintenant, la force de résistance qu'elle n'avait pas autrefois. Le duc a été forcé d'abdiquer son autorité.
--Forcé! lui, ce vaniteux?
--Précisément, il a eu peur de la révélation de l'abbé. Il a été horriblement mortifié de tout le bruit que les journaux ont fait de ce scandale. Sa spéculation avait tourné contre lui, et l'affaire devenait, de toutes façons, un désastre. Le prince, sur le conseil de la Buondelmonti, avait considérablement apanagé sa femme. Celle-ci se trouve à la tête de millions auxquels elle ne touchera pas, de peur de se salir, mais auxquels elle ne laissera pas toucher. Elle a renoncé à ce qui ne lui vient que par la succession, et elle consacrera à des fondations charitables ce qui lui a été donné par contrat. Le duc a donc fait une opération nulle. M. de Soulaignes est riche, généreux, amoureux. Il croit devenir le gendre du duc de Thorvilliers; il l'aidera; à la condition de ne pas le voir souvent. L'abbé aura conclu le mariage rêvé par lui. Il sortira probablement de sa retraite pour le bénir; mais soyez sûr qu'il y rentrera. Encore une fois, il a peur d'être tenté, et il tiendra le serment qu'il a fait de payer au ciel le bonheur de ses enfants, par son renoncement.
--Alors, tout est pour le mieux?
--Oui.
--Et la Buondelmonti?
--Elle avait touché, le matin même de la cérémonie, la commission convenue. C'est une fine mouche, qui sait prendre son bien dans la pourriture, sans s'y laisser engluer. Elle a rompu avec le duc, pour ne pas lui prêter quelque chose.
--Direz-vous aussi que des créatures comme celle-là sont des instruments nécessaires?
--Sans doute. D'abord elles châtient, et puis, au point de vue de la circulation métallique, elles aident à la division des fortunes et à leur éparpillement sur le chemin des gens de rien.
--Vous êtes féroce et immoral, mon cher.
--Je suis pratique. Demandez à l'abbé d'Altenbourg si la Providence, à laquelle il croit avec tant de ferveur, n'a pas elle-même des moyens secrets et équivoques, et si elle boude le fumier, quand elle veut faire fleurir un lis dans un égout!
M. Barbier savait que le préfet de police, sceptique par état, était railleur par caractère. Il n'insista pas, de peur de lui entendre dire du mal, ou du bien, à sa façon, de l'abbé d'Altenbourg.
Il voulait garder son admiration intacte pour ce héros inconnu.