Chapter 23
--Excusez-moi, monsieur, lui dit-il avec un respect plus tendre, nous autres hommes positifs, nous ne nous élevons jamais du premier élan, à la hauteur où montent des âmes comme la vôtre. J'aurais dû pourtant compter sur votre héroïsme de chrétien. J'espère qu'il vous donnera le courage...
--J'ai le courage, interrompit l'abbé d'Altenbourg; mais comme la résignation est impossible, le courage ne me servirait à rien. J'espère que Dieu, puisque lui seul me reste, me donnera la victoire!
M. Barbier, que ce mysticisme embarrassait, et bien que très ému, ne put s'empêcher d'incliner la tête, par une forme d'acquiescement qui voulait dire: Ainsi soit-il!
L'abbé comprit que cette adhésion, pleine de sympathie pour l'homme, était une raillerie pour le prêtre. Il salua et dit avec un redoublement de douceur:
--Êtes-vous père, monsieur?
--Sans doute.
--Alors, ne doutez pas des miracles! Vous serez forcé d'y croire, le jour où votre enfant sera malade. La paternité donne la grâce... adieu, monsieur.
--Non, au revoir, s'écria M. Barbier.
Le prêtre qui se retirait, s'arrêta:
--Au revoir! Peut-être, si ce n'est pas moi qui suis foudroyé!
Il sortit lentement, majestueusement, et tira doucement la porte derrière lui.
M. Barbier, entraîné par ce spectacle étrange et qui s'était levé pour reconduire l'abbé d'Altenbourg, après être demeuré une seconde au milieu de son cabinet, alla jusqu'à la porte et ne put résister à la tentation de donner un dernier regard d'admiration à ce martyr stoïque.
Il regarda dans le petit salon qui servait de salle d'attente aux solliciteurs. Il vit l'abbé d'Altenbourg assis, tombé sur une banquette, la tête dans ses mains, et pleurant. Il n'osa pas troubler cette faiblesse d'un coeur vaillant. Elle achevait de le lui faire aimer.
Il rentra discrètement dans son cabinet, frémissant de ce spectacle, prêt aussi à pleurer, et retourna s'asseoir devant son bureau, où il resta quelques minutes absorbé, frappé comme on l'est devant une révélation grandiose et mystérieuse; puis s'excitant à une prouesse impossible, repentant de son impuissance, il se leva résolument, en disant:
--Je ne puis pas le laisser partir ainsi!
Il courut au petit salon d'attente. Il était vide; l'abbé était parti. L'huissier, dans l'antichambre, l'avait vu passer et assura qu'il portait la tête haute, qu'il avait l'air d'un ministre.
Ce compliment, dans la bouche d'un huissier, était l'expression la plus éloquente de sa considération. M. Barbier fit courir après M. d'Altenbourg. L'huissier ne put que voir s'éloigner la voiture qui l'avait amené.
Le sous-secrétaire d'État ne donna pas d'audience ce jour-là. Il rentra chez lui. Il avait un besoin furieux d'embrasser son enfant. Dans la journée, il alla trouver le préfet de police, le priant de mettre le comte d'Altenbourg en surveillance, dans l'intérêt de ce malheureux, autant que par mesure de précaution à l'égard du duc de Thorvilliers et du prince de Lévigny.
Le préfet de police promit de confier le soin de cette surveillance à son meilleur agent; mais, le soir, il envoyait un billet au sous-secrétaire d'État, ainsi conçu:
«L'homme en question n'a pas reparu à son domicile. Il n'y reviendra pas. Son loyer était payé d'avance; son déménagement était opéré depuis deux jours. La voiture qui l'a conduit ce matin à la place Vendôme emportait ses derniers effets. Je le fais chercher dans les hôtels garnis, et aussi à la Morgue... Je ferai fouiller la Seine...»
M. Barbier froissa ce billet, le jeta avec colère, et trouva ce soir-là que la police était une sotte chose, inutile et calomniatrice... à moins que les torts fussent inhérents au préfet. Quoi! On doutait du courage, de la parole de ce grand martyr, et après avoir pris connaissance de sa loyale confession?
Non, le comte d'Altenbourg était aussi incapable de se tuer que de fuir. Mais, où était-il? que préparait-il?
XXVI
Le mariage du prince de Lévigny avec la fille unique du duc de Thorvilliers, indépendamment des motifs de curiosité que la malignité publique prétendait y trouver, était un grand événement dans le monde parisien, et les couturières, les couturiers, les tapissiers, les carrossiers, les chemisiers brevetés, tous les fournisseurs des deux grandes familles, avaient trop intérêt à donner leur adresse pour ne pas fournir aux journaux, même indifférents, la matière d'un entrefilet.
Le trousseau de Louise fut exposé, comme il convient, dans un grand magasin, et les jeunes filles qui rêvaient de couronnes princières purent se faire une idée de la joie orgueilleuse qu'on éprouve à pleurer dans un mouchoir armorié.
Cette exhibition du linge de la mariée fut célébrée dans une feuille à images. Depuis l'oreiller jusqu'aux pantoufles, la réclame implacable ne fit grâce d'aucun détail. Les fleurs symboliques de la couronne reçurent, comme le reste, l'estampille de la mode.
Un de ces évêques _in partibus_, dont on loue le prestige pour de pareilles fêtes, devait honorer particulièrement la cérémonie. L'Opéra avait également fourni des chanteurs illustres. Il fallait qu'on dépensât beaucoup d'argent.
Il est juste de dire que les pauvres, non plus, n'avaient pas été oubliés, et, pour que nul ne l'ignorât, le chiffre des libéralités du prince et du duc avait été enregistré par des reporters.
Il paraît même que l'offrande destinée à grossir le denier de Saint-Pierre avait été surprise au passage; tant la presse maintenant est bien renseignée par la main gauche sur les actes de bienfaisance, même anonymes, de la main droite.
L'église de la Madeleine était donc emplie de monde, une heure avant la cérémonie. On eût dit que le marché aux fleurs se tenait dans l'église, tant on avait multiplié les ornements naturels. Le ciel s'était mis de la fête, comme s'il se fût agi d'une bonne action. Mais pouvait-il refuser le don gratuit du soleil à de si belles livrées, quand Mgr de X... devait officier, et quand le grand baryton Z... devait chanter?
Les agents de police clandestins que le préfet, sur le conseil de M. Barbier, avait répandus dans la foule, pour aviser, en cas de violence, étaient, eux-mêmes, fort bien mis. On ne les eût pu distinguer des invités. Quant aux sergents de ville, ils étaient triés, et un officier de paix gardait le trottoir, avec autant de solennité que le suisse, en tenue de maréchal de France, mais avec plus de mollets, qui gardait la porte d'entrée.
Vers midi, les voitures de la noce s'arrêtèrent devant la grille. On n'eût pas osé dire que les cochers du prince et ceux du duc voulaient jeter de la poudre aux yeux; car la poudre de leur coiffure, épaisse et savante, était soigneusement maintenue par la raideur de leur attitude.
Quelques spectateurs du _high-life_ trouvaient bien que l'apparat était excessif, et prétendaient qu'il est de meilleur ton d'aller plus simplement rendre visite au bon Dieu. Il faut laisser aux bourgeois qui se marient la vanité de s'endimancher.
Mais ces railleurs incrédules n'avaient pas le souci des traditions. Ils ignoraient que le prince de Lévigny était obligé à cette étiquette, par ses alliances au Vatican. D'ailleurs, il avait de la foi. C'était la seule monnaie de ses héritages qu'il n'eût pas gaspillée.
Le suisse eut un sourire radieux, en frappant les dalles du péristyle. Les grandes portes de bronze, à demi fermées par une feinte courtoisie, pour avoir l'air de s'ouvrir d'elles-mêmes à l'entrée d'une si illustre compagnie, tournèrent doucement sur leurs gonds, et une bouffée d'harmonie s'exhala de l'église dans laquelle entrait un flot de lumière.
Le sous-secrétaire d'État à la justice avait eu beaucoup de peine à vaincre la tentation de venir, en curieux, assister à ce solennel attentat; mais il s'était donné la satisfaction de passer, à plusieurs reprises, devant la Madeleine, et il passait précisément, quand les acteurs de ce drame descendaient de voiture. Il put ainsi constater que la Buondelmonti ne figurait, ni comme matrone ni comme vestale, dans le cortège, C'était, de sa part, une humiliation offerte ou subie, un sacrifice à la bégueulerie parisienne qu'elle ferait sans doute payer.
Les dames d'ailleurs étaient rares dans le monde de la noce. Deux vieilles parentes du prince de Lévigny, deux chanoinesses, avec des panaches et des chapeaux qui ne condescendaient à aucun caprice de la mode, et, du côté du duc de Thorvilliers, deux jeunes filles du faubourg Saint-Germain avec leurs mères. C'était tout.
Ces demoiselles d'honneur étaient, comme l'évêque _in partibus_, comme les chanteurs de l'Opéra, un luxe obligé. Elles s'étaient improvisées les amies de Louise de Thorvilliers depuis quinze jours, depuis qu'on les avait invitées. L'occasion était si belle! Il était impossible qu'un mariage si aristocratique ne leur portât pas bonheur. Elles étaient décidées à fouiller et à taquiner le hasard. Jolies, vives, bien parées, plus agitées qu'émues, elles saluaient tout le monde, comme des souveraines saluent leurs sujets, se disant sans doute qu'un prince, au moins, dans ce peuple, recueillerait comme un gage ce salut coquet, et viendrait le leur rapporter en demandant leur main.
Le duc de Thorvilliers était admirable d'apparence, de prestance. Gaston triomphait. L'opération avait réussi.
Il tirait de ce mariage, pour le présent, tout ce qu'il pouvait espérer d'avantages solides et de satisfactions vaniteuses. Le reste lui était bien égal.
Un sourire profond trouait ses belles joues prélatiques. Il riait à l'avenir et narguait le passé.
L'avenir, c'était sa fortune affermie, sa liberté assurée. Il se débarrassait, à d'excellentes conditions, de sa paternité menteuse, et peut-être bien aussi de la maîtresse encombrante qu'il avait été forcé de prendre pour associée.
Le passé, c'était le souci d'une fille à caser avantageusement. La pauvre enfant, s'il ne la plaignait pas, il l'aimait presque, à ce moment-là, tant elle était belle, tant elle lui faisait honneur, tant elle était une valeur précieuse et admirée. Il oubliait qu'il achevait une oeuvre de haine, et c'était avec une galanterie quasi-paternelle, mais surtout d'homme du monde, qu'il lui donnait le bras, ayant des précautions charmantes pour le long voile de mariée, qu'un petit coup de vent faillit accrocher à ses décorations, quand il stationna une seconde, au haut des marches, en attendant que le cortège se réunit.
En entrant, le duc se découvrit, comme devant le _Roy_, et, lançant un regard au plafond, où il était certain de ne rencontrer que de la dorure, il prit possession du temple de _sa_ Victoire.
En se dégonflant, sa poitrine se débarrassait des miasmes absorbés pendant la cérémonie du mariage civil.
Devant le magistrat de la République, les titres de duc et de prince avaient mal sonné, comme l'or sur un comptoir de marchand; mais dans ce bel édifice, tout de marbre, le son avait sa valeur.
On sentait tout juste assez de religion dans l'air et dans le décor, pour que Dieu apparût, comme un convive de bon ton, en costume de patricien, à des noces de Cana, mises en scène par Véronèse, et le décor ainsi que la cérémonie étaient assez profanes pour qu'on ne courût pas le risque de s'encanailler trop, en se faisant paternellement dévot pendant une heure.
Louise s'avançait doucement, la tête droite, les yeux droits devant elle.
On cherchait à surprendre son regard, à y démêler un augure. Mais son voile abaissé, sans exagération, par une manoeuvre de la couturière, mettait entre son regard triste et fier et les regards acharnés de l'assistance, comme un nuage qui la gardait sans la cacher, et qui défendait sa modestie, en la laissant voir.
Un observateur très attentif eût remarqué pourtant dans ces yeux, si fixes en apparence, un rayon inquiet. Louise marchait, vivait, voulait, dans un rêve, et, sans rien espérer, attirée de plus en plus par le vertige de sa soumission, elle cherchait vainement une apparition qui la consolât.
Elle se souvenait que quelques mois auparavant, dans la même église, par un jour comme celui-là, en marchant sur ce tapis, elle s'était heurtée à une douce et double vision. Où était-il son vieux maître? Où était le jeune ami qu'il lui offrait?
Hélas! Elle n'escortait plus la mariée; elle était la mariée, bien différente de l'autre, qui prenait librement la foule à témoin de son bonheur. Louise avait plus de témoins à invoquer. Mais c'eût été pour attester devant eux son ferme propos d'aller jusqu'au bout du devoir, du sacrifice, de la soumission.
Derrière elle marchait son mari. Il l'était déjà pour la société; l'écrou venait d'être signé à la mairie. Elle ne pouvait plus être garantie de cela.
Le prince Jean de Lévigny marchait résolument et d'une façon pimpante sur ce sentier tapissé. C'était merveilleux de le voir si bien marcher, ce petit homme, ce Montefeltro qui suait le poison, qui d'ordinaire ne sortait plus qu'en voiture, qui ne mettait pied à terre que pour s'appuyer en se courbant sur sa canne. Il se redressait; il essayait d'avoir autant de prestance que le duc de Thorvilliers. Non seulement il marchait comme une personne naturelle; mais il souriait, comme une personne libre de toute inquiétude, qui se sent en bonne santé physique et morale, et qui va accomplir l'acte le plus honnête et le plus glorieux de sa vie.
Il était si triomphant qu'il se croyait obligé d'être modeste, et que, quand il rencontrait le regard surpris d'un ami, dans la foule, il baissait le sien, semblant s'excuser d'être si beau, si vaillant, si parfait dans son rôle.
Il était maigre et petit; il n'avait pu grandir et grossir à volonté. Mais ce jour-là, sa maigreur semblait un signe de race, et sa petite taille une condition de gentillesse. La seule trace des misères passées était la calvitie; mais on avait tiré un parti prodigieux de ses restes et ses quelques cheveux s'alignaient avec une précision qui avait permis au petit nombre d'occuper un espace considérable.
L'observateur attentif dont j'ai parlé plus haut, et à qui n'eût pas échappé l'inquiétude de Louise, eût douté de l'authenticité des petites couleurs roses plaquées sur les pommettes du prince, eût senti l'effort et l'héroïsme de la coquetterie sous ce sourire immuable. Il eût craint que le petit prince ne se brisât les reins en se cambrant si fort, et ne se donnât une commotion cérébrale mortelle, en marquant si fort le pas. Il eût, en s'approchant, vu passer le souffle de cette maigre poitrine qui haletait à chaque pas, et les précautions les plus soigneusement prises pour embaumer ce souffle n'en corrigeaient pas la senteur.
C'était bien un joli petit sépulcre blanchi, remis à neuf, maquillé, et faisant faire bonne contenance à sa pourriture.
Mais les observateurs attentifs étaient trop loin, s'ils n'étaient absents.
Une atmosphère d'élégance, d'indulgence, s'avançait avec le cortège, l'enveloppant et le parant. La foule proclamait la mariée très jolie, très intéressante, avec le maintien qu'on doit attendre d'une jeune fille de bonne maison, créée pour servir de modèle, se sentant digne, mais non enivrée, d'une couronne princière. Le duc était un superbe gentilhomme et un père admirable. Les veuves le trouvaient jeune; les femmes mariées le trouvaient étonnant pour son âge; toutes constataient la ressemblance parfaite entre lui et sa fille.
Quant au prince, il se réhabilitait. Qui donc avait répandu de vilains bruits sur son compte? Il était ravissant. Tient-on à des cheveux, dans ce temps-ci? L'embonpoint, à moins de s'arrêter à cette grâce exacte, précise du duc de Thorvilliers, est un avantage bourgeois, méprisable; la maigreur est un raffinement. Bien des mères regrettaient d'avoir trop écouté des médisances.
Le cortège, au son de l'orgue, s'avançait majestueusement, d'un pas cadencé. Deux fauteuils, dorés comme deux trônes, étaient placés dans le choeur, pour être vus de toute l'assistance. Les parents, les témoins, les invités, avaient aussi leurs sièges sur cette sorte d'avant-scène sacrée. C'est une habitude ingénieuse et qui rend les mariages célébrés à la Madeleine particulièrement attrayants, que cette disposition qui ne laisse rien perdre des mouvements des jeunes mariés et du jeu des acteurs.
Louise s'agenouilla, quand elle fut arrivée à sa place, et chercha, devant elle, le calvaire, où secrètement, dans cette foule avide de la voir pleurer ou sourire, elle déposerait sa couronne de martyre, pour que Dieu la bénît.
Elle ne vit qu'une assomption de la Vierge, en blanc comme elle, qui n'accueillait pas la douleur, et, de chaque côté du maître-autel encombré de fleurs, de dorures, deux anges en marbre qui officiaient dans une attitude correcte. Ce marbre, ces dorures lui rappelaient le palais du prince et sa fortune.
Pendant que l'orgue chantait, en guise d'épithalame religieux, un air nouveau d'opéra, les gens de la noce prenaient place dans des fauteuils, en arrière, à côté, à une distance cérémonieuse des deux époux. Le clergé de la Madeleine était au complet, et les prêtres en surplis, rangés dans les stalles, semblaient des spectateurs privilégiés.
L'évêque retenu pour la cérémonie venait d'être introduit processionnellement; il s'avança à pas lents pour bénir le couple qui avait tenu à sa présence. Son discours était préparé, plié en quatre dans sa main.
Il fit déposer dans un bassin de vermeil, l'anneau des fiançailles qu'il sacra d'un signe de croix et adressa les questions d'usage.
--Vous vous présentez pour contracter mariage, en face de l'Église? demanda-t-il, lisant la question dans son manuel.
--Oui, monseigneur, répondit le prince d'un ton alerte et fier.
Il était ravi d'être face à face avec l'Église et de se montrer si ferme.
--Oui, monsieur, murmura Louise, qui oublia de dire: _Monseigneur_.
--Vous faites profession de foi en la religion catholique, apostolique et romaine? reprit l'évêque de X... d'une voix plus claire et plus insinuante.
--Oui, monsieur, dit Louise avec empressement, comme si l'ardeur de sa foi, dans ce moment suprême, eût pu lui ouvrir un asile.
--Oui, oui, daigna répondre le prince.
Il faisait sentir à l'évêque que ces questions, toutes légitimes et d'obligation qu'elles fussent, étaient superflues. Un prince, comme lui, ayant un parent au Vatican, ne pouvait pas douter de la religion romaine.
--Vous présentez-vous ici avec une entière liberté et sans aucune contrainte?
--Oui, répondit galamment le prince, en jetant un regard à la mariée.
Louise eut une courte hésitation. Elle leva les yeux sur les yeux gris et voilés de l'évêque; mais ce bonhomme récitait une formule. Il y mettait l'accent nécessaire, sans aucune intention spéciale.
--Oui, souffla la pauvre enfant découragée.
Alors, l'évêque de X... haussant la voix:
--Chrétiens qui êtes ici présents, nous vous déclarons qu'on a publié trois fois, en cette église, les bans du futur mariage, entre Barthélemy-Léopold-Jean de Lévigny et Marie-Louise de Thorvilliers, sans qu'il se soit trouvé aucun empêchement ou opposition.
Le prélat promena son regard sur l'assemblée, pour la prendre à témoin, et acheva lentement, solennellement:
--Nous vous annonçons, pour la dernière fois, la résolution qu'ils ont prise de s'unir ensemble par les liens sacrés du mariage, et, de l'autorité de l'Église, nous vous commandons à tous, sous peine de péché grave, de déclarer, maintenant, si vous avez connaissance de quelque empêchement, en vertu duquel ce mariage ne puisse être légitimement célébré. Nous vous défendons, sous la même peine, d'y mettre obstacle par malice et sans cause.
Pendant que l'évêque lisait ces paroles du rituel, un prêtre assis dans le choeur, et qui était en prières jusque-là, se leva de sa stalle et s'avança.
Aux derniers mots, il était derrière l'évêque; quand la lecture fut achevée, il écarta de la main le diacre qui assistait l'évêque, et surgissant, blanc de visage dans son blanc surplis, grand et grandi par l'attitude, il dit d'une voix haute, sonore, qui retentit sous la coupole:
--Sur mon honneur de chrétien, sur ma foi de prêtre, je déclare qu'il y a un empêchement à la célébration de ce mariage.
Ce fut un coup si brusque qu'il entra sans tumulte jusqu'au fond de l'auditoire.
L'évêque se recula avec stupeur. Le prêtre se mit à sa place, devant les deux fauteuils dorés qu'il dominait, et, étendant ses mains comme pour une bénédiction sur Louise qui le regardait effarée, éblouie, il continua, dans ce silence violent que causait la surprise:
--Je mets cette enfant sous la protection de l'Église, et j'atteste que ce mariage est impossible.
Il s'arrêta, la main toujours étendue, le regard chargé de foudre, et il attendit.
Une rumeur s'élevait; les gens de l'église n'osaient bouger. Ce prêtre était dans l'exercice d'un droit sacré, d'un devoir qui, pour n'être jamais rempli, n'en était pas moins obligatoire.
Louise, au premier son de cette voix, au premier geste, était tombée en extase. Le prince de Lévigny verdissait et se retenait au prie-dieu placé devant lui. Le duc de Thorvilliers, suffoqué d'abord de cette intervention, étranglé d'un spasme de haine devant cette apparition, sortit de sa place, et mâchant l'écume qui lui venait aux lèvres:
--Cet homme est fou, s'écria-t-il, il n'a pas le droit d'être là! qu'on le chasse!
L'abbé d'Altenbourg sourit à cette menace. Le suisse, que le geste du duc de Thorvilliers invoquait, baissa les yeux pour se tirer d'embarras. L'ancien prédicateur de Notre-Dame, retrouvant, sous la voûte d'une église, la voix, l'éloquence d'attitude, le génie, doublé de son effroyable angoisse et de sa tendresse, qui avaient fait si longtemps sa gloire, était une intervention grandiose; il dominait cette foule, ces mauvaises consciences; il faisait peur et n'avait peur de rien.
Le duc furieux de n'être pas obéi, provoqué par ce respect universel, par cette curiosité formidable des assistants, perdit toute mesure. Il était sorti de sa place et mettant le pied sur une marche, devant lui, il dit violemment:
--N'y a-t-il pas ici un agent de police pour arrêter cet homme? Il n'a pas le droit de porter ce costume. C'est un prêtre expulsé de l'église, un prêtre interdit?
--Vous vous trompez, monsieur, repartit Louis d'Altenbourg avec une simplicité implacable. Je suis un prêtre calomnié et vengé. L'archevêque m'a rendu la liberté. C'est par l'autorité de l'Église que je suis ici, que je dénonce ce mariage, que je m'oppose à sa célébration.
Le prince de Lévigny, ahuri, grelottant, était retombé dans son fauteuil. Le duc de Thorvilliers, pâle, crispait les poings. Il se sentait devenir ridicule et odieux. Il redoutait maintenant de provoquer ce prêtre terrible qu'il avait mal écrasé et qu'il ne pouvait chasser.
--Monseigneur, dit-il en se tournant vers l'évêque, je vous adjure de bénir ces enfants.
--Et moi, j'adjure Votre Grandeur, reprit l'abbé d'Altenbourg, de surseoir jusqu'à ce qu'elle m'ait entendu.
L'évêque faisait voleter son regard du duc à l'abbé d'Altenbourg, sans le poser ni sur celui-ci, ni sur celui-là. Le duc l'intimidait; mais le célèbre abbé, le grand prédicateur, silencieux depuis vingt ans, et retrouvant la parole pour un éclat qui retentirait longtemps, le troublait profondément.
--Est-ce que nous n'avons plus qu'à nous retirer? gronda Gaston de Thorvilliers.
Harcelé par son dépit, voulant à tout prix reprendre l'avantage, il ajouta:
--Nous nous passerons de l'église; ma fille est princesse de Lévigny, de par la loi.
--C'est vrai! reprit Louis d'Altenbourg, qui voyait faiblir son ennemi, et qui palpita d'un enthousiasme, plus paternel que chrétien. C'est vrai! Vous avez trompé les hommes; vous ne tromperez pas Dieu! Ce mariage qui ne sera pas béni par l'Église, sera la honte du mari, et un avertissement du ciel pour la femme chrétienne.